‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 58 sur 72 · L ECONOMIE POLITIQUE DU CUBE · texte numérisé non relu

L ECONOMIE POLITIQUE DU CUBE

Il faut que je vous fasse faire connaissance avec notre curé et avec sa politique, dont M. Collard n*est point content. Il vient justement de prononcer un sermon que je crois pouvoir écrire de mémoire. J*ai analysé des discours qui ne valaient pas celui-là. Le sujet est révangile de la multiplication des pains. Bourdaloue en a tiré son beau sermon sur la tempérance. Autre temps, autres leçons. Notre curé en a fait une instruction pour les pauvres esprits qu'abusent les chimères du socialisme.

Le socialisme n'est pas florissant ici. Il a cependant ses apôtres. L'un d'eux, très-barbu, se laissait soupçonner de garder des cartouches : il a faitgrand'peur; mais un réactionnaire l'ayant menacé de lui couper . la moustache et peut-être les oreilles, sa gloire se décolore. Un autre est orateur : c'est le chef, bien qu'il ne se vante pas de détenir des munitions de guerre. Partout les bavards ont le pas, même sur les bravaches. Deux fiiillites et de moindres peccadiles nuisent à son éloquence. Nul n'est prophète en son pays.

st.

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NéaDmoins, il ne laisse pas d'infiltrer un venin dont le curé s'inquiète. De.là, fréquemment, des instructions dans le genre de celle que je vais rapporter, sur la multiplication et le partage des richesses.

« Mes frères, je remarque dans l'Évangile de ce jour une circonstance bien étonnante. Pour nourrir la foule affamée, Notre-Seigneur ne se contente pas de multiplier instantanément quelques petits restes de pain : nous voyons encore qu'il prend à celui qui possède, afin de donnei* à ceux qui ne possèdent pas. Exemple mémorable de la multiplication et du partage des richesses > et qui répond doublement aux plus vives préoccupations d'un grand nombre d'esprits. Les gens ne manquent point parmi nou&t ou du moins près de nous, qui proposent, qui promettent ou qui exigent quelque chose d'analogue. Us disent : Mettons en commun tous les biens de la terre et partageons-les; que désormais persoime n'ait de trop ; que chacun ait à sa suffisance. Rieu ue leur semble plus juste et plus facile à réaliser. Il est certain que Notre-Seigneur l'a fait. Mais il faut voir pourquoi il l'a tait, comment il l'a fait, et si d'auti*es le pourront faire.

« Le divin maître s'est retiré au désert, sur le bord du lac de Tibériade, où il veut que ses disciples premient un peu de repos ; mais les peuples, accourant par grandes troupes, viennent jusqu'en ce lieu lui apporter leurs ignorances et leurs souffrances, lui demander des lumières, implorer des miracles.

DU UAKËNii COURONNÉ. 394

Tout est à remarquer dans la sainte Écriture , mes

frères } remarquez les heureuses dispositions de ces

pauvres gens< Us cherchent Jésus : ils le trouveront^

quoiqu'il ait paru vouloir se cacher. Ils ont tout

laissé pour le voir et l'entendre : ils le verront, ils

l'entendront, ils obtiendront de sa bonté ce qu'ils

demandent et plus qu'ils ne savent demander. Après

avoir instruit les ignorants et guéri les malades, Jésus

va pourvoir aux. besoins de tous, parce que tous ont

agi suivant cette parole : Cherchez premièrement le

royaume de Dieu*

« Chercher premièrement le royaume de Dieu 1 Voilà déjà une condition que n'observent guère ceux qui disent parmi nous qu'ils vont multiplier les pains. Le royaume de Dieu, c'est la prière, c'est le travail, c'est l'humilité, c'est la charité, c'est, enfin, Fobservation de la loi de Dieu et l'entière obéissance à la volonté de Dieu, de quelque manière qu'il plaise à ce grand Dieu de la manifester. Nos prometteurs de miracles tiennent un autre langage; ayant un autre Dieu, ils cherchent un autre royaume de Dieu. « S'mquiétant peu du nécessaire , ils veulent d'abord le surcroit, ^ ils le veulent d'une telle es^ pèce, que ma voix se refuse à le décrire. L'Âp6tre a nommé le dieu que servent ces hommes. Leur dieu 6st leur ventre : Quorum deus venter eêt. Ce dm^Ià, vous savez trop quels sont ses prodiges ; nous n'avons sous les yeux que trop d'exemples de b misère oà U réduit ses adorateurs. £n quel état les voiton revenir de ces temples ignobles? Quelle sagesse

