Ça et la
Bien remarquable est le travail incessant de ce superbe fleuve qui, du plus haut qu'il se laisse parcourir par nos navires, offre un aspect imposant. Eh se divisant, il ne perd nullement de son importance, entretenu qu'il est par les larges et nombreux arroyos dont le sol est sillonné en tous sens.
En vingt ans, des îles ont disparu, et la sonde, à quinze mètres, n'accuse pas le fond sur leur emplacement; d'autres inconnues se sont élevées... de grands palétuviers en signalent de loin l'existence. Tel banc, jadis près de la rive,
2 Cl ET LA
se trouve maintenant au milieu du fleuve, telle île adossée à la berge ne lui avait jamais appartenu.
Le chenal du fleuve, les passes d'entrée ont changé de lit...
Créateur de la Basse-Cochinchine et d'une partie du royaume Khmer, le Mékong défait et refait incessamment son œuvre... comme un artiste jaloux d'arriver à la perfection suprême, il ne se lasse point dans son travail, peu soucieux du temps, se sachant l'éternité devant lui.
Chaque jour il se mesure avec l'Océan, et, dans sa lutte contre cette puissance souveraine,, il reste vainqueur... chaque année il étend son empire et semble vouloir entourer de nouvelles conquêtes, aux dépens de la mer, le territoire des royaumes qu'il a créés.
Saigon, 3 octobre 1884.
Norodom fit appeler sa favorite et lui dit :
— Je t'ai beaucoup aimée, je t'ai aimée, toi seule, plus que toutes mes autres femmes ensemble; mais l'amour n'est pas éternel, j'en aime une autre aujourd'hui. Après de si grandes
faveurs, la vue d'une rivale te serait trop pénible, pour t'éviter cette douleur et te faire jouir d'une situation en harmonie avec ton passé, je te marie à mon premier ministre. La belle répondit toute en pleurs :
— Seigneur, la perte de ton amour me déchire le cœur ; à cette perte si cruelle ne joins pas du moins une autre disgrâce, celle de me faire déchoir de mon rang. Après avoir été ta plus aimée, il n'est qu'une place convenable pour moi, c'est près de ton fils aîné.
— Ah ! coquine, répondit le roi en fureur^ on ne m'a pas trompé, tu seras traitée selontes mérites !
Et, séance tenante, il fit appliquer le rotin à l'épouse iutidèle jusqu'au moment où on l'enleva à demi-morte.
Puis Norodom fit appeler son fils aîné et. relevant sa veste de soie, il lui montra les cicatrices des coups de rotin reçus par ses reins royaux dans sa jeunesse.
— J'ai, dit-il, fait à mon père la mêmeoffense, il est juste que tu subisses le même châtiment.
Ces coups de rotin faillirent coûter cher à Norodom, car d'après la coutume cambodgienne, l'application du rotin prive des droits à la cou-
ronne. Aussi fallut-il à ce monarque tout notre appui pour le consolider sur son trône.
Le fils du roi s'enfuit à toutes jambes, sans attendre la conclusion du discours paternel, et se réfugia au protectorat, suppliant le représentant de la France d'intervenir en sa faveur. Notre résident obtint, à grand'peine, du père irrité, la promesse de ne point faire fustiger le fils coupable.
Ce dernier rentra donc au palais, où le roi le fit mettre à la chaîne, suivant la méthode cambodgienne, parles pieds, la ceinture et le cou... et le pauvre prince disait : « Si encore mon père m'avait dit combien de temps je dois rester à la chaîne... »
De son côté, le cadet faisait cette réflexion amère : « Tout ceci finira mal pour moi, car je suis dans le cas de mon frère aîné, d
Le troisième pensait : « Moi, je suis bien tranquille, je me contente des bontés de ma sœur. »
Pnom-Penh, 29 octobre i884.
Me voici de retour dans ce singulier royaume du Cambodge que je visitai pour la première fois il y a vingt-deux ans.
On m'a reproché l'épilhète LVidiot qu'à cette époquej'avais appliquée à Norodom dans un de mes ouvrages... Tout en confessant l'inconvenance du terme, je déclare, après plus ample informé, ne pas avoir changé de sentiment.
Cette cour de Norodom dépasse de beaucoup en comique toutes les bouffonneries d'Ofîenbach... Malheureusement, derrière ces joyeusetés, il y a les souffrances et la ruine de tout un peuple.
Être roi, pour Norodom, c'est tondre ses sujets jusqu'au vif, avoir beaucoup de femmes, les parer et les battre, couper des têtes à sa fantaisie... 11 n'est pas cruel, et, pour un Asiatique, il n'abusait pas de la mort, mais il en usait ; Sa Majesté se montre très sensible à la perte de la prérogative de jouer du tranchetête.
Boire du marsala et du sherry à outrance est encore à ses yeux un privilège royal... nullement incompatible d'ailleurs avec la nouvelle constitution.
Quand nous lui avons imposé notre protectorat etfeclif, Norodom montra, prétendent quelques-uns, une certaine grandeur d'àme — non, sa résistance désespérée fut celle du fauve auquel on arrache sa proie.
a ÇA ET LA
Pris entre deux larrons, le Siam et l'Annam, acharnés à le dépouiller, Tancien royaume Khmeraété finalement enlevé par un troisième, non sans avoir laissé ses plus belles plumes entre les mains des deux premiers. La politique de cet empire, tombé des plus hautes cimes de la puissance et de la gloire au dernier degré de l'abaissement, consiste, depuis sa décadence, a céder des fragments plus ou moins vastes de son territoire, tantôt à Siam pour obtenir son appui contre l'Annam, tantôt à l'Annam pour obtenir son appui contre Siam.
