‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 50 sur 72 · LES PELERINS · texte numérisé non relu

LES PELERINS

Il y a de la vie religieuse en Alsace. Les catholiques fréquentent les sacrements et prient sans respect humain. Le dimanche, les paysannes vont faire de petits pèlerinages aux environs de leur bourgade en récitant le chapelet. On les voit à genoux devant les croix de pierre qui bordent les routes. Sur les chemins qui mènent à Marienthar, le plus célèbre sanctuaire du pays, des groupes et même de longues files de pèlerins passent sans cesse, chantant les litanies. Plusieurs vont pieds nus. Un petit bisSac, contenant les maigres provisions du voyage, indique souvent qu'ils sont pauvres et qu'ils viennent de loin. D'autres entourent une charrette dans laquelle ils

1 Mon trèg-eher ami , M. le yicomte Théodore de Bussière , a donné une savante notice sur ce pèlerinage si vénéré.

310 EN 1<*«0NNKI;R ou i»flÛGBÊ$,

oaodui$^t m malade que \^ médacÎBi ont «bM« douné. Ha vont contenu et re8»pU$ d'espérwee, ils reviennent guéris ou remplis de résignation, ce qui est une gu^son aussi, et la plus difficile, Ob 1 comme ces simples chrétiens écrasent sous leurs pieds pou^ dreux la superbe méchante de F incrédule!

Nous vîmes à Marienthal une pauvre vieille cpiî était venue vers la sainte Vierge à cause de son fils, soldat en Afrique , dont elle n'avait point de nouvelles. Elle s'en allait consolée, après avoir demandé pour son enfant une bonne vie ou une bonne mort. C'était un voyage de plus de vingt lieues qu'elle faisait pieds nus, sans autre ressource que son courage et la charité du prochain. Je le répète, elle était consolée, elle goûtait toute la consolation possible au cœur d'une mère dont le fils est absent. Elle avait déposé $es peines dans le sein delà Vierge Marie, de Celle qui vit son fils expirant sur la croix. Que pourraient davantage pour cette pauvre femme toute la philosophie et toutes les institutions démocratiques du monde? La philosophie pourrait lui ôter son cœur^ les institutions démocratiques ne lui ren* draient pas son fils.

Hélas 1 nous étions plus riches que cette paysanne, nous autres : nous étions venus k Marienthal dans une bonne voiture appartenant à l'un de nous, et nous avions fait la route rapidement, sans fatigue, traînés par deux chevaux de race. C'était plus que les philosophes et les démocrates ne donneront jamais aux pauvres, en compensation du Dieu qu'ils

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veulent leur enlever; et cependant nos cœurs étaient pleins d'angoisses. Nous avions à demander quelque chose aussi que ne pouvait pas nous donner le moilde : l'un la santé d'une épouse» les autres la santé d'une sœur. Peu confiants dans l'art des médecins, nous ne trouvions de consolation qu'en répandant nos larmes et qu'en faisant des vœux devant l'autel de Marie. Nous y laissâmes un peu de nos inquiétudes. Peut-être eussions-nous laissé tout, si nous avions fait la route à pied.

m Dan^ lej5 pesants souvenirs de mon p8&56« je ressens pourtant une joie profonda, me disait un homme revenu bien tard, de bien loin : au milieu de tant de fautes, il y en a une, Cupide et félopna, qi^ j'ai, grâce à Dieu, évitée. Je n'ai essayé d'ôter àpar* sonne la foi. Partout où ji@ Fai vue, je l'ai respectée* J'ai imposé silence a ma raison, à ma passion, à ma vanité même. Je trouvais que c'eût été upe mécban^ ceté tout à fait lâche de fermer dans le cœur d'une créature humaine la source de consolation qu'y ouvre la foi; cela m'eût paru plus bas qu'un larcin, plus vil que l'acte 4u jaloux qui va dans l'ombre ravager la propriété d'autrui. L'esprit fort qui travaille à détruire la foi de quelqu'un poqr en tirer son profit eu son plaisir, je l'ai toujours plaeé au-dessous du malfaiteur qui donne un narcotique à celui qu'il v^ut voler. Et c'est le sentimwt que m'inspirèrent, dès ma jeunesse, les écrivains, les poètes, les artistes, les orateurs qui se sont ménagé le succès en c^essant la fibre de l'impiété, *

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PASTEURS PIBTISTeS.