nouvelle éclaire leur conduite ? De quels maux leurs corps sont-ils guéris? Us le suivent au bruit des chansons, mais aussi au bruit des gémissements de leur familles; ils reviennent abrutis. Ils n'ont voulu que le plaisir, ils n'ont trouvé que l'ignominie, et avec l'ignominie la tristesse et le désespoir. Loi vieille comme le monde I L'homme est créé pour le bonheur , il n'est pas créé pour le plaisir : ce qui excède la limite d'un court délassement l'abaisse, le dégrade, le tue. En nous condamnant au travail. Dieu a fait du travail la condition non-seulement de la vie , mais du bonheur de la vie. C'est pourquoi il a voulu que le plus grand nombre des hommes fussent pauvres et laborieux, ne mettant nulle barrière entre eux et le bonheur, en élevant d'infranchissables entre eux et le plaisir. Avant tout, le bonheur, c'est la paix, le sentiment digne et joyeux qui naît en nous du devoir accompli, c'est-à-dire de la conscience d'avoir fait ce que Dieu voulait de nous. Beati qui ambulant in lege Domini ; heureux les hommes qui observent la loi du Seigneur ! Ce bonheur-là n'est incompatible ni avec la pauvreté , ni avec les privations, ni même avec les souffrances; il est incompatible avec ce que le monde appelle plaisir. Je n'ajoute qu'un mot : lorsqu'on vous promet une vie toute de plaisir, considérez les hommes de plaisir, et connaissez la doctrine à ses fruits.

« Reportons nos regards sur la troupe des fidèles qui ont cherché Dieu, s'avançant pour le joindre jusque dans le désert. Dès que Jésus les voit, ah ! il

n'est plus question de repos! Sa tendresse éclate, parce qu'ils étaient, nous dit saint Li^c, comme de pauvres brebis qui n'ont point de pasteur, quia erant sicut oves non habentes pastorem. Sortant donc de la barque où il s'était réfugié, il monte sur une colline et il commence à les instruire. Il leur parle du règne de Dieu, et ceux qui avaient besoin de guérison, il les guérit : Et eos qui cura indigebant sanabat»

« Cependant la journée avance, et tous ces hommes n'avaient point mangé. Ils n'y pensaient pas. Mes frères, quel enseignement ! Ceux qui se sont séparés de Dieu et qui ne le connaissent plus veulent des plaisirs et n'en ont jamais assez ; ils en veulent à tout prix, et la politique insensée qui leur a promis de les satisfaire ruine en vain le monde pour les assouvir. Ceux qui écoutent Dieu oublient même qu'ils ont faim ; aucun n'élève la voix, pas un ne demande au moins quelque nourriture.

« Jésus songe à leurs besoins avant eux-mêmes, soit qu'il «'en exprime directement, comme dans saint Marc, qui rapporte cette touchante parole : Misereor super turbam, j'ai pitié de ce peuple ; soit qu'il inspire à ses disciples l'avis qu'ils viennent lui donner, disant : L'heure est avancée, le lieu est désert, nous n'avons pas de pain pour nourrir cette multitude! Car il se trouvait là environ cinq mille hommes, fere viri quinque millia, sans compter les femmes et les enfants.

« Ils sont dans le désert, ils ont faim, — comment

3M L*UOT£L

les nourrir? C'est le problème d'aujourd'hui, c'était celui d'hier, ce sera celui de demain; c'est le problème permanent. Pour le résoudre, les moyens hiimains n'ont pu suffire. Dieu va tout à l'heure en employer un autre, que nous conserverons, qui restera désormais entre les mains de ses amis, et que cependant les savants et les sages du monde ne connaîtront pas. Mais, avant de nous montrer ce qu'il peut, le miséricordieux Jésus veut que nous sachions bien ce que nous ne pouvons pas. Ses disciples seront plus tard les grands Conducteurs des peuples de la terre : il les laisse aux prises avec la difficulté qui pèsera sur tous les gouvernements. Attention, mes frères, ceci nous touche de près.

« Quoique déjà supérieurs à ce qu'ils étaient naguère, quoique amis pleins de zèle de la vérité et des pauvres, les disciples n'ont pas encore reçu l'Esprit-Saint; leur sagesse ni leur foi n'est pas encore parfaite. Simples hommes, pour nourrir cette multitude ils ne proposent que des moyens humains. Or ces moyens ne sont pas nombreux : on en connaît deux, pas davantage; ils sont essayés tour à tour par les révolutions, terribles expériences qui tuent plus de gens qu'elles n'en font vivre. Ces deux moyens, les voici : le premier, sacrifier le pauvre au riche; le second, sacrifier le riche au pauvre. C'est tout. La politique et la science n'ont rien trouvé de plus : et cela se termine toujours , vous voyez , à sacrifier quelqu'un.

