‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 29 sur 72 · LE PAYS ET LE PAYSAN · texte numérisé non relu

LE PAYS ET LE PAYSAN

La campagne est belle. Cependant elle n*oflfre plus qu'un débris de son ancienne splendeur, et tout ce qu'on y voit à présent n'est que la charpente dénudée d'une décoration autrefois magnifique. Dans son éloquente colère un poëte ' décrit les ravages que la pioche utilitaire a multipliés. J'ai emporté

> M. P. Guerrier de Dumast.

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cette page : elle est d'un écrivain, d*un peintre, d'un philosophe, d'un homme de bien* Je la mets ici, comme une excellente parure pour ma pauvreté.

€ Les eaux vives de Mangonville, où se jouaient « les oiseaux de rivière, arrosaient Fun de ces pa* « radis terrestres. Parmi les riants sillons couverts « de cultures, mais entrecoupés de jolies pelouses « et de riches touffes d'aubépine et d'églantier, s'é- « levaient çà et là, dans toute la beauté de leur ca-- « pricieux branchage» de vieux grands arbres en « liberté. Agrestes Élysées, délices de toutes les « classes de citoyens.

« Autrefois le paysan, moins ambitieux, moins « rapace, laissait ouvrir son âme à des impressions « dont à présent il affecte le dédain. Ces habitudes « matérialistes que produit chez lui l'amour pas- « sionné de l'argent, la rusticité ne les enfantait « point. Elle laissait au laboureur de nobles* ins- « tincts, et, sous des formes grossières, une élévation « de cœur simple, mais réelle.

« Aujourd'hui la fureur cupide, s' affublant du « nom de progrès, et se masquant des apparences « d'un savoir agricole, a ruiné autant qu'elle l'a pu « le charme de la campagne. Comptant pour rien « tout avantage qui ne se traduit pas en francs et en « centimes,' le villageois, devenu publicain, est as- « sez fou pour s'en fJire gloire ; fier de passer pour « homme d'affaires, il se figure, en méprisant tout, « se donner une espèce d'importance. Le plus misère rable lucre suffit pour le pousser à la barbarie.

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« Ainsi sont tombés lés grands parasols sé6u- « laires qui donnaient de la physionomie aux cam- « pagnes. Ainsi ont été renversées, abattues, les « coudraies dont on aimait à rencontrer Fombrage ; « salis et tourmentés les ruisseaux qui murmuraient « sur les cailloux ; arrachés et pioohég les jolis « fouillis végétaux qui ornaient des sources char- « mantes. Ainsi ont disparu tous ces lieux de repos « et de joie, communs aux riches et aux pauvres, « dont le premier eût regardé comme une bassesse « d'enlever l'usage au second : ces vieilles haies « isolées, par exemple, hautes corbeilles odorantes, € sauvages bastions de fleurs, au pied desquelles on « avait laissé un petit cercle de gazon; ou bien ces « lisières de forêts qu'on appelait les clairs chênes : an- « tiques et verdoyantes colonnades où, sur des tapis « de quintefeuille et de serpolet, venaient s'asseoir « les promeneurs, lire et méditer les rêveurs, se dé- « lasser les ouvriers et se récréer les familles ; — « beaux lieux que les seigneurs s'étaient toujours « refusé l'égoïste plaisir d'enclore. Dans la répu- « blique chrétienne, l'homme restait quelque chose « pour l'homme, le sentiment de l'hospitalité mo- « raie n'avait point péri tout entier ; à travers bien « des abus et des torts, — plus compensés qu'on ne « croit, l'âme n'était pas asseis sèche, alors, pour « que tout fût subordonné au bénéfice d'un écu.

« Maintenant chaque individu s'est mis en guerre « avec la race humaine ; on semble disputer aux « pauvres passants le chétif coin non interdit, l'é-

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« troit bord de route abrité, qu'à l'angle de quelque « domaine découvre enfin leur lassitude... après « l'avoir cherché longtemps.. Partout s'effacent à la « fois les dernières coutumes de la douce frater- « nité humaine, et les derniers vestiges de l'at- « trayante beauté paysagère. Et bientôt il ne restera « plus aux champs une roche tapissée de pervenche, « un vieux tronc de saule penché sur l'eau; plus une « toufl'e de glaïeul pour le visiteur de fontaines, plus « un arbre en bouquet pour le peintre , plus un <\ banc de verdure pour le voyageur, plus un buis- ^< son pour le bouvreuil.

« Un vieux paysan, à qui l'on reprochait de pren- « dre part à l'affligeant abatis du peu d'arbres ca- ^< ractérisés qui ornent encore le paysage , faisait « valoir, pour se dispenser d'en conserver aucun, le « bénéfice, quoique chétif , que procure leur des- « truction. — Mais, lui dit-on, épargnez au moins i< ceux qui marquent vos limites, celui surtout qui « est placé à la croisière de deux chemins. — Le « laisser I répondit le cultivateur ; les gens viendraient « s'y asseoir à Cambre! »

Ah I pour tout remettre sur l'ancien pied, nos amis ont encore mainte chose à faire ! la philosophie a beaucoup pioché depuis soixante ans ; il faut replanter beaucoup, et ni les chênes ne repoussent ni l'esprit humain ne se nettoie en un jour !

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