ON VIENT AU PARTI PRKTRE
iNous pensions qu'Oscar nous bouderait, mais il était de la rare espèce des libéraux qui permettent
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qu'on les contredise. Au relais suivant, il reprit luimt^me de très-bonne grâce la conversation.
Il nous confia qu'il était du mouvement, et qu'il s'en donnait beaucoup dans le quartier Saint-Denis pour faire nommer un député favorable à la réforme électorale. Nous répondîmes que c'était fort bien employer son temps.
^ — Et qu'est-ce que vous attendez de la réforme? lui demanda Etienne.
— D'abord, dit-il, ce sera plus juste; car, depuis mon mariage, je suis électeur, mais auparavant je ne l'étais pas; et cependant j'entendais les affaires politiques aussi bien qu'aujourd'hui. Ensuite, le commerce ne va pas; et j'ai dans l'idée que la réforme produirait un certain remuement qui le ferait marcher.
— Pour le remuement, dit Etienne, compt€z-y.
— En troisième lieu, continua notre homme, je trouve que la France n'est pas à son rang. Il nous faut la frontière du Rhin. Une Chambre nommée k la suite de la réforme amènerait M. Thiers au ministère; avec lui nous aurions bientôt récupéré nos limites naturelles.
— Croyez-vous? dit Etienne.
— Parbleu, dit Oscar, ces pays-là ne sont pas contents d'être prussiens. Nous n'avons qu'à leur faire signe, et ils viennent à nous. Ma femme en est, elle peut vous le dire. Pas vrai, 'Glantine?
— Oh ! s'écria Églantine, Fife la Vrancel
— Et en outre, poursuivit Oscar, avec un sérieux
admirable, le parti prêtre empiète; il est temps de lui jdonner une leçon. C'est ce que nous ferons avec la réforme.
— Voilà Fessentiel, dit Etienne, mais c'est le plus diflScile.
— Bah ! fit Oscar, nous en viendrons bien à bout.
— Certainement, reprit Etienne; pourtant il y a une difBculté à laquelle vous ne songez pas. Qu'estce que c'est que le parti prêtre? où est-ilî
— Oh ! oh ! dit Oscar, nous saurons le trouver.
— Sans doute, dit Etienne, mais vous ne pouvez pas dire où il est, ni ce qu'il est. Ayez la bonté de m' apprendre ce que vous a fait le parti prêtre et ce que vous lui ferez? Voulez-vous démolir les églises?
— Oh!
— Prétendez-vous empêcher les curés de dire la messe?
— Par exemple !
— Et les bedeaux de sonner les cloches?
— Nullement.
— Et les enfants d'apprendre le catéchisme?
— Non.
— Et vos voisins d'être baptisés, mariés, enterrés?
— Pas davantage.
— Alors, que reprochez-vous au parti prêtre, et, encore une fois, que lui voulez-vous ?
Oscar se recueillit, et d'une voix fière, il s'écria : — Je veux l'empêcher de faire reculer la civilisation moderne !
— Il fallait le dire, reprit Etienne. Mais qu'est-ce que c'est, la civilisation moderne?
Oscar parut embarrassé. Quoique possédant assez son journal, il n'était point de" ces foudroyants qui sont toujours en mesure de réciter un premier-Paris sur la civilisation moderne. Après quelques efforts, il jeta sa langue aux chiens.
— Allons, monsieur, dit-il de bonne humeur, vous voulez me faire poser.
DE LÀ ClVILlSAtlON MODERNE.
rourriez-vous le penser? reprit Etienne. Je vous demande ce que c'est que la civilisation moderne, pourvoir si j'ai le plaisir de me trouver d'accord avec vous.
A mon avis, la civilisation moderne, c'est la concurrence. J'entends par là le droit pour tout le monde de faire du tort à tout le monde. C'est notre immortelle conquête de 89. Vous êtes établi, vous faites votre affaire. Quelqu'un vient se planter à côté de vous, prend votre partie, s'empare de votre enseigne, vend au rabais, vole le public et vous cul-
lOi KTIDE DR BOUUr.EOîS.
bute; mais^vous avez le droit de lui rendre la pareille et de le culbuter à votre tour : voilà la civilisation moderne, selon moi.
Comment le parti prêtre, supposé qu'on le découvre, pourrait-il faire reculer la civilisation moderne? Ce serait en persuadant aux commerçants, aux fabricants et surtout aux politiques, qu*il n'est pas permis de faire du mal à autrui, de prendre le bien d'autrui, de mentir au public pour le voler. — Le parti prêtre voulant faire régner la probité, il n'y réussira pas tout de suite, convenez-en ! Oui, me direz-vous, mais il y tend ; et s'il y parvient? — S'il y parvient, j'avoue que ce sera une gêne considérable pour beaucoup de citoyens français. Plus moyen de monter une maison sans autres fonds que le prospectus ; voilà un affreux péril pour les manufactures de papier. Il est urgent de prévenir ce péril, j'en conviens.
