DIGRESSION SUR UN MAUVAIS LIVAK
Qu'une Cidalise de salon et de journal, qui songe à produire ses Mémoires quand la bise sera venue, je veux dire quand sa pauvre imagination sera éteinte et son visage ridé, et que l'heure aura sonné de demander un morceau de pain au scandale; qu'une telle malheureuse, préparant d'avance l'opinion au récit de ses campements, raille, calomnie, vilipende les femmes d'honneur et de piété; qu'elle plaigne même les victimes de leur zèle , et que son impure satire s'exerce à ridiculiser les bonnes œuvres , je le conçois.
Je conçois qu'un petit méchant cuistre à la solde d'un journal libre penseur, je conçois qu'un Trissotin pervers, qui méprise tout le monde pour quinze francs et qui vit en dehors de l'Église et des Godes, parle du même ton que la CidaUse, son amie, sa sœur, sa jumelle, et soit plein de bons mots purulents contre toute femme qui ne ressemble pas à ce type.
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De tels êtres, plume en main, que peuvent-ils faire qu'insulter à la bonne vie, à la vertu, à l'honneur? Ils n'ont la connaissance du beau et du bien qu'à titre d'humiliation et de soufifrance. L'aspect d'un grand caractère éclaire leur faiblesse d'un rayon qui les tourmente, et toute action généreuse est un affront qu'on leur fait. Ils éprouvent les mêmes rages auxquelles obéit la balayeuse en haillons qui tâche d'envoyer un peu de boue sur la dame habillée de soie et de velours: cette beauté, cette décence, cette noblesse de démarche et de maintien, est à son ignominie une injure dont elle se venge comme elle peut. Ainsi fait avec la plume et l'encre la truanderie lettrée des deux sexes. Point de remède; il faut endurer cela, et d'ailleurs c'est peu de chose. Il n'importe guère, après tout, d'être vilipendé par madame une telle, et d'être éclaboussé par un omnibus.
Mais qu'un homme du monde, qui n'a pas besoin pour montrer son esprit d'outrager ce que le sens public estime , donne pourtant dans ce travers; que, pouvant prendre le haut du pavé , il se mette aussi à marcher dans le ruisseau; que, pouvant saluer la noble dame et recevoir son salut, il piétine dans la fange pour lui en envoyer quelques gouttes, c'est ce que je viens de voir, et je ne le comprends pas.
Quoi ! vous aussi, charmant conteur *, vous venez
' M. Mérimée^'inembre de rAcadémie française et sénatenr. J'ai oublié le titre de l'ouvrage qui m'a inspiré ces réflexions.
diffamer les dames de charité! De quel droit? Êtesvoiis femelle? Avez-vous fait un sot livre? Vous a-t-on fermé une porte honorable? Vous faut-il quinze francs ? Et pour qu'on parle de vous et que vous trouviez des pointes, est-il nécessaire que vous fassiez ce que les simples convenances interdisent aux simples honnêtes gens?
Vous n*aimez point les dames de charité , surtout vous n*aimez point certaines de leurs œuvres. Il vous déplaît, par exemple, qu'elles s'emploient à détourner quelques jeunes filles de la voie où tant d'autres pratiques savent adroitement les engager. Mais voyez donc le travail de la littérature 1 Faire à ces pauvres filles des discours, leur lire des prières, leur promettre une couronne de roses , un chapelet, un voile, pour les décider à rester honnêtes, est-ce plus coupable et plus méchant que de leur faire des discours, que de leur préparer des lectures, que de leur promettre des chapeaux et des bijoux pour les décidera perdre leur vertu? On leur apprend des cantiques? La littérature leur apprend des chansons! On les rend gauches? La littérature les rend effrontées ! On les pousse au couvent ? La littérature les pousse à l'hôpital , et par quels chemins !...
Gens d'esprit, qui tenez une académie où vous distribuez des prix de vertu en séance solennelle, l'épée au côté , avez-vous peur que les recrues manquent aux théâtres, aux guinguettes, à tous les couvents et à tous les temples que tous les vices entretiennent parmi nous? La pai4 du vice est assez belle :
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il y a autant de prostituées dans la seule ville de Paris que de religieuses dans toute la France. Tolérez donc que des mains compatissantes prélèvent une faible dîme sur les troupeaux livrés en tribut quotidien au Minotaure : contentez-vous de bafouer les dames de charité dans vos conversations , n'en riez pas dans vos livres. Et, s'il faut absolument que leurs soins pieux deviennent l'amusement des gymnases chorégraphiques, il y a cent besoigneux dans la république des lettres qui s'en acquitteront aussi bien que vous. Patriciens, laissez à la vile plèbe cette vile besogne !
