‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 1 sur 72 · RUE CASSETTE · texte numérisé non relu

RUE CASSETTE

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Au milieu de la guerre, souvent inquiet, ne voyant aucun avantage à soutenir la conversation politique avec certains vaillants d'écritoire, j*ai demandé refuge à la littérature. J*ai fui en esprit vers la campagne, vers la mer; j'ai évoqué Mozart et le vent et les vagues, pour moins entendre les journaux. Voilà l'occasion de mon Décaméron,

De rapides croquis, retrouvés sur de vieux carnets de voyage, en ont fourni la matière ; des esquisses anciennement teiminées y ont pris place. Le tout se présente avec peu d'ordre, et souvent dans une forme peu usitée. Pour l'ordre, il n'est pas absolument nécessaire, puisqu'il s'agit de courses à travers champs. Pour la forme, elle est venue ainsi, à peu près toute seule. Comme la pensée du livre, elle sent l'occasion et la distraction ; elle tient du souvenir et du rêve, de la causerie et du chant; demi-poésie.... ou

4 PHEFAGE.

Jenii-souimeil. Qu'importe, hélas I et à quoi bon composer un livre? Les livres aussi s'en vont.

Je crois pouvoir faire remarquep que je ne promets pas plus que je ne donne. Çà et là, c'est comme si je disais divagations, digressions, écrit sans méthode et sans ordonnance. Outre la nécessité particulière qui m'interdit tout travail suivi, j'ai bien eu mes raisons pour faire un tel livre. Mais ces raisons peuvent n'ôtre pas bonnes, et certainement elles n€^le sont pas si le livre ne vaut rien. Je les tais donc, abrégeant d'autant ma préface.

Je prie seulement qu'on ne traduise pas Çà et là par chimère et fantaisie. Ma plume a la bride sur le cou, mais je l'ai dressée dès longtemps à n'aborder jamais les régions de fabsurde, où sont les domaines propres de la fantaisie. Je n'aime la fantaisie ni dans la conduite ni dans l'art. Je me tiens au réel; je fais en sorte que le lecteur en puisse tirer quelque moralité. C'est un devoir suprême de l'écrivain. L'art pour l'art n'est point de l'art. L'artiste qui se dispense d'observer sirictement la nature, et qui se vante d'aiTiver au beau et au bon sans tenir compte du vrai, ne respecte ni le lecteur ni soi-même ; il ne sait pas le premier mot de son métier.

J'ai voulu , dans les pages de dates diverses que je rassemble ici, présenter quelques tableaux de la vie contemporaine. Avec un peu d'ambition, j'aurais pu graver sur le frontispice ce mot solennel et audacieux : Essais I Mais il aurait fallu des transitions et de l'appareil. J'ai moins redouté d'être parfois un peu sérieux sous un litre frivole , qi^ç de paraître un peu ûivole sous un titre sérieux.

Le sérieux, le triste métnc, ne manqueront point ici.

Nous ne sommes plus au temps du franc rire , et je n*ai plus Tâge des gais propos. J'ai passé par beaucoup de chemins, j'ai vu beaucoup d'honmies, je connais le temps où je vis. Nos îpères pouvaient Otre gais jusque sous les cheveux blancs, jusque dans les alarmes publiques : la société était solide ; elle gardait ses ancres et sa boussole au milieu des plus violentes tempêtes. Nous autres, nous avons ^ pris dans le sein effrayé de nos mères un fonds d'inquié-

r tude qui se développe vite , et nous vivons divisés entre

M^ nous sur un vaisseau qui sombre. Notre jeunesse est attris-

Y^ tée, notre maturité est chagrine.

