LA DERNIERE DILIGENCE
JL RENONS les diligences pendant qu'il en existe encore.
Nos neveux nous plaindront de n'avoir connu que Fenfance des locomotives. Sur des machines perfectionnées, ils fourniront en un clin d'œil des courses où nos pères mettaient un mois et qui nous demandent encore un jour. Ils parleront des diligences comme nous avons parlé du coche, avec une com-
passion méprisante. Nous comprendrons alors pourquoi les vrais voyageurs, race disparue, ont tant regretté le coche. Quel était donc le charme du coche?
Sur un chemin montant, sablonneux, malaisé, Six forts chevaux tiraient un coche.
C'était cela; c'était le charme du voyage. On voyait du pays. Trente lieues faites, on était en pleine nouveauté de costume, de mœurs, d'usages. On avait joui du chemin, on s'était fait des amis.
Sur les anciennes routes , une foule de gens vivaient du voyageur. Les uns arrachaient de sa compassion quelques oboles, les autres lui vendaient un fruit de leur climat, un objet de leur industrie. Le chemin de fer a mis tout en régie et en monopole. Vous n'avez plus la consolation de donner un sou à l'aveugle et à l'estropié ; les singularités qui amusaient l'esprit et les yeux disparaissent, .comme les petits spectacles qui attendrissaient le cœur. Que la plate et uniforme commodité de la station remplace mal les pittoresques diversités du relais ! Vous étiez libre dans la diligence. En prenant votre billet au chemin de fer, vous faites un pacte d'esclavage. Vous voyagez sous la loi de deux geôliers, le règlement et le tarif, avec une main-forte à' employés partout. Vous ne descendez un instant que pour retrouver Paris, la boutique de Paris, l'employé de Paris, la librairie, l'imagerie, la pâtisserie et la fourberie
de Paris. Vous êtes condamné à ne plus sortir de Paris. Il n*y a plus de grandes routes, il n*y a que des lignes d'omnibus démesurées.
Plus de compagnons de voyage ! Des gens enfermés dans un wagon, bien à leur aise, n'ont pas besoin de se gêner les uns pour les autres, et ne prennent pas la peine d'être polis. Chacun \ïre son journal ou son livre, et adieu la conversation. Que de bêtises gaies noyées dans la bêtise morne !
oit PRÉSENTE LES PERSONNAGES,
Nous voilà donc installés dans un intérieur de Laffitte et Gaillard. Nous étions cinq, plus une ombrelle à manche d'ivoire très-soigneusement empaquetée, qui occupait la première place.
Au numéro 3 , se planta un Anglais, tout habillé pour aller dîner en ville ; grand, sec, taciturne, d'âge mûr. Etienne conjectura qu'il se nommait Thompson.
Après Thompson se placèrent un monsieur et sa femme, qui nous parurent venir de la rue Grenétat.
Au premier ébranlement de la voiture, Etienne et moi, nous fîmes le signe de la croix, par une habi-
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tude (F enfance que la raison nous a rendue. L*Anf<lais manœuvra pour se mettre â Taise. L'habitant (le la rue firenétat s'écria : Broute f comme les conducteurs d'omnibus ; sa femme s'occupa de lisser un reste de cheveux blondasses qui formaient une apparence de bandeau sur son front buriné.
On voit tout de suite qu'un Anglais est Anglais, et il n'y a plus rien à voir. Nous nous occupâmes des gens de la rue Grenétat.
Le monsieur, que la dame appelait Oscar, était un bourgeois robuste, de trente-cinq ans, vêtu de bonnes étoffes, illustré de bagues, chaînes, montre, épingles d'or ; un homme cossu. Nous ïe crûmes de Paris. Il nous apprit qu'il n'en était pas « né natif. » — « Mais, sans me vanter, ajouta-t-il, je ne crois pas qu'il y ait un cocher pour connaître comme moi la capitale ! » Sa femme filait vers la cinquantaine , à grande vitesse. Elle avait un œil éteint, une oreille languissante, un accent d'Alsace très-déclaré ; l'aspect général du visage rappelait le masque de Géricault.
C'était un jeune ménage en très-bon accord. La dame regardait constamment son Oscar, lui prenait les mains, et glissait ses doigts maigres sous les manches de sa veste à carreaux. Oscar n'avait aucune gêne de ces enfantillages. Lorsqu'elle lui allongeait de petites tapes, il lui pinçait le nez.
— Vois-tu , me dit Etienne , ceci est la combinaison du mariage d'argent et du mariage d'inclination. Cette femme était veuve. Oscar était son premier
commis. Elle a épousé Oscar, Oscar a épousé rétablissement. Quand Oscar sera veuf, comme il Tespère , il épousera sa demoiselle de comptoir, laquelle, veuve à son tour, fera le bonheur d'un autre premier commis. Il n'y a pas de raison pour que cela finisse, et c'est ainsi que les maisons se perpétuent sans enfants. J'admire que ces gens-là ne se nourrissent pas d'acétate de morphine. Pour le deuil , ils le portent sans tristesse. On s'explique pourquoi l'Église est loin d'encourager les secondes noces. Elle ne doit pas aimer que tant de pauvres créatures s'embarquent à désirer la mort de leur conjoint, jusqu'au moment où elles se conjoindront quelque autre, qui attendra le Dcprofundis comme la plus joyeuse chanson de l'hyménée.