‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 39 sur 72 · LE HUITIEME ENFANT · texte numérisé non relu

LE HUITIEME ENFANT

Nous avions atteint les premières maisons du village, Sylvain nous en fit remarquer une toute neuve, proprette, avec un air d'aisance qui faisait plaisir aux yeux. C'était une de ces petites boutiques de campagne où Von trouve de la mercerie, des étoffes, des denrées, un peu de tout, jusqu'à du papier et des livres. Dans Je comptoir, une bonne vieille tricotait; un vieillard, assis à la porte, jouissait tranquillement de sa pipe et du bon air.

^ Regardez ces vieillards, nous dit Sylvain, il n'en est guère de plus heureux en ce monde, et ils doivent leur bonheur à une bénédiction que l'on commence malheureusement à regarder comme un fléau. Ils ont eu trop d'enfants. Voici leur histoire :

Il y a vingt ans, à cette place, alors isolée du village, dans une chaumière ouverte à la neige et au vent, un enfant naquit. C'était le huitième de la famille, et déjà l'on avait bien de la peine à faire vivre les sept premiers. Cette famille, d'ailleurs estimée, avait eu toutes sortes de malheurs, et elle était tombée à la dernière indigence. Point de feu dans la

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eheminée, point deptin dans lahucho ; le père était malade, la mère presque mourante ; les enfants, qui n'avaient point soupe, grelottaient entassés sur la paille, tâchant de se réchauffer mutuellement un peu.

Heureusement pour les pauvres, il y a des pauvres, et ils s'assistent entre euK avec une charité céleste. Upe pauvre voisine se trouvait là. Ayant enveloppé d'un chiffon le nouveau^né, qui semblait n'avoir pas le souffle, elle courut chercher le curé pour qu'il le baptisftt tout de suite; car elle craignait qu'il ne pût vivre jusqu'au jour. Le curé ne tarda pas.

w^ Monsieur le curé, dit tristement le père, voici un pauvre petit qui arrive mal à propos. Comment la nommerons^nous?

•-^Nous le nommerons Dieudonné, répondit le curé, car c'est Dieu qui vous le donne très à propos pour vous consoler et vpus secourir. Fcce heBreditas Dùminiy filii; mercei,fruâtui venirii. Jamais un enfant ne vient dans une fiamille sans apporter avec lui de quoi vivre. Vous allez voir cela tout de suite, mon ami, et vous le verrez tous les jours.

Tandis que le cufé parlait, sa servante entrait dans la chaumière, portait un grand panier d'où elle tira du linge ei des provisions. Retournant ensuite à la porte, aile revint avec du bois.

— Ah ! monsieur le curé, s'écria le bonhomme, que nous vous remercions I

— Remerciez Dieu. J'ai quêté dans le village, et Dieu ne permet pas qu'on rencontre des cœurs assez

durs pour refuser d'assister un pauvre ménage où il y a huit enfants.

La servante fait un bon feu. On enveloppe le petit, on le baptise, on le met auprès de sa mère Çui pleure de joie ; le curé se retire, oubliant son manteau. En même temps, la voisine s'en va dans l'autre chambre, les mains chargées de pain, de viande et de fruits, et elle dit aux sept enfants : « Mangez ce que vous envoie votre petit frère Dieudonné. » Dieudonné commença d'être en grand crédit dans la famille.

On fut quelque temps sans trop savoir s'il voudrait vivre. Il était faible à faire pitié, mais il n'en tenait que mieux sa place dans la maison et dans le pays. Tout le monde s'intéressait à lui et à ses parents. Son père et sa mère, indépendamment des petits cadeaux qu'on leur faisait, avaient toujours du travail. La charité les préférait même aux ouvriers plus habiles. « Jls ont huit enfants! » disaiton. Cette raison tranchait tout en leur faveur. Ils justifiaient d'ailleurs la bonne volonté générale. Laborieux, honnêtes, bons chrétiens; d'autant plus fidèles à demander le pain quotidien que jamais rien ne leur restait du pain de la veille. Ils ne devenaient point riches, mais en somme ils avaient le nécessaire; et fréquemment quelque bonne aubaine les mettait au large.

— C'est Dieudonné, disaient-ils, qui nous vaut cela. Monsieur le curé l'a bien nommé.

