‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 37 sur 72 · UN VIEUX CHATEAU · texte numérisé non relu

UN VIEUX CHATEAU

La vallée se rétrécit et n'est plus qu'une gorge, d'où descend en courant un ruisseau que les sombres reflets de la forêt et de la montagne ont fait nommer le ruisseau noir. Les arbres serrent l'étroit chemin tracé sur ses bords. Quelques maisonnettes animent le site sans l'égayer. Le bel endroit pour prier Dieu I On n'entend que le bruit des feuilles et le bruit des eaux, ces deux voix du silence.

Au milieu de ces verdoyantes solitudes, un détour du chemin nous montre tout à coup, sur deux sommets , deux immenses roches brisées et dentelées. Nous approchons et nous sommes surpris de voir que le premier de ces deux rochers noirâtres est le débris d'un château. L'édifice était à moitié bâti, à moitié taillé dans le roc. Œuvre hardie, où la main de l'homme avait rivalisé avec la puissante nature, façonnant ici cette masse imposante, y ajoutant ailleurs d'autres masses d'une semblable majesté. lien était résulté un des plus vastes et des plus forts châteaux de ces pays du Rhin, où les châteaux

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poussaient comme les chênes. I^e rocher contient des chambres, des souterrains, des citernes ; on y a pratiqué des escaliers, ouvert des chemins. Des ponts de granit, maintenant remplacés par des planches vermoulues , unissaient entre elles les diverses parties de cet édifice aérien, d*où Ton domme à de longues distances tout le pays. Là pouvait vivre une nombreuse garnison. Les cachettes y abondent. Théâtre tout fait pour de terribles histoires ! C*est le plan topographique d*un drame moderne ; jamais romancier ne viendra visiter ces ruines sans r6v6r d*une demi-douxaine d'égorgements. Lea constructions étaient aussi savantes et aolides que magnifiques. Il les fallait telles pour réaiater non^senle* ment aux machines de guerre, mais à la force du vent. Sur cette pointe élevée, il prend de si constants et si formidables ébats, qu*il a donné son nom au lieu môme. C*est le Mucb/etn, la pierre du vent. Un autre château couronne la montagne voisine, d*un accès moins âpre. Il est bâti sur le rocher, non dans le rocher. Il en reste presque toute Tenceinte intérieure, une poterne à ogive d*un dessin parfait, un donjon qui domine de soixante pieds, (Quoique décapité, deux étages de salles terminées par une plate-forme On y voit encore des créneaux élégants, de belles fenêtres. Ces fenêtres s'ouvrent sur rim«* mense étendue. Il y en a une d*o6 Ton embrasse, jusque par*dessus les murs de Strasbourg, rhoriton de la vaste plaine où s* assied la ville forte de FAV* sace. Fenêtre si bien placée qu'on sait gré à Farcbi'

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tecte qui Ta percée là , et qu'on y soupçonnerait volontiers le conseil d'une femme. L'enfoncement forme comme un boudoir dans l'épaisseur de la muraille; l'esprit y évoque inTolontairement le souvenir de la châtelaine. Elle apparaît sérieuse , un peu triste, tenant sa quenouille ou son livre d'Heures. Pauvre femme, dont le père, le mari, les frères et les enfants se battaient à la fois, et souvent les uns contre les autres !

Au milieu de ces ruines, nous trouvâmes une famille de paysans. Qudques chambres servent de greniers, de celliers, d'étables. Sur une plate-forme, on achève de bâtir la maisonnette où demeui*era le successeur d'Hartwig le Noir, qui, voyant un jour la partie inférieure du Windstein déjà au pouvoir de l'ennemi, fit abattre les créneaux des donjons, et en écrasa l'assaillant vainqueur. Môles aux sureaux et aux épines, des restes de pierres taillées servent à former la haie d'un potager plantureux. I^a salle des gardes est devenue- particulièrement chère atix poules, et la fille de service y a établi son rouet, sous un bel arbre dont le tronc prend naissance dans le mur à vingt pieds au-dessus du sol.

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LES LIS ROCGES.

Mais, dit Sylvain, il manque une légende. Si vous voulez, j'en ai une ; seulement elle vient d'ailleurs. A Kintzeim, non loin de la demeure de Cjprien, il y a un château en ruine, moins grand et d'un aspect moins sauvage. Là prirent naissance les lis rouges ; voici comment :