D'autre part, la politique de Siam et de l'Annam consistait à intervenir sans cesse dans les afTaires de ce pauvre Cambodge en y fomentant la guerre civile. L'un soulevait un prétendant, l'autre prenait parti pour le roi régnant, et cela à tour de rôle, enlevant chaque fois l'un et l'autre un lambeau de chair à leur impuissante victime.
La France a protégé le Cambodge contre ses avides voisins en l'avalant d'un coup tout entier.
Quand un empire s'effondre dans l'abîme d'une décadence si complète, si irrémédiable, c'est encore un bonheur pour lui de tomber dans des mains bienveillantes.
La France assume une grosse responsabilité
'en prenant en mains la charge d'administrer ce pays ; toutefois — et il faut le dire hautement — la situation de ce royaume, au point où il en est, ne saurait empirer. La République fran- (;aise, en tout cas, tente une œuvre utile en essayant le sauvetage de cette épave de nation.. . st déjà elle entre en matière par des réformes dignes d'elle.
Le roi passe à l'état de pensionnaire, de roi retraité (depuis longtemps on eût dû le mettre en réforme), avec une fort belle retraite eu égard ^ux services rendus. On lui réserve ses honneurs (cela ne coûte rien), une liste civile considérable, un apanage royal, mais on lui confisque tous ses pouvoirs — un rasoir dans les mains d'un fou. Par le traité du J7 juin, il les cède au ^gouverneur de la Cochinchine, et, dès aujourd'hui, la République française porte la hache dans ces institutions vieillies qui ont amené la ruine d'un grand empire, florissant au XIII'' «iècle, et jouissant, pour l'époque, d'une civilisation brillante.
Il y a quelques mois (17 juin), le gouverneur •de la Cochinchine demanda à Norodom s'il préférait être rôti ou bouilli, c'est-à-dire passer •à l'état de fantôme de roi — un cochon à l'en-
grais, disait Bonaparte — ou ne plus être roi du tout. Lui demandait qu'on le laissât tranquille. On lui fit entendre combien il était aisé d'accepter les offres du second roi prêt à prendre la place par dévouement pour la France. D'autre part, les ministres tout dévoués la veille à Norodom, jaloux, de rester du côté du manche, se montraient fort disposés à servir le second roi avec le même dévouement. Le pauvre Norodom lâché par tous résistait encore. Le gouverneur ouvrit alors une fenêtre donnant sur la rivière et dit à l'infortuné monarque :
— Il faut choisir: accepter le traité ou abdiquer. Que Votre Majesté décide.
— Et si je ne veux ni traiter ni abdiquer.
— Que Votre Majesté regarde ce panache de fumée, répondit le gouverneur en montrant un aviso de guerre mouillé devant le palais, V Alouette chauffe, elle est prête à partir, refuser le traité c'est être enlevé et transporté à bord.
De temps à autre, le second roi mettait le nez à la porte du conseil, comme pour dire : « Je suis là... Comptez sur moi. »
— Et que ferez- vous de moi à bord de V Alouette ?
— Ceci est mon secret.
Norodom courba la tête et signa.
On se figure à peine, même quand on l'a sous les yeux, le délabrement de cet empire qui élevait au XIP siècle les merveilles d'Ang-Kor.
Les bonzes et le pouvoir absolu ont amené cette déchéance... partout le régime théocratique et le despotisme royal conduisent les nations à la décrépitude. Deux institutions absurdes ont porté le dernier coupa ce malheureux pays : l'interdiction de la propriété territoriale personnelle et l'esclavage.
Le roi est, en effet, l'unique propriétaire de toutes les terres de son royaume; personne ne peut se dire que le roi ne lui reprendra pas demain son champ et sa maison. Naturellement la maison est bâtie en conséquence et le champ cultivé de même.
Sur une population de 900,000 habitants environ (car qui sait la population d'un pays où l'on ne trouve rien ressemblant de près ou de loin à nos registres d'état civil) on compte 150,000 esclaves.
L'esclavage s'alimentait à deux sources : les dettes, les crimes.
La peine la plus usitée est celle de l'esclavage ; quand le roi a pris pour lui autant qu'il lui
plaît de condamnés, il distribue les autres à litre de don gracieux à ses mandarins et à ses favoris. Les enfants de ces condamnés sont également esclaves; aussi nombre de malheureux subissent-ils ce sort misérable pour un crime commis par leur grand-père ou leur bisaïeul.
Quand un débiteur ne peut s'acquitter de sa dette en argent, il la paie de sa personne. De pauvres diables ont été condamnés à l'esclavage pour n'avoir pu rembourser cinquante piastres €t toute leur descendance se trouve, par ce seul fait, assujettie à une irréparable abjection.
La France, en prenant en mains l'administration du Cambodge, s'est tout d'abord proposé d'abolir l'esclavage et d'établir la propriété individuelle.
Pnom-Penh, Si octobre.
Quand, en rencontrant le fleuve, j'eus passé la frontière annamite, pour entrer dans le royaume du Cambodge, je me sentis le cœur serré en comparant la prodigieuse fécondité de la nature avec la misère de populations tellement abruties qu'elles semblent retombées à l'état sauvage. Ce peuple n'est pas administré, il est dévoré par
son gouvernement. Le faste royal absorbe toutes les ressources du pays.
Les ministres, à première vue, ont bien la mine de pauvres hères; mal logés, sans confortable, ils vivent comme le menu peuple et doivent bien dépenser pour leur table cinq ou six sous par jour. Ils n'ont qu'un luxe, le luxe des danseuses.
La première troupe, de beaucoup, est celle de Norodom ; à tout seigneur tout honneur ; qui aura de beaux chevaux si ce n'est le roi ?... la seconde est celle du ministre de la guerre (s'il ne s'occupait pas de danseuses, de quoi pourrait-il bien s'occuper?) la troisième est celle du ministre de la justice.
