DE LA DOULEUR ET DU REVE
• Vaines joies de la vie, plus fugitives encore que la fugitive fortune !
Nous errions à travers ces massifs d* arbres rares, foulant d*un pied distrait ces pelouses qui encadrent de vastes corbeilles de fleurs. Les enfants couraient dans les herbes, vifs et parés comme des papillons; les plus petits jetaient des miettes aux cygnes de la rivière ; la belle architecture du château riait au soleil. A travers les palissades fleuries et les grilles dorées, un piéton regardait, enviant peut-être tant de richesses et de loisir. Il ne savait pas que ce jeune homme qui franchissait Favenue dans une brillante voiture courait à la ville, le cœur plein d'angoisse, afin de ramener des médecins et d'essayer de sauver une jeune femme, une jeune mère, déjà presque atteinte par la mort.
De ces trois hommes qui se promenaient lentement sur les pelouses, Tun était un mari, Tautre un parent, le troisième un ami; tous trois, à des degrés différents, dévorés de la môme inquiétude. Et
les rires des enfants leur déchiraient Tâme : demain, peut-être, ces enfants seraient orphelins.
Un mal soudain avait frappé Thérèse. Bien portante et gaie à son ordinaire le matin, le soir elle était malade, le lendemain en péril. Voilà tous nos plaisirs envolés, et le silence et la douleur régnent dans cette maison tout à l'heure en fête. Le médecin hochait la tête et demandait du secours. Etienne était parti, nous attendions qu'il revînt. Que ces heures sont longues ! Que de cruelles pensées traversent Tesprit, que de monstrueuses chimères vien^ nent étreindre le cœur! On s'étonne souvent du mystère des rêves. D'où viennent-ils, qui les envoie? Quelle est cette puissance de l'âme, indépendante de nous, qui enfante tant d'événements, tant d'histoires; qui nous transforme matériellement et moralement et nous jette, à la fois vivants et morts, dans un monde impossible, avec des pensées qui ne sont plus nos pensées et un corps qui n'est t)lus le nôtre?. ... Et cependant, c'est nous I
Mais le rêve que l'on fait tout éveillé est-il moins étrange et moins terrible? Nous raisonnons, nous agissons, nous voyons et nous palpons en tout la réalité, et nous sommes pourtant plongés dans le domaine des chimères. Le malheur que nous craignons est accompli; notre ami malade est mort; nous voyons le cercueil, nous le suivons au cimetière, nous pleurons sur la tombe; et puis tout soudainement, sans transition appréciable, sans éprouver aucun étonnement, sans procurer aucun
soulagement, rimagination passe d*un autre côté : voilà le malade rétabli, le voilà gai, le voilà florissant et en fête avec nous; et tout cela avec la même réalité sous les yeux.
En quoi un semblable état diffère-t-il de la folie, et la folie du rêve, sinon que les intermittences de raison sont plus fréquentes dans Tétat de veille, et que le sommeil ordinaire finit plus promptement que la folie déclarée? Je voudrais savoir si un fou ftirieux, lorsqu'il dort, n*a pas dans ses rêves, par une transposition complète de l'état normal, toute la raison que peut avoir un sage éveillé?
Appuyés sur ces phénomènes, plusieurs disent que nous ne vivons pas, que tout est fantôme, illusion, apparence. Pauvre raison humaine, qui trouve partout des prétextes spécieux à tous ses déraisonnements! Que serions-nous, si nous n'avions pas une croyance? Que deviendrions-nous, si rien ne nous était révélé? La vérité même, si nous la tenions uniquement des hommes, ne nous empêcherait pas de lui préférer les fables les plus grossièrement ourdies par l'erreur.
Les seuls saints, — je ne parle pas de nous, pécheurs, qui possédons la vérité, mais qui ne possédons pas nos âmes encore soumises aux puissances du péché; — les seuls saints, qui ont su faire à Dieu l'entier abandon d'eux-mêmes, seuls sont sages; sages non-seulement dans la conduite intérieure, mais dans l'apparence extérieure de la vie. Inclinés devant Dieu, dociles à tout, détachés de
tout, on les voit maîtres de leur joie et de leur douleur. Rien ne les étonne, rien ne les déconcerte, rien ne les abat. Paisibles dans le triomphe, paisibles dans le supplice, tout ce qui leur arrive est un message de Dieu qu'ils reçoivent avec le même respect, un ordre de Dieu qu'ils exécutent avec le même empressement, une grâce de Dieu qu'ils bénissent avec le même amour. Fiat voiuntas tuai Dieu leur a enseigné la puissance auguste de cette parole, ils la comprennent, nous ne faisons que la murmurer; et ils s'élèvent sans effort jusqu'à ces hauteurs sereines d'où Dieu contemple les choses de ce monde, voyant l'universel triomphe de son amour et de sa justice. Que ta volonté soit faite, en nous, sur nous, par nousl Que nos desseins avortent, que nos plans s'écroulent, que nos joies périssent, que nos espérances soient fauchées : Fiat! C'est ta volonté. Seigneur, elle est juste et nous est bonne; sois obéi, sois glorifié, sois bénil
Les saints sont affligés et malades plus que les autres hommes; mais on observe que la douleur et la maladie respectent leur raison. Ils n'ont point le délire; ils ne divaguent point; ils ne disent pas ces extravagances et ne font pas ces folies qui marquent qu'un malheur ou qu'une attaque de nerfs a vaincu notre âme.