« 11 faudrait ne sacrifier personne.

DU HABENG COUBONNE. .^95

« Les disciples prennent la situation telle qu'elle se présente. Ces gens ont faim, ils ont besoin de manger; voilà ce que suggèrent la prévoyance et riiumanité. Mais nous n'avons rien à leut donner, avertissons-les d'aller se pourvoir; Thumaine sagesse et Thumaîne puissance ne peuvent faire mieux. — Renvoyezjes, disent-ils à Notre-Seigneur, afin qu'ils aillent aux environs, dans les métairies et les villages , acheter de quoi manger. Renvoyez-les tandis qu'il n'est pas trop tard; renvoyez-les, pour que, tout à fait pris au dépourvu, ils ne viennent pas bientôt nous accabler de leurs besoins.

« Renvoyez-les! Ahl disciples loin encore du mattrel Vous vivez dans l'intimité de Jésus, et vous ne le connaissez pas. Comment, qu'il les renvoie! Et ceux qui n'ont point d'argent? et ceux qui tomberont de fatigue avant d'avoir gagné les métairies et les villages? et ceux qui ne trouveront que des cœurs fermés? Que ferez-vous pour tous ceux-là, pour le grand nombre? Mais il faut bien le dire, mes frères, les disciples pourraient répondre : Ils sont cinq mille , nous n'avons pas de pain , que voulez-vous que nous fassions? Force est bien de les renvoyer. Chacun se pourvoira par son industrie. Ceux qui ne pourront rien acheter, ceux à qui l'on ne voudra rien donner, ceux-là n'auront rien. — Sacrifice du pauvre.

« Cependant Jésus intervient. Nous avons prévu que ce mot sec et dur : Renvoyez-les, ne lui agréerait pas. Le bon maître, donc, répond aux disciples :

« n n'est pas nécessaire de les renvoyer, donnez- « leur vous-mêmes à manger. » C'était, dit un excellent interprète, « la prophétie de ce qui allait arri- « ver. Ce peuple fut en effet nourri par les apôtres « et du peu quUls avaient pour leur provision. » Mais n'anticipons point. Les disciples se méprennent; ils n'entendent pas que Jésus les invite à lui demander ce miracle sans lequel la multitude n'aura point de pain. Prenant sa parole au sens matériel, ils l'interprètent comme un ordre d'aller euxmêmes aux provisions et*d'en faire la dépense. Si leur foi laisse à désirer, leur charité du moins est prompte. « Et ils dirent : Allons donc acheter du <( pain pour deux cents deniers d'argent et nous « leur donnerons à manger. »

« Vous voyez, ici, mes frères, le dévouement humain le plus généreux. Deux cents deniers, c'était probablement tout ce que renfermait la bourse commune, tout ce que la reconnaissance des cœurs consolés et des malades guéris avait donné aux premiers ouvriers de l'Évangile pour qu'ils fussent libres de porter la parole et de faire les œuvres de Dieu. Ils ne balancent pas à tout verser dans le sein des pauvres. Voilà le sacrifice du riche. Il ne sufira pas, il ne sera pas fécond, parce qu'il y entre plus de compassion naturelle que de charité proprement dite, n faut un miracle, et la seule perfection de la charité peut l'accomplir. Or la charité n'est parfaite qu'autant qu'elle agit par les motifs de la foi. La générosité est naturelle, et donne aux hommes; la

nr HARENG COURONNE. 397

charité est surnaturelle, et donne à Dieu ; ou plutôt, c'est Dieu même qui, par les mains de la charité, fait les dons qui se multiplient. Ici la foi est encore faible.

« Jésus, gardant le silence sur la proposition des disciples, leur fait ainsi sentir que leur incomplète vertu est impuissante comme leur incomplète sagesse. Il regarde cette fourmilière d*afifamés dont la plaine est couverte, et, s*adressant à Philippe : « De « quoi achèterons-nous du pain, lui dit-il, pour « donner à manger à toutf ce monde? » Et Philippe connaît aussitôt Tinsuffisance de cette générosité, cependant louable, avec laquelle les disciples viennent d'offrir tout ce qu'ils possèdent. A la question de son maître il répond tristement : « Du pain pour « deux cents deniers ne sufiQrait pas pour que cha- « cun en eût un peu. »