Je veux vous montrer qui vous outragez. Entrez avec moi dans une réunion de dévotes.
Celle qui se présente la première semble encore un peu haute, je l'avoue. On lit sur son front qu'elle est comtesse. Comtesse, en effet; noble de nom et d'armes. Dans sa vieille demeure, non la plus riche du pays, mais la plus connue des pauvres, une salle, au seuil de laquelle elle s'incline, contient les noms et les images de six siècles d'aïeux; et l'on y voit certaine statue de marbre, à genoux sur une tombe, œuvre du treizième siècle, qui est son portrait le plus ressemblant. Parmi ses ancêtres , elle compte plusieurs chanceliers, plusieurs connétables, et, chose admirable, pas un pendu I Elle est fière de cela. Mon Dieu! monsieur le démocrate, si vous pouviez prouver que vous descendez de Villon ou de Marot, ou d'un bâtard de Théophile , ou d'une cuisinière de Rabelais, n'en auriez-vous pas quelque
vanité? Vous êtes dé TAcadémie, vous portez la croix d'honneur, TÉléphant-Blanc , le Faucon-Noir, le Nichan, etc., vous ne faites point de fi de ces babioles ! L'orgueil de ma comtesse ne l'empêche pas d'être ici présidée par une bourgeoise, plus entendue qu'elle aux bonnes œuvres. Du haut de son arbre généalogique, elle ne regarde pas le pauvre monde aussi dédaigneusement que vous du haut de votre collet de laurier. Elle aurait bien quelque sujet de se targuer pourtant! Avec cette beauté qui fut célèbre, et qui n'a point tout entière disparu; avec cette fortune qui l'a jetée dès ses plus jeunes ans dans les séductions du monde; avec un mari qui ne fut pas un modèle de fidélité, elle a vécu sans tache et sans reproche. Laissez-la vieillir, laissez-la se former tout doucement aux conseils de l'humilité et de la pénitence, et ce ne sera pas long, vous verrez le seul éclat de la vertu remplacer l'éclat de la naissance et du rang. Ce beau chapelet de lapis et d'or, qui forme une parure sur son bras magnifique, tombera dans la bourse des pauvres et sera remplacé par un chapelet de bois et de fer ; cette agrafe de diamants, qui attache un châle de prix, suivra la même route , et une épingle d'acier suflîra pour retenir un châle noir; cette tête altière conservera le pli de la prière qui la courbe chaque jour plus longtemps devant Dieu. Deux ou trois années encore, et le monde ne verra plus la fière comtesse : vous la trouverez dans les hôpitaux, dans les taudis, au chevet de quelque malheureuse fille dont elle
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n'aura pu sauver la jeunesse, vouée, hélas! à la vie littéraire, et dont elle essayera de sanctifier Tagonie.
Près de la comtesse s'assied, faible, douce, résignée, une vieille en habits de deuil. Après trente ans d'un paisible bonheur, veuve d'un mari qu'elle avait uniquement ainoé; seule et triste à jamais, elle reste gardienne d'un tombeau. On lui a donné des pauvres ; elle se traîne auprès d'eux , leur parle de cet époux qu'elle a perdu et leur dit ce qu'elle sait qu'il aimait à leur dire. Elle célèbre avec eux les anniversaires qu^^lle avait coutume de fêter avec lui : le jour où il est rié, celui de sa fête, celui de leur mariage; elle les emmène à l'église le jour où il est mort, et, ce jour-là, ses aumônes sont abondantes comme ses prières et ses pleurs. Que trouvezvous là, monsieur le chevalier de plusieurs ordres, qui prête tant à rire aux gens d'esprit ?
Mais voici de quoi nous divertir: une chanoinesse, une vieille fille! Elle a trente-cinq ans, elle est maigre, elle n'a point trouvé de mari, elle veut que les belles jeunes filles s'ennuient avec elle, et de là, .sans doute , cette passion à s'occuper de leur salut?
Précisément.
Cette chanoinesse avait une sœur plus jeune, et (jui se laissa ravir par un homme à qui elle avait éié elle-même quasi fiancée. Elle donna sa fortune pour Us marier; voilà pourquoi elle a vieilU sans époux.