Le ministre de la justice offrait au gouverneur un ballet dans les salons du protectorat, — salon européen, modifié selon les exigences du climat, c'est-à-dire ayant aussi peu de murs et autant d'ouvertures que possible.
Une colonnade donnant sur le jardin forme un des côtés de ce long rectangle. Des lustres versent une abondante lumière sur les belles plantes tropicales plantées dans de hautes faïences annamites aux dessins bizarres, aux brillantes couleurs. Au fond, le gouverneur est
assis entre un des jeiines fils du roi et son précepteur, le ministre de la justice.
(Si le ministre de la justice se lançait jamais dans une guerre sérieuse contre les coquins, il débuterait par pendre tous les juges.)
Le gamin, à mine éveillée, fine, intelligente, fume voluptueusement un énorme cigare et porte avec distinction une grosse chaîne d'or sur un vêtement de satin noir, jaquette et sa m pot.
Le sampot est Vinexpressibîe n^lion^], le tailleur n'y entre pour rien, c'est une pièce de soie roulée autour des reins , puis transformée en une culotte courte très ample, en passant un des bouts entre les jambes. Les Cambodgiens tiennent beaucoup à ce vêtement. Le second roi, en habit noir, cravate blanche et gants blancs, porte le sampot avec des bas longs et des jarretières ; le roi s'afîuble d'un habit de général de division , avec le sampot et des jarretières garnies de diamants.
Le ministre de la justice est aussi vêtu du costume cambodgien, jaquette et sampot de soie rayée de couleur sombre.
Tout le monde est assis, la musique commence, un peu criarde; c'est bien de l'art cependant, de l'art véritable, mais avorté. Telle
devait être la musique des ménestrels dans les cours d'amour; aux X® et XP siècles, arts et artistes devaient se valoir à l'Occident et à l'extrême Orient. Un compositeur tirerait parti des mélodies cambodgiennes.
Tout à coup les instruments se taisent pour laisser le champ libre à des chœurs sans accompagnement.
Alors je crus entendre psalmodier les vêpres dans la méchante chapelle d'un coin perdu de
la Bretagne C'est désagréable et fastidieux
comme de détestable musique religieuse.
Les chœurs se turent et les instruments reprirent à l'entrée de quatre danseuses à la démarche grave, maquillées de blanc, — de beaux bustes emprisonnés dans la soie adhérente et faisant corps avec la peau. Deux d'entre elles portaient une couronne de roi, les deux autres la couronne des reines, sorte de calotte modelée sur les coupoles des monuments cambodgiens, continuée par une suite de petites boules au diamètre décroissant, le tout terminé par une pointe. Les reines avaient les bras nus, les rois les avaient recouverts, c'est à peu près la seule différence de costume. On me dit que ces soieries se cousaient sur la patiente au moment du ballet, je le croirais volontiers, tant elles pren-
nent exactement les formes, je parle de la taille et du buste, car le sampot cache leurs charmes de la taille aux genoux; elles ont les jambes et les pieds nus avec des anneaux aux chevilles. A chaque geste scintillent de petits diamants incrustés dans les étoffes tissues d'or et de soie.
Les belles filles entrent d'un pas mesuré, s'arrêtent et saluent, de plus en plus solennelles, puis s'agenouillent devant le gouverneur, courbées jusqu'à terre, les mains jointes à la hauteur du front. Après avoir conservé quelque temps cette attitude de fervente prière, elles se relèvent et commencent enfin.
Danse étrange, sans analogie avec la nôtre... suite de poses bizarres, complexes, gracieuses néanmoins , toujours prises lentement. Parfois ces poses tiennent de la dislocation et doivent exiger un énorme travail musculaire en même temps qu'une surprenante souplesse. Un geste fréquent consiste à tenir les doigts tendus, tantôt joints, tantôt écartés, en renversant la main sur le bras, de manière à former un angle sensiblement aigu. Ce mouvement singulier, impossible pour nous, est devenu, paraît-il, un signe caractéristique de la race. Il en est de même pour le renversement du coude en de-
dans ; pas un muscle du corps qui ne prenne à un instant donné une situation inattendue.
L'immobilité complète, l'inertie du visage contrastent avec ce travail de la musculature, on dirait un masque de bronze antique fardé de poudre de riz. Les yeux ne disent rien, ces yeux d'automates semblent mus par quelque système à la Vaucanson.
Ce peuple manque de gaîté.
Cette imperturbabilité, dans ce qui devrait paraître un plaisir, impressionne péniblement.
C'est curieux, gracieux bien près d'être
ennuyeux.
La religion d'un peuple déteint sur ses actes les plus indifférents. Il y a une relation manifeste entre cette ballerie et le nirvana bouddhique. On tombe peu à peu dans une sorte d'hébétude par la contemplation de ces souples et froides créatures sans expression, de ces poupées mécaniques, merveilleusement parées. Absorbé parla contemplation de ce luxe, de cette étrangeté, sans pensée, sans désir, on n'éprouve aucune sensation... si ce n'est celle d'une sorte d'hypnotisme produit par ces points brillants qui étincellent , comme des lucioles dans la nuit , sur ces riches vêtements de femmes. Peut-être verrais-je les choses avec d'autres yeux, si j'avais
encore vingt ans nous jugeons toujours de
l'objet par l'impression produite sur le sujet. Nous sommes irrévocablement condamnés à connaître des choses, non comme elles sont, mais comme nous les sentons. Je dois dire cependant que les jeunes hommes dont j'étais entouré paraissaient affectés d'une manière analogue, hésitant entre l'admiration et l'ennui
penchant vers l'ennui.
Le sourire semble inconnu dans ces contrées.