^ A Dieu ne plaise, pourtant, que je partage la manie de

ces observateurs passionnés qui ne voient que le mal ! J'ai rencontré dans mes pèlerinages de bonnes et douces figures, des sentiments nobles, des ûmes saintes, des tableaux faits pour reposer le cœur. Le mal est loin de triompher partout ; il a des adversaires qu'il ne vaincra jamais. Quand on regarde de près ces deux mondes ^i distincts, quoique si mêlés, qui se choquent sur la terre , le monde chrétien et le monde infidèle, on a des pensées de plus d'un genre. L'œil , effrayé du formidable développement et de la prodigieuse activité du mal , remarque aussi la calme et féconde énergie du bien. Il voit de braves cœurs tout brûlants d'un feu sublime, une foi capable de soulever les montagnes, des œuvres de salut qui naissent et qui croissent par miracle. L'assistance de Dieu est si manifeste , qu'au milieu des alarmes et des vicissitudes parfois terribles du combat, l'âme chrétienne est comme illuminée du pressentiment d'une victoh^e immense.

Du reste, quelle que soit en nos jours l'issue des affaires

humaines; que Dieu, dont les desseins sont adorables, donne à Tarmée de ses enfants la défaite ou la victoire, l'armée peut ôlre vaincue, aucun soldat en particulier ne sera vaincu que s'il le veut bien. Sa victoire, à lui, ne dépend pas du résultat général de la guerre. Qu'il combatte, et dans le ciel déjà la palme est préparée! C'est à convaincre de cette vérité ceux qui me liront, et à leur donner cette certitude suprême, que je me suis surtout appliqué. J'ai tâché que ce sentiment , qui est la conquête assurée de toutes les réflexions de ma vie, se répandît partout dans ce livre.

Toutes les conditions humaines sont bonnes , telles qu'il plaît à Dieu de les ordonner, et il n'y a dans toutes qu'une manière de bien vivre : c'est de combattre pour Dieu , en nous et autour de nous. Là est la sagesse, là est le bonheur, là est la gloire. Vie chrétienne, vie heureuse ; vie chrétienne, vie de combats pour un instant, vie de triomphe ' et de gloire ici-bas et dans le ciel, maintenant et toujours !

Si ma plume n'a pas tout à fait trahi mes convictions et mes désii-s, les pages suivantes porteront dans plus d'une âme quelques preuves de cette souveraine bonté avec laquelle Dieu a voulu qu'à travers toutes les tristesses, tous les combats, toutes les humiliations, la vie de ses enfants fût cependant pleine de lumière, de consolation, de paix et même de gloire.

5 décembre ld59.

ÉPITIIE DÉDICATOIRE

'ans une gerbe de montagnes aux cimes barbelées de vignes, de bois et d'aiguilles de pierre, merveilleuse fleur çntre ces merveilleux épis, le lac s'épanouit, bleu comme le ciel, vert comme les prés.

Que le brouillard léger du matin les voile , que le plein soleil en éclaire la splendeur ou que le soir les revête d'une gaze de feu, que le flot s'endorme ou que le vent murmure, toujours sur ces doux rivages habite la paix.

L'amitié m'accompagnait, jeune, mais déjà sereine, car elle sentait qu'elle pourrait vieillir. L'hospitalité nous entourait de ses soins charmants. Notre

hôte était notre ami et nous donnait ses amis, et ses amis devenaient nos hôtes.

Au fond des vallons, sur les collines vertes, sous les vieux arbres, partout, au seuil de la maison riante nous attendait le riant visage de l'hospitalité. Les serviteurs mettaient d'abord la nappe , et couraient avertir le maître absent.

Te souviens-tu de la jeune comtesse qui nous jeta la bienvenue, du balcon de son château crénelé? Le pont-levis était chargé de fleurs. Quand nous entrâmes, elle renouvela son salut et nous tendit sa fuie et noble main.

Et le vieux curé dans son vieux presbytère? Je vois sa table boiteuse près de la fenêtre encadrée de vigne sauvage, ses vieux livres derrière un rideau, son lit entouré de vieille serge, son rire cordial, son beurre, son joli vin.

Nous regardions ses meubles usés, plus qu'usés, sa maison tout entière vermoulue, qui branlait au vent et craquait sous nos pas. — « Bah! disait-il, pour un an peut-être que j'ai à rester, est-ce la peine de changer rien? »

De son grenier, plein d'une odeur de pommes, on voit le mont Blanc mieux que de Chamounix..., quand on le voit. On ne le voyait pas ce jour-lâ. Mais quels effets de pluie, quels bruits de clochettes

KPITRE DEDICATOIRE. /

à travers la brume, quels parfums de montagne mouillée!

