‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 59 sur 72 · DU LATINISME · texte numérisé non relu

DU LATINISME

Biaise n'est pas plus latiniste que tout autre nourrisson de l'université de France; mais, depuis le collège, il croit que l'on doit lire Virgile à la campagne, et que c'est le vrai moyen d'entendre la campagne et Virgile. Que de sentences ne saii-il pas sur ce poëte ! Tout ce que ses professeurs lui en ont dit, il se le rappelle. En vain nous lui demandons de nous faire un peu grâce, et de planter là le cygne de Mantoue. Sa mémoire, chargée de ce butin d'école, en laisse toujours tomber quelque chose; nous

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ne pouvons frôler une haie qui n'accroche un lambeau des Bucoliques.

Antoine, levant les yeux sur Tarbre qui nous servait d'ombrage, eut le malheur de dire qu'il le trouvait beau et qu'il s'y trouvait bien. Voilà Biaise parti : Tiiyre^ tu patulœ recubans.,. Car il a le défaut de beaucoup d'admirateurs des Latins : ce qu'il en tire semble toujours venir des almanachs.

— Ami Biaise, dit Antoine, ne cesserez-vous de me rappeler le temps où je faisais des versions? Accoutumez-vous donc à prendre le vert sans y mêler tant de latin !

— Mais, reprit Biaise, d'où vient cette froideur pour Virgile? Vous aimez l'harmonie du langage, la grâce des choses bien dites, la finesse des pensées. Virgile a tout cela. Il y a dans les églogues un je ne sais quoi qui est comme Fodeur de campagne et d'été que nous respirons ici. Je trouve...

— Sat prata biberunt, interrompit Antoine; je sais la suite. Pour mon compte, j'aime Virgile, mais modérément. C'est la passion que je n'aime pas. Elle me rappelle trop de pédants. La poésie virgilienne a sa beauté. Mais, premièrement, ce ne sont pas vos pédants qui la connaissent, j'en atteste leurs traductions et leurs imitations; secondement, cette beauté n'est pas la suprême beauté. Depuis le Christ, nous sommes faits pour entendre autre chose, et, si l'on ne s'appliquait pas à nous débiliter l'esprit, nous mépriserions ces fariboles, tout en reconnaissant le mérite de la façon.

iU l'hotël

Écoutes le bon sens de Montaigne : « Nous nous « laissons si fort aller sur les bras (J*aultruy, que « nous anéantissons nos forces. Me veulx-je armer € contre lacrainte 4^ la mort? c*est aux despens de « Seneca; veulx-je tirer de la consolation pour moy a ou pour un aultre? je remprunte de Cicero. Je « l'eusse prinse en moy-mesme, si on m'y eust « exercé. » La manie de l'antique nous a joué le même tour en littérature. Voyez la figure que font en Europe le poëme épique et toute la poésie bocagère. Chez nous, sur ces deux points, la frénésie d'imiter a fait avorter complètement le génie national, et cette veine, si naturellement riche, n'a donné rien qui vaille. Embarrassés d'un côté d^s les fictions de l'Olympe, de l'autre dans le ton précieux des Mélibées, des Alpbésibées et des Tityres, nos poètes ont produit des épopées et des bergerades qu'on ne peut lire sans chagrin. Les Allemands et les Anglais, lorsqu'ils se sont entêtés de grec et de latin, n'ont pas fait mieux. Vous avez lu les fadeurs de Gesner, qui tirait ses personnages de la Bible, mais qui allait emprunter ses couleurs chez les païens. Écoutez un petit passage de Pope, le fameux Monsieur Pope, homme de grand goût et versé dans la connaissance des belles-lettres. H a fait une idylle intitulée : la Forêt de Windsor, où il célèbre ainsi la mort du poète Cowley : « Là, Cowley paya « son premier hommage au dieu du génie. Ah I qu'il « fut bientôt moissonné ! Que de larmes le dieu du « fleuve (la Tamise!) ne versa-t-il pas lorsque la

« pompe funèbre passait sur ses bords! Les Muses « négligerai leurs lyres et les suspendirent à des <i ss^ules; }es cygnes expirèrent de douleur. » C'est imité de Moscbus, mais ce n'est pas attendrissant. JuBs imitateurs de l'antique sont pleins de ces beau^ tés. Ils ont copié en outrant, sort ordinaire des eo^ pistes; et copiant le faux, ils ont outré le faux.

