ON COMMENCE A CAUSER
^ous recevons la maîtresse de l'ombrelle à manche d'ivoire: petite jeune femme ronde, blanche, rose, bien habillée. Elle prend timidement sa place, serre en pleurant la main de son mari et de sa sœur. Quelle douce figure! quels beaux grands yeux non pas noirs, non pas bleus, non pas verts, mais mé-
langés de tout ragrément des yeux bleus, des yeux verts, des yeux noirs I
Elle se recueille dans sa douleur, c'est l'affaire de cinq minutes. Son premier soin ensuite est de déganter et d'inspecter sérieusement une main peutêtre un peu forte, d'ailleurs blanche et tournée d'une manière assez consolante. Elle ôte son chapeau , et , pendant qu'elle cherche un bonnet dans quatre sacs de voyage , on a le temps de voir des bandeaux de jais , une tête bien faite , un chignon riche. Elle a introduit avec elle, dans V intérieur ^ bien des paquets; personne ne s'en trouve gêné. Oscar se distrait, Thompson n'a plus l'air si britannique; la disposition générale est à l'extrême bienveillance. Ah ! la beauté , et même la simple gentillesse , c'est un grand don !
Cette femme est-elle belle? n'est-elle que gentille? Nous le saurons avant la fin du voyage , peut-être avant la fin du relais... Nous le savons déjà. La voilà en sourire , en conversation réglée avec monsieur et madame Oscar. Elle dit des platitudes d'une voix douce. Excellent contre-poison de ces vingt ans , de cette fraîcheur, de ces beaux yeux aux trois nuances. Elle n'est que gentille ; elle n'est gentille qu'à regarder.
Chose bizarre! à mesure qu'elle parle, son nez grossit; l'éclat de ses yeux ne fait plus qu'un gribouillis encore aimable , maiç vulgaire ; elle est boulotte ; sa bouche ne gagne rien à s'ouvrir et à montrer de belles dents.
La conversation n*a plus d*arrêt. Tout à coup , Ton propose de manger. Oscar, Oscarde, la jeune dame, font sortir des provisions de tous leurs sacs, de toutes les poches de la voiture. Thompson avait du vin ! Hélas ! nous nous renfermons dans notre dignité , n'ayant rien à mettre sur la nappe. Bons coups de dents et joyeux devis. Allons , monsieur, là-bas, qui songez à la tristesse de votre Arthémise , consolezvous , elle n'en mourra point ! Thçmpsen , qui s'était contenté de sourire , ayant bu un coup , fait voir qu'il parle français. Il voyage en oisif, et pourvoir: « Comment est-ce que se dit... The beauties of France? — -Tiens! s'écrie Oscar, il cherche des franges... Malheureusement, ce n'est pas notre partie. Vô êtes passementier? — Yes , répond l'Anglais; je fais mon passement en France , três-agréable. »
Madame Oscar, pour se rendre utile à Thompson , imagitie de lui parler allemand. La jeune dame pousse un cri de joie. Elle teutonise aussi, et les voilà qui s'en donnent! Mais ce n'est pas le compte d'Oscar, qui a réduit l'Anglais au silence en s'obstinant à le tenir sur la passementerie; et qui n'a point l'usage de l'allemand. On revient au français , et on s'occupe du procès de ce duc qui a tué sa femme et qui fait fermenter les têtes ' . Oscar annonce la grande nouvelle : — Le duc s'est suicidé.
— Lui-même?'
» Ceci met la date du voyage en 1847 j le récit est de la même année.
— Ça , reprend gravement Oscar, on ne le saura jamais.