C'est la danse d'un peuple éteint... Therpsychore s'est anémiée dans cette atmosphère de mort.
J'ai vu les nègres de Grand-Bassam danser avec un tam-tam et une calebasse contenant quelques petits cailloux qu'ils agitaient en cadence. Les mouvements, lents d'abord, s'accéléraient; la passion s'allumait par cette accélération de mouvements simples et uniformes et montait par degrés au diapason de la frénésie et cette frénésie devenait contagieuse. Au bout de quelque temps, ce rythme sauvage, ces trépignements furieux, irritaient le système nerveux et communiquaient au spectateur l'ivresse des acteurs.
Ici le spectacle est étonnant, glacial.
Il y eut des intermèdes incompréhensibles pour un étranger. La principale bayadère, étendue sur un divan, se livrait à une mimique de même caractère que la danse , c'est-à-dire à une mimique fort complexe, mettant en jeu la plupart des muscles du corps avec la même impassibilité de sa physionomie. Pendant qu'elle gesticulait, une chanteuse invisible psalmodiait d'une voix nasillarde et plaintive. Entre le geste de la mime et la voix de la chanteuse, il semblait d'ailleurs y avoir accord parfait. Elle joua longtemps , d'abord sous le masque noir de l'Yack, ogre ou mauvais génie d'une laideur horrible, puis sous le masque doré — les Cambodgiens aiment tant l'or qu'ils croient honorer les divinités en leur prêtant une face de ce métal,— du bon génie des eaux, masque bizarrement humain avec une expression de bonhomie bien réussie.
La soirée finit par ce que les Cambodgiens appellent le quadrille français, composé, dit la légende, sur les indications d'un matelot. — Ce n'est pas impossible, parmi les marins on trouve de si drôles de corps bons à tout. On y sent percer, en effet, une pointe de génie exotique et c'est une révolution, car certaine-
ment, à part cette exception unique, les gestes, la méthode et les figures n'ont pas varié depuis plus de mille ans. L'air du quadrille français est aussi moins languissant , moins monotone.
Il en est de la musique comme de la danse, le répertoire cambodgien se compose d'une trentaine d'airs que les artistes se repassent avec une fidélité scrupuleuse depuis un temps immémorial.
Le royaume du Cambodge est une vraie momie qui s'effrite au grand air du vent venu d'Europe.
Que penser de gens qui ont pétrifié la musique ?
Le quadrille français est dansé par quatre bayadères, cette fois le rythme s'anime; ces exécutantes n'agissent plus isolées comme dans la pure méthode cambodgienne. Cette fois elles sont solidaires, les mouvements combinés en figure exigent le nombre quatre. La composition est savante, le goût et la grâce y président; on pourrait se croire à l'Opéra le jour extraordinaire de l'inauguration d'une nouveauté.
La danse cambodgienne ne se propose pas d'exciter les sens, les femmes sont correctement vêtues; si le buste est bien dessiné, le corps,
des hanches au genou , est entièrement dissimulé sous l'ample culotte nationale — jamais un geste lascif.
Après avoir salué fort cérémonieusement, ces danseuses se retirèrent avec toute la solennité de leur entrée, leur visage conservant toujours la même impassibilité, la même immobilité de statue.
Les nombreux bas-reliefs consacrés dans les temples aux bayadères, démontrent toute l'importance que les Cambodgiens attachent à cet art. D'où je tire cette leçon de morale: Il n'est pas bon pour un empire que les danseuses et les bonzes y tiennent le haut du pavé.
Pnom-Penh, ie"" 7iovemhre i884.
Aujourd'hui nous avons accompagné le gouverneur dans sa visite à la reine-mère.
Le gouverneur et son escorte arrivent dans les canots des navires de guerre et débarquent sur un élégant pavillon flottant vert et or (à l'extérieur et à l'intérieur), construit pour permettre aux femmes du roi d'assister à la fête des eaux. La jonque de la reine-mère était amarrée en amont de ce pavillon avec lequel elle communique par un pont flottant de bambou.
Le bambou avec sa tige résistante, creuse, cloisonnée, imperméable, fait d'excellents ponts flottants ; il sert aussi à la fabrication de radeatix sur lesquels on transporte, par le fleuve, les bois fondriers. Le bambou figure dans la plupart des peintures chinoises et japonaises, il le mérite bien ; cette graminée géante, flexible, aérienne est la gracieuse plante caractéristique des paysages de l'Extrême-Orient ; les habitants l'utilisent de mille façons dans l'industrie et la fabrication des ustensiles de la vie journalière. •On ne comprend pas plus la Chine et l'Indo- €hine sans le bambou que sans le riz.
La reine-mère avait prévenu que, très souffrante et couchée, elle se lèverait cependant pour recevoir le gouverneur. Aussi ne nous sommes-nous pas assis dans les superbes fauteuils dorés, marqués d'un TV, rangés sur le pont de la jonque. C'est une bonne fortune pour Norodom d'avoir la même initiale que notre défunt empereur (Dieu prenne en pitié son âme!); on lui coule les défroques impériales. La vieille reine habite dans sa jonque devant le palais de son fils, elle est ainsi tout-à-fait chez elle . D'ordinaire , elle habite Oudong l'excapitale. Du reste, les Cambodgiens ont poussé ■très loin l'art de la construction et de l'emmé-
nagement des jonques, on y jouit d'un confortable réel. Très pieuse, comme toutes les femmes âgées, elle dépense le plus clair de ses revenus pour les pagodes et les bonzes... Les mœurs diffèrent, en ce bas monde, plus par la forme que par le fond.