— Ceci me fait souvenir de l'abbé Auger, dit Jérôme. Ayez-vous entendu parler de l'abbé Auger, en son vivant grand vicaire honoraire de l'évéque de Lescar? Hérault de Séchelles, faisant son oraison funèbre, à la manière antique, le loua de s'être approché, par la religion, de Socrate, à qui déjà il avait l'honneur de ressembler par là figure ! Ce bon Auger ne fit toute sa vie que traduire du grec et du latin ; étant passionné, disaiWl, pour l'éloquence, et la cherchant partout, mais ne la trouvant que là toute à son gré. Du reste, il y ruina ses libraires. Dans une préface, il allègue en faveur des anciens l'autorité de Jean-Jacques : « Lisons, dit Rousseau « de Genève, qui avait l'esprit des anciens, quoiquHl « ne les eût pas lu3 en original, lisons les anciens; « quand ils n'auraient que cet avantage, ils étaient plus « près de la nature. Cette parole d'un grand écrivain ^< m'a toujours paru aussi sensée que frappante et « décisive. » Qui admirez-vous plus ici, ou d' Auger ou de Housseau (de Genève), prononçant que les anciens « étaient plus près de la nature? » Et que pensez-vous de ceux qui répètent cette bourde à propos de Virgile et de ses bergers? Les bergers des

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églogues 80ut aussi près de la nature que les héros de Rousseau lui-même. Ils ne disent rien qui ne signale la civilisation la plus raffinée et la plus perverse. Ils sont renchéris, précieux, subtils, corrompus. Sauf certains traits de passion amoureuse (quelle passion! quel amour!), rien ne leur échappe qui sente la nature. Mettez leur discours en français : ces bergers ressemblent à l'abbé Delille, ou à son élève favori, Vacadémicien Tissot. Je n'ai jamais pu voir dans les églogues ni champs, ni bergers : je n'y vois qu'un bel esprit infatué, qui joue avec ses passions, en prodiguant aux puissants de la terre des flatteries rebutantes :

De quel présent plus pur honorer Apollon, Que la page, 6 Varus! où brillera ton nom?

Voilà le goût de nos anciennes épitres dédicatoires, dont on s'est si justement moqué. Quand les vers sont à l'adresse d'Octave, c'est bien autre chose : Octave est un dieu, le plus respecté des dieux. On se raille du pauvre petit dieu protecteur de l'enclos :

Je t'offre une fois l'an des gâteaux , du laitage ; C'est bien assez pour toi , dieu d'un mince héritage. De marbre je t'ai fait : que te faut-il eucor? Si pourtant tu parviens à m'enrichir, sois d'or!

Mais, s'il s'agit de César, le ton est vraiment dévot :

0 Mélibée ! un dieu nous a fait ces loisirs ; Pour toujours il m'est dieu : je lui dois mes plaisirs! Et du sang d'un agneau né dans ma bergerie , Souvent j'arroserai son autel où je prie.

Vous connaissez la quatrième églogue et les prédictions faites à Tenfant qui va naître dans la femille d'Auguste ; la fierté chrétienne a justement hué les modernes qui ont osé tourner cela en français, à l'occasion des grossesses royales. J'admire volontiers les vers heureux; mais franchement, je me lasse vite d'aller ramasser ces perles à travers tant de bassesses et tant d'impuretés; surtout cfuand je pense aux pauvres enfants qu'on tient là-dessus des années entières, et qui, incapables d'en saisir la beauté, en absorbent le poison.

— Il faut leur former le goût, dit Antoine, et qu'ils sachent déguster le beau latin. Gomment n'est-il encore venu à l'esprit de personne de mettre les écoliers pendant six ou sept ans à l'étude de la Fontaine, pour leur apprendre à faire des fables?

— Mais, reprit Biaise, qu'entendait donc Rousseau (de Genève) lorsqu'il disait que les anciens étaient plus près de la nature?