Une des grandes choses que Dieudonné fit pour

ses parents, même avant de savoir parler, fut de placer son frère aîné. Une excellente chrétienne des environs, voulant attirer la protection de Dieu sur son propre fils, résolut de faire élever à ses frais quelque petit garçon choisi dans une famille nombreuse et indigente. Les familles nombreuses et indigentes ne manquaient pas ; il y avait là cinq enfants, là six, là sept; mais chez Dieudonné ils étaient' huit, et de la pauvreté à revendre ! Le frère de Dieudonné fut choisi. Il ne coûta plus rien à ses parents ; il apprit un état, et Ton entrevit le moment où il viendrait lui-même au secours de la maison, comme il y est fidèlement venu, le brave enfant. En attendant, la famille n'y perdit pas. L'absent comptait toujours, Dieudonné était toujours le huitième. Au bout de peu de temps, la neige et le vent n'entrèrent plus dans la pauvre demeure où le bon Dieu avait mis huit enfants.

Cependant, ce fameux Dieudonné ne se hâtait point de devenir grand et fort. Son père craignait de le perdre.

— S'il meurt, ce sera un petit ange, disait le curé; il vous protégera toujours. Nous avons besoin de protecteurs au ciel. Mais soyez tranquilles, j'ai idée qu'il vivra.

— Il ne pèse pas quinze livres, disait le père.

— S'il était plus lourd, disait le curé, sa sœur aurait de la peine à le porter.

— Jamais il ne pourra manier la pioche et conduire la charrue, reprenait le père.

%n LA TIB DR CHATEAU.

— Eh I reprenait le 'curé, n'y a-Wl de pain que pour le laboureur? Nous lui apprendrons à tenir un autre outiL Laissons faire la bonne Providence; je vois qu'elle ne mène pas si mal les afbires de Dieu* donné.

Dieudonné commençait à causer gentiment. Il était gai, caressant, aimable; il apprenait tout ce que Ton voulait lui montrer. A six ans, il faisait lire ses sœurs, plus âgées que lui.

Tous les enfants de cette pauvre famille, venant bien , s' aimant entre euX| aimaient leurs parents. Dieudonné) préféré de tous^ semblait aussi aimer davantage. La pauvreté les avait rendus ingénieux ; ils s'employaient à diverses choses utiles et ga^ gnaient honnêtement leur vie; Dieudonné comme les autres : il était enfant de chœur.

Le dimanche soir il lisait la Vie des Saints et les Annales de la Propagation de la Fui à la famille réu-' nie. Conduit par le curé, qui Taimait de plus en plus, son esprit et sa raison se développaient rapide* ment. Père, 'mère, frères, sœurs, ne faisaient plus rien que par ses conseils, et s'en trouvaient bien. On commença de vivre à l'aise.

Hais ce fut un peu plus tard que son père et sa mère connurent le don que Dieu leur avait fait.

A mesure qu'ils devenaient vieux, leurs enfants s'éloignaient: ceux-ci étaient placés, ceux-là mariés;, l'un était soldat, l'autre marin. Dieudonné resta seul pour les consoler et les servir. Il est parvenu à créer ce petit commerce, dont les bénéfices suffisent

à leurs modestes besoins. Tout le monde veut se fournir chez Dieudonné. On sait qu'il ne trompe personne ; et puis il nourrit son père et sa mère, qui ont élevé huit enfants. « —Dieudonné, me disait un jour son père, il a été le soutien et la joie de notre vie! Sans lui nous serions morts de misère et de chagrin. Quand cet enfant est venu au monde si faible et nous si pauvres, qui nous aurait dit que nous nous appuierions sur lui?.... »'

Le curé était là. C'était peu de temps avant sa mort. Il se plaisait chez ces] braves gens, qu'il honorait de tout cœur.

— Âh ! ah ! mon ami, dit^il au vieux paysan^ dani son langage qui avait la simplicité de F Évangile, Dieu, qui règle toutes choses par amour pour nous, voit plus loin que nous! Il connaît l'avenir et s'arrange en conséquence* Un jeune homme s'en allant en voyage murmurait parce que son père le chargeait d'un sac très-lourd. « Mon fils, lui dit le père, vous saurez ce soir pourquoi je vous charge ainsi. » Le jeune homme partit; il arriva à la nuit dans un liou désert. Accablé de fatigue et mourant de faim, il ouvrit le sac que son père lui avait donné. Il y trouva du pain, et il bénit la prévoyante tendresse de son père.

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