Ces ingrats ont été malheureux et le sont encore; voilà pourquoi elle est triste. Elle a vu quelles angoisses torturent rame qui cède aux passions, elle a su quels malheurs attendent la femme qui s'éloigne du devoir, voilà pourquoi elle s'efforce d'être l'ange gardien et l'ange sévère de quelques jeunes filles menacées. Par ses soins et par ses aumônes, plus d'une a trouvé la paix dans un cloître, c'est vrai ; plus d'une aussi a reçu d'elle la petite dot qui lui a permis d'entrer en ménage.
Regardez-la bien, maintenant, cette dévote glacée: son calme, son sourire même, fait éprouver je ne sais quelle impression de douleur. Le calme n'est qu'apparent ; Dieu n'a pas encore consolé ce cœur où n'entre plus aucune joie. Stoïquement assise sur les débris de ses espérances, elle n'a pu en accepter entièrement la ruine et se résigner à la solitude dans laquelle elle attend la mort. Le sacrifice n'est pas fait, elle le sent, et elle croit ne s'inquiéter que de n'avoir plus aucun sacrifice à faire. Ame noble, tourmentée, digne d'amour, qui se purifiera du dernier levain terrestre, qui s'élèvera dans le ciel, riche de tant de trésors silencieusement disputés et enfin pleinement offerts à Dieu I
La voisine de celle-ci est encore une vieille fille. Tenons-nous enfin la dame de charité dont nous rirons? Mais quoi ! rire d'une pauvre bonne créature, innocente, aimable, qui a toujours souffert, qui ne s'est jamais permis une plainte? Cette vieille fille était jeune quand elle s'est donnée à la chagrine
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vieillesse de sa mère. Si elle a dévoré des regrets, personne «e Fa su. Mais elle, par humilité, se le» rappelle et les compte, et les jette sur aon immolation volontaire comme une cendre qui en ternit à ses propres yeux tout F éclat. Nous moquerons-nous d'elle? Raillerons-nous le sourire charmant qui parvient à déguiser un grand courage? Railleronsnous la rose effeuillée .qui garde encore son parfum?
Et cette autre? Voici son histoire; vous rirez si vous voulez : enfant, elle vit la Révolution tuer aon père, brûler sa maison, voler son bien. Fiancée à un héroïque jeune homme, elle le vit expirer. Mariée contre sa volonté à un vieillard prodigue, elle le vit se ruiner. XiOrsqu'il fut pauvre, elle lui rendit les soins d'une servante, et le convertit, puis il la laissa veuve et sans pain. Réfugiée auprès d'une parente octogénaire, elle supporte les humeurs de cette protectrice^ et lui apprend ce qu'elle a toute sa vie appris elle-même, à bien mourir. Jamais un jour de soleil, durant cette longue carrière, n'a passé sur son front toujours baissé vers quelque cercueil ; elle a vécu sans bonheur, sans espérance, sans liberté même de répandre des larmes , et personne n'a d'aussi douces paroles à dire aux malheureux»
Mais quel est ce visage plein et presque vulgaire, eette mise simple et presque négligée, ces manières brusques et presque rudes? Tout cela, c'est madame Durand, la présidente de ces comtesses et de ces
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marqui^ea^ Madame Durand donne ehaque année cinquante miUe frane» aux pauvres, de aa bourse, et trois ou quatre fois autant de la bourse d'autrui. Présidente Ici, secrétaire là, ailleurs simple associée, elle entreprend tout, se mêle à tout, va partout, quête et donne partout. Elle bâtit et meuble des églises, elle fonde des communautés, des écoles et des congrégations ; elle visite et exhorte les prisonniers, soigne les malades, habille les pauvre», reeueille les orphelins, fait le catéchisme aux enfants; elle organise les sermons de charité et tient la bourse à la porte ; elle monte les loteries et fournit les lots ; elle va solliciter les grands, les riches, même le^ journalistes; elle pénètre jusqu'au ministre et plus haut, et ne revient jamais les mains vides ; elle a ewt aides de camp qu'elle fait mouvoir dans Paris et ailleurs ; elle a des connaissances, des amis, des fidèles dans toutes les conditions , dans toutes les misères. Personne ne sait comment elle peut suffire aux oecupations qu'elle se crée et à celles qu'elle accepte; eHe-même ne le sait pas; mais personne n^ignore que, si elle ne trouve pas toujours le temps de manger et de dormir, #lle trouve toujours celui de prier Dieu et de passer chaque matin une heure à l'église pour son propre compte... Allons, j'espère, monsieur, que nous ne rirons pas encore de eelle-là, qui d^ailleurs en rirait l>ien^
A qui donc nous prendrons^nous ? Certainement, ce ne sera point à cette jeune, fraîche, rieuse et jolie