— Le sais-je? répondit Antoine : c'était un mot de leur jargon, comme la sensibilité et quelques autres. Ces philosophes voulaient passer pour des hommes bons, sans préjugés ni vices, qui sortaient quasi du paradis terrestre et qui allaient ramener le monde à sa première innocence , heureusement conservée en eux. Ils sont partis de là pour abolir toutes les lois sociales, et ils ont engendré les terroristes, d'où sont sortis plus tard les théophilanthropes. Ceux-ci, gens aimables, amoureux de fleurs, de rubans, de repas agrestes. îls se reposaient d'avoir dansé la Carma-

gtiole autour des guillotines, en dressant à Tétre suprême des autels de gazon. Un des yirgiliens des plus prononcés, M. Tissot, de TAcadémie française, dut du zèle révolutionnaire, un zèle distingué. Il a fait une histoire de la Révolution au point de vue jacobin, et il était professeur de poésie bucolique. En Fan YIII, retiré à la campagne « sans aucune occupation forcée , » dit-il ,* un Virgile lui tomba sous la main. Il relut les églogues, les trouva « charmantes, » et l'idée lui vint de les traduire. Sa traduction faite, il Fenrichit d'une préface où il définit la poésie pastorale : « On ne veut voir dans les églogues que des « sentiments doux, des images agréables, enrfin le « bonheur et la paix. On bannit donc de ces poèmes « la colère, la jalousie, toutes les passions violentes, « comme aussi tout ce qui rappelle les idées de peine « et de misère, afin de ne point altérer^ diion, les « couleurs riantes du tableau des mœurs cham- « pêtres. » Voilà ce qu'ils appellent la nature, un contraste agréable aux scènes violentes, une sensualité douce pour les reposer de la sensualité brutale. Les révolutionnaires, dit Delphine Gay, aiment beaucoup le sang et beaucoup la crème. Rien n'est plus vrai. Les auteurs en vogue à l'époque de la Révolution étaient Gesner et Florian. Tissot, qui passait pour avoir porté la tête de la princesse de Lamballe, ne manque pas de faire l'éloge de Gesner : « Ges- « ner, dont les touchantes pastorales ont mérité ce « bel éloge : Ou je me trompe, ou les poésies de M. Ges- << ner^ lues par des jeunes gens à la campagne, loin des

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<c exemples corruptêun et de l'air empoisonné des villes, « doivent les passionner pour la vettu! » Je ne saié qui a fait ce bel éloge de Gesner, mais si Ton vous dit que c'est Fouquier-Tain ville, n'en soyez pas étonné. Et quant à cette passion pour la vertu , qui prend ici le bucolique Tissot, n'ayez pas peur! c'est une vertu accommodante. Écoutez-le sur la deuxième églogue, Formosum pastor Cofydon : « Elle i^enferme, « dit-il, un admirable exemple du degré de chaleur « auquel peut se porter l'amour sans altérer la doute « êtmplicité de la poésie pastorale ! » Mais il est encore meilleur dans ses notes. Il met Virgile au-des-' sus de Théocrite : « Où est, dans Théocrite, où est « ce Trahit sua quetnque voluptas; chacun est eîi- « traîné par son plaisir? Trait si passionné dans la « circonstance f adage si vrai, réflexion si profonde, et « qu'il faudrait méditer une fois par jour pour s'haèi- « tuer à respecter les plaisirs des autres, que l'on cri- « tique ou que Ton trouble s\ souvent avec tant d'in- « Justice, » Ceci, je crois, éclaircit l'éloge que l'on prétend faire des anciens : qu'ils étaient plus près de la nature !

Beaucoup de gens les vantent à l'excès, sans se rendre bien compte du sentiment qui les animé. Il y a un mystérieux pouvoir, fort intéressé au succèà de tout ce qui s'est fait dans le monde ou sans Dieu ou contre Dieu. C'est lui qui relève si habilement le mérite de ces auteurs, fet qui à leurs beautés réelles en ajoute tant d'imaginaires. Des centaines de commentateurs ont glosé à perte d'haleine sur tout ce