« Vous l'entendez , mes frères : le sacrifice du pauvre est cruel ; le sacrifice du riche est inutile. Quand même le petit nombre de ceux qui possèdent non pas le superflu, mais le simple nécessaire, voudraient, à l'exemple des disciples, en faire un généreux abandon , ce serait trop peu. Ce sacrifice héroïque, et qu'on ne saurait attendre de la plus grande partie des hommes, ne fournirait pas de quoi donner à chacun son petit morceau ; toute la richesse de l'État n'y peut suflBre : Ducentorum de- ^oriorum panes non sufficiunt etSy ut urmsquisque modicum quid accipiat. Que sera-ce donc, si, au lieu ïVune communauté volontaire, il s'agit d'une com-

munauté forcée; si, au lieu de recevoir des riches en pur don ce qu'ils possèdent, il s'agit de les dépouiller à main armée î

« Il n'y a qu'un bon moyen de sortir d'embarras, et ce moyen n'est pas au pouvoir des hommes : c'est un miracle. Les disciples devraient le demander. Jésus les met asseï sur la voie de faire cet acte de foi I Us ne le font pas ; ils portent encore trop le joug de la sagesse du monde.

« Cédant à quelque inspiration désespérée, comme celles qu'une politique aux abois imagine dans les heures de péril et suggère en rougissant plutôt qu'elle û'ose les formuler, l'un des disciples va indiquer une mesure plus inefficace que toutes celles dont il a été question. Jésus leur demande combien ils ont de pains, et André, frère de Simon Pierre, s'en étant informé, dit : « Il y a ici un jeune garçon qui a cinq pains d'orge et deux poissons » Voilà quel était le riche dans cette foule de plus de cinq mille individus : c'était un jeune garçon, un orphelin peut-être; il avait pour richesse deux poissons et cinq pains d'orge. Vous entendez dire tous les jours qu'il faut dépouillei* ce riche. Et en effet, il a du superflu ; pourquoi cinq pains? un seul suffirait; pourquoi deux poissons? Partageons-nous donc les biens de ce riche ! Ainsi parlent ceux qui préconisent la nécessité d'établir l'égalité des fortunes, les uns par l'institution d'une vaste communauté qui dépouillerait tout le monde; les autres par un morcellement infini de cette propriété devenue commune, qui don-

nerait à chacun sa motte de terre et son grain de blé. Mais ils n'ont pas la bonne foi de reconnaître, comme André, Tinanité de ce qu'ils proposent, et d'ajouter aussitôt : Qu'est-ce que cela pour tant de gens, sed quid hœc inter tantos?

« Ah ! mes frères, heureusement pour cette foule qui manquait de tout, heureusement que Jésus atait pitié d'elle! Heureusement qu'il voulait la récompenser de sa confiance â venir au désert, polir entendre parler du royaume de Dieu et pour être guérie de ses maux ! Heureusement qu'il voulait montrer à ses disciples quelle puissance était en lui et devait par lui passer en eux I Les ayant convaincus qu'ilis n'ont aucun moyen de nourrir la multitude, il leur apprend alors que ce qui n'est pas possible à l'homme est possible à Dieu.

« La foule, divisée par bandes de cent et de cinquante, s'assied, suivant son commandement, siir l'herbe de ces prairies. Et lui, « ayant pris les cinq « pains d'orge et les deux poisàons, » quilui appartenaient comme au souverain maître et possesseur dé toutes choses, «il lesbénit, levant ses yeux vers le ciel. « n rompit ensuite les pains et les donna à ses disci- « pies, afin qu'ils les missent devant ceux qui étaient « assis. Il leur partagea aussi à tous leà deux pois-^ « sons. Et tous mangèrent et furent rassasiés. Et, « lorsqu'ils eurent mangé autant qu'ils voulurent, « Jésus dit à ses disciples : Ramassez les morceaux « qui restent, afin qu'ils ne soient pas perdus. Ils les « ramassèrent donc, et des morceaux que laissèrent

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« ceux qui avaient mangé les cinq pains d'orge, ils « en remplirent douze corbeilles. »

« Tel est, mes frères, le récit des saints Évangiles. Je vous retiendrais trop, si je voulais exprimer ici toutes les leçons qui en découlent pour la règle chrétienne de la vie. Je ne dis rien de Tordre et de la sobriété qui régnent en ce banquet, offert par la charité divine, et qui sont si éloignés de la confusion et de Fintempérance de nos festins. Vous ne voyez pas là les profusions que vous promettent, bien gratuitement, les sectaires du dieu ventre. Pour quiconque veut réfléchir, il n*y a pas de meilleure preuve du mal que nous font ces jouissances matérielles, si effrontément préconisées; car, si elles étaient utiles, pourquoi le bon Jésus, puisqu'il voulait bien nourrir ce peuple, n'aurait-il pas couvert de toutes les délices humaines la table où il les conviait? Je ne dis rien non plus de ce pain miraculeux, figure du pain eucharistique, qui rassasie tous les convives et qui ne s'épuise pas. Je me borne à tirer de notre Évangile la leçon applicable aux pensées de ce temps-ci.