vicomtesse qui voltige à travers ce grave cénacle, comme un papillon égaré dans un bois de cyprès. Uaimable jeune femme que voici est presque un objet d'art. On dirait quelque figure sculptée au moyen âge pour le portail d'une église, et qui s'est réduite à vivre, on ne sait pourquoi. Je le sais cependant, moi, pourquoi elle a vécu : elle est ici-bas l'ange gardien d'un capitaine de dragons, et il faut, en vérité, que ce dragon soit doué d'une bonne âme pour que Dieu lui ait fait présent d'une pareille égide. Je vous ai promis d'être franc, monsieur, j'ose tout vous dire : elle a donc enchaîné son dragon; elle lui a appris les prières qu'il ne savait plus, le catéchisme qu'il avait oublié ; elle l'a conduit à la messe, elle le mène chez les pauvres, et le dragon est un agneau qui aime sa femme, qui ne casse point de vitres, qui ne fait point de dettes et qui n'en sait pas moins monter à cheval et charger l'ennemi. Riez-vous? Non, vous ne riez point de la beauté, de la jeunesse, de la fortune et de la grâce, même lorsqu'elles s'adonnent à la vertu. Vous vous contentez de les plaindre; vous réservez vos épigrammes et vos sarcasmes pour les fronts ridés, pour les cheveux blanchis, pour les yeux rougis de larmes.
Je n'ai presque plus rien à vous montrer : je ne désigne point à vos piqûres le fantôme qui entre en se traînant, et vers qui toutes s'empressent. C'est une femme qui va mourir ; elle fléchit sous le poids de ses habits de deuil ; elle est orpheline, elle est
veuve, elle pleure ses enfants. La mort a tout frappé, tout abattu autour d'elle, et ne lui a rien laissé que ce souffle qu'elle dépense à recommander quelques infortunés, et que cette main qui s'ouvre pour laisser tomber les dons qu'elle n'a plus la force de distribuer elle-même.
J'esquisserai ici ton noble et doux visage, embelli à nos regards comme aux regards des anges par les soucis qui l'ont fatigué avant le temps, toi qui par amour de Dieu t'es refusée au service de Dieu, et qui par charité te sèvres des joies de la charité. Tu n'as pleinement ni la paix du cloître, ni le soin des pauvres, ni l'apostolat dans le monde, et ton grand cœur a su se priver de tout ce qui était grand et parfait comme lui. "Tu as enfermé ta vi^ en de petits devoirs, servante d'un frère, mère d'orphelins. Là, tu restes, comme l'épouse la plus attentive et la mère la plus patiente, te donnant tout entière et ne recevant qu'à demi. Tu as donné jeunesse, liberté, avenir; tu n'es plus toi-même, tu es celle qui n'est plus, l'épouse défunte, la mère ensevelie ; tu es une vierge veuve, une religieuse sans voile, une épouse sans droits, une mère sans nom. Tu sacrifies tes jours et tes veilles à des enfants qui ne t'appellent pas leur mère, et tu as versé des larmes de mère sur des tombeaux qui n'étaient pas ceux de tes enfants. Et dans ce travail, et dans cette abnégation, et dans ces douleurs, tu cherches et tu trouves pour repos d'autres infirmités encore à secourir, d'autres fai-
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bles66« à soutenir» d'autres plaies à guérir L.. Oh ! sois bénie de Dieu comme tu Tes de nos cœurs 1
Voilà ces dames de charité, ces ptudes, ces mé*> gères, ennemies de la belle jeunesse, ces femmes enfin, ces odieuses dévotes qui ne peuvent tolérer que d'autres goûtent
Les piaisird Dont lé penchftttl de l*àge à sevrt leura désirs.
Des poètes, des moralistes^ des getis de talent» d'obscurs et ineptes barbouillons» un La Bruyère du fond de son célibat jaloux, un Molière du fond de son ménage immonde, cet autre de la coulisse du vaudeville, et cet autre de la coulisse du feuilleton, aperçoivent ces femmes d'une espèce qu'ils ne connaissent pas et qui ne les estime pas, et leur lancent des brocards pour amuser le parterre. Du temps de Moliè^, on savait dans Paris le nom de la dévote qui est peinte au premier acte de l'ûrtufk sous le nom d'Arsinoé. C'était une duchesse qui avait défendu les filles d'honneur de la reine, placées sous sa garde, contre les empressements du roi, et qu'une prompte disgrâce avait punie de sa vertu. Molière, « le grand homme de bien, » la faisait difikmer en plein théâtre par cette perle d'une eau si pure qu'on appelait mademoiselle Duparc, Sa meilleure actrice. La majorité de l'espèce humaine, lorsqu'elle a du goût et de la littérature, aime cela ; et c'est pourquoi
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elle élève si haut et subventionne si bien le mérite des beaux esprits.