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qui nous est venu des Grecs et des Latins ; ils ont fini par y voir plus de merveilles que Mathanasius n'en a montré dans le Chef-d'œuvre (Tun inconnu. Citerait-on un vers de Virgile sur lequel on n*ait écrit des volumes? La plupart du temps, ces commentateurs sentent horriblement le cuistre. Néanmoins, ils n'ont pas laissé d'établir les anciens si solidement dans l'opinion, qu'elle est pour longtemps, peut-être pour toujours, tout affolée à leur endroit, et que c'est perdre le temps de vouloir lui faire entendre raison. Des gens de bon sens, des gens d'honneur, des chrétiens qui devraient naturellement avoir horreur de ces turpitudes, sont les premiers à crier qu'il n'y a point de salut pour la langue et l'esprit humain hors de Virgile et d'Horace. Je crois qu'ils aimeraient mieux perdre un volume de la Somme de saint Thomas que la plainte du berger Corydon. J'ai connu un bon chanoine qui avait fait un pacte avec ses yeux, comme Job, et qui, marchant par les rues, tête baissée, se récitait le quatrième chant de \ Enéide, entrant dans la grotte de Didon aussi tranquillement que dans une sacristie. Il donnait par charité des leçons à quelques enfants. Il leur faisait lire la vie de saint Louis de Gonzague, et traduire Ardebat Alexim, delicias dominiy et Trahit sua quemque voluptas, et Nunc scio quid sit amor, et Omnia vincit amor et nos cedamus amori, et tout le reste. Que faire à cela? Il faut remercier Dieu, qui permet que la pudeur et la piété ne quittent pas la terre.

Ce serait cependant une belle chose que cette poésie pastorale, si on la voulait prendre telle que la nature Ta donnée et telle que le christianisme Ta perfectionnée. Empêtrés dans Vimitation des anciens, qui ne connaissaient pas ces merveilles, nos poètes ne les ont jamais voulu voir. Il y a là des choses saintes et sublimes; les gazons, les fontaines, les arbres verts, les herbes odorantes, les gracieuses fleurs comme autrefois ; et de plus Dieu, le vrai Dieu créateur et réparateur de tout ce qui existe; et au milieu de ce cadre, l'homme, plus vrai, plus candide, plus. près de la nature, meilleur qu'il ne le fut jamais , l'homme chéri de Dieu, instruit des œuvres de Dieu autour de lui' et en lui , consentant par un humble sacrifice à toutes ses douleurs, s' élevant par la foi à d'invincibles espérances, pratiquant les vertus les plus sublimes avec une sainte simplicité. Quel champ pour la poésie !

— Vous me rappelez , dit Antoine , une lettre que l'abbé Stanislas m'a écrite hier, et que j'ai apportée pour vous la lire; c'est une églogue chrétienne toute faite, et à laquelle il ne manque en vérité que la rime. Écoutez ceci.

Tandis qu'Antoine dépliait son papier, l'incorrigible Biaise murmura:

Dicite : quandoquidem in molli consedimus herba.

^%î l'hôtel

EGLOGOB.

Il y a quelque temps, M. le curé de Saint-Maurice d'Angers vit entrer chez lui un paysan de Genêt, son ancienne paroisse. C'était un homme fort et vigoureux, qui n'avait pas trente ans. Sa figure annonçait la bonté, là droiture et la piété.

— C'est toi , Pierre ? s'écria M. le Curé , tout joyeux de le voir. Comment va-t-on<iu Genêt? Les récoltes s'annoncent-elles bien ? Ta famille est-elle en bonne santé?... Mais tu as l'air bien grave, mon garçon?

— Ah ! monsieur le Curé, dit le paysan avec un certain embarras, c'est que je fais une grande entreprise. Je m'en vais à la Trappe qui est par delà le Mans, sur le chemin de Paris.

— Tu vas à la Trappe!

— Mon Dieu, oui. Vous nous disiez si souvent qu'on n'en pouvait trop faire pour le bon Dieu. A la fin, je me suis décidé de tout quitter pour lui.

— Mais tu étais bien nécessaire à ta mère. C'est une pauvre veuve, et la métairie est lourde, chez vous?

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-r- C'est pourquoi je ne me suis point hâté, monsieur le Curé. Il y a plus de dix ans que ça me tonne dans le cœur, de me faire moine. J'attendais que mon petit frère Jean eût passé à la conscription. I) a tiré un bon numéro, et le voilà libre. J*ai pensé que je pouvais m'en aller.

— Ta bonne femme de mère, dont tu étais l'appui, comment lui as-tu fais prendre cela?

