‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 54 sur 72 · LA VRAIE GRANDEUR HUMAINE · texte numérisé non relu

LA VRAIE GRANDEUR HUMAINE

Un homme, ma chère amie, c'est-à-dire une âme, une précieuse âme rachetée du sang de Jésus, ne s'appartient à elle-même que pour se donner, et par là elle se conserve à son vrai souverain et unique maître, qui Ta payée si cher sur la croix. Les obligations s'étendent bien au delà du cercle de la famille; mais ce cercle est pourtant immense. Voyez comme la vie serait douce et quels héros nous serions, si nous savions tous accomplir la loi du christianisme, cette loi de tendresse, de dévouement, de sacrifice ; cette loi du don de nous-mêmes.

Je suis éperdu d'admiration, — hélas! et d'épouvante, — quand je songe à la grandeur morale où quelque petit individu de ma sorte, par exemple, peut et doit s'élever, sans avoir cepcgfidant ni puissance, ni richesse, ni génie, par cette seule raison qu'il est honune et chef de famille. Voilà autour de cet homme un monde à protéger, à aimer, à servir, à édifier, à réjouir même. Il faut que Ton vive de ses labeurs, que Ton se fortifie de ses exemples, que l'on s'honore de ses œuvres, que l'on soit heureux par lui.. Donner mes sueurs et mes veilles, mener une vie austère, ne pas choir de mon courage, c'est quelque chose; mais je suis loin d'avoir accompli ma tâche, si je n'ai pas su encore, par un exact tempérament de la bonté et de la justice, me faire respecter et me faire aimer. Il faut arriver là, ou du moins toujours tendre là. Sans doute, j'ai pour aide puissante ce perpétuel courant d'amour que Dieu a mis dans nos cœurs, qui me porte sans cesse vers vous tous, qui sans cesse vous porte tous vers moi : et néanmoins quelle vigilance m'est nécessaire, tantôt contre vous, tantôt contre moi; maintenant pour céder, tout à l'heure pour résister! Je dois sacrifier tous mes caprices, je ne puis sacrifier aucun devoir, n faut que je fasse plaisir; il faut que j'enseigne, qu'au besoin j'impose la vertu. Je ne suis pas assez bon si je suis trop sage; je ne suis pas assez sage si je suis trop bon : et, soit que j'incline ma raison, soit que je fasse taire mon cœur, tout se résume à l'immolation de moi-même. Car l'homme est ainsi

fait, que la justice et la tetnpéi'aûee eb tout lui sont onéi^euèes, et qu'il lui en coûte égàletneut de vaincre ses sentimetits dU ses pëhsées.

Ceci explique, ma chère, ce qUe vous avez lu sou-= vent, du mépris où Dieu tient là gloire humaine; et vous pouvez comprendre qu'il ne fkut paâ un si pro» digieux effort de vertu ni de jalousie, pour ne parler qu'aVec dédain des plus hautes fortunes de ce tnoude. Gloire et fortune se gagnent par dé moindres trà* vaux. Que sont les combats, les labeurs, les Victoires dont se forme une renommée, comparés à ces coto^ batSi à ces labeurs, à ces victoires de tous les joUTs, par où Fott devient un fidèle imitateur de Jésus^ Christ? Les hommes qui savent cela, et qui savent qu'à ce prix seulement s'acquiert la gloire véritable, peuvent bien, convenez-en, sourire devant toute la force et la majesté de la pauvre petite gloire humaine.

Quand nous demandons à Dieu chaque matin la grâce d'être « doux, humbles, chartes, patients, charitables et résignés, » savez-voUs bien que nous lui demandons tout simplement d'être plus grands qu'Alexandre et César et tous les grands .hommes qui ne furent pas des saints; et que nous implorons des dons infiniment aU-dessUs de ceux qui font les artistes et les héros?

Un mot, un simple mot que nous répétons soU^ vent, dit mieux et demande plus encore : c'est cette parole du Pater noster : Que votre volonté soit faite, fiât voluntas tua. C'est-à-dire : « Faites, mon Dieu, qu élevant dès ici-bas mon cœur jusqu'à ces hauteurs

d*où VOUS embfasseE tous leis espaces et tous les temps, je vole en tout Votre volonté, qu*eii tout je la trouvé bonne, qu*eii tout et toujours j'en désire l*en^ tier et plein accomplissement, de telle sorte qUe rieii ne puisse ébranler ma paix devant le spectacle parfois si terrible de vos justices et sous le poids parfois • si lourd des épreuves que vous m'envoyez. »

Certes, ce vœu, quand on y songe, est auguste et formidable, et semble passer la mesure humaine. C'est bien là le comble de tout courage, le faite de toute grandeur. Il y a pourtant des gens, et nous en connaissons, qui tout de bon y tendent. Il y en a d'autres, et nous les connaissons aussi, qui tendent uniquement, par diverses routes^ â devenii» célèbres et riches, et qui disent tous leâ matins en se levant : Que ma volonté soit faite, et le pluô tôt pos&ible, au^ jourd'hui, â l'instant môme. Et nous connaissonsenfin des gens, c'est tout le mondé â peu près, qui voient et ceux-ci et ceux-là, et qui prononcent que ceûX-di sont les sages, et ceux-là les foUs !

HabitUons-nous à juger autrement, si noUs ne voulons pas perdre en sottises misérables le peu de temps qui nous est donné pour conquérir la vie ëter^ nelle; car il ne suflRt pas d'objecter qu*on n'aspire ni aux millions des juifs^ ni aux palmes des académiciens. Si c'est folie de chercher cela, quelle misère de chercher moins ! Il faut laisser de côté la gloriole comme la gloire, et le bien-être comme l'opulence, pour viser tout juste à cette gloire Unique et presque infinie d'être chrétien.

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Voilà les pensées que j'ai emportées de ces cimetières aperçus à la volée. Je vous les envoie comme je vous enverrai demain quelque fleur cueillie dans les prés. Adieu, ma très-unique amie.

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