‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 6 sur 72 · LA MAISON DES TILLEULS · texte numérisé non relu

LA MAISON DES TILLEULS

Sylvestre tenait à faire bonne contenance : il frappa sur la porte un coup retentissant.

^- Les voici, dit la mère avec émotion.

— Oh ! oh ! dit le père, on s'annonce en maître !

Marianne ne souffla mot, mais elle trouva aussi que ce monsieur frappait bien fort.

La servante vint annoncer que l'abbé Théodore attendait au jardin, avec un autre monsieur, mais qui avait l'air sévère /. . .

32 DU MAniAGE ET DE CHAMOUNIX.

— Ah ! mon Dieu, se dit Marianne, je vais pourtant être obligée de paraître !

Elle se leva et passa dans sa chambre, tandis que le père se rendait au-devant de Fabbé et de son ami.

On était à la fin de mai, bonne époque pour les jardins. Sylvestre entra dans un frais parterre, moitié b'ourgeois, moitié rustique, où toutes sortes de fleurs abondaient, mais surtout les roses. Les dahlias étaient rares ; de quoi Sylvestre, homme de bon sens néanmoins, et disposé à philosopher sagement, ainsi qu'on Ta pu voir, ne fut point fâché. Car il détestait les dahlias.

Sa raison était qu'ils ressemblent à ces grosses belles femmes de la banque et de l'industrie, qui n'ont fait qu'un saut de T arrière-boutique et de la manufacture à la cour, où elles sont belles sans grâce, impertinentes sans esprit, riches sans élégance, ignorantes sans simplicité.

— Voyez, disait-il, le dahlia, quelle tige grossière, quelles feuilles lourdes, quelle absence de fantaisie! Toujours des pompons, toujours du velours, jamais de gaze, jamais de dentelles et jamais de parfum. C'est la fortune qui se pose effrontément sur les épaules d'un rustre. Vous faites valoir la variété des couleurs : c'est ce que je reproche au dahlia ; voilà le trait distinctif d'une basse origine. Il se teint des couleurs d' autrui, parce qu'il n'en a point qui lui soit propre. Le manant revêt l'habit des gentilshommes, il n'attrape ni leur élégance ni leur esprit.

Rouge , blanc , jaune ou panaché , il est toujours le même, toujours insipide. Cependant vous savez que personne n'a vu le dahlia bleu. On ne le verra point ! Vainement la foule des jardiniers et des chimistes, courtisans de sa fortune, travaillent à lui donner cette couleur qu'il envie. Le bleu, couleur céleste, appartient aux humbles: bluet, liseron, violette, pervenche, véronique, pensée, clochettes des champs, fleurs des haies , fleurs des rochers , fleurs des herbes, petites fleurs qui se cachent et qui ne veulent point briller. Dieu les a colorées cf azur, à cause de cette modestie sainte. Voulez-vous donc que Dieu permette à l'orgueil de revêtir le charmant et glorieux emblème de l'humilité?... Il n'y aura point de dahlia bleu!

L'abbé répondit : — Sylvestre , mon ami , je vous trouve un peu de fièvre.

Le père de Marianne se présenta. Par un petit chemin bordé de fraisiers et d'œillets , il emmena Sylvestre sous une tonnelle meublée de quelques chaises rustiques, où traînaient un chapeau de paille, une broderie et un livre. De la tonnelle, l'œil embrassait tout le jardin. Une percée, ménagée entre les feuilles de vigne et de houblon qui. s'étendaient comme une étoffe légère sur le treillis , laissait voir le principal clocher de la ville, surmonté d'uue belle croix.

— C'est ici , dit le bonhomme, le boudoir de nos femmes , qui leur sert d'oratoire en même temps , grâce à ce clocher, qui semble placé là tout exprès.

Quand il fait trop cliaud, elles se réfugient sous les tilleuls.

En (lisant ces mots, il arrachait quelques brins d'herbe qu'il venait de découvrir dans un carré de plantes potagères. Sylvestre jeta un coup d'œil sur le livre oublié dans la tonnelle.

— Je gage, dit Fabbé , que ce ne sont pas les Médilations poétiques et religieuses,

— Non , répondit Sylvestre , c'est le Petit traité des petites vertus,

— Oh! oh! reprit l'abbé, stipulez que ce livre fera partie la dot.

— Après tout, poursuivit Sylvestre, cédant à quelque arrière-souffle de ses pensées du matin , ce. serait Lamartine, que...