Ce château était la demeure de Thierry de Kœnigsheim, jeune, brave et beau, le dernier de som illustre race. Il y vivait avec sa mère et la pupille de sa mère, fille de noble maison, compagne de son enfance, qu'il devait bientôt épouser. Ils étaient tous deux fervents catholiques; je n'ai pas besoin de vous dire qu'ils s'aimaient : ils s'aimaient comme dans les légendes. Or une bande d'hérétiques, venant du centre de la France, se répandirent en Alsace, prêchant une religion meilleure, disaient-ils, que l'ancienne. Ils pillaient les châteaux , dévastaient les églises, mettaient tout à feu et à sang. Les nobles s'armèrent. Thierry de Kœnigsheim descendit dans la plaine à la tête de ses vassaux, entraîna beaucoup

d*autres gentilshommes, atteignit les hérétiques, les combattit violemment et délivra le pays. Mais à la dernière rencontre, celle qui consomma la défaite des envahisseurs , le bon jeune chevalier fut atteint d'une blessure mortelle. Sentant qu'il ne guérirait pas, il se fit ramener à Kintzeim pour embrasser une dernière fois sa mère et pour dire adieu à sa fiancée. On put rapporter jusqu'au seuil de la tour. Là, il fallut s'arrêter, tant ses forces déclinaient vite. On le déposa donc sur les herbes et les fleurs qui croissaient en cet endroit; et parmi les fleurs s'élevaient de beaux lis , blancs comme la parure des vierges , purs comme le cœur des enfants. La dame de Kœnigsheim et sa pupille accoururent en Jarmes. Le doux blessé leur fit signe d'attendre; le chapelain du château seul approcha : il entendit la confession sincère du bon chevalier qui avait offert sa vie pour la sainte mère Église et tout le peuple chrétien. Qusoid le bon chevalier eut reçu l'absolution , alors la pauvre mère et la triste fiancée s'avancèrent , et le bon chevalier leur dit adieu et mourut. On emporta la mère, qui avait perdu tout sentiment; la fiancée s'agenouilla près du cadavre, immobile comme lui, dans la première angoisse d'une éternelle douleur, essayant pourtant de prier. En ce moment un ange apparut et lui dit : « Console-toi, de la part de la Vierge Marie et de Jésus notre Sauveur. Dieu a fait grâce à ton fiancé, qui a été fidèle à tout ce qu'il aimait et qui a donné sa vie pour ses frères. Thierry est dans le ciel. Pour preuve de sa gloire, regarde

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ces fleurs où son sang a coulé. » Elle regarda. Les lis baignés du sang de Thierry étaient rouges; et c'est de là que les lis rouges sont Tenus.

Et triste jusqu'à la mort , jusqu'à la mort elle ren«dit grâce à Dieu. Loué soit Jésus-Christ!

— Éternellement!

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LA PAnOÏSSK MTXTE.

Sylvain avait une affaire auprès du pasteur de ***, village mixte; je raccompagnai, dans l'espoir de voir un ménage sacerdotal. Ma curiosité fut déçue : une servante, entourée d'enfants, nous dit du plus grand sérieux que monsieur le Pasteur était sorti et ne rentrerait pas de la journée; qu'il était à la ville « pour affaires de cœur. » Mais il faudrait rendre l'accent et surtout la physionomie : Dcfûs les churs te la semaine , il est à la file, baur âvvaires te gœur. Nous nous retirâmes en pouffant de rire. « Le pasteur, me dit Sylvain, est veuf; il va sans doute se remarier. »

Ce village, d'environ dix-neuf cents âmes, est misérable. On n'y voit qu'une belle maison, c'est le presbytère protestant, entouré d'un verger clos de murs.

Parmi ces indigents, les catholiques sont les plus pauvres, suivant l'usage; et, quoique leur nombre égale du moins celui des protestants, ils ne figurent, suivant Tusage, que pour une faible minorité dans le conseil municipal.

L'église est mixte, c'est-à-dire qu'elle sert pour les deux cultes à la fois. Le chœur est réservé aux catholiques; les protestants ont le reste. Ce chœur est trop étroit, même pour les pauvres pompes de cette pauvre maison» Les protestants ont trouvé le moyen d'en prendre encore une partie, et Ton plaide là-dessus, sans grand espoir d'obtenir justice.

Si quelque jour les bons catholiques qui liront ces pages voient arriver chez eux le curé d'un village mixte, demandant une aumône pour se construire une église, je les conjure de le bien accueillir et d'être généreux. C'est le spectacle le plus triste du . monde et le plus navrant , de voir ce partage d'un temple entre le culte de Dieu et le culte de l'erreur. Les protestants s'en arrangent; que leur importe? Là où ils nous gênent, ils se trouvent toujours bien. Mais la foi catholique gémit et s'alarme. Le partage, en même temps qu'il est une source intarissable de vexations et une perpétuelle occasion de blasphèmes, devient un fléau pour les âmes simples. Elles prennent l'habitude de recevoir avec indifférence des outrages trop répétés. Il y a des paroisses où les catholiques se sont laissé i^éduire à l'état d'ilotes, sous le rapport civil et religieux, par leurs concitoyens pro^

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