Hélas ! nous étions loin de cette tranquillité ! Dans nos conversations, dans nos promenades, dans nos repos, la chère malade était toujours présente, non plus pour éveiller la vie et la joie, mais comme un
poids douloureux sur le cœur de chacun de nous. — Que d'existences frappées, disait Sylvain, par le coup qui trancherait celle-ci! Quel appui de moins pour les enfants! quelle irréparable perte pour les vieillards ! quel isolement et quel anéantissement pour répoux ! Les liens que Dieu a formés ne se dénouent pas, ils se rompent après que tout les a serrés et fortifiés. J'assistais à ce mariage. Il me semble que c'était hier. Je n*ai vu pareille allégresse qu'au mien , et je n'ai connu que dans mon cœur un sentiment de bonheur si profond et si sûr. Eh bien, si le lendemain de la fête nuptiale la mort était venue prendre cette jeune femme dans toute la parure de sa jeunesse , la mort eût semblé moins cruelle qu'aujourd'hui , et le désespoir de Cyprien m'aurait moins effrayé qu'aujourd'hui son courage. Cyprien paraissait moins troublé que nous. Il nous parlait avec calme et nous souriait même ; mais nous cherchions des distractions, il n'en prenait pas ; il était toujours au chevet de la malade , ou toujours à sa porte , veillant à tout, prenant soin de tout, n'oubliant que lui-même, et s'oubliant tout à fait. Il n'avait plus besoin de nourriture ni de sommeil, pas même de consolation. Parfois, quand Tliérèse dormait, il courait jusqu'à l'église, y restait un moment , et revenait , le visage plus ferme encore , reprendre son poste. Après une crise périlleuse, il nous sourit en passant. Nous le suivîmes un moment du regard. « Voilà un chrétien, » me dit Etienne.
26tt LA VIE DR CHATEAU.
Enfin, Dieu, maître de la vie, se laissa toucher aux prières que tant d*amis éplorés faisaient monter vers lui. Un soir, nous nous étions retirés plus inquiets encore. Le médecin attendait TefiTet d'une potion décisive. Le matin, nous descendîmes émus et tremblants ; nous hésitions à pénétrer dans l'antichambre où se tenait Cyprien , devant la porte de Thérèse. Il était là : il vint à nous sur la pointe du pied. — € Elle est sauvée, nous diWl tout bas ; elle est sauvée, elle n*a plus de fièvre, elle dort. » C'était presque le même ton grave et contenu dont il nous avait donné tant de mauvaises nouvelles ; mais l'étreinte passionnée de sa main et l'humide éclat de ses yeux nous révélèrent son cœur et tout ce qu'il avait souffert.
Puissance d'aimer, puissance de souffrir! Puissance de souffrir, puissance d'être heureux ! Rien n'est beau, rien n'est fort, rien n'est doux que l'amour; et il n'y a d'amour que dans les cœurs où Dieu habite.
LA GOMMOlVlOlif llRH SAINTS.
Quelques jours après , Thérèse , convalescente , était avec nous au salon. Nous Favions introduite en cérémonie , nous mettant deux de chaque côté pour lui soutenir les bras , tandis qu'Adrienne , au piano, jouait une marche triomphale. En signe de joie , et pour que rien ne parût froid dans un si beau jour, on alluma le premier feu de la saison.
— Allons , dit Thérèse , assise dans le plus grand fauteuil, au meilleur coin de feu, c'est très-bien; je suis toujours Madame Contente) j'en reviens, et je vois que mon retour ne vous déplaît pas. Sachez qu'il ne me déplaît pas non plus de revenir. J'avais pourtant fait dans mon cœur une grande besogne , chers amis ; celle de vous dire adieu. J'ai vraiment cru que je partais. Eh bien, c'est une chose qui a plusieurs aspects désobligeants. La bonté de Dieu n'en est que plus admirable , puisque , entre tant de regrets pour ce qu'on laisse, et tant de terribles incertitudes sur ce que l'on va chercher, il permet que Ton trouve encore un certain courage et une certaine paix. Apprenez tous , pour le cas où vous
passeriez par là, que Ton regrette beaucoup ses vieux péchés , et qu'il y a un tas de plaisirs que Ton aimerait autant n* avoir jamais connus. Je ne le dis pas pour vous, Suzanne, mais pour toi, Adrienne, ma chère enfant. Différents souvenirs de belles robes et d'entrée dans les salons reviennent d'une façon tout à fait désagréable. Te rappelles-tu ce monsieur que nous eûmes un jour en diligence, et qui était si troublé pour avoir mangé trop de chou ? Il disait sans cesse : Diable de chou ! Ça me flatte, fen mange, et puis ça me pèse. Voilà ce qui reste de tout ce qui a trop flatté: ça pèse, ça revient! Maintenant, je vous déclare que c'est fini et que je ne veux plus entendre parler de moi si je ne deviens pas sainte pour tout de bon. Je vous demande à tous de m'y aider. Quant à toi , Cyprien , continue, mon pauvre ami. Ah ! que j'ai compté sur tes prières, pour la vie et pour la mort !
