‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 27 sur 72 · LES CHARTREUX · texte numérisé non relu

LES CHARTREUX

Nous avons visité les Chartreux , les mêmes ici qu'ils sont partout et qu'ils ont été toujours, immobiles au milieu des agitations du monde, tels que les dépeint leur glorieuse devise : Stat crux dum volvitur or bis. Près d'eux viennent se consoler ou se reposer les pèlerins attristés et fatigués de la terre. C'est l'hôtellerie des âmes. Au milieu du perpétuel changement des choses humaines, elles y voient une faible image de ce qui ne passera point; parmi leurs agitations elles y prennent une idée de l'étemel repos. Grand spectacle à nous tous, qui plus ou moins poursuivons la gloire ou la fortune: voilà donc des hommes heureux pour n'avoir cherché que la pauvreté, le silence et l'oubli! Ils ne portent point de noms qui les distinguent ; ils se nourrissent toujours des mêmes mets, ils sont toujours vêtus de la même bure, ils dorment toujours sur la même planche; la porte de leur cellule s'ouvre et se referme tous les jours aux mêmes heures; ce qu'ils ont fait hier, ils le font aujourd'hui; ce qu'ils

font aujourd'hui , ils le feront demain , et ils sont heureux. Un visiteur arrive, il est jeune, il est riche, il est grand dans le monde: que vient-il faire ici? Il vient chercher des consolations; après quelques jours passés auprès de ces solitaires, lorsqu'il s'éloigne, c'est lui qui les envie, ce sont eux qui le plaignent et qui le recommandent à Dieu.

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l'ouvroir.

Nous avons prié dans la chapelle de madame la comtesse de...., couturière, qui paye patente pour avoir le droit de donner un asile, du pain et des vertus à une centaine de pauvres petites filles abandonnées.

— Eh bien, madame, comment va l'ouvragef

— Grâce à Dieu, nous n'en manquons pas. Mais ne traliisscz point nos secrets : comme l'aiguille ne peut suffire à nourrir tout le monde, nous avons pris encore une autre profession : nous faisons des images coloriées, nous écrivons des prières en belles lettres gothiques pour mettre dans les livres d'Heures. Par ce moyen , plusieurs d'entre nous gagnent

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d'assez bonnes journées. Cela va quelquefois jusqu'à vingt sous. Avec vingt sous nous faisons vivre trois personnes.

C'était le moment de la récréation ; toutes ces petites fdles jouaient dans un jardin étroit et pauvre; elles brillaient de joie, de santé, d'innocence. La comtesse, qu'elles appellent leur mère, et qui l'est en effet, les regardait avec amour.

— Ne trouvez-vous pas, me dit une dame qui avait bien voulu nous présenter, que ces enfants ont tout à fait bonne façon?

— C'est ce que j'admirais, répondis-je; nous en avons rencontré une tout à l'heure qui nous a fait une révérence majestueuse. On ne sait plus saluer ainsi, même dans le faubourg Saint-Germain.

— Mais , poursuivit la dame , vous avez ici les révérences de la cour d'Autriche. Il y a dans la maison des sous-maîtresses qui ont été formées par des dames d'honneur des Altesses Impériales, et celle qui dirige tout l'atelier serait parfaitement capable d'élever une archiduchesse. Du reste, l'enfant que nous avons rencontrée est une des perles de l'ouvroir. Elle a eu le bonheur de perdre son père et sa mère à l'âge où le mauvais exemple allait devenir dangereux pour elle. C'était encore un petit ange, on en a fait une petite sainte, et ce sera une femme trèsdistinguée par son esprit et par sa vertu.

— Que deviennent ces jeunes personnes? demandai-je.

— On les gnrde jusqu'à vingt et un ans, et on les

place dans des maisons sûres. Plusieurs entrent au couvent, soit qu'on les prenne pour rien, soit que quelques âmes charitables leur fassent une petite dot.

— J'imagine, ajoutai-je, que le temps arrivera où les hommes , reconnaissant l'avantage d'avoir une femme formée de bonne heure à la pratique de la prière, de l'obéissance et de l'humilité, et comprenant que toutes ces choses valent bien une centaine de mille francs, viendront à la porte de tous ces couvents laborieux déposer des demandes en mariage. C'est alors que l'on verra reconstituer le ménage et la famille; mais, jusque-là, l'humanité travaillera pour les théâtres, les modistes et les entrepreneurs d'estaminets.

Nous retournâmes dans la chapelle avant de quitter la maison , pour en saluer le Maître. Les enfants y étaient réunies. Après une courte prière, elles chantèrent en chœur, avec beaucoup de bonne grâce, un cantique charmant. Je demandai à la supérieure d'où venait ce cantique.

— Il vient de nos ateliers , me répondit-elle en souriant. Autant que possible, nous faisons tout dans la maison, pour plus de solidité et d'économie, et nous ne tenons pas à la forme.

J'avais encore cette couturière, ses aides et ses principales clientes sous les yeux, lorsque je lus par hasard un très-joli roman d'un très-joli auteur, où

je trouvai de bons lardons contre les dévotes. Je ne sortirai ni de la ville ni de mon sujet en faisant une

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