Tu voulais rester pour peindre des effets de pluie; je voulais rester pour faire des vers. Nous partions , emportant et laissant les souhaits du cœur. Nous arrivions dans un autre gîte, où nous voulions rester encore; nous voulions rester partout.

Notre voiture — quelle voiture ! — gémissait sur des routes affreuses et charmantes. 0 joyeux embarras ! ô ravissements soudains devant ces perspectives immenses, ces pics neigeux, ces arbres noirs, ces eaux bondissantes !

Mais le plus grand charme, c'était l'homme. Jamais, en si peu de jours , je n'ai rencontré tant de bonnes âmes, tant de fermes esprits. La franchise éclairait les visages, le bon sens réglait les discours, les cœurs battaient pour le bien.

Jamais , non pas même dans les premiers enivrements de la jeunesse et de la liberté, jamais d'un pied plus heureux je ne fis lever la poussière du chemin; jamais d'une oreille plus charmée je n'écoutai la voix des solitudes ;

Jamais je ne portai dans les sanctuaires un cœur plus enivré de reconnaissance et d'amour. — Seigneur Dieu, créateur du monde, vos œuvres sont belles! Seigneur Dieu, père et maître des hommes, vous les avez faits droits et bons !

8 ÉPITRE DÉDIGATOiRE.

Je me disais : « Je décrirai ces lieux; je conterai ces histoires; je peindrai ces physionomies fortes et pures; je rapporterai ces entretiens où d'aimables sages versent dans mon intelligence les trésors qui s'accroissent en vieillissant. »

Plus tard, sur les plages bretonnes, et dans les

plaines normandes, et dans d'autres plaines, et sur

'd'autres montagnes aussi belles sous d'autres cieux,

ayant encore rencontré de ces cœurs qui aiment

Dieu et qui battent pour le bien;

Ayant éprouvé encore ces joies et ces épanouissements et ces paisibles ardeurs, et sentant au l)out de mes doigts ce que j'avais dans le cœur et dans l'esprit, je me suis dit encore : « Je rassemblerai tant de chers souvenirs; j'écrirai. »

Hélas! ce livre rêvé, ce livre jeune, plein de lumière et d'ombre, plein de paroles sages et d'innocentes chimères;

Ce livre heureux , cette promenade sur l'herbe au bord des fontaines, dans la senteur des aromates sauvages;

ÉPITRE DÉDIGATOIRE. ' 9

Ce doux livre, où la brise des montagnes et la brise de mer auraient caressé les leçons de Texpérience indulgente et la flamme des dernières illusions ;

Hélas! hélas! j'ai trop vieilli, j'ai trop vu les hommes : et ce livre, mon livre, je ne l'écrirai jamais ; je ne saurais plus l'écrire!

Dans ce temps-là j'avais pleuré, je n'avais pas versé de larmes amères : je m'étais indigné, je n'avais pas conçu d' amères pensées.

Loin du sommet de la vie, je cheminais, portant joyeusement de chers fardeaux; je ne connaissais pas ces cruelles compagnes, l'Ingratitude et la Mort.

Elles sont venues. Choisissant parmi ceux que j'aimais, l'une m'a dit : — Tu ne les verras plus; l'autre : — Ils ne t'aimeront plus.

En même temps i le Devoir m'engageait dans les domaines austères de la Réalité. Là mon esprit perdait sa fleur et ses ailes.

Et je connus l'emploi de ma vie : au lieu de cultiver en paix quelque coin du beau pays des songes, il Callait forger et manier des armes.

« — Entendrai-je toujours ce bruit? Porterai-je toujours ce harnois? » Longtemps je rêvai de reprendre mon œuvre désirée.

Mais j'ai vieilli dans la guerre; et m* allégeant d'un bagage inutile, j'ai enfin jeté au vent ces graines qui devaient donner d'aimables fruits.