La mère de Norodom nous reçut accroupie à l'orientale sur une estrade recouverte de soie brodée. Malgré ses soixante ans, elle a les cheveux très épais, bien blancs, coupés courts à la mode du pays. Une nombreuse cour de femmes de tout âge, fort simplement vêtues, se tient debout autour d'elle. Enveloppée dans une longue chemise de soie noire, on ne lui voit ni ornement ni bijou.
Le gouverneur lui dit : « Je viens avec mon état-major offrir à Votre Majesté le tribut de mon respect et de mon dévouement, et l'assurance que Votre Majesté peut compter sur la France pour veiller aux intérêts du roi son fils et travailler à la prospérité du royaume du Cambodge.
La bonne femme répondit, avec un aimable sourire, qu'elle ne doutait pas des bonnes intentions de la France ni du désir de bien faire du gouverneur. Les propos insignifiants continuèrent sur ce ton, les deux interlocuteurs
échangeant, avec la même bonne foi^ la même fausse monnaie.
La vieille reine a vraiment la figure fine et distinguée, et, pour son âge, des yeux noirs, doux et brillants. Elle n'a point le masque écrasé de la race; avant d'être une gracieuse petite vieille, elle dut être fort séduisante.
En somme, elle ne paraissait pas si malade... sa maladie pourrait bien être tout simplement la rage fort bien dissimulée, provoquée par la récente confiscation des pouvoirs réels de son fils et la transformation des prérogatives royales en fonctions purement honorifiques. Nous n'en abrégeâmes pas moins la cérémonie sous l'excellent prétexte de ne la point fatiguer — car la visite ne devait pas être moins pénible pour elle qu'ennuyeuse pour nous.
Pnom-Penh, 2 novembre i884.
Tandis que le fils aîné du roi, à l'encontre du célèbre Hippolyte, est à la chaîne pour avoir trop aimé une de ses nombreuses belles-mères, le fils aîné du second roi subit la même peine pour une aventure plus tragique, dont l'amour est encore la cause. Le tribunal l'a condamné à deux ans de chaîne, lui aussi, pour avoir fait
assassiner l'entremetteuse qui servait les amours de sa femme avec son frère cadet. Deux sicaires poignardèrent cette obligeante personne un soir à l'entrée de la ville et lui coupèrent la tête pour l'offrir au mari outragé. Tous deux furent condamnés à mort, le gouverneur commua leur peine en travaux forcés, les assassins ayant commis le crime à l'incitation d'une personne à qui ils devaient le respect, et, dans une certaine mesure, l'obéissance.
Dans la maison royale du Cambodge, on fait beaucoup l'amour en famille.
Le second roi n'exerce aucune fonction, ne jouit d'aucun pouvoir effectif, il est simplement roi en expectative et prêt à remplacer à sa mort le monarque régnant. Comme en Turquie, la succession va de frère à frère, par rang d'âge, jusqu'au dernier, puis on recommence la série par le fils aîné du frère aîné.
Pnom-Penh,3 novembre i884.
Le gouverneur arrive en équipage sur le pont de bambous flottants qui conduit à la jonque royale.
La garde cambodgienne placée à l'entrée du pont présente les armes, le clairon sonne. Elle a.
ma foi, fort bon air, cette garde royale ; bonne tenue, propreté irréprochable, casque blanc,, veston blanc, pantalon blanc avec une large raie rouge. A distance, on la prendrait pour une troupe européenne ; l'officier cambodgien qui la commande n'a pas trop mauvaise tournure.
La musique du roi, recrutée parmi les tagal& de Manille, souffle très suffisamment la Marseillaise dans des cuivres européens.
Un seul trône dans la jonque royale, conclusion : le roi n'assistera pas à la fête ; sans cela, il y aurait eu deux trônes : l'un pour le roi, l'autre pour le représentant de la France. Peutêtre Norodom est-il bien malade comme il l'a prétexté ; l'abus des femmes, de l'opium et dusherry l'a mis en triste état!... l'une de ces trois choses suffit pour détériorer un homme. On n'a ménagé l'or ni au dehors ni au dedans sur la jonque royale, peinte en vert, avec deux énormes yeux à l'avant et deux pattes de tigre y l'arrière, sculptées en ronde bosse. La poupe très élevée rappelle d'une façon frappante les poupes des galères des bas-reliefs grecs et romains. Le luxe cambodgien use et abuse volontiers de la dorure. En général, l'ornementation très soignée témoigne de l'imagination et du goiit. Les sujets religieux occupent une
grande place dans l'ornementation khmère: C'est le plus souvent une allusion à quelque passage du Ramayana. Dans le cas contraire ce sont des animaux ou des plantes fantastiques, ou bien encore des Valûtes d'un charmant dessin.
Outres les princes — jeunes gens aimables, ^habillésà l'européenne, sauf l'inévitable sampot, dont deux parlent le français couramment, — le gouverneur et sa suite composée d'une vingtaine de personnes trouvèrent sur le vaste pont de la jonque de confortables fauteuils dorés.
Le gouverneur, excellent républicain, n'en excelle pas moins à se carrer sur un trône... la République, il est vrai, trône en sa personne.
Une nombreuse suite de femmes entoure la reine-mère dans une jonque voisine; tout autour se sont groupées des pirogues tendues de brillantes étoffes. A nos pieds, assis dans leurs canots, le président du conseil et les ministres assistent à la fête. Le président du conseil possède une bonne tête de vieux parlementaire du tempsde Louis-Philippe. Le ministre de la guerre s'est cru dans l'obligation d'enverguer, pour cette solennité, une tunique d'ofTicier d'infanterie de marine, usée jusqu'à la corde.