« Cette leçon, vous l'avez déjà comprise. Seule, la bénédiction de Dieu peut assez multiplier les richesses de ce monde que chacun en ait sa part; non la part que rêve une concupiscence brutale, que Dieu ne veut ni l'homme ne peut assouvir, mais la part nécessaire aux besoins du moment.

« Cette part seulement qui nous est due, c'est cette part seulement que nous devons demander : Donnez-

nous aujourd'hui notre pain quotidien. Il faut plaindre plutôt qu'envier ceux qui, par une disposition particulière de la Providence, ont ou croient avoir du pain pour plus d'un jour; car, se voyant assurés du lendemain , ceux-là sont tentés de se confier en leurs richesses, de ne plus se tourner vers le ciel, d'oublier que l'homme ne vit pas seulement de pain.

<5 Mais cette part nécessaire, cette petite part, tous ne l'ont pas. Comment l' obtient-on? Mes frères, ce n'^est ni par adresse, ni par force. Les bons ne peuvent pas la donner par le simple mouvement de leur bonté, les méchants ne la procureront pas aux autres et ne se la procureront pas à eux-mêmes par la sagesse perfide de leurs complots. Elle n'existe pas, il faut obtenir que Dieu la veuille créer par un miracle de chaque jour. Ce n'est point votre industrie qui multiplie les richesses, ce n'est pas votre équité qui les partage: c'est la bénédiction de Dieu. Et vous n'obtiendrez la bénédiction de Dieu qu'en cherchant le royaume de Dieu.

K< Dès que vous cherchez autre chose, cherchez tant que vous voudrez, vous ne pourrez jamais que sacrifier le pauvre au riche, ou sacrifier le riche au pauvre; vous ne ferez jamais que des pauvres plus nombreux et plus misérables; vous ne trouverez jamais que le désordre, la haine, l'esclavage.

« Et s'il en fallait d'autres preuves que celles qui se pressent sous vos yeux, regardez ce qui s'est toujours passé dans l'Église; voyez-y ce miracle de la

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multiplication des pains, toujours subsiMant, renouvelé sans cesse. Avec quoi pourrissaient tant de pauvres un saint Vincent de Payl, un saint Camille de Leilis, un saint Jean de Dieu, un saint Jean l'Aumônier, qui n'avaient jamais rien et qui donnaient toujours? Avec la bénédiction de Dieu! Nous-mêmes, comment soutenons-nous notre hôpital et toutes pos petites œuvres? Je devrais le savoir, etjen'enssds rien, si ce n'est pas avec la bénédiction de Dieu! Dieu nourrit le pauvre sans appauvrir le riche. Du pain d'orge qu'apporte discrètement la charité, Dieu l*assasie une multitude, et pour le pain qu'on a donné rend des corbeilles pleines. Ce qu'il fait ici, il peut }e faire partout; ce qu'il fait pour une bourgade, Il peut le faire pour un empire. Il le peut et II le veut, mais à une condition . c'est que nous nous mettions dans la situation qui appelle et j'ose dire qui conamande ses grâces. Si nous ne faisons pas cela, nous ne ferons rien ; attendons-nous à la faim et à la mort. Ou nous dirons au pauvre: « Va chercher qui te nourrisse, et, si tu ne trouves pas, meurs; i> ou, ruinant le riche en lui arrachant son héritage, nous arriverons par ce vol au merveilleux résultat de partager cinq pains d'orge entre cinq mille hommes atfamés: Quid hœç inter fcintos? »

Voilà le discours de notre curé. Malgré le dire de plusieurs grands pnblicistes, j'ai peine à croire que les curés puissent être remplacés avantageusement

par des professeurs de morale, aidés des feuilletons du journalisme cooservateur*

UN UOMMB HAMGS.