Ah ! que c'est un contentement profond, une forte et durable joie au cœur, de se sentir chrétien et à Tabri de cette double ignominie, ou de commettre de telles brutalités ou d'y applaudir !
LES FREftES-PRECUEURS.
Nous ne pouvions pas quitter la ville sans avoir dit bonjour aux Dominicains. Ce sont là les curiosités et les monuments qui nous intéressent en voyage. Nous allâmes donc à leur petit couvent. On n'y trouverait pas grand' chose à prendre, si l'on confisquait les biens monastiques ! A part une belle bibliothèque quî leur- a été donnée par un pieux et intelligent curé (les livres semblent chercher ces hommes ) , tout le mobilier ne vaut pas vingt-cinq louis. Dans la chapelle, qui est l'endroit somptueux de la maison, les statues sont de plâtre, les tableaux sont de papier ; les cellules, blanchies à la chaux, sont meublées de bois blanc. Tout cela d'ailleurs propre, en ordre, correct comme la vie monastique
en général, et la personne du R. P. Lacordaire en particulier.
Nous avions choisi notre heure, et nous trouvâmes les religieux réunis dans leur petit cloître, au nombre de quatre ou cinq , tous profès , si je né me trompe. Nous causâmes. Ce ne sont plus les Chartreux : c'est une autre vocation, une autre gravité, une autre paix, mais c'est le même cœur. Les Frères- Prêcheurs ont besoin de mieux savoir ce qui se passe dans le monde, ils le savent et n'en sont pas plus tentés. Les Chartreux combattent comme Moïse, les Dominicains comme Josué : ils sont un des corps guerriers du royaume de la Paix. Mon Dieu ! le monde ne saura-i-il donc jamais vraiment ce que tous ceshommes lui veulent et par quels conseils de courage, de dévouement, d'amour, ils ont quitté leur famille et les voies communes de l'activité humaine ? Les Dominicains tiennent de leur restaurateur en France un certain esprit patriotique dont la ferveur se fait bientôt sentir dans leurs discours. Ce n'est pas du chauvinisme, ce n'est pas du républicanisme, ce n'est pas du libéralisme, ni aucun de ces détestables ismes qui abondent dans la liste des folies du temps ; c'est une ardeur toute particulière de la gloire de la France, un désir quasi immodéré de la voir à la tête des nations. Ils seraient bien fâchés que le drapeau du Christ parût mieux en d'autres mains que dans les nôtres, et, pour tout dire, ils ne pensent pas que celapuisse arriver jamais. Ils croient un peu que le bon Dieu a fait quelque
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part le serment de choisir toujours pour porte-étendard quelque citoyen des Gaules. Un de ces jeunes et aimables religieux nous confia ses espérances. Il voyait un grand réveil catholique de notre patrie ; la France, reprenant son rôle et son épée de fille aînée de rÉglise, redevenait le bras et le bouclier de saint Pierre. Moyennant cet outil , il affranchissait Tirlande , délivrait la Pologne, assainissait la Russie par une croisade, et le reste du monde par des missions. Je laisse à penser si saint Dominique y jouait un petit rôle. Du reste, chacun avait sa grande part; notre apôtre n'entendait point faire de jaloux. Il , nous avait tout échauffés de sa belle flamme, et nous étions disposés à ouvrir immédiatement la campagne.
— Mais, cher père, les difficultés abondent, elles commencent à la porte de votre cloître, et elles ne sont pas minces !
— Qu'importe, si nous savons être saints et si nous pouvons être martyrs ? Il y a quelques années, la France semblait un arbre mort dans le jardin de rÉglise. Cependant voyez combien de branches flétries reverdissent, combien de branches arrachées renaissent I Pourquoi le tronc tout entier ne ressusciterait-il pas ?
Au fait?
LE PRERË PIERBE.
A propos de résurrection; nous dit le Prieur, yénet voir ce que notre maison renferme de plus beau : venee voir un saint qui va mourir. Cest notre P. Pierre, jadis juif et philosophe, et qui, transplanté sur le sol catholique, est devenu en peu de temps un fruit mûr pour le ciel. Le P. Pierre vous connaît, il sera content de vous dire au revoir avant de partir.