Une lutte de pirogues et de jonques figure naturellement au premier plan du programme de la fête des eaux. Les rameurs des jonques nagent debout avec de longs avirons montés sur de hauts tollets, coTiiaie dans toutes les embarcations chinoises et annamites. Les pirogues taillées dans un seul arbre sont armées en moyenne de cinquante pagayeurs. Elles sont peintes en noir, ornées sur les bords, surtout a l'avant et à l'arrière, de palmes dorées. Au centre de l'équipe, un grotesque, debout, règle la cadence des pagayes en psalmodiant, avec force grimaces, un chant monotone sur l'énergie de ses rameurs, l'infériorité des adversaires, la certitude de remporter le prix... il s'exprime en phrases très courtes, auxquelles les pagayeurs au buste nu répondent par un aïah! formidable. Parfois le grotesque raconte des histoires graveleuses. Pirogues et jonques défilent ainsi devant nous pour se rendre, en amont ; au point de départ. Dans deux petites embarcations mouillées devant l'auguste assemblée, siègent, en vestes et bonnets d'un rouge éclatant, les juges, munis d'un énorme tam-tam.
On se sent vraiment en un jour de fête nationale et populaire, le peuple, si morne d'ordinaire, s'égaye.
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Les courses commencent, les pirogues luttent par couple, et c'est un attrayant spectacle de voir glisser les longues pirogues aux cinquante pagayeurs, comme des scolopendres géantes, fuyant sur l'eau... les équipes hurlent leurs aïah frénétiques et donnent aux longs fuseaux qu'ils montent, avec l'aide d'un furieux courant, une vitesse de torpilleur. Les juges en rouge proclament les vainqueurs en frappant sur leurs tam-tam à tour de bras.
Après la course, illuminations nautiques.
Une multitude de jonques et de pirogues, sur lesquelles s'élèvent des monuments de baudruche aux formes de gâteaux de Savoie les plus variées, allument les nombreuses chandelles enfermées dans ces bizarres et légers éditîces et circulent lentement.
La reine-mère avait allumé de sa propre main les chandelles des premières embarcations.
Peu après, nous reçûmes en cadeau de la mère de Norodom, un plein panier de petits artifices qu'on lance à l'eau après y avoir mis le feu, ils flottent et décrivent en fusant les courbes les plus capricieuses.
Par déférence pour la vieille reine, le gouverneur lui-même et son état-major lancèrent
leurs fusées, d'abord assez gauchement, puis le plaisir s'en mêlant, ce fut bientôt une pluie de pétards. . . les bonnes doivent être bien contentes, les enfants s'amusent.
A ce moment se déroulait sous nos yeux un panorama plein d'originalité et de grandeur. La pleine lune prolongeait la douce et indécise clarté du crépuscule. Le vaste bras alimenté par les grands lacs, le long duquel s'étend la souffreteuse Pnom-Penh, coulait à nos pieds, impatient de se marier au grand fleuve. Les avisos du roi avaient décoré leurs mâtures et leurs plats bords de fanaux et de lanternes vénitiennes. Mon cœur de breton tressaillit, un biniou sonnait à bord d'un de ces navires.
Les étranges monuments de baudruche promenaient leurs lumières diffuses. On distinguait encore vaguement sur la rive opposée les grands arbres et les maisons de bambous adossées à la berge, suspendues au dessus de la vase sur de hauts pilotis.
Le phare détachait sur le ciel sa haute colonne. Une image, ce phare, du Cambodge sous Norodom — corps sans Ame, phare sans lumière — construit à grands frais, il n'y manque que la lanterne...
Au pied du phare, sous des paillottes hu-
mides, gisent, en tas, de beaux appareils électriques entièrement détériorés. Norodoni possède cependant des appareils électriques qui fonctionnent, mais on les trouve dans le palais où ils servent, les jours de ballet, à éclairer les danseuses.
Si on avait seulement mis sur cette colonne une bonne lampe à pétrole!... mais ce n'eût pas été à la hauteur du progrès.
Des intrigants — genre Nabab de Daudet — ont entraîné le souverain dans ces dépenses saugrenues, — plus il dépense, plus ils gagnent — et font croire à ce fantoche couronné qu'en commettant ces sottises, il devient un grand homme.
Ce phare est le vrai monument de son règne.
Telle est la seule justification — mais elle a bien sa valeur — de l'aventure dans laquelle nous nous sommes lancés, car la France a pris là charge d'âmes.
What-Nocor, ii novembre i884.
En remontant le Mékong au delà de Pnom- Penh, vers cinq heures de l'après-midi, nous débarquions devant le village cambodgien de Campong-Gham , habité mi- partie par des
Malais, mi-partie par des Chinois, — la race khmère s'éteint, — car on rencontre des Chinois partout... partout, et absolument partout ils pullulent. L'Asie entière semble prédestinée à devenir chinoise. La Chine fait tache d'huile, silencieusement elle envahit tout... rien ne résistera à l'invasion de ce peuple prolifique, économe, laborieux, symbolisé par les termites.
Aucun peuple de l'Asie, si ce n'est le Japon, n'est de taille à lutter contre la Chine dans le combat pour la vie.
C'est et ce sera plus encore une grande imprudence pour une nation européenne d'entrer en conflit avec la Chine, sans l'alliance préalable de la Russie et du Japon, dont les intérêts sont d'ailleurs communs avec les nôtres.
Cette nation insulaire de l'empire du Nipon, collée aux flancs de l'Asie comme l'Angleterre aux flancs de l'Europe — l'analogie de ces deux positions presque symétriques est frappante — ambitionne aussi un rôle analogue. Tenace, laborieuse, mais chevaleresque, brave jusqu'à la témérité, amoureuse d'aventure et de gloire, lancée a toute vapeur dans le mouvement moderne, elle possède déjà, avec une brillante armée, une flotte exclusivement japonaise — oii tout est japonais de l'amiral au chauffeur
— et, de l'aveu de tous les marins, ses escadres, comme manœuvre, comme tenue, comme audace, sont dignes de se mesurer avec toute escadre de l'Occident.