Antoine et Biaise sont arrivés. Antoine a voulu aussitôt voir la mer ; Biaise est resté pour organiser son logis. Lorsque nous revînmes, nous le trouvâmes dans les aises de ce monde. Il s'était fait donner des meubles, il avait tiré de sa malle vêtements de chambre, vêtements du matin, vêtements de promenade et de cérémonie. Un tapis de pied, luxe encore inconnu dans les cbaml^res de seconde classe du Harmg Courormé^ s'allongeait devant son lit, et sur ce tapis s'épanouissaient ses pantoufles. La cheminée était ornée de deux bougies illustrées d'abat-jour, s' élevant de chaque côté d'un crucifix. Une carte de Normandie était attachée au mur. Sur la commode s'étendait, bien rangée, une bibliothèque respectable; sur la table il y avait un pupitre au complet, encrier, couteau d'ivoire, ciseaux, canif, plumes d'oie et plumes de fer, enveloppées, essuie-plume, crayon§ de deux couleurs, cire d'Espagne, pains à cache-

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ter, etc. , etc. Sur une autre table, un arsenal de toilette, avec toutes les espèces de tire-bottes et de crochets. Dans un coin, la pharmacie : remèdes contre la rage, onguents pour brûlures, taffetas pour coupures, eaux pour piqûres, foulures et morsures, et encore les etc., avec une instruction pour les cas pressés d'évanouis- . sements, de coliques, de croup et le reste. Un sucrier et du sucre dedans, et une cuiller d'argent avec manche à pilon, dans un gobelet de ruoltz; à côté, deux petits flacons, eau de mélisse et fleur d'orange. Que vous dirai-je? J*en oublie la moitié, et tout cela tiré de cette seule malle ! — Vous avez oublié quelque chose, Biaise. — Quoi donc? — Des cartes pour faire le cent de piquet avec M. le curé, et le boston avec M. le maire. — Voilà! s'écria-t-il, non sans un mouvement d'orgueil que ne put déguiser assez tôt sa modestie naturelle. Il déploya un carton qui était d'un côté un tapis vert, et de l'autre un échiquier. II produisit un jeu de piquet avec des marques en tabletterie, un jeu de boston avec des jetons d'ivoire, et, fourrant la main dans un compartiment de sa malle, il en fit sortir en silence, mais non sans orgueil, un jeu de dominos.

— Vous riez, dit-il; mais vous verrez, si nous avons des soirées pluvieuses! — Bah! dit Antoine, avec des cigares et notre esprit, nous verrions la fin des heures. — De l'esprit, dit Biaise, vous en avez; des cigares, ils sont là. Je ne me suis pas embarqué sans en prendre quelques douzaines au bon coin.

DU hârënu couronné. 405

Il nous montra des regalias bruns, secs, magnifiques; un choix de professeur! Notez que cet homme d'or ne fume pas, et qu'il .avait fait cette provision uniquement pour nous. Ah! nous fûmes fort attendris, Biaise et moi , et nous chantâmes un hymne à deux voix en l'honneur des gens de bien qui savent mettre tant de choses dans leur malle.

— Écoutez, dit Biaise, je rougis de tant chercher mes aises. En rangeant tout cela, j'avais honte de ne savoir point m'en passer. C'est stupide de ne pouvDir se coucher sans tapis de pied , se lever sans pantoufles, sortir sans parapluie (il avait apporté un parapluie, un petit manteau de toile cirée, et des chaussures en caoutchouc) . Hélas ! quel bagage à côté de celui des missionnaires (il nous montra le dernier numéro des Annales de la Propagation de la Foi) ! Mais, si ces babioles me manquent, je suis malheureux comme un chat mouillé. Voilà ce que c'est que d'être né d'une bonne famille parisienne, dans le quartier du pont Neuf. Je vous admire, vous autres, de savoir vivre en Spartiates comme vous faites, sans rien de ce qui me semble nécessaire à la vie.

— Ma foi! dit Antoine, admirez-moi pour autre chose. Biaise. Si je savais me procurer toutes ces douceurs, comptez que je ne m'en priverais pas. Je m'en passe, faute de savoir me les donner, vous vous les donnez faute de savoir vous en passer ; ce n'est point de vertu que nous luttons , et nous sommes deux pauvres pécheurs, vous les pieds sur votre tapis, regrettant de ne savoir point supporter le car-

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reau; moi, les pieds sur le carreau, très-fâché de n'avoir pas su me charger d'un tapis.

— Oui, dit Biaise, mais vous faites wa, effort en vous-même, et vous finissez par prendre comme une petite pénitence l'inconvénient d'avoir froid.

— Sans doute, reprit Antoine ; mais, en supportant le froid, je suis exposé à penser en moi-même : « Je ne suis pas un voluptueux comme Biaise; je sais souffrir, je sais faire pénitence; mon Dieu, considérez ma vertu! » Tandis que vous, les pieds chauds, vous direz : « Je suis un lâche; je fais mon paradis ici-bas; mon Dieu, pardonnez-moi de ne pas savoir endurer les misères de l'existence comme cet admirable Antoine 1 »

— Dame 1 si vous le prenez comme cela, dit Biaise, que voulez-vous que je réponde? Il faut donc croire que j'ai de la vertu?