Il n'eut pas le temps de se mentir. Marianne , accompagnée de sa mère, se dirigeait vers la tonnelle. Un peu plus ému qu'il ne s'y attendait, Sylvestre vint à leur rencontre. Il vit une pauvre jeune fille fort troublée, mais à qui son embarras n'enlevait aucune des grâces de la jeunesse et de la modestie. Elle baissait un front généreux; elle avait la taille souple; d'une main elle s'appuyait au bras de sa mère, de l'autre elle tenait une fleur cueillie par distraction. — « Dans le fond, pensa Sylvestre, elle n'est pas mal; mais ce qui me plaît, c'est qu'elle rougit et qu'on ne l'a point parée. »

Marianne se contentait de penser qu'elle serait très-heureuse si ce prétendant abrégeait sa visite et s'en allait bientôt.

L'abbé Théodore entama la conversation en l'honneur du jardin ; Sylvestre ajouta l'éloge du clocher, qui se rattachait tout naturellement au sujet. Marianne trouva suffisamment douce la voix de ce terrible homme. Au bout d'un quart d'heure, elle s'enhardit jusqu'à le regarder à peu près : il lui sembla qu'il n'avait point cet air sévère dont la servante s'était effrayée. Toutefois, remarquant en elle-même qu'il ne paraissait éprouver aucun embarras, elle ne savait trop ce qu'il fallait conclure de ce merveilleux sang-froid. Il lui vint aussi à l'esprit qu'elle devait parler, sous peine de passer pour sotte ; mais , après avoir médité ce qu'elle allait dire, le courage lui manqua : elle se tut. Ce silence ne faisait pas le compte de l'abbé Théodore ; il s'ennuyait de parler presque seul , et ne doutait pas que le naïf esprit de la jeune fille ne fût le plus propre du monde à charmer son ami.

— Marianne, lui dit-il , êtes-vous muette, mon enfant?

— Hélas ! répondit-elle avec un regard qui demandait grâce, vous le savez!

— Si vous ne voulez pas parler, poursuivit l'impitoyable abbé , je vous ferai chanter, ma fille.

— Eh bien ! reprit-elle en se dirigeant avec résignation vers le piano (car la nuit était venue et l'on était rentré dans la maison), j'aime encore mieux chanter.

— Bon! dit l'abbé, forcé d'interrompre ses poursuites; chantez-moi le Pèlerin,

Marianne préluda, non sans abîmer un certain nombre de notes , ce qu'elle dénonça généreusement elle-même en haussant les épaules; et, d'une voix douce et juste, mais tremblante, elle chanta ce couplet innocent :

C'est la madone du village!

Encore un peu de chemin, Bientôt tu verras son image:

Courage, bon pèlerin!

— Oh non , dit-elle en s' arrêtant, j'ai trop peur !

— Rassurez -vous, mademoiselle, dit Sylvestre prenant pitié delà jeune lille; c'est à moi de trembler.

Ce fut la parole la plus remarquable de cette mé- "morable entrevue, et celle qui resta célèbre. On prit ensuite congé avec de grandes révérences.

Yl

RÉFLEXIONS DE l'UN ET DE L'aOTRB.

Eh bieii , Marianne? dit le père.

— Cher papa , dit Marianne , vous voulez savoir ce que je pense da M. Sylvestre? Je ne le sais presque pas. Lx peur m'a dominée malgré moi. Pourtant, je

n'ai rien remarqué qui dût m' effrayer. Sa physionomie est ouverte, sa voix est franche et semble venir d*un bon cœur. Extérieurement, je le trouve comme tout le monde.

— Je le soupçonne, observa la mère , d'avoir Thumeur un peu fière et despotique.

— Il ne me semble pas, dit Marianne; et j'ai pensé qu'il ne manquait point d'indulgence à la manière dont il a voulu me rassurer, disant que c'était à lui de trembler. Au reste, mes chers parents, je m'en remets à vous. Mieux que moi vous savez ce qu'il faut faire.

— Tout ce "que j'ai vu de lui m'a plu, continua le père; mais enfin, je ne suis pas la fille à marier. Tu dois prononcer, mon enfant.

— Véritablement, père, je ne puis.

— Faut-il l'autoriser à revenir?

— Mais... s'il le demande.

— Il le demande. Je l'ai su par l'abbé Théodure, ce matin. Tu sais que l'abbé Théodore l'aime beaucoup, et t'aime aussi.

— Oui, mon père, et je sais que vous m'aimez. Et vous , vous savez avec quelle confiance je vous ai toujours obéi.

Son père l'embrassa.

— Mais ici , poursuivit-il , mon cœur, ma raison , mon devoir, tout me défend de rien ordonner. Veuxtu que je refuse?

— Pourquoi , papa? Cela lui ferait peut-être de la peine !