Votre cause est trop juste, monsieur, pour que vous ne réussissiez point. Vous aurez la réforme. Elle ne vous donnera point vos limites naturelles; cependant vous abîmerez le parti prêtre, et ce sera toujours cela.
Oscar se tut, mais nous lisions dans sa pensée. Tl se disait :
— Décidément, je pose.
C'était la vérité pure : il posait, le pauvre liomme, type étemel et triste du grand vulgaire, plein de sottise, de crédulité, d'ignorance, de présomption, et qui de nos jours, hébété par de lâches flatteurs, entendant parler de tout, se mêlant de tout, maître et
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P juge de tout, a fini par perdre jusqu*auK dernières vil lueurs du bon sens.
SITUATION CRITIQUE. — PERIPETIE.
Nous descendîmes pour dîner.
— C'est maintenant, me dit Etienne, que nous allons perdre Festime d'Oscar. Nous nous sommes aperçus (Jue sa femme est borgne, nous n'aimons pas les hymnes de Béranger, nous ne travaillons point pour la réforme; et, comme c'est vendredi, nous allons faire maigre : il va voir que nous sommes du parti prêtre.
Faire mfigre n'était point la chose du monde la plus aisée: il n'y avait point de maigre sur la table.
Décidés à montrer de l'intolérance, nous fîmes venir l'aubergiste. Etienne lui dit que nous ne mangions pas de viande le vendredi, et qu'il voulût bien nous servir du maigre.
L'aubergiste avait visiblement des idées arrêtées sur les commandements de l'Église. 11 les abrogeait.
— Messieurs, répondit-il a\<ic un aimable sourire, je suis désolé ; il n'y a pas de maigre.
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— Faîtes-en, monsieur.
— Ce sera long, et la diligence n*attend pas.
— Alors, monsieur, donnez-nous du pain et du fromage, pour une vingtaine de sous.
L* aubergiste commençait à perdre son sourire. Il avait une certaine envie de nous envoyer promener ; mais nous représentions sept francs ! Il voulut entrer en controverse.
— Je crois, dit-il, qu'on peut manger ce que Ton trouve et que Von n'est pas damné pour ça.
— Pendant que vous raisonnez, observa Etienne, vous auriez déjà fait une omelette, et pendant que nous répondrions, nous ne dînerions pas.
Oscar, sa femme, la jeune dame, l'Anglais étaient à peindre durant ce colloque. Oscar surtout. Évidemment cet honnête homme, à force d'entendre parler des jésuites de robe courte, avait longtemps désiré d'en voir un. Il en avait deux sous les yeux, en pleine activité, demandant impudemment du maigre. Il remarquait la moustache d'Etienne et s'étonnait de l'art avec lequel nous savons nouS déguiser. Quelle bonne chose à conter dans la rue aux Ours !
Cependant l'aubergiste était violemment combattu. Se résignerait-il à perdre sept francs, Je verrait-on mollir devant deux fanatiques, lui, le propriétaire de la Couronne d'Or?
Nous nous levions pour aller chercher du pain dans le voisinage, lorsqu'un secours inattendu nous vint du fond de la salle. Une voix de basse fit frémir les vitres comme le son du tambour :
— Doiuiez du maigre I
Tout le monde regarda. C'était le coupé qui entrait, représenté par un colosse de la plus fière et de la plus martiale figure. Moustache grise, rosette d'officier, col d'ordonnance, balafre terrible sur le front; un colonel pour le moins ! Une dame, d'un aspect plus doux et non moins respectable, l'accompagnait. Derrière eux se tenait, fière et timide, une fille de seize ans , lien de fleurs entre ces deux forces grandioses. Quelle charmante expression curieuse, gaie, ingénue et modeste avait cette jeune fille ! Ah ! cellelà était belle ! Auprès de ce lis, le petit objet de notre compartiment ne paraissait plus qu'un pauvre coquelicot.
Voyant ces trqis personnages, le maître de la Couronne d'Or perdit toute sa philosophie et toute sa jovialité. Quelque grand que l'on soit par la fortune, par l'influence, par les lumières, fût-on même membre du conseil municipal et capitaine de la compagnie de sapeurs-pompiers, on ne met pas à la porte d'un seul coup cinq dévots, dont un colonel, qui veulent faire maigre à 3 fr. 50 c. par tête.
Le maître de la Couronne d'Or, ôtant sa couronne à lui, un bonnet de coton très-gaillard, nous annonça du maigre. Il tint parole, et même avec un certain luxe. Il était improvisateur.
Mais qui peindra l'œil écarquillé, la bouche béante, la stupéfaction, l'embarras d'Oscar? A peine osait-il toucher aux viandes entassées sur son assiette; il craignait que le colonel n'en fût choqué,
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Si ce terrible convive l'avait interrogé sur ses convictions religieuses, Oscar aurait attesté qu'il faisait gras par ordonnance du médecin, pour sa petite santé.