Le protestantisme aussi a sa vie et sa ferveur ^i Alsace, non comme doctrine, mais comme haine. Ces fabricants, qui de loin ne paraissent occupés que de leur négoce, nourrissent une passion anticatholique très-active, très-habile, très-persévérante. Les femmes surtout s*y distinguent : elles sont dévotes. Redoutable chose qu'une dévote protestante! Soigneusement entretenu par les pasteurs, secondé par de grandes richesses, alimenté par d'anciennes fondations ravies à FÉglise, ordinairement appuyé par l'autorité politique> ce zèle fait subir aux catholiques de nombreuses vexations. La foi des paysans n'en est que plus forte. Cette année, dans la paroisse où nous sommes, tous les catholiques sans exception ont fait leurs pàques. Ce n'est pas la seule que l'on puisse donner en exemple.

Exemple d'ailleurs inutile quant aux conversions. A part quelques âmes d'élite que le besoin de la vérité tourmente et qui se convertiraient, à ce qu'il semble, partout, le protestant de bonne famille regarde d'un

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œîl dédaigneux cette humble constance catholique. Messieurs les ministres n*ont de ce côté nulle alarme. Ils ne craignent pas que leurs ouailles fuient le bercail. S'ils perdent quelqu'un, c'est peu de chose; quelque honnête homme qui n'est pas dans les* affaires, ni dans la politique, ni dans les fonctions , on n'y prend pas garde. Les dames, ces mêmes dames si ardentes contre le catholicisme, sont moins sûres. Elles ont des accès d'enthousiasme qui dérangent la régularité de l'action pastorale, et qui embarrassent souvent les bonnes têtes du Consistoire. Il y eut un moment, au commencement de Pie IX , où les past eurs durent avouer qu'un pape peut être chrétien^ et cette concession , faite de mauvaise grâce , ne contentait pas les mères de l'église luthérienne : elles allaient jusqu'à prétendre que le pape était plus chrétien que beaucoup de pasteurs! Une autre fois, elles se mettront à admirer une communauté religieuse, à aimer la sainte Vierge, à admirer la beauté du cult# catholique. Il y a un temple à Strasbourg où ce mouvement a fait introduire le crucifix.

Pauvres âmes I lorsqu'on a surmonté le premier étonnement et le premier déplaisir, si vifs chez un catholique, de voir des femmes à ce point prévenues et irritées contre l'Église catholique, — l'Église qui honore la Vierge-Mère ! — on ne sourit plus, on ne se fâche plus : on s' afflige et l'on prie avec larmes. Plusieurs de ces femmes sont des modèles de vraie et solide vertu. Elles se croient protestantes, et elles ne peuvent l'être; elles seraient catholiques.

3U EN L*HONNEUR DU PttOGilÈS.

8*il étaii pos&ible de na pas Vèiv^ pubUquemaaf. Elles ne oomprennent rian ^n% subtilités illogique» de leurs docteurs ; elles ne coipprenueut p4S pourquoi elles n'invoquent p^s les saints, pourquoi ^le« ne prient pas la Vierge ; elles regardent d*un peil d'envie nos chapelets et nos images; elles s'eqnuiêut dans leurs temples glacés; elles ne connaisSieQt rien de si ridicule que mesdames les épouses de mes* sieurs leurs pasteurs, et notre étonnement, quand on nous montre eu past(mrelle$ , les humilie* Elles sentent que tout cela est faux , est froid, est mort, qu'elles ne sont pas dans la pai^ et dans la vérité.

Elles le sentent et le font sentir t Les pasteurs piélistes en savent quelque chose. C'est h eux que s'a^dressent ordinairement ces âmes sincères, à qui Dieu manque , qui le cherchent , qui ne le trouvent pas : il faut leur donner l'Eglise romaine à haïr, lorsqu'elles demandent Dieu 4 aimer ! Le sens chrétien l'emporte sur cette haine factice. Quoi qu'on leur dise des idolâtries de la moderne B^ylone, quelque conte absurde qu'on leur fasse, incertaines, aveuglées, elles aperçoivent toujours dans cette Église calomniée des vertus supérieures, une splendeur de foi, une puissance d'amour que leur pauvre église ne connaît point et ne procure point. De là des questions auxquelles les tristes pasteurs savent mal répondre, et quelquefois, de leur part, des tentatives à la fois bien périlleuses et bien saugrenues.

On rapporte que l'un deux, il n'y a pas longtemps, imagina de confesser; sans doute pour voir s'il ne

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pourrait pas aussi donner Tabsolution et produire de èetlê manière, au sein de son troupeau, des effets et des résultats catholiques. Par malheur, cet homme de Dieu était marié, et Toilà que madame sa femme prend peur. Elle crie, elle tempête , elle ne veut pas que son mari entende ainsi les secrets de toutes les dames.