3S DU MAHIAGE ET DE CHAMOUMX.

C'était précisément ce que Sylvestre avait répondu aux questions de l'abbé.

— Non , disait-il , la personne ne me déplaît pas. Pauvre petite, à qui pourrait-elle déplaire? Un pouce de plus ne m'aurait point effrayé ; mais qu'est-ce qur cela peut faire au bonheur? Le bonheur ne se mesure point à l'aune. D'ailleurs, la taille est élégante. Je ne dis rien de sa voix ; ce petit timbre faible et doux suffit aux chansons du berceau... Elle se tirerait mal d'une mélodie de Schubert... Mais le potau-feu n'en sera pas moins soigné. Ah ! Schubert et le pot-au-feu, mon cher abbé, ce sont deux choses qui diffèrent ! Néanmohis cette jeune Mariamie est charmante dans son humble maison. C'est un joli tableau. Assise à la fenêtre encadrée de jasnihi , elle tient son aiguille un moment oisive, et laisse errer ses regards rêveurs sur les fleurs de l'enclos...

— Je ne nie pas que le tableau ne soit joli , dit l'abbé, mais Marianne n'a point de regards rêveurs. A quoi voulez-vous qu'elle rêve, cette enfant?

— Qui sait ? dit Sylvestre ; à son coushi , peutêtre.

— Quel cousin? dit l'abbé.

— Son cousin , dit Sylvestre. 11 y a toujours un cousin qui soupire et qui fait des vers.

— 11 n'y a point de cousin , dit l'abbé ; je le saurais, je pense?

— Ce sera donc, poursuivit Sylvestre, une élégie ,de moms. Mais vous vous trompez ; le cousin existe ri il ne demande qu'à fondre en larmes. Apres tout.

DU MARIAGE ET DE CHAMOUiMX. 39

peu importe! On lui donnera un soupir, et son compte sera réglé. Pour moi , j'ai autant envie de me marier que de m* aller pendre.

— Que ne le dites-vous ? s'écria Fabbé. Rompons , cela est facile ; et n*en parlons plus,

— Non, dit Sylvestre ; puisqu'il se faut marier, et que l'occasion est bonne, prenons-la. Nous avons prié Dieu , le cœur ne dit ni oui ni non ; c'est le moment d'en finir. N'écoutons pas l'esprit ; l'esprit est un sot qui n'a jamais fini d'objecter. Je ne suis pas amoureux, voilà mon tourment, et je voudrais l'être, voilà ma folie. Car, si j'étais amoureux, j'irais en avant, sans volonté, sans prudence, sans faire aucun sacrifice de cette liberté vaine dont les séductions m'attachent au célibat. Le beau mérite de se marier amoureux ou de se battre furieux ! Un vriii brave est celui qui va au péril de sang-froid , domptant les secrètes terreurs de son âme. Retournons à la maison des tilleuls, si l'on veut m'y recevoir.

— Je pense qu'on vous attend , dit l'abbé.

— Voilà, reprit Sylvestre, ce qui me défeiul d'hésiter. Voyez-vous, abbé, je n'aurai jamais le cœur de dire non à une honnête fille qui veut bien de moi. Il me semble que ce serait lui dire : Je vous trouve laide, ou sotte, ou pauvre. Du moment qu'elle a consenti à se laisser présenter, il faut que je l'épouse si elle n'y a point de répugnance. Je lui dois cela.

— Cependant, reprit l'abbé, réfléchissez...

— Bah ! dit Sylvestre , j'ai réfléchi durant plusieurs années, et vous voyez où j'en suis. Je sais à peu près

jusqu'où peut aller mon cœur; et je n'ai, après tout, à trembler ici que pour moi. Cette jeune Marianne n'est pas à plaindre si elle m'épouse. Je me crois certain de faire un bon mari.

— C'est sur quoi je me fonde, dit l'abbé, pour espérer que vous serez un heureux mari. Mais je vous entends dire des choses qui m' alarment.

— N'écoutez pas, répondit Sylvestre; tous les levers de soleil produisent des brouillards. Ces vapeurs témoignent combien est déjà fort cet astre naissant. Si j'étais moins résolu à me marier, les chimères dont je vous parle pourraient-elles si violemment disputer mon cœur?

Ils partirent. Sur le chemin qui le menait à un but si sérieux. Sylvestre garda le silence, réfléchissant à la nécessité de pénétrer tout de suite plus avant dans l'âme de celle à qui il allait lier sa vie. A son avis, le renoncement au monde ne devait guère , en quelque façon , être moins absolu pour l'épouse chrétienne que pour la religieuse. Sa loyauté l'obligeait de faire comprendre à Marianne qu'il l'entendait ainsi , et pour tout de bon. — « Grand Dieu ! pensait-il , si je rencontrais un de ces esprits faussés pour qui le mariage et l'affranchissement de toute gêne et de toute autorité ne sont qu'une même chose! »

nr MAniAc.E et de chamoi nix. 41

FIN nu ROMAN.