Le populeux village de Gampong-Gham s'étend sur la rive en une longue rangée de paillottes ; le fleuve se resserre un peu plus haut, mais là il s'étale en nappe de majestueuse étendue... les cases se cachent à demi dans des fourrés de bambous, d'aréquiers, surtout de bananiers, — plante bénie qui, sur la même surface, fournit plus d'aliments que tout autre végétal, et cela, on peut dire, presque sans travail.
Dès que nous eûmes mis pied à terre, la population nous entoura avec une curiosité familière et le maire nous dit :
— Le gouverneur de la province n'a pas eu le temps d'arriver... je l'ai envoyé prévenir et certainement il ne tardera pas, et regrettera bien de ne pas vous avoir reçus à votre débarquement.
Notre gouverneur pria ce brave homme à figure ouverte, — il n'est point Ghinois, mais Malais, — de nous fournir des moyens de locomotion, charrettes à bœufs ou chevaux, pour nous rendre aux ruines de What-Nocor.
En attendant, nous partîmes par une chaussée, belle sans doute au temps de la splendeur khmère, présentement semée de fondrières, mamelonnée de tètes de pierres de Bien-hoà, rondes comme des galets. Une haute muraille de feuillage nous garantissait des derniers rayons du soleil couchant... Il me semblait errer dans un vieux chemin delà Bretagne de mon enfance, décoré par quelque fée de plantes tropicales. Parfois, entre les arbres, on voyait s'étendre, au bas de la chaussée, le vaste tapis vert de marais herbus, où flottent, par plaques, le lotus aux grandes fleurs roses se dressant hors de l'eau au milieu de larges feuilles cordiformes étalées.
De temps à autre quelque colosse au tronc blanc, au feuillage rare, comme si le temps l'avait rendu chauve, s'élevait dans l'isolement, ayant fait le vide autour de lui par l'étoufferaent des petits.
Après une ravissante promenade d'environ trois quarts d'heure, nous arrivâmes dans un lieu découvert où se trouvent les vestiges du temple bouddhiste de What-Nocor. Il ne reste debout que le sanctuaire lézardé, branlant. De la première enceinte construite en pierres de Bien-hoà , pierre spongieuse à l'aspect de scorie de fer, tout a disparu à part la porte
d'entrée. Dans les hautes herbes, accroupis sur le train de derrière, des lions menaçants, sculptés dans un grès dur, gardent fièrement ces débris; à demi ensevelis dans le marais gisent des Bouddha au noble et calme visage. La plus grande partie des dépendances et des chapelles effondrées a été absorbée par les vases du sol, et cependant les dalles en pierres brunes des chaussées, reliant le saint des saints aux autres édifices, subsistent encore à peu près intactes. Dans le sanctuaire sombre, sans autre ouverture que les portes par lesquelles entre parcimonieusement le jour, des nuées de chauves-souris ont accumulé leur fiente depuis des siècles ; on est suffoqué par une odeur acre €t nauséabonde dans les ténèbres de ce grand trou noir, épaissies encore par le déclin du crépuscule... Autrefois les bonzes déployaient là, devant une foule recueillie, toutes les pompes du luxueux et solennel culte bouddhiste.
Les rares dépendances encore debout et le sanctuaire lui-même ne frappent point par leurs dimensions en réalité médiocres, mais les constructions sont en bons matériaux, taillées dans un grès tenace, en belles pierres ajustées avec le plus grand soin. Ce fut puissant et solide... l'écroulement d'une masse si compacte étonne,
le temps seul n'a pu le produire, il a fallu la main malfaisante de l'homme; les constructeurs pouvaient espérer avoir bâti pour l'éternité. Quoique lourde, cette architecture ne manque ni d'originalité ni même de grâce. Si l'ensemble du monument vous laisse froid, on ne peut rester indifférent devant la prodigieuse broderie de la pierre. En général, les dessins, répandus à profusion, ne sont pas fouillés très profondément, ce sont des demi-reliefs. Les corniches, les arêtes des toitures, luttent par la richesse de leurs dentelles avec les murs brodés à l'extérieur de figures isolées, de scènes complètes, de groupes nombreux: de guerriers ou de danseuses, d'yacks, de ravissantes volutes. Les artistes ont lâché la bride à leur imagination dans les champs les plus étendus de la fantaisie.
Composée d'un nombre considérable de petites paillottes élevées de deux mètres au-dessus du sol, une bonzerie entoure les débris du sanctuaire. Ces cases, toutes pareilles, méthodiquement groupées, où chaque cénobite vit isolé dans ses méditations, rappellent les constructions des animaux architectes.
Le gouverneur et son cortège passèrent devant un bonze accroupi, plongé dans l'extase comme un moine du mont Athos en contempla-
tion de son nombril ; ce moine flegmatique ne* daigna pas même leur octroyer un regard. J'admirai cette philosophique indifférence et je dis au gouverneur :
— Voilà un disciple de Bouddha qui se soucie fort peu des grands de la terre... Je m'imagine Alexandre passant devant Diogène.
Il taisait déjà sombre, — car Phœbé voilée comme une carmélite nous refusait ses regards, elle n'avait sans doute reconnu aucun Endymion parmi nous — et sous la voûte sombre, non des sapins, mais de cent arbres divers, nous courions le risque de nous fourrer dans la boue jusqu'à mi-jambe, ce qui est peu de chose, ou de nous casser les pattes dans les pierres rondes de Bien-hoa. Aussi vis-je arriver avec une incontestable satisfaction des chevaux en compagnie du gouverneur de la province, dont deux munis de selles françaises, les autres avec des selles cambodgiennes sans étriers et réduites à si peu que c'était bien près de faire pas de selle du tout.