— Peutr-être, Biaise, si vous avez de l'hun^ilité.

XH

ou MEILLEUR TOMBEAU.

Notre messe a été attristée ce mî^tin. Un peu avant que le prêtre vînt à l'autel, sept ou huit hommes en deuil prirent place sur les bancs; c'était uq équipage

de caboteur. Du côté des femmes, il y $tvait une pauvre vieille, et ^ quelques pas derrière elle, près d'un pilier, dans Vombre, une autre femme, toute jeune, en robe claire, mais d'un visage si triste, que vous n'eussie» pu la regarder avec un peu d'attention sans pleurer. Nous questionnâmes Je bedeau. 11 nous dit qu'on allait faire le service d'un matelot du pays, un bon garçon bien regretté, mort en mer ces joursci, et enseveli dans la mer.

Le service commença. Un sanglot mal étouQe sortit de la poitrine de la vieille; l'autre mit son nptouchoir sur ses yeui^. Nous n'eûmes pas besoin de demander qui étaient ces deux femmes : l'une était la mère; l'autre u' avait pas le droit de pleurer tout haut et n'était ni sœur ni parente. Le saint sacrifice continuait; les l^qmmes gardaient un silence profond. Le prêtre, lorsqu'il se tournait vers l'assistance, jetait parfois un regard compatissant du côté de$ pauvres femmes. La jeune ne levait point les yeux, la vieille ne pouvait contenir l'expression de sa douleur. Certes, elle ne l'affichait point; mai^ ses gémissements éclataient de distance en distance, comnie ces soudain^ rafales qui vous saisissent sur la falaise. Nous entendions quelques paroles. Hélas l mon Dieul — Ah! pauvre enfant l je ne le reverrai plus! Ces cris nous serraient le cœur ; le silence et l'immobilité de l'autre femme ne nous attendrissaient guère moins. Nous priâmes pour le défunt comme s'il eût été nôtre. Voyant là ses camarades si recueillis, nous espérions ou plutôt nous avions l'assurance qu'il n'était pas

mort sans qu'on Feût fait souvenir de Dieu. Mais cette mère, qui peut la consoler de n'avoir pas reçu le dernier soupir de son enfant? Elle Tavait vu partir eu pleine santé. Après un court voyage, le navire rentre au port, et son cber fils n*y est plus, elle ne le verra plus ! •

La messe finie, les matelots se retirèrent : nous sortîmes aussi; les deux femmes restèrent seules dans Féglise, la vieille gémissant toujours, la jeune toujours à genoux, immobile, son mouchoir sur les yeux. 0 Marie, fille de Joachim, épouse de Joseph, mère de Jésus, Marie, consolatrice dés affligés, reine des vierges et reine de douleurs, laissez tomber un regard de pitié sur ces deux cœurs percés du glaive de la mort !

Nous allâmes nous asseoir à Fun des points les plus aimés de nos promenades, sur un gazon ombragé de vieux ormes, d'où Fon voit la campagne et la mer.

— Voilà ce grand tombeau, dit Biaise, regardant F Océan. Comme je m'explique bien la douleur de ces femmes qui pleurent encore dans l'église ! Les morts ensevelis dans la mer ont quelque chose de plus mort que les autres. Ceux-là vraiment ne sont plus et ne laissent rien d'eux à ceux qui les ont aimés. Ils n'ont pas leur place , leur croix , leur nom au cimetière ; on ne connaît pas l'endroit où ils sont tombés ; la vague les roule au gré de ses caprices ; leurs ossements, broyés et dispersés par les ^tempêtes, n'ont point de repos.

DU HAKENG COUROISNÉ. 409

— Oui, réprit Antoine ; mais pourtant quelle noble sépultufe, quel espace immense, quelle stérilité sublime et éternelle ! Ils ne sont pas pressés par un peu de terre avare, ni longuement rongés par des reptiles hideux. Un pied insolent ne viendra point peser sur leur dépouille. Jamais la pioche ou la charrue ne remettront au jour ces tristes restes : ils ne reparaîtront que revêtus d'une forme nouvelle, au commandement de Dieu.

— Et vous, me dit Biaise, où voudriez-vous être jeté?

— Mes chers amis, qu'importent nos vœux? A cet égard comme en tout le reste, notre place est marquée ; acceptons-la d'avance, telle que nous l'aurons. Toute tombe est bonne à toute bonne mort.