Ils arrivèrent à la maison des tilleuls. Marianne, aussi peu parée que le premier jour, les reçut avec un sourire.

— Mademoiselle, lui dit Sylvestre affermissant son courage, venez, s'il vous plaît, dans cette allée, où nous causerons un moment seuls. J'ai des paroles sérieuses à vous dire.

Marianne le suivit presque machinalement.

— Vous savez, mademoiselle, reprit Sylvestre, pourquoi j'ai eu l'honneur de vous être présenté ?

Cette question surprit la jeune fille.

— Je le sais, Monsieur, répondit-elle d'une voix mal assurée , mais avec une dignité dont Sylvestre fut ému.

— Oui, continua-t-il , l'ami qui nous connaît bien tous les deux a pensé que Dieu nous avait destinés l'un à l'autre. Mais ne pensez-vous pas qu'avant d'aller plus loin , nous devrions nous connaître aussi par nous-mêmes, autant du moins qu'il se peut?

Marianne se tut.

— Pour moi, reprit Sylvestre, depuis que je vous ai vue, il me semble que je sais ce qu'il m'importe de savoir. Vous êtes douce et simple , c'est ainsi que ma raison vous a souhaitée ; il me sera facile de vous aimer très-tendrement, et toujours. Voyons maintenant si vous parviendrez à m' aimer un peu... Je dis un peu pour commencer. Je souhaite et j'espère davantage.

Marianne baissa la tête et rougit. Elle aurait voulu jeter les yeux dans l'allée où se trouvait sa mère : elle n'osa. Cependant, au fond de son cœur, elle ne sentait rien qui l'empêchât d'aimer M. Sylvestre, quoiqu'il lui parût singulier en ses discours. Une amie de couvent lui avait dit une fois que le jeune homme qui la demandait en mariage lui apportait des images, des livres, des bouquets, et lui faisait entendre qu'il la trouvait jolie en poussant de gros soupirs. Marianne en était restée à cette idée, et les façons toutes différentes de Sylvestre la déroutaient légèrement, sans qu'elle fût éloignée de les estimer meilleures.

— Mademoiselle, continua Sylvestre, écoutez-moi avec attention et avec bonté. Ce que j'ai à dire me semble bien sérieux. Vous savez que j'ai trente ans. Mon caractère est fait; je suis ce que je serai toujours. Je puis me dépeindre en toute exactitude.

Je suis chrétien et je parle à une chrétienne. Je ne mé ferai pas tort dans votre cœur en vous disant que je prends comme un devoir cette sage disposition de la Providence, rappelée par

l'Église, qui attribue à l'hoinme l'autorité dans la maison.

Non-seulement le bon ordre et la décence l'exigent ainsi; mais, avec le caractère que j'ai, cette pleine autorité, qu'il faut me laisser, est nécessaire à votre bonheur. Je serais le plus insupportable des esclaves, je serai le plus soumis des maîtres.

Ne me demandez pas où je vais , vous le saurez toujours; ne m'imposez pas ce qu'il faut que je fasse, et je ne ferai guère que ce qui vcrus plaira.

Jen'aime point le monde; il est mauvais pour moi, il le serait davantage pour vous. Outre qu'il me gâterait certainement, il pourrait vous troubler. J'en deviendrais plus difficile encore, et vous perdriez de deux façons.

Si vous m'acceptez , c'est un adieu que vous dites à la fortune. Je ne serai jamais riche, à moins que Dieu ne le veuille absolument, mais je ne m'y prêterai pas. Je suis incapable d'une combinaison quelconque qui me puisse enrichir. Je ne suis propre qu'à gagner ma vie, et j'en bénis Dieu. J'ai là-dessus des idées anciennes, très-rétiéchies , très-entières. Je vous les ferai connaître plus tard. Je suis sûr que vous les approuverez.

Point de fortune , donc , point d'éclat. Jamais de l)rillantes parures, jamais de beaux divertissements. Il faut que vous trouviez votre bonheur dans votre maison; une maison humble et fermée, comme celle-ci, visitée d'amis sûrs, partant peu nombreux : ceux des vôtres qui me conviendront, ceux des

44 tV MAnUQE ET DE CUAMOTNIX.

îuiens que tous^ agréerez. Voudrez-vous renfermer tous vos souhaUs dans ce petit cercle, et toutes vos joies dans ce petit espace?