— Ah ! monsieur le Curé, j*en ai encore le cœur en sang... Non, j'ai cru que je n'en viendrais jçimais à bout ! Elle me soupçonnait un dessein que je ne voulais pas dire. L'Jiiver, au coin du feu, que nous étions là, elle à filer, moi à penser, souvent son fuseau s'arrêtait. Elle me regardait, j'ouvrais la bouche j pas possible ! mes genoux frémissaient, mes lèvres; trem- |)laient, mon cœur me glaçait le reste du coî'ps, et la parole me manquait. Je faisais compassion à ma mère.

— Pierre, me disait-elle, holàl mon fils, si tout ne t'c^gréç pas, dis-le-moi. Veux-tu t' établir à ton ménage? Nous ne sommes pas riches, mais nous avons bon renom. Ton père a vécu et est mort comme un saint, et toute famille honnête du pays estimera notre alliance.

Plus ma mère me pressait, çt plus je craignais de lui avouer que je pensais bien à autre chose, et que je voulais m'en aller moine. Enfin, l'autre soir, ma mère, nous ayant réunis pour ouvrir en famille le mois de la bonne Vierge, resta en prière seule avec mpi) les autres partis. Il me passa daps Vidée quç

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c'était le moment et ma pensée m'échappa tout d'un coup:

— Ma mère, lui dis-je, si vous le permettez, je vais à la Trappe; je vais prier pour vous et faire pénitence.

Ah ! mon Dieu ! quand on pense qu'il faut dire des choses comme ça !

Ma mère resta un moment à tressaillir, là, sous mes yeux, sans parler et comme sans respirer; puis, demeurant à genoux et les yeux tournés vers le ciel, tranquille :

— Pierre, dit-elle, le bon Dieu est ton premier père, la religion ta première mère ; ils passent avant moi. Vas-y, puisqu'ils t'appellent dans ton cœur. Si je t'arrêtais un quart d'heure lorsqu'il s'agit de la perfection de ton âme, j'en mourrais de chagrin. Tu m'as bien aimée et bien assistée. Je te bénis.

Elle ramena ses yeux sur l'image de la bonne Vierge et se remit à prier.

Je n'en pouvais plus, monsieur le Curé. Je sortis pour respirer quasi plus à l'aise. Mais c'était l'heure que l'on rentrait le bétail, et voilà que mes bœufs, qui marchaient leur allure, viennent à moi et se mettent à me regarder, comme s'ils m'avaient dit :

— Notre maître, pourquoi t'en vas-tu?

Je me sauvai dans les champs, sans pouvoir échapper à ma peine. Il n'était pas jusqu'aux arbres qur j'avais plantés et taillés, jusqu'à la terre que j'avais ensemencée, qui voulaient, comme mes pauvres bœufs, m' arrêter au pays ! . . . Sainte Vierge ! que notre

cœur a donc de racines ici-bas! Je me jetai à genoux, je priai, je pris mon crucifix et je lui demandai secours; car le courage allait me manquer. Là, regardant Notre-Seigneur en croix, il me vint honte d'être si lâche, et ce fut fini. Je n*ai pas couché au logis. Jene voulais plus revoir ce qui m'avait ébranlé; et le matin, avant le jour, je suis parti. J'ai passé par notre paroisse comme on y disait la première messe ; ça m'a tout remis le calme au cœur. Et me voilà, pour vous dire adieu et bien merci des bons sentiments que vous m'avez donnés dans ma jeunesse.

— C'est bien, mon cher enfant, dit le Curé; tu obéis au bon Dieu. Mais pourquoi as-tu préféré la Trappe de Mortagne, qui est si éloignée de ton village, quand tu avais tout proche la Trappe de Bellefontaine ?

— J'ai pensé cela souvent, monsieur le Curé; c'eût été plus commode, comme vous le dites. Mais, voyezvous, j'ai fait l'expérience que je suis lâche à l'amitié. Si, une fois sous le capuchon, nos gens étaient venus me voir en pleurant, cpmment résister? J'étais dans le cas de jeter la robe, et tout pour le moins d'avoir longtemps le cœur tracassé. Or, quand on se donne au service du bon Dieu, m'est avis qu'il faut s'y mettre joyeux et s'y tenir content. Vaut-il pas mieux prendre tout de suite au plus dur, pour persévérer davantage?

