LIVRE VI
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CE QB'ENSBIGNBNT LES MORTS.
fous autres, vieux enfants du siècle et déjà quasi dégringolants comme lui (je ne parle point pour vous, ma commère) ; nous qui allons prendre quarante ans et qui avons connu les pataches, nous ne saurons jamais nous habituer aux chemins de fer. Cette rapidité nous étonnera toute notre vie ; nous croirons toujours qu'il y a das distances et qu^ les Ueues «ont
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des heures. Quoi ! j'étais encore à midi dans le bruit de la rue Saint-Lazare ; à peine vous ai-je dit adieu : et voici que j'entends sonner cinq heures au clocher le plus pointu du plus fin fond de la Normandie ; je suis sur Fherbe et sous les chênes ; autour de moi Ton parle normand 1
Tout a changé : le sol, le ciel, les hommes; ce n'est plus le même monde. Cinquante lieues nous séparent, depuis ce serrement de main que nous échangions il n'y a qu'un instant. La mort seule tranche avec cette promptitude. Mais Dieu, qui ne ' permet pas que la mort soit maîtresse absolue de ses créatures, nous laisse le souvenir et la prière pour visiter instantanément ceux que nous aimons, lors même qu'il a fixé leur demeure au delà des frontières de la vie.
Ne vous étonnez pas qu'il me vienne une pensée de mort en vous écrivant sous ces beaux chênes illuminés par le soleil à son déclin. Le trajet jusqu'ici est semé de cimetières: j'en ai, je crois, côtoyé une dizaine. Dans la disposition d'esprit où je suis toujours quand je quitte vos enfants et vous, cette circonstance m'a frappé. Je n'ai plus remarqué la rapidité du voyage que pour y trouver des lenteurs, en comparaison de la rapidité de la vie. Écoutez le tie foc de votre montre : c'est le bruit d'une machine qui vous traîne avec une bien autre vitesse que celle des locomotives. Tic tac, tic tac, ce ne sont plus les lieues, ce sont les années qu'elle dévore. Tic tac, vous n'êtes plus enfant ; tic tac, vous n'êtes plus
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jeune ; tic tacy la vie passe ; tic tac, la vie est passée. n semble que tous ces morts auraient souri dans leur bière, en nous voyant aller, nous autres prétendus vivants, si préoccupés et si pressés, croyant si bien savoir où nous courons, en réalité le sachant si peu. Car, après tout, nous n'allons qu'à la mort et au jugement, qui sont les choses, en général, à quoi nous pensons le moins.
Il faut que je vous le dise, ma très-chère, puisque j'en ai le cœur et Tesprit obsédés : nous aussi, nous chrétiens, nous donnons trop sujet aux moi^ts de se moquer de nous. Qu'ils regardent en pitié les philosophes, les païens, les aveugles vivants, jouant à colin-maillard, les mains tendues vers toutes les convoitises, à la bonne heure 1 Mais nous, par la grâce de Dieu, nous savons tout ce que savent les morts : prenons donc volontairement, pour Tamour de nous-mêmes, un peu de leur sagesse forcée ; tâchons de regarder passer, au lieu de nous mettre à courir.
Dans ces cimetières de campagne, il n'y a guère que des pauvres, humblement couchés sous leur petite croix. En quoi diffèrent-ils de ceux qui dorment ailleurs, sous des édifices de marbre ornés de statues et d'inscriptions ? Sauf les vices, les expiations et les vertus, que reste-t-il en plus, de l'un ou de l'autre côté? Science et puissance, aujourd'hui, sont égales ici et là. Ni le savant ne sait plus que l'ignorant, ni le riche ne peut plus que l'indigent. Égale aussi est la renommée : si cette dernière égalité n'est
P88 faite pujourd*l)ui, elle U) lara depaain. Un tempi viendra qu'il ne géra p^s plus question d'Homère que de M* Pons^rd. Il p*importe pas beaucoup que Ton vive trois mille ans, dès qu'il faut eufiu mourir.
Au fond, tout le sérieux, le pratique et le substasrti0l de l'arobitiop bumaine se réduit h contenter les trois concupiscences signalées par saint Jean, no tout au moins l'une des trois; coneupiscenee des ym%, eoneupiseence de la chair, orgueil de la vie. Aussitôt que nous cessons de travailler pour le eiel par Vabnégation et le détachement des choseB de ea monde, nous ne travaillons, sous les plus beaux dehors, que pour nous-mêmes. Nous prenons tant de peine, ^ autant pour le moins et plus peut^^tre qna le ciel n*en demanderait,-^pour être bien logés, bi^ vêtus, bien nourris, bien Si^^s, bien glorifiés. Nous faisons tout cela sans que rien nous assure du sue* ces, sans que le luccès nous mette à l'aise I Car l'in^ quiétude pénètre dans le beau logis, le rhume nous atteint sous le beau vêtement, la belle table ne fait pas le bon estomac, la belle gloire ne préserve point du ridicule ; nous pouvons être servis à merveille sans avoir conquis l'admiration de notre valet de chambre,
Et la mort, l'oubli, l'égalité du Béant humain, sont au bout de cette existence choyée et pompeuse, comme w bout de l'existence d'un tratnard d'armée qui meurt dans upe déroute, sous les pieds des obe* yB,\i% , sans que personne sache seulement qu'il a vécu.
i'aitne asseï ce vieux quatrain français :
La vie que tu vois n'est qu*une comédie , Otl i'tin fait le César et l'autre i'artecjuid j Mais la mdft la finit toujours m tragédie ^ 6t oe distingue pas l'einpereur du faquin.
Mais ce n*est là qu*titid boutade de pôëté qui ii*en sait pas long, ou qui s* arrête â la borîiê de son qiia^ train. La mort n'agit point d'elle-mêrne, elle ne fait qu'obéir. Quelqu'un l'envoie comme un appariteur chargé d'amener les justiciables dont l'heure est venue. Ce Quelqu'un-là distingue et juge. Il a des royaumes où il peut faire du pauvre faquin un césar, et du césar un faquin. J'emploie les mots du poëte, traduisez en langue chrétienne.
Sur la porte d'un cimetière, j'ai lu cette parole: Opéra illorum sequuntur illos; leurs œuvres les suivent. Non pas leurs gains, non pas leurs peines, non pas leiil» gloire, maïs leurs œuvres, c*est-à-dire le bien oti le liiàl qu'ils ont fait. Quoi de plus juste qU6 ce lieu commun de tous les prédicateurs, qui nous avet*tîsseut sur les paquets du dernier départ, où nul n'emporte que ce qu'il a donné ?
botiiier, vollâ l'œuvre. N'apportant et n^âcquéfant icl-bâs rieti qui fie flous soit donné de Dieu, riOUë devons, pour noUs conformer â Lui, donner aUssl, donner sans cesse. Tout hortinie, dans l'intention du Créateur, est un trésor qui doit libéralement s'ouvrir à la foule des misères dont il est etttoUré. 11 ri*y a pas
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seulement à donner en ce monde du pain, des vêtements, des oboles. Quels donneurs que le pauvre et le malade qui donnent le beau spectacle de la rési- -gnationdansrindigence et dans la douleur ! Quels donneurs que le captif et le solitaire, qui, l'un devaot son geôlier sans cœur, Tautre dans son désert sans yeux, donnent à Dieu leur soumission et leur amour î Ce n'est pas tout ce que m*ont dit les morts quand je passais. Mais ceci est déjà long pour un sermon et même pour une lettre; à demain.