« — Madame, reprit l'autre, il vous ftiut contenter. » On prit un biais. On délégua un certain nombre de matrones pour recueillir les confessions et les transmettre au pasteur, convenablement refroidies.

J'ignore si Ton pratique encore cette confession à deux degrés , et quelles en sont les grâces.

PASTEURS IMPIETISTËS.

Tous les pasteurs ne sont pas piétistes et n'ajoutent pas tant d'imagination à tant de zèle. La plupart remplissent leur office tout doucement, tout tranquillement, dans une heureuse ignorance des peines d'esprit qui peuvent travailler le prochain.

On rencontre par la campagne des charretées de

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personDages» hommes et femmes, vêtus de noir, avec on certain air d'honnêteté douceâtre et de santé blafarde. Ce sont des pasteurs qui promènent leurs épouses, leurs enfants ou leurs fiancées. Ils n*ont guère autre chose à faire.

Un pasteur touche quinze cents francs de traitement; on affecte à son usage, on lui loue à bas prix d*anciens biens de l'Église, devenus propriétés des consistoires, qui les ont conservés ou même accrus en dépit de la Révolution. Les dons et gratificatt<H]s ne manquent pas, la femme apporte une petite dot; enfin, le plus pauvre, en Alsace, arrive à se faire mille écus de rentes. Point de dépenses, les pauvret sont catholiques; point de travail , un sermon tous les huit jours. Néanmoins les pasteurs sont peu cultivés et besoigneux. Dans l'ordre moral, ils ne procréent que des matérialistes; dans l'ordre physique, ils n'engendrent que des employés.

Divisés et subdivisés en sectes innombrables, ne recevant plus aucun enseignement dogmatique , ces prêtres du libre examen sont, en général, arrivés au dernier résultat du libre examen : ils doutent de tout, et ceux qui se croient déistes ne sont pas sûrs de l'être. « Un déiste, disait H. de Bonald, est un homme qui, dans sa courte carrière, n'a pas eu le temps de devenir athée. » M. de Bonald aurait été moins poli, mais plus vrai, si, au lieu de dire que le déiste n'a pas le temps d'arriver à l'athéisme , il avait dit que le courage lui manque pour s'y précipiter. Dans le fait, à quel Dieu croit celui qui ne

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définit pas son Dieu , qui le laisse de côté, ou ne s'occupe de lui que pour lui contester Tun après l'autre tous les attributs de la divinité? Dq peur de remonter jusqu'au Pape ou de descendre jusqu'à Strauss et à Proudhon , bien des pasteurs se taisent sur Jésus-Christ, n'ouvrent plus les saintes Écritures el prennent les textes de leurs sermons dans le Journal des Connaissances utiles.

— Que vous a-t-on prêché? demandais-je à une dame protestante qui venait de passer l'été à la cam* pagne.

— Rien de mauvais , je pense, me dit-elle : l'hygiène et l'engrais Dusseau. L'an dernier, c'était le guano et la caisse d'épargne.

L'évangile protestant, c'est la Science du bonhomme Richard. L'épargne, la propreté, la bonne conduite pour obtenir la bonne santé, tels sont les thèmes où se développe l'éloquence des pasteurs.

Cette éloquence ressemble à leurs personnes ; elle est grammaticale, flasque et douillette. Ils sont en chaire ce qu'on les voit dans le monde; dans le monde, les mêmes qu'en chaire, avec la même mine vertueuse à faire aimer le vice, la même phrase sucrée et roucoulante. L'un d'eux perdit sa femme, l'enterra, en fit l'oraison funèbre, versant pêle-mêle un déluge de métaphores, de tropes et de pleurs. Deux mois après, la grande dame de sa paroisse le fit venir, encore geignant et larmoyant. Elle se mit en devoir de le consoler. Il reçut ses consolations, et, lorsqu'elle eut fini, il lui annonça, toujours poussant

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de gros hélas sur la défunte, qu'il t allait prochain nement cueillir une nouvelle rose dans le jardin du Seigneur. » Pauvre homme! jeTaivue, sa foie, et il fout avouer que le Seigneur lui a fait cadeau d'un étrange bouquet.

Que ces hommes-lâ, dans l'état de négation et d'anéantissement où ils sont tombés, dans l'immense ridicule qui les enveloppe, fassent encore une église, une société, un corps quelconque, c'est chose incompréhensible; il n'y a que le pouvoir du Prince de ce monde qui le puisse expliquer. Rien ne fait itiiôut voir combien la malheureuse espèce humaine est naturellement attachée à Ferreur, déteste lialurellement la vérité. Si la vérité était ainsi représentée et défendue, qu'il y a longtemps, grand Dieu ! qu'elle aurait disparu de la terre !

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