— En effet, mon ami, observa le Curé, c'est à la persévérance qu'il faut tendre. Tu es jeune et fort, et

dans les austérités 4e la Trappe la vie pourra te sembler longue.

— Ah I monsieur le Curé, pour ça, c'est plus tôt fini qu'on n'a coutume d'y penser; et on pe tarde guère à voir le bout. Tout iftous le dit d^Uis ce naopde, que la vie est courte* L'autre semaiue, je faisais la pèche d'un étang. Il était large, profond — im amas d'eau terrible! — enfin, vous sî^vez, l'étang des Pem- Ormeaux. Eh bien, quand nous avons levé l'écluse et que ça s'est mis à courir, en un rien de temps toute cette eau a disparu; e^ je me suis dit: C'est ainsi que la vie de ce monde court et s'écoule pour aller s'engloutir dans l'éternité du bon pieu, qui nous regarde immobile, comme je suis là sur le bord de cet étang. Et puis, monsieur le Curé, à la course ou pas à pas, ou vient tout de même ^ sou heure dernière. Vous nous le disiez bien. Et alors, qu'estce qui peut donner du renfort à l'âme, que d'avoir fait pour le bon Dieu tout ce qu'on a pu faire? Voilà ce qui me pousse à la pénitence. Par ainsi, adieu, mon père, bénissez-moi; l'eau coule, la yie s'en va, j'ai hâte de porter qu0que chose au bon Dieu.

Le Curé bénit Pierre, le vit partir et se mit en prière ; et, lorqu'il eut prié, il écrivit ce qu'avait dit le paysan, pour se souvenir et repaître son cœur 4cs œuvres de Dieu dans les âmes qu'il s'est choisies.

Je vous ai Tautre jour envoyé une églogue. Voici une chanson pour vos-fiUes. Jen*en suis pas Fauteur non plus que de Téglogue. J'ai seulement travaillé sur une matière qui valait mieux que mon travail. Vous avez souvent chanté cette chanson-là, à Vêpres, et pour que vous la reconnaissiez tout 4e ^uite, c'est l'hymne 0 luce qui mortalibus. Je l'entendais tantôt, et j'admirais la majesté des sentiments que la mère des chrétiens, la sainte mère Église, suggère à ses nobles enfants. Elle les rend véritablement vainqueurs de la mort et de la vie. Tous les paysans et petits marchands d'ici le savent, et vivent dans ces pensées.

Si vous me demandez pourquoi j'y ai mis des rimes, je vous dirai que je ne sais pas. Je suis exposé à cela toutes les fois qu'il souffle un certain vent, ou que le soleil se couche d'une certaine façon, ou que je vois au ciel certains nuages, ou quand j-ai dans le cœur certains mouvements. En sortant de Vêpres, j'aperçus M. et madame Coll^rd qui semblaient me

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guetter. Pour échapper, je me jetai vers le bas des falaises, où madame Collard n* expose pas ses pieds délicats. Il parait que le certain vent souffla, ou que je vis les certains nuages. Comme il y a longtemps que je ne vous ai serré la main, peut-être aussi que j'avais dans le cœur les certains mouvements. Enfin, voici mes rimes, moins longues heureusement que ma préface.

0 Dieu vivant dans ta lumière Inaccessible à l'œil cliarnel !

La cour des anges tout entière , Devant Toi tremble dans le ciel.

Du fond de nos demeures somtires , Nous espérons en ton appui ; Ton Jour descendra dans ces ombres , H dissipera cette nuit.

H sera notre beau partage, Ce jour de gloire , nous l'aurons ; Le soleil n'en est que l'image :

Tu veux qu'il luise sur nos fronts.

Fais que ton jour, Dieu des justices.

Par nos désirs soit rapproché l • Il faut, pour goûter ses délices, Déposer ce corps de péché.

Oh ! quand notre âme délivrée Fuira dans ton sein paternel , De quel feu d'amour dévorée , Elle dira l'hjmne éternel !

Regarde- nous, amour immense, Et rends-nous justes, dès ce jour, Atin que dans nos cœurs commence Le jour de l'éternel amour !

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