GOMMENT DIEU FAIT TOUT
Soyons justes ; cette ville ne se montre pas trop fâchée de ce qui lui arrive. Elle n'y a pas fait d'insurmontables difficultés. Contre tant d'entreprises catholiques , Ton ne vit rien de plus fort que les espiègleries municipales dont j'ai parlé, et ces espiègleries ne furent pas extrêmement goûtées de tout le monde : elles parurent un peu brutales , quelquefois même un peu- bêtes. En somme, il en résulta moins de mal que de bien sur des esprits que le bon sens gouverne et sur des cœurs qu'il plaisait à Dieu de toucher. Après vingt ans, le changement est merveilleux; il s'accomplit sans secousse, imperceptiblement , naturellement. Dans l'infinie mesure de sa miséricorde pour les hommes. Dieu semble prendre soin de ménager leur amour-propre. Sauf en quelques circonstances extraordinaires, il ne brise pas les volontés : il les tourne, il les fait fléchir; sa toute-puissance nous attire et ne nous traîne pas. Nemo tam pater I A\i Tertullien. Il suggère à de^ enfants rebelles tous les mouvements et tous
163 RÉ8URR£GTI0N d'UNB VILLE.
les motifs qui peuvent le porter à lui demander pardon, s'industriant, ô bonté ! pour les contraindre à revenir cfetcx-mêmes. Revenus, il les récompense, comme s*il n'avait pas été les chercher sept fois et septante fois sept fois.
Industrie adorable, qui évite en même temps de blesser Fesprit égaré et d'enorgueillir Fesprit resté sage. L'humilité pourrait sombrer dans le triomphe trop prompt et trop éclatant. Le chrétien attribuerait à son éloquence, à son génie, à ses œuvres, ce qui n'est qu'une récompense de sa foi. C'est moi, diraitil, qui ai vaincu cette raison, changé ce cœur, surmonté tous ces obstacles. Il s'enflerait de ses conquêtes, et il serait perdu. A quoi bon, pensait Moïse, dans le désert de Sim, m' astreindre à toutes ces pratiques que Dieu m'impose? Quel besoin ai-je de parler au rocher, pour qu'il s'ouvre et nous donne de Feau» quand j'ai dans la main le rameau merveilleux qui change la pierre stérile en fontaine d'eau vive ? Il frappe et Feau jaillit du rocher, parce que Dieu voulait faire grâce au peuple ; mais Moïse, qui n'a pas obéi, sera puni de sa victoire. Il reconnut sa faute; c'était Moïse. Combien d'autres s'entêteraient dans leur orgueil I
Tout en comptant leurs jours par leurs triomphes, nos amis n'eurent pas sujet de s'estimer grands vainqueurs. Plus d'un succès qu'ils n'avaient pas poursuivi fut la conséquence d'un échec qu'ils s'étaient eflbrcés de prévenir. Plus d'une manœuvi^e jugée bonne, et lentement mûrie et soigneusement exé-
RÉSURRBGTION D'UNE VILLE. 463
cutée, fut inhabile^ et cette inhabileté, regrettée longtemps^ ét&it précisément, sans qu'on le sût, le diemin qu'il Mlait prendre. A ces mécomptes, à ced chutes, à ces revers, ils gagnèrent, ce qui vaut mieux que le succès, la sagesse de se reconnaître impuls<^ sants par eux-mêmes, invincibles avec le secours de Dieu» Gela n'est pas nouveau dans l'Église : c'est l'histoire de tous les ouvriers d'Évangile , petits et grands ; et saint Paul l'a écrite en deux mots : Quand je suceomb^i c'est alors que je suis fbrii i . Je peuûè tout en Celui qui me Certifie. Mais chaque homme a besoin de l'apprendre , chaque homme doit récolter la vérité, pain de l'âme, comme le grain, pain du corps, à la sueur de son front. Nos amis l'apprirent : ils devinrent forts, ils restèrent humbles. Fêcit mihi magna qui potms estf et sanctum nomen ejus.
UiOftIISbiON 8UA UN BOlf tilVRE.