Marianne s'enhardit à lever les yeux. Son regard clair et doux exprimait surtout le désir de bien comprendre.

— Monsieur, commença-t-elle...

Et elle s*arréta, comme eflfrayée du son de sa propre *voix.

— Je vous conjure, lui dit Sylvestre avec un accent qu'il ne se connaissait pas, je vous conjure d'être sans crainte et de parler. Cet entretien nous éclairera tous deux dans la grave rencontre où nous sommes. Il nous est bon de nous entendre aujourd'hui. M'avez-vous parfaitement compris?

— Oui, monsieur, répondit-elle un peu rassurée; j'ai compris..., au moins quelque chose. Je ne vous demanderai jamais d'aller dans le monde ; je n'en ai jamais eu le désir. Je n'aime que le bon Dieu et mes parents.

— Dieu soit loué ! poursuivit Sylvestre. Moins vous aimerez le monde, plus vous serez heureuse à la maison. C'est quand nous nous retirons du monde que l'espace du ciel s'ouvre devant nous. Vous savez qu'on s'y élève avec deux ailes, qui sont la simplicité et la pureté. J'ai assez vu le monde pour vous assurer qu'il n'a point d'occupation plus chère que (le rogner ces ailes-là.

Marianne parut presque à l'aise, comme si elle se trouvait en pays connu.

— Oui, monsieur, fit-elle, presque avec joie. Je Tai lu dans \ Imitation,

— Et pour le reste, mademoiselle, continua Sylvestre, que me répondez-vous? L'obéissance vous paraîtra-t-elle difficile?

— Monsieur, toute ma vie je n*ai fait autre chose qu'obéir. J'ai l'exemple de ma mère sous les yeux, et je sais qu'elle est très-bonne et très-honorée.

— Ainsi, dit encore Sylvestre, dans tout ce que je vous ai annoncé, madeïhoiselle, rien ne vous effraye ou ne vous inquiète?

— Mais non, monsieur, rien du tout. Pour l'autorité, je sais qu'elle appartient au chef de la famille. Pour le monde, je ne l'ai guère vu, et le peu que j'en ai vu ne m'a guère plu. Pour les divertissements, on ne m'a pas élevée à les aimer et je n'en ai pas besoin; car je ne m'ennuie point ici, où pourtant je n'ai rien à faire. Pour la richesse, j'ai appris à bénir Dieu des douleurs qu'il nous épargne et à me contenter des biens qu'il nous envoie.

Elle s'arrêta, surprise d'avoir parlé si longtemps.

— Eh bien, lui dit Sylvestre, donnez-moi votre main , mademoiselle. Nous aimerons le bon Dieu et nous nous aimerons. Votre empire s'étendra plus loin que vous ne pensez ; j'ose vous promettre que vous serez heureuse. Chacun de nous reçoit de Dieu ce qu'il lui faut.

Il offrit son bras à Marianne, redevenue tremblante, et la reconduisit à ses parents.

46 DU MAHIAÛE ET DK nHAWOr\ÎX.

Sylvestre voulait iHre rassuré , il ne Tétait pas. Il voyait bien une innocente enfant élevée dans Thumilité, dans Tinnocence, dans la pratique de toutes les vertus doraestiques. Qui lui garantissait que ces vertus avaient pris parfaitement racine et ne seraient pas renversées par le premier coup de vent venu du dehors ?

n demandait ce qu'il ne pouvait pas savoir, et cherchait ce qu'il ne pouvait pas trouver. — «Quelles questions posez-vous, lui dirait Tabbé Théodore, et pourquoi voulez-vous que la jeune fille pense et réponde comme si déjà elle avait la grâce du sacrement qui fait l'épouse?

« Souhaitez que Dieu incline son cœur vers vous et le vôtre vers elle. Lorsque l'amour sera devenu l'union, il sera ce grand amour qui parle un grand langage^ ou qui, sans parler, se porte aux grandes actions.

« L'époux et l'épouse qui s'aiment parce qu'ils aiment Dieu se sont mutuellement plus chers que la vie, et la vie leur est moins chère que la loi de Dieu. Ils tiennent entre eux de nobles conseils et ils se proposent d'être unis dans l'éternité. »

DL MAttlAGE ET DE CHAMOUMX. 47

Vin

COMMENCRME?ÎT DR LA Vllî.

SYLVESTRE À LOVIS.

M. Sylvestre Dufresiie a l'honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle Marianne Dupré.

P. S. Ce style", ami Louis , te prouvera que je suis décidément entré dans la prose. Il y a de cela quinze jours, et je m'y trouve bien, exactement bien. Avec un certain abbé Théodore , que je te ferai connaître, je suis d*avis que cette prose est la vraie poésie.