Quelques-uns d'entre nous montraient de la défiance à enfourcher ces biques dans les ténèbres, par cette effroyable route. Quant à moi, j'étais monté trop souvent de nuit, en Nouvelle- Calédonie, par des chemins autrement dange-
♦"eux, pour éprouver la moindre inquiétude ; je rassurai les indécis en leur disant ces paroles peu flatteuses pour l'espèce humaine : « Vous n'avez rien à craindre, si vous vous laissez conduire par votre cheval, et si vous avez l'humilité d'avoir plus confiance en son instinct qu'en votre intelligence. »
En revenant, nous rencontrâmes le palanquin expédié au gouverneur français par le gouverneur de la province, puis des chars à bœufs fort primitifs, modelés, selon toute apparence, sur ceux des rois fainéants. Des huit ressorts, d'ailleurs, feraient triste figure sur cette chaussée où les charrettes prennent des inclinaisons invraisemblables, enfoncées jusqu'au moyeu dans une fondrière avec l'autre roue en l'air sur la tête d'un gros caillou. Nous étions, pour les quitter, trop contents de nos petits chevaux non ferrés, grands comme des ânes, mais fort débrouillards.
Le Cambodge fournit de chevaux Saïgon et la Cochinchine, ses poneys seuls supportent bien le climat, les belles races de Syrie, d'Arabie ou d'Australie s'anémient et contractent la diarrhée comme de simples humains. Bien soignés, ces poneys sont de gentils animaux : bien nourris, ils ont un entrain du diable.
La foule nous attendait à l'entrée du village et nous reconduisit à nos canots avec une évidente sympathie. Le gouverneur de la Cochinchine fit à son homologue cambodgien les remerciements les plus cordiaux. Après une foule de politesses réciproques, nous nous quittâmes, comme de vieux amis, les habitants enchantés et honorés d'avoir prêté leurs chevaux à d'aussi augustes personnages. Cette adoratiou de l'autorité oITre tout plein d'avantages... à ceux, qui commandent. Encore voulaient-ils par reconnaissance nous offrir un bœuf.
Rapides de Samboc, 12 novembre 1884.
Avec ma chaloupe à vapeur, j'ai vainement tenté de passer les rapides de Samboc; il y avait des tournoiements d'une telle violence dans le labyrinthe des roches qu'il fallut y renoncer.
Des arbres riverains arrachés par le courant, puis arrêtés plus tard par un obstacle, roches ou amoncellements de sable, prennent racine au milieu du fleuve pendant les basses eaux, alors qu'elles sont tranquilles. Pendant sa crue, le flux arrache leur feuillaae — c'est leur
hiver; quand ils émergent, ils se couvrent de boutons et poussent bientôt leurs feuilles printanières.
A la pointe d'une berge, au pied de falaises couvertes d'une végétation touffue, en face d'une embouchure d'arroyo sorti de la forêt noyée, le courant bouillonne et s'élance avec une vitesse vertigineuse, tout chargé de flocons d'écume. Là de nombreux syrénides se livrent à la pêche avec ardeur. A tout instant, pour échapper à leurs attaques, de superbes poissons bondissent hors de l'eau, et, le temps d'un éclair, ces syrénides montrent, pour respirer, leur dos rond ou leur tête semblable k celle d'un phoque, autant que j'ai pu juger pendant des apparitions si courtes. Ils m'ont fort intrigué, car je n'ai pu me faire une idée nette de leurs formes.
A nos côtés, un singe, confiant sans doute dans notre antique parenté, descendait d'un arbre fort paisiblement, sans prendre garde à ma présence ; un écureuil volant sautait de branche en branche, passant comme une balle au-dessus de ma tête ; non loin de là, sur du sable chauffé par le soleil, un énorme caïman, engourdi dans les douceurs de la digestion, rêvait.
Souvent le courant ronge la berge là où un arbre vigoureusement implanté enlace un rocher de puissantes racines; il résiste alors, en pleine eau, d une façon surprenante, aux violences du flux qui monte à l'assaut, en amont, le long de son écorce et se creuse en aval d'un sillon fixe et profond. En certains endroits, le fleuve est un vrai taillis, taillis immergé de plusieurs mètres pendant la crue, de sorte qu'à cette époque les jonques passent au-dessus, comme un ballon au-dessus d'une forêt.
Quand on contemple, en novembre, la hauteur de ces berges inondées en juillet et que l'on songe qu'elles doivent encore émerger de cinq mètres, on reste stupéfait. C'est certainement un des grands spectacles auxquels j'ai assisté dans mes courses autour du monde.
Aux rapides, la crue varie, dit-on, de 10 à 15 mètres, et là le fleuve a trois kilomètres de largeur.
Quelle prodigieuse masse liquide, chargée de détritus de toutes sortes, doit rouler sur ces rapides... Il le faut, sa puissance doit être proportionnée à son travail, et il a tant à faire, le noble fleuve!...
Augmenter annuellement le territoire de la Cochinchine et du Cambodge.
Nourrir deux peuples en fécondant leurs rizières de son limon.
Remplir les grands lacs, cette petite raer.
Enfin régler ses affaires d'intérieur et de ménage, faire et défaire ses îles, déplacer ses bancs, ici détruire ce cap, la creuser cette berge, allonger celle pointe...
Puis mes réflexions m'entraînant, je fis un retour sur le passé...
Il y a vingt ans, au pied de celte même falaise, je contemplais ces rapides, je les couvais d'un regard de colère, je m'irritais contre celte barrière qui nous fermait l'accès de l'inconnu... et je me sentis saisi d'un immense désir d'aller au delà.
Au retour, à Pnom-Penh, je dis à de la Grée:
— Nous ne nous arrêterons pas devant les obstacles de Samboc, je m