M. Léon de Laborde a écrit tin bon livre, le Com^ mentaire géographique sur VExwie. Je ne sais pas ce qu'en disent les savants. Je ne serais pas étonné
qu'ils en eussent fait beaucoup de critiques, car l'auteur y prouve la vérité des récits de Moïse. A rencontre des sornettes que plusieurs, et non pas des moins graves, ont accoutumé de débiter sur ce sujet, il allègue le témoignage de ses yeux. Cela n*a pu passer sans scandale. Comment! voilà un homme qui va se promener dans le désert, qui fait une à une les étapes des Hébreux, et qui prétend que toutes les traces de cette fabuleuse odyssée sont encore visibles! 11 croit au buisson ardent, à la pierre d'Horeb, au passage de la mer Rouge, aux eaux amères devenues douces, à la manne, aux cailles, à tout ! Nous saurons bien lui montrer qu*il se trompe, nous qui n'avons point quitté Paris...
Mais, quoi qu'ils aient pu dire, le Commentaire géographique sur l'Exode n'en est pas moins instructif, édifiant et même piquant. Aucun chrétien ne saurait être insensible au plaisir de voir dans quelles contradictions tombent, se jettent, se culbutent les vaillants qui se sont piqués d'infirmer les témoignages du Saint-Esprit. Les uns croient à moitié, les autres aux trois quarts, les autres pas du tout. Ceux qui nient en bloc toute la Bible ont affaire à ceux qui l'admettent en partie; mais de ces derniers, tous n'admettent pas ou ne rejettent pas la même partie, et ce qu'ils admettent ou rejettent en commun, ils ne l'admettent ni ne le rejettent de la même façon et au même titre. Il faut voir cette cacophonie de la pauvre science humaine ! Alors s'avancent les conciliateurs, empressés de mettre d'accord tant
RÉSURRECTION d'UNE VILLE. 465
d'athlètes, quMl serait urgent de faire marcher avec ensemble à Fattaque des livres saints. « — Messieurs , disent les conciliateurs , vous avez tous raison. Mais la Bible est un poëme : certaines choses y sont exactement racontées, d'autres sont embellies par l'esprit poétique des Orientaux, d'autres sont purement allégoriques. Il faut savoir discerner les faits historiques des amplifications, et les simples amplifications des allégories. C'est à quoi nous nous sommes appliqués avec le sens judicieux que nous avons reçu de la nature, et vous allez certainement vous rendre à la justesse ingénieuse de nos explications. » Là-dessus, les conciliateurs exhibent des gloses impayables. M. de Laborde en rapporte des exemples prodigieux et bafoue très-bien ces pédants. C'est un charme dans tout le livre : on y trouve une excellente clarté de style, une ardeur d'esprit qui sent la conviction et la jeunesse, un mépris généreux pour tant de grimauds dont la passion accepte contre Dieu le secours de l'absurdité même. En même temps, le lecteur voyage à la suite de Moise, marche pour ainsi dire en sa compagnie, l'auteur éclaircissant dans le texte sacré ce qui est obscur, achevant ce qui n'est dit qu'à moitié. On voit tout, on se rend compte de tout.
Je voudrais dire quelles erreurs ou sincères ou préméditées le commentateur détruit, quels problèmes il tranche , quels points restent douteux. Je n'y suis pas idoine , pour employer un mot qu'il faut maintenir français. Humble lecteur de la Bible , et
466 aÂsuRRiCTioN d'vni tille.
du nombre y grâoe à Dieu, de cea oroyants qui erôient taut , ce n*est pas moi que les ténèbres du saint livre ni les ruses de ses adversaires ont embarrassé jft» mais. Quand un verset n*est pas elair, je passe au verset suivant; ai le verset suivant semble contredire celui qui précède, j'attends qu'on me l'explique ; ai Von ne peut pas l'expliquer, ou qu'on Texplique mal, ai même on prouve qu'il y a là quelque chose de contraire à la science, à Fhiatoire, à la raison, je crois que l'histoire, la science, la ruisop ne savent pas leur métier. Je ne suppose nullement que le Saint-Esprit se trompe parce que ma faible intelli^ gence ne le comprend pas. M' attachant au mantean de la sainte Église, reine des Écritures, je vais plqs loin chercher sous sa conduite , dans ce verger splendide, le fruit que Dieu jugera bon pour moi.