Je ne savais qui était ce P. Pierre. Je suivis le
eur ; il ouvrit la porte de la petite infirmerie, et je V. i sur un lit de sangle un jeune homme dont les mains et le visage surpassaient en blancheur le froc bianc dont il était revêtu. Un de ses frères se tenait près de lui pour le distraire et pour le servir. Il lui lisait, quand nous entrâmes, un chapitre de T/mttation.
Le malade écoutait doucement, les yeux attachés sur une croix de bois que ses débiles mains pouvaient encore soutenir. J'approchai, et je reconnus un ancien ami, Pierre Hemscheim, jadis élève de FÉcole
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normale, où il avait brillé parmi les philosophes. Les docteurs de Féclectisme fondaient alors sur lui de grandes espérances» C'était un chercheur, un esprit subtil, une parole claire, adroite, séduisante. Mais il étudiait beaucoup, et l'on se fiait trop à lui. Il était juif, il se fit catholique; ce qui commença de déplaire dans les hauts de l'École.
— Pourquoi catholique? lui dit-on.
— Parce que c'est la vérité.
— Bah ! ne pouvez-vous suivre la vérité sans faire de ces choses extrêmes? Spinosa n'était plus juif et ne crut pas nécessaire pour cela d'abjurer le judaïsme. On ne change pas de religion !
Il laissa dire, étudiant toujours* Une fois, dans une réunion de jeunes gens que nous avions formée pour nous échauifer mutuellement et pour tâcher d'entreprendre quelque chose, je l'entendis expliquer la monade deLeibnitz. Il nous parla sur ce sujet pendant une heure, très-agréablement. Je compris t^"t et ne retins rien. Je lui en fis l'aveu après la séani persuadé que la plupart des auditeurs en étaient ?iu même point. v
— Vous avez bien parlé, lui dis-je, mais à qubi bon?
— C'est précisément, répondit-il, ce que je me demandais en parlant ; et néanmoins, au moment de commencer, je croyais encore que j'allais vous dire des choses utiles. Cette philosophie n'est qu'un jeu d'esprit, bon pour divertir un petit nombre d'initiés. En vous exposant ce système, j'en voyais deux, ou
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trois autres à bâtir, tout contraires et tout aussi bons. Jamais on ne tirera de là une prière, un gémissement vers Dieu; encore moins la conversion d'un peuple, qui est le résultat où il faut tendre. Mais, si mon discours a été du temps perdu pour vous, il ne Ta pas été pour moi. Dieu a béni mon intention. A partir de ce moment, je m'attache au solide.
Il s'y attacha si bien, qu'il devint prêtre et dominicain, non sans s'attirer le mépris des hauts de l'École.
Sa vie, comme religieux, fut laborieuse et sainte. Il prêcha un carême à Paris, et j'eus le plaisir de le voir de mes yeux, revêtu de son froc, dans la chaire de vérité, où il fit un discours que comprirent et dont purent tirer profit tout ce qu'il y avait là de bonnes gens et de vieilles femmes. C'était une doctrine élevée pourtant et un sujet qui eût pu passer, même à l'École normale, pour compliqué et difficile : il s'agissait d'expliquer pourquoi et comment le Fils étemel de Dieu s'est fait homme , afin de racheter les hommes du péché. Il le fit clairement, solidement, en bon langage, savant et simple, net et touchant. Ayant fini son discours, il descendit de la chaire, les yeux baissés ; il s'agenouilla devant l'autel, inclinant son front jusqu'à toucher la terre, et se retira humblement, sans demander à personne et sans se demander à lui-même s'il avait bien ou mal parlé.
— Quoi ! mon père, lui dis-je, affligé de le retrouver sur ce lit de mort, c'est vous... Déjà I...
— Ah ! répondit-il en souriant, n*ai-je pas bien fait de me hâter, et de ne point écouter ceux qui me reprochaient de quitter trop tôt la philosophie ?
En effet, que lui eût servi d'être pendant quelques années un brillant et célèbre professeur? Ni la fortune et les rêves de fortune, ni les éloges, ni la renommée, ni les honneurs, ni les beaux discours que quelques maîtres des conférences auraient pu réciter sur son cercueil ne valent Thonneur, la richesse et la sécurité de mourir sur ce pauvre lit, dans cette pauvre bure , de tenir à la main en mourant cette pauvre croix. Beatiy beati qui in Domino rnoriuntur!