Oui, mon vieux camarade, pendant que tu mettais à la voile, je jetais l'ancre. J'ai bien regretté que tu ne fusses pas là pour voir et pour aider la manœuvre. Mais cette manœuvre, que nous jugions si difficile, est vraiment d'une grande simplicité.

Un brave homme , qui vivait tranquille de ses petites rentes dans sa petite maison, a été accosté par cet abbé Théodore, qui lui a dit : « Vous êtes père « d'une jolie et digne fille; vous l'avez élevée avec « beaucoup de soins et d'alarmes, vous l'aimez fen-

« (Irement , il n'y a rien sur la terre que vous aimiez « davantage. Elle a vingt ans.

« Donc, depuis vingt ans vous travaillez et vous « prenez des peines , et vous vous imposez des pri- « vations en vue d*un moment qui est arrivé. Com- « bien donnerez-vous au garçon qui viendra prendre « votre fille et qui l'emmènera , pour que désormais « elle Taime plus que vous? »

Le brave homme a dit un chiffre; il a dit que cela était prêt, sonnant, liquide; qu'il était prêt aussi ; que sa femme aussi était prête. On est venu me chercher. On m'a donné à dîner, et on m'a fait de la musique ; ^puis le notaire a été prié de passer à la maison , puis nous avons laissé nos noms à la mairie , puis nous nous sommes arrêtés à l'église , puis j'ai mis l'argent dans ma poche et j'ai pris la fille à mon bras , et nous sommes partis.

Et nous voilà , attendant de rencontrer, dans vingt ans , si tout va le mieux, du monde , quelque garçon comme moi , qui viendra me demander quelque fille comme elle, aux mêmes conditions. Et puisse le garçon trouver en effet une fille comme elle , et luimême être dans les mêmes dispositions que moi !

Tout cela semble grotesque , et tout cela est trèsauguste. « Ignorez-vous, m'a dit l'abbé Théodore, « que nul homme dans ce monde n'a la permission « de vivre pour lui seul , et n'est grand qu'autant « (|u'il accepte ce sacrifice dont la Providence a fait « une loi d'amour, et sait faire au besoin une loi de « rigueur!

« Le figuier stérile sera coupé et jeté au feu. Mais , « si le figuier chargé de fruits voulait garder ses « fruits, sous prétexte qu'il les a nourris de sa sève « et qu'il les a portés longtemps , les fruits lui se- « raient ôtés de force , ou tomberaient d'eux-mêmes. « — Qu'est-ce que c'est que ta sève , et qui te l'a « donnée? Et qui te prouve qu'elle t'a été donnée « pour toi?

« Travaille , produis pour d'autres qui travaillent « et produisent pour toi. Tu n*es , comme eux, qu'un « ouvrier dans l'atelier immense. Tu n'auras de ton « travail que la peine qui t'est due , parce que tu « es pécheur; que la gloire et la récompense que le « maître t'assignera, parce qu'il est juste et bon.

« Et si tu ne veux pas travailler, ou si tu ne veux « travailler que pour toi, le maître tout-puissant « saura bien, malgré ta mauvaise volonté, tirer « quelque parti de toi ; et en même temps il en tirera « toute justice. Es-tu l'arbre égoïste , tes fruits se « détacheront ou te seront arrachés. Es-tu l'arbre « stérile, tu seras arraché toi-même, tu feras du « bois de chauffage.

« Ne trouvez pas mauvais. Sylvestre, a continué « l'abbé, — et toi, Louis, écoute ce que répète Sjl- « vestre, — ne trouvez pas mauvais ce que Dieu a « bien établi. Cette dépendance où il nous enferme « est sainte et salutaire; tout ce que l'usage a insti- « tué de conforme à cette donnée divine est saluée taire et sain.

« Vous entrez dans une carrière de joies sérieuses

a et laborieuses ; dans uue carrière d'asservissement « étroit et de sacrifice continuel. A votre raison plus « forte, Dieu impose un joug plus pesant. Mais sous « ce joug plus pesant, si vous savez le prendre, votre « âme deviendra plus forte. Marchez droit, et vous « ne ferez plus un pas qui ne vous rapproche de « Dieu.

« C'est à présent que vous ne vous appartenez plus, « et rien de ce que vous produirez désormais ne vous « appartiendra. Votre cœur ne vous appartient plus : «la part disponible, en quelque sorte, celle que « Dieu vous laissait pour les créatures , vous ne « l'avez plus, vous en avez disposé. Elle est à votre « femme, elle est à vos enfants.