Aussi ne suis-je guère au courant du nombre et de la force des objections que ce crée ou se laisse Imposer une foi moins docile et moins heureuse. Lei glos^ sateurs incrédules sont à mes yeux comme s'ils n'existaient pas. Allemands, protestants, académiciens, ils peuvent faire des brochures et des in-folio : si jamais j'en lis une ligne, ce sera grand hasard, et je n'en lirai pas deuxl Expliquer la Bible à leur ma* nière, c'est la détruire ; détruire la Bible, e^est anéantir le christianisme; anéantir le christianisme, e^est anéantir non*seulement le bonheur de TAme, mais le sentiment profond qu'elle a de sa propre existence, puisque sans le christianisme je ne puis plqs ni cqnoevoir Dieu, ni me eoncevoir moi-même. Pour pren-
RÉSÛRRICTION D'uNE VILLE. 467
dre intérêt aux syatèmei que la menée imagine afin d'atteindre ee but, il faut être mordu de la même folie, ou se donner la charitable mission de guérir la science y en lui ftrouvant qu'elle a besoin d'aller à l'école. Or, ceci m' étant démontré, je dora sur le reste avec une sécurité entière , abandonnant la cure aux vrais savants, à ceux qui sont enfants de l'Église, comme on abandonne un cas de démence aux Frères de Saint-Jean de Dieu. N'ayant rien pour mon compte à faire de ce côté-là, c'est quand l'erreur est anéantie que j'apprends sous quelle forme elle existait. J'applaudis alors au vainqueur. Son triomphe ouvre à un grand nombre d'esprits les domaines de la vérité. Mais, quand on me dit que ce pays était infesté de doutes, je ne le savais pas; je n'y eonnaissais que des obscurités vénérables. Je faisais un acte de foi, je fais un acte d'amour.
Souvent le Commentaire sur VExode m'a fourni l'occasion d'adorer cette divine Providence, qui parmi la foule de ses dons nous fait celui d'une foi robuste et simple. Je m'étonnais de }a multitude des pièges que l'incrédulité, particulièrement dans cette partie des Écritures , a su tendre aux faibles et aux présomptueux. Il n'est pas , pour ainsi dire, un verset de l'Exode contre lequel l'impiété moderne ne se soit ruée, armée de tout ce que pouvaient lui fournir la haine, le mensonge , l'ineptie même , et aussi les meilleures apparences de science et de sincérité. Depuis les sarcasmes aujourd'hui méprisés de Voltaire jusqu'aux brutalités folles d'un nommé Bohlen,
Allemand; depuis les chicanes des étymologistes jusqu'à celles des naturalistes ; depuis les travestissements haineux de Goethe et de Volney jusqu'aux explications d'un certain Dubois-Aimé, «explications des miracles plus difficiles à comprendre que les miracles mêmes, » depuis les honnêtes gens qui ne voient aucun sens dans la Bible jusqu'à ceux qui veulent en montrer « pu le sens poétique ^ ou le sens « philosophique y ou le sens allégorique , ou le sens lit- « téraire , ou le sens rationnel , sans compter le sens « intime y découvert par un auteur, qui , comme tous « les autres, a négligé le bon sens , » que de mains occupées à déchirer, à souiller ces pages divines! M. de Laborde balaye tout cela. Tantôt il explique supérieurement les faits qui ne sont que naturels et que l'ignorance des savants leur rendait incroyables; tantôt, avec plus d'autorité encore, il force l'esprit à s'incliner devant les faits miraculeux. Véritable témoin qui semble avoir accompagné les Juifs dans le désert, tant il en connaît bien les chemins, les coutumes, les périls, tant il en a bien vu les merveilles. C'est un homme d'Israël ; il ne diffère des autres que par un seul point : jamais il ne murmure contre Moïse ni contre Dieu.
RÉSURRECTION d'uNE VILLE. 169