Je les avais recueillies sur la montagne et dans la plaine, sur les bords de la mer immense et dans les immensités du cœur. — Au vent!

Quelques-unes me venaient de Raphaël, quelquesunes me venaient de Mozart; les monuments et les ruines, la vie et la mort m'en avaient donné. — Au vent!

Couleurs, parfums, larmes, sourires, tous les épisodes du poëme , le poëme tout entier, au vent I au vent! L'artiste n'aura pas sa joie.

Heureux le père qui voit grandir ses fils! Heureux l'artiste qui peut donner une forme à ses rêves !

Ce que je voulais chanter, il a fallu le défendre; là où j'appelais de pauvres égarés, sont accourus des fous et des pervers.

Ces bandes brutales se ruaient sur la justice, sur la vérité, sur la charité. Le courroux a enflammé mon cœur, et j'ai poussé des paroles de colère.

Mon âme est triste jusqu'à la mort. Elle s'est remplie d'une amertume intarissable, elle a conçu d'immortels ressentiments.

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J*ai commencé de baisser la tête et d'incliner les épaules; j'ai connu là force de cette parole : Le poids de la vie !

Jadis, Je disais : « Au sein de ces montagnes dont râpreté effraye le regard, il y a des sources, des moissons, de grasses campagnes, des villages opulents. »

A présent, je dis : « Il y a là des hommes; ils remplissent d' affreuses misères ces lieux magnifiques. »

A présent, je passe et je ne vois plus la beauté des chemins. Toutes les splendeurs de la terre ne sont que Fornement d'un tombeau.

Vous à qui j'avais parlé de ce livre paisible et joyeux que j'aurais pu faire, et qui me l'avez demandé, vous m'avez demandé ce que je n'ai plus.

Quoi que je regarde et quoi que je veuille oublier, je n'ai plus ce confiant regard qui ne voit point et qui ne soupçonne point l'existence du mal.

Quoi que je taise, il n'est plus de frais gazons où

42 ÉPITRE DÉDIGATOIRE.

je ne devine le reptile, ni d'arbre robuste où je ne devine le ver, ni de florissante vie sur laquelle je ne voie planer la mort.

Et cependant, pour Vous, parce que votre cœur, bravant fièrement les maximes du monde, est resté droit et pur devant Dieu ;

Pour Vous, dont Fardeur ingénue, plus sage peutêtre que mon expérience morose, ne veut croire qu'au bien, pour Vous, Chrétienne, pour Vous, ma Sœur;

Afin que vous sachiez combien je vous honore et vous aime, j'ai voulu m'exercer à parler une langue que je ne connais plus.

Ces graines jetées au vent, le vent ne les a pas toutes dispersées. Peut-être n'avais-je pas jeté tout; peut-être le vent lui-même m'en a-t-il rapporté quelques-unes.

Je les ai semées à l'aventure sur les talus de mon camp, souhaitant de les voir croître et vous faire un bouquet. Plusieurs ont fleuri.

Fleurs pales et chétives, faibles parfums, fruits avortés, herbes plutôt que fleurs! — Ce que j'avais recueilli au soleil de la jeunesse.

Sur les bords du lac et dans les montagnes, et près

de la mer ; les échos ile Mozart, l^s accents échappés du cœur, tout promettait une autre moisson.

Prenez ce que j*ài pu tirer d'un sol aride. C'est tout; et désormais ce sol ne donnera plus que des pierres, non, hélas ! pour bâtir, mais pour charger la fronde.

Prenez d'une main amie ce que je vous offre d'un cœur ami. Lorsque les années s'entasseront sur votre tête, lorsque la terre aura été entassée sur mon corps;

Vos yeux, parcourant ces pages écrites pour Vous, ne se rempliront point de larmes ; Vous ne me plaindrez ni d'avoir vécu ni d'avoir quitté la vie.

Vqus vous réjouirez, parce que je serai parvenu dans le pays de mes rêves, dans le pays de l'éternelle jeunesse, dans le beau royaume de la vérité , de la justice et de la paix.

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