LE MIRAGE
Ecoutez, mon cher abbé, dit le père de Marianne, notre fille ne refuse pas de se marier; ainsi,
amenez votre ami le plus tôt possible; ce soir môme, s'il le veut. — Une affaire décidée doit se conclure. Je n'aimerais pas que Tenfant vînt à se préoccuper et à se faire des idées en l'air sur la mine et le caractère de son futur mari. Qu'elle le voie, et elle y pensera plus à propos.
— Vous avez raison, dit l'abbé Théodore. Rien n'est moins charitable et moins prudent que de laisser galoper ces jeunes têtes. J'ai toujours connu Marianne très- solide; mais pourquoi l'exposer à perdre les étriers?
L'abbé trouva Sylvestre seul. Il remarqua d'abord que son ami semblait soucieux.
— Je voudrais, répondit Sylvestre, vous voir à ma place ! Jamais je n'avais imaginé que je me marierais ainsi. Je croyais que j'y serais aidé par quelque belle passion, allumée au^uyeux de quelque grande brune qui serait une espèce de muse ; et je me vois en face d'une petite blonde... N'est-elle point blonde ?
— Il me semble, dit l'abbé, qu'elle est blonde; je n'y ai point fait attention. J'ai ouï dire que les blondes sont plus douces.
— Ah ! reprit Sylvestre, personne n'en sait rien ! Enfin, je m'étais entêté d'une brune lettrée, et voilà une couseuse blonde.
— Ce n'est pas, dit l'abbé, un grand inconvénient qu'elle soit couseuse : il faut aussi songer au vieux linge. Quand votre femme aura réparé vos chemises, vous pourrez toujours lui apprendre la poésie.
— Dieu m'en garde ! s'écria Sylvestre. Quoi I j'irais
me charger de quelque bel esprit qui me vanterait Lamartine, mais qui au fond n'aurait de sympathie que pour Demoustier?
— Je ne vous comprends plus, dit Tabbt^.
— Je me comprends trop, dit Sylvestre. Vous voyez le fruit de ma sotte jeunesse et de mes mauvaises lectures. C'est surtout contre moi que je m'impatiente. Croiriez-vous que je me prends depuis ce matin à regretter de manquer une folie sans remède, et que je me désole d'être exposé à me marier raisonnablement ?
— La chose, dit l'abbé, est en effet singulière.
— Oui, reprit Sylvestre, toute ma vie je me suis moqué des romans, et toute ma vie j'ai eu la tête pleine de romans. Personne n'a plus bafoué les amoureux, et personne ne l'a été plus chimériquement que moi. Tel que vous me voyez, j'adore cent princesses inconnues et invisibles, qui bourdonnent là, dans l'air, et qui me disent les plus belles choses du monde. Créatures éthérées, de belle taille, qui ne sont vêtues que de brocart, et qui ne marchent que sur des fleurs. Elles s'accoudent la nuit à la fenêtre d'un vieux château, pour regarder les étoiles, et peut-être aussi pour me voir passer sur un cheval fougueux qui piaffe au milieu de l'orage. Elles errent le matin, en robes blanches, sous les arbres de la forêt, elles effeuillent des marguerites, elles ont les cheveux dénoués, elles chantent sur la harpe, elles parlent comme les livres les plus stupides que j'aie lus...
— Ah çà mais, s'écria Tabbé, mon cher Sylvestre, est-ce vous qui me dites ces folies ?
— Je ne puis Tassurer, reprit Sylvestre; non, ce n'est. pas tout à fait moi, mais c'est un peu moi; c'est un moi qui forme obstinément des rêves absurdes à la barbe d'un autre moi plus sensé, qui s'en effraye et qui s'en irrite. Parbleu, j'en ai vu douze, de ces pecques qui s'habillent en style de vignettes et qui parlent en stylé de feuilleton ! Que je meure, si jamais, les voyant, j'eus la moindre envie de m' aventurer par là ! Mais à cette| heure qu'il faut renoncer pour tout de bon à tout ce qui leur ressemble, je ne sais quoi d'imbécile se réveille en mon âme et m'emporte à leurs pieds. J'ai un mauvais petit diable an fond du cœur, qui me conte que l'entretien de ces ossianides est charmant et leur tendresse pleine de douceurs infinies.
— Vous extravaguez, dit l'abbé.
— Je n'en doute pas, dit Sylvestre; cependant je suis sincère.
— Pauvres jeunes gens, dit l'abbé, quelles étranges maladies vous tourmentent! Savez-vous, Sylvestre, d'où vient tout cela ?
— Vous me feriez plaisir , dit Sylvestre, de me l'apprendre.
— Voici, dit l'abbé; c'est de la vanité, d'abord : vous n'étiez pas fâché de mépriser les attaques de ces coquettes. Vous vous disiez : Je résiste à ces yeux brillants qui me voudraient enflammer ; je suis invincible à ces grâces qu'on d(''ploie pour mp séduire
et votre gloire se nourrissait de tant de beaux triomphes. A présent, vous pensez qu'on ne s'occupera plus de vous; vous serez hors de portée. Que dis-je? vous serez un homme marié, un homme mort. On ne vous verra seulement pas, et vous n'aurez à triompher que de vous-même. Ce n'est pas tout : il faudra triompher en secret ; il faudra rougir d'être encore condamné à de telles victoires. A la place de cette pimpante liberté qui s'exposait à plaisir, toujours assurée de déjouer les entreprises formées contre elle, il y aura un devoir austère qui vous commandera de baisser les yeux, de fuir les occasions, de pe plus penser qu'au sérieux de la vie, de laisser à d'autres l'honneur de raffiner es cours d'amour. Ce devoir vous fait peur.
— En sorte, reprit Sylvestre, que la vanité se complique de quelque lâcheté ?
— Précisément, répondit l'abbé.
— C'est assez mon sentiment, dit Sylvestre. Je tremble d'entrer dans le sérieux de la vie.
— Il est temps de se décider, continua Fabbé. Pourquoi faire dévorer à de vaines chimères ces rares et précieux instants de l'existence humaine durant lesquels il faut se hâter de préparer et de former en quelque sorte l'étemelle vie? Plantez -moi là vos songes, et faites aujourd'hui même le pas qui mettra l'abîme entre eux et vous. Allons à la maison des tilleuls.
— Déjà ! s'écria Sylvestre.
— El rendez grâce à Dieu, dit l'abbé, qui vous
offre une épouse, quand votre cœur demande imbécilement un jouet.
— Eh bien! partons, dit Sylvestre. 0 poésie, adieu !
— Vous êtes fou, dit Tabbé. Je vous tire du faux pour vous mener au vrai. Vous allez voir la simple nature, telle que pieu l'a faite ; vous l'aimerez, l'amour vous fera deviner la douceur d'accepter en toutes choses la réalité du devoir, du bonheur et de la souffrance. 0 poésie, salut 1