« Votre fortune ne vous appartient plus : c'est un « dépôt placé en vos mains, que vous ne devez pas « seulement garder, mais essayer d'accroître. Vous « en rendrez compte si vous le gardez en avare, vous « en rendrez compte si vous l'accroissez en injuste, « vous en rendrez compte si vous le dépensez en pro- « digue et en étourdi. C'est le pain de votre femme « et de vos enfants; qu'il soit sacré, qu'il reste pur!

« Et le cœur de cette épouse qui a quitté pour vous « la maison de son père , quoique vous appartenant « tout entier, ne vous appartiendra pas néanmoins « exclusivement : quand les enfants viendront , il se « fera un partage sublime, qui ne vous ôtera rien et « qui cependant portera tout sur eux. Cette royauté « qui alors vous sera donnée, vous dépouilIei*a en « quelque façon de ce qui vous reste encore.

DU MAntAGR ET DE CHAMOUNIX. 51

« Et ces enfants, pour qui vous allez vivre, ne vous « appartiendront pas : Dieu les prendra, la patrie ' « les prendra , la société les prendra ; ils s*en iront « d'eux-mêmes, emportant tout, et jusqu'à leur coeur. « Chaque pas qu'ils feront dans la vie les éloignera « de vous. Après le mariage, vous passerez au *e- « cond rang; après les enfants, au troisième; après « que vous aurez tout fait et tout donné , ce n'est pas ■ « votre mort qui sera l'inconsolable douleur.

« Mais les larmes de vos yeux et les sueurs de « votre front seront des perles précieuses, si, les ré- « pandant pour d'autres que vous sans les ménager, * vous les donnez avec allégresse à qui vraiment € vous les impose, je veux dire à Dieu. Elles coule- « ront comme un baume qui vous réjouira de son « odeur céleste ; elles seront recueillies par la main « des anges et déposées dans les trésors éternels.

« C'est Dieu qui les comptera, c'est Dieu qui les « gardera, c'est Dieu qui en accroîtra la valeur im- « mense. Par ces richesses vous rachèterez les péchés « de vos pères, et ceux de vos frères, et les vôtres, « et ceux de vos enfants^. Comprenez donc ce rôle « auguste où Dieu vous appelle; comprenez que Dieu « vous veut à son image et à sa ressemblance ; em- « brassez le bois de la croix, c'est le bois qui a porté « tout noble et tout saint amour. »

Ainsi m'a parlé l'abbé Théodore, que je te veux donner pour ami, suivant notre vieille coutume de mettre en commun nos amis; et tel est, frère Louis , le4)ortique du mariage. Et toutefois, ce portique

o2 DU MARIAGR RT DG CHAMOl'XIX»

austère est fort entouré de fleurs et d* oiseaux bien chantants. L'austérité m'en est visible ; elle ne m'effraye point.

Marianne et moi, nous nous allons très-bien. J'ai commencé par ne lui trouver aucune ressemblance avec le liêve. Tu sais, ce fameux rêve, dans lequel il entre du Walter Scott, du Tony Johannot, du Lamartine et d'autres ingrédients , principalement tirés de la littérature à la minute et de la gravure sur bois. Point de littérature, point de mélancolie, point d'attitudes! La figure de tout le monde, l'habit de tout le monde, les idées de tout le monde.

Mais, sous ce premier aspect, quelle grâce naïve! et sous cette grâce naïve , quel ferme et haut sentiment du devoir! et dans cette hauteur, quelle candeur et quelle humilité! Je suis étonné, ra>i et plein de respect; et mon cœur contient une source de tendresse que je ne me connaissais pas et que je sens inépuisable. Il me semble que cela s'épanche en ordre et en paix comme une eau profonde qui ne sera jamais troublée, jamais inutile, qui ne cessera pas de féconder la terre et de refléter le ciel.

Marianne, en entrant dans la maison, s'est mise à sa besogne de ménagère, comme si elle n'avait fait autre chose de sa vie. Elle s'est occupée de ranger son linge, de tenir ses comptes. Le lendemain de notre mariage, l'ayant quittée un instant, je l'ai retrouvée l'aiguille à la main. Je lui ai demandé qui la pressait de travailler ainsi. Elle m'a répondu avec

quelque embarras qu'elle se sentait trop d'inclination à rêver et qu'elle avait cru mieux faire de se mettre tout de suite au devoir. — Mais , ajouta-t-elle en me montrant timidement son ouvrage, depuis une heure je n'ai pas fait un point.

