‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 17 sur 72 · DES POESIES DE M. BERANGER · texte numérisé non relu

DES POESIES DE M. BERANGER

Oscar était grand appréciateur de ce poëte national. Il en savait par cœur de beaux passages et les citait à propos.

— Oui, messieurs, nous dit-il, comme nous montions la côte, Béranger m*électrise. Voilà un homme (Fesprit et un bon vivant. Ne me parlez pas d*Emile Debraux, ni de Désaugiors, ni de Victor Hugo. Ils ont du talent, je n'en disconviens pas; mais aucun

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n'arrive à la/îheville de M. Déranger. Dernièrement, je rencontrai une bande de jeunes gens du quartier latin qui se rendaient chez M. Béranger pour lui faire hommage. Je me joignis à eux. Il faut honorer le génie. Tous les siècles ne produisent pas un Béranger, et peut-être qu*on n'a pas vu son pareil depuis Anacréon.

— Anacréon ? dit Etienne, ce nom m*est inconnu. Où prenez-vous Anacréon ?

— n en est souvent question, reprit Oscar, clans YAlmanach du Caveau; et il y a une société de gens établis du faubourg Saint-Martin qui s'appellent les Enfants d' Anacréon. Je n'en suis pas; autrement, je me ferais un plaisir de vous renseigner.

— J'ai ouï dire, continuai-je , que c'était un vieillard débauché d'avant la grande révolution, qui s'appelait de son vrai nom Chaulieu, et qui demeurait dans le quartier du Temple.

— Effectivement, dit Oscar, il y a encore des Chaulieu sur le boulevard Saint-Martin. Une vieille et bonne maison de miroiterie. Mais, pour en revenir à M. Béranger, je le place beaucoup plus haut. Ce que j'aime en lui, monsieur, c'est qu'on y trouve de tout; du tendre, du patriotisme, du militaire, et enfin du risqué, pour s'amuser entre jeunes gens. Il chante nos libertés et nos gloires. Ça vous émoustille, ça vous enlève , ça vous fait aimer la patrie. Moi qui vous parle, j'ai un motif particulier pour le chérir. Je lui dois mon établissement; il m'a fait épouser ma dame. Je vous étonne? Voiei le fait. Je

116 prétends pas me vanter^ mais j'ai une assez jolie voix et du goût, quoique négociant. Je chantais du Béranger; tout est venu de là.

— Sans indiscrétion, monsieur, dit Etienne, pourrai-je vous demander ce que votre dame préférait?

— Tout, indifféremment, monsieur, répondit Oscar. Mais vous savez, les Allemandes sont sentimentales; j'attaquais principalement ce qui est un peu langoureux :

Bois dans ma coupe, ô messager fidèle, Et dors en paix sur le sein de Néris.

— C'est touchant, dit Etienne. Et maintenant, heureux époux, vous chantez :

Mon épouse fait ma gloire , Rose a de si jolis yeux*.

Or, comme la Rose d'Oscar était pour le moins louche, et peut-être borgne , le pauvre Oscar sentit le trait. Etienne craignit de l'avoir enfoncé trop avant. Il reprit aussitôt :

— Je respecte votre goût, mais je ne le partage pas : et si vous le voulez, je vous dirai franchement ce que je reproche à Béranger.

— Quoi donc? demanda Oscar, non sans quelque mauvaise humeur.

— Vous comprenez, dit Etienne, que les goûts sont libres. Celui (Je l'un n'attaque pas celui de l'autre,

400 RTUDE DE BOIRGEOIS.

— Sans doute , dit Oscar. Mais que reprochezvous à M. Béranger? ^

— Bah! continua Etienne, qu'est-ce que cela vous fait?

— Rien du tout, reprit Oscar. Seulement on aime à savoir, et la diversité des opinions alimente la conversation.

— Vous avez raison, dit Etienne... Alors je vous avouerai que Béranger me semble un peu canaille.

— Comment! s'écria Oscar, le premier poëte, le premier chansonnier de la France !

— Oui, je le trouve canaille.

— Voilà du nouveau, par exemple , et Ton apprend en voyageant!

— N'est-ce pas?... Je le trouve très-canaille.

— Eh bien, moi, je trouve que c'est un grand citoyen ; on verra cent mille Français à son enterrement, et j'y serai.

— Je ne dis pas le contraire.

Il se fit un profond silence.

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