-y- Mais, dit Antoine, nous voilà, ce me semble, montés sur un ton lyrique où nous pourrions difficilement nous soutenir. Je propose que nous descendions de là. J'ai apporté madame de Sévigné. Si nous Técoutions? Elle n'est pas engagée comme nous dans ces hautes pensées, et ne se croira point tenue de dire tant de choses sublimes.

Antoine ouvrit le volume au hasard. Je veux que vous lisiez la lettre qui se présenta sous ses yeux. Je viens de vous parler de la douleur d'une mère qui a perdu son fils. Voilà le même sujet traité par madame de Sévigné. Vous allez entendre ces cris qui nous ont si fort émus dans l'église et dont je n'ai pu vous envoyer qu'un faible écho. Seulement, au lieu fl'une pauvre femme de pêcheur , vous entendrez

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pleurer un marécb^d de France. Mais c'est le même gémissement.

« déœmire 1673.

« n faut commencer, ma chère enfant, par la « mort du comte de Guicbe : voilà de quoi il est <i question présentement. Ce pauvre garçon est mort «, de maladie et de langueur dans Tarmée de M. de « Turenne ; la nouvelle en vint mardi matin. Le « père Bourdaloue Ta annoncé au maréchal de Gra- « mont, qui s'en douta, sachant Vextrémité de son « fils, n fit sortir tout le monde de sa chambre ; il « étoit dans ce petit appartement qu'il a au dehors « des Capucines : quand il fut seul avec ce père , il « se jeta à son cou, disant qu'il devinoit bien ce qu'il « avoit à lui dire ; que c' étoit le coup de sa mort; « qu'il le recevait de la main de Dieu; qu'il perdoit « le seul et véritable objet de toute sa tendresse et « de toute son inclination naturelle ; que jamais il « n' avoit eu de sensible joie ou de violeQto douleur « que par ce fils, qui avoit des choses admirables ; « il se jeta sur un lit, n'en pouvant plus, mais sans « pleurer, car on ne pleure pas dans cet état. Le père « (Bourdaloue) pleuroit et n' avoit encore rien dit; « enfin il lui parla de Dieu comme vous savez qu'il « en parle : ils furent six heu^os enseipble ; et puis « le père, pouy lui faire faire son sacrifice entier, le « mena à l'église de ces bonnes capucines, où l'on « disoit vigiles pour ce cfier fils. Le maréchal y entra

DU HARENG COURONNÉ. iW

<L en tombant, en tremblant, plntût tratné et poussé « que sur ses jambes ; son visage n'étoit plus con- « noissable. Monsieur le duc le vit en cet état ; et, « nous le contant chez madame de la Fayette, il « pleuroit. Ce pauvre mî^réchal revint enfin dans sa « petite chîimbre; il est comme un homme con- « damné. »

Yoil^ le cœur du père ; mais écoutez la suite, et si vous trouvez que ce «'pauvre garçon, )> le comte de Guiche, fut bien regretté, vous allez voir quelques larmes de plus tomber sur le pauvre garçon d'ici, le pêcheur sans nom, jeté sans cercueil dans un endroit ignoré de la vaste mer. Madame de Sévigné parle maintenant des parents et des amis.

« Madame de Monaco (c'est la sœur) est entière- « ment inconsolable; madame de Louvigny (labelle- « sœur, femme du frère héritier) Test aussi, mais « c'est par la raijson qu'elle n'est point aflfligée. N'ad- « mirez-vous point le bonheur de cette dernière ? « La voilà dans un moment duchesse de Gramont. « La^ ch^^ncelière (grand'mère de la veuve) est trans- « portée de joie. La comtesse de Guiche (la veuve) « fait fort bien ; elle pleure quawd on lui ceinte les « honnêtetés et les excuses que son mari lui a faites « en mourant. Elle dit : — Il étoit aimable, je l'au- « rois aimé passionnément s'il m'avoit un peu aimée ; « j'ai souffert ses mépris avec douleur ; sa mort me « touche et me f^it pitié ; j'espérois toujours qu'il « changeroit de sentiments pour moi. — Yoilà qui % est vrai, il n*y a point là de comédie... »

Maintenant, ma bonne amie, faites vos réflexions sur les grandeurs, les affections et les douleurs "humaines. Pour finir l'histoire, je vous dirai que, repassant devant l'église, nous avons vu la mère du pécheur qui en sortait, appuyée au bras de la jeune fille ; toutes deux toujours pleurant. Plus loin, sous la tonnelle d'un cabaret rustique, quelques amis du défunt étaient attablés ; — et, pour tout dire, ils paraissaient se trouver bien.

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