Nous travaillons le jour; le soir, nous nous promenons, après quelque visite aux églises. Nous comptons nous divertir de la sorte un demi -siècle durant, si Dieu veut. Nos entretiens sont charmants. La chère créature n'a pas l'idée du mal. Elle me fait des questions qui m'humilient; mais, en même temps que je suis intérieurement humilié , je me sens plus d'estime pour moi-même , parce que Dieu a daigné me donner cette innocence en garde et cette vertu pour appui.

Je sens grandir mon cœur, mon esprit s'élève, ma vue s'affermit sur les choses de ce monde et sur les choses de Dieu. Je vaudrai mieux que je n'ai valu et ma vie ne sera pas inféconde , et je suis heureux , et j'aime. Être heureux^ aimer, ah ! c'est le même mot , mais il y a manière de l'entendre. Aujourd'hui , je l'entends !

A présent , compère , voici ce qui me reste à dire , et la sommation que je t'adresse au nom de la sainte amitié :

Une vieille parente a eu l'idée de nous donner pour cadeau de noce un voyage en Suisse. Il n'y a pas, dit-elle, de petit meuble dans un ménage qui conserve mieux sa fraîcheur et qui soit plus utile que ce voyage de première lune et de premier prin-

temps, que Von refait ensuite vingt fois et mille fois au coin du feu.

Marianne palpite à la pensée de franchir la frontière ; elle fait ses paquets d'une main presque agitée. « Qui m'aurait dit que je voyagerais si loin ; que « j'irais jusqu'en Suisse? Mon ami , de quel point de « la route verrons-nous le mont Blanc ? Paut-il em- « porter des fourrures? »

Dans quinze jours nous serons à Besançon. Trouvetoi là. Marianne, à qui j'ai tant parlé de toi, sera contente de te voir. Elle estime qu'on ne saurait être trop nombreux pour faire face aux périls de la terre (Hrangère.

Adieu, mon vieil ami; toute tendresse est plus vive dans mon cœur, et, en aimant plus que je n'aimai jamais , j'aime davantage tout ce que j'ai aimé.

Que Dieu te donne une Marianne qui me laissera

mon vieil ami Louis, comme ma Marianne te laisse

ton vieil ami

Sylvestre.

DE PO.NTARLIER A GENEVK.

\ allée profonde, montagnes revêtues de sapins, empanachées de nuages et de neiges : c'est l'entrée de la Suisse par Pontarlier.

Entre ciel et terre, des aigles sur la tête, des abîmes sous les pieds, des brouillards autour de nous , une route unie et douce comme une allée de jardin anglais.

« — La Suisse en été, s'écrie le conducteur, joli coinl Mais on y trouve de la neige en hiver... et des Suisses en tout temps I

« Ils se battent entre eux, aussi acharnés que s'ils n'avaient pas le voyageur à dévorer. Les juifs sont les plus âpres; les autres ne le sont pas moins.

« On voit en Suisse de singulières choses : les aubergistes font la police, les savetiers sont capitaines, et les usuriers juges de paix.

« Dans plusieurs quartiers, des blafards en redingote marron , chargés de femmes et d'enfants , leur lisent la Bible : les Suisses appellent cela des prêtres I

« Clochers sans cloches, dimanches sans messe, autels sans croix et sans bonne Vierge, cœurs de prêtres sans charité : ils appellent cela une" religion! »

Malgré ce discours, où la charité de Marianne trouva quelque rudesse, nous eûmes à Lausanne une belle messe chantée, dans une belle église neuve.

Le curé de Lausanne a bâti cette église, comme beaucoup de curés de Vaud et d'ailleurs ont bâti

.'>6 nu MARIAGE ET DR CHAMOUNÏX.

beaucoup d'autres églises, avec les aumônes de la France.

France de Dieu! donne toujours à tous ces curés quêteurs; remplis d'églises le monde entier; ne sois plus débitrice, deviens créancière de Jésus-Christ!

Nous voici sur le lac, le beau Léman. N'ayons pas la sottise de le décrire! Le bateau est chargé de passagers ; c'est ce qui gâte la scène.

En présence de cette belle nature, une belle dame très-enfanfreluchée n'a d'attention que pour un livre qu'elle tient, et que pour un fat qui la guette.

Nous aussi, nous la guettons. Que lit-elle? Un roman de George Sand. — « Tu pouvais, dit Sylvestre, le parier à la figure de son époux. »

Une femme, lire George Sand en public! Rendezmoi Saint-Preux, rendez-moi Julie d'Etanges, baronne de Wolmar, princesse de Cuistrerie!

Le soleil plonge dans le lac. Des figures genevoises montent sur le bateau (on dit à présent le vapetir); ces Genevois ont l'air content du pharisien.

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