— Que signifie ce langage ? s'écria Sylvain. Voulezvous nous attendrir, madame? Cyprien est sans doute le modèle des époux, mais n'humiliez pas les autres.
— Bon , reprit Thérèse, vous voulez un compliment; vous ne l'aurez pas. Néanmoins, voyefc s'il faut que la vie ait des charmes ! Je vous regrettais pourtant aussi, vous! Je me disais : En fait de cousins , les rois mêmes en ont eu de pires. — Mais parlons raison. Je veux savoir de vous tous quels saints vous avez priés pour moi, afin de leur rendre mes devoirs.
— Moi, dit Cyprien...
— Oh ! toi, interrompit Thérèse , je le sais : tu as prié le bon Dieu Père, Fils et Saint-Esprit, la sainte Vierge, sainte Thérèse, saint Cyprien, et tous les saints.
— Et moi aussi, dit Adrienne.
— Et moi aussi, ajouta Suzanne.
— J'avoue , dit Etienne, que je n'en ai pas prié un seul de plus, mais pas un seul -de moins. Pourtant je me suis plus appuyé sur les patroné de vos enfants.
— Et vous, Sylvain ?
— Moi, ma cousine, après Dieu et la sainte Vierge, j'ai surtout prié saint Stanislas.
— Je m'en doutais, dit gravement Suzanne
— Oui, reprit Sylvain, et je veux vous dire pourquoi. Vous savez tous quelle confiance j'ai eh ce saint, depuis que je sais prier; et, comme vous connaissez tous ma vie, je n'ai pas besoin de vous rappeler en combien de circonstances solennelles et quelquefois cruelles j'ai eu lieu d'invoquer son secours. Je crois l'avoir souvent obtenu, notamment quand Dieu nous envoya notre plus cruelle épreuve, la mort de notre Femand. C'est un grand miracle de rendre la santé à un malade, et c'est un grand bienfait, Thérèse , quand le malade est si précieux à toute une famille. Mais ni le niiracle ni le bienfait ne sont moindres de consoler un père qui pleure son fils unique. Voilà ce que saint Stanislas a demandé pour moi, et ce que j'ai obtenu par lui. En
le priant, j*ai senti couler dans mon âme je ne sais quel baume qui Ta calmée, au milieu du chagrin le plus déchirant que je puisse concevoir. J*ai compris que mon enfant , mort avec la grâce du baptême , désormais compagnon des anges , n'avait pas à regretter la vie. Depuis cette époque, saint Stanislas est, dans mon cœur, inséparable de mon fils. Une fois pour toutes il m*a dit de compter sur lui ; mon cœur vole vers lui lorsque j'ai besoin de secours.
Je Tai donc prié pour vous, Thérèse; je l'ai fait prier aussi par vos enfants, ayant toujours la ferme espérance qu'il vous sauverait.
— Ah! s'écria Cyprien, quoi qu'en disent les pasteurs, ennemis de nos. superstitions , il est bon pourtant de croire à la communion des saints et d'y vivre, d'être soutenu par les prières de ceux qui vivent ici dans la grâce, là-haut dans la gloire; il est bon, au milieu des misères qui nous accablent, d'avoir cette richesse pendant la vie et de la garder après la mort ! Quand je songe à tout ce que rejettent nos malheureux protestants, je n'y comprends rien, sinon que le démon les joue d'une manière bien cruelle, aux dépens de leur bonheur, au mépris de leur propre raison. Pourquoi ceux qui croient à la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ repoussent-ils la communion des saints? Pourquoi ne veulent-ils pas être de cette famille divine? Quelle absurde irréflexion ou quel raisonnement plus absurde les oblige à nier ce dogme , à refuser
ce secours ? Dieu leur dira : Quand vous étiez sur la terre, quand vous poursuiviez d'une ardeur si patiente la faveur des puissants et des princes pour en obtenir les biens du monde, étiez-vous négligents à vous servir de vos parents, de tous ceux qui, par un motif ou par un autre, et souvent pour des causes honteuses, avaient quelque crédit ? Vous ne comptiez pas alors sur vos propres mérites, et vous faisiez votre principal titre de la protection de ces hommes, fussent-ils mes ennemis déclarés. Vous vouliez entrer à tout prix, par tous les services, par toutes les bassesses, dans la communion des riches, des forts, des élus du monde; vous les pressiez, vous les sollicitiez, vous étiez à leur porte de bonne heure, vous y attendiez longtemps... et vous trouviez indigne de vous de me prier par mes saints ! Vous n*avez pas voulu les connaître : eh bien, eux aussi ne vous ont pas connus, et moi, à mon tour, je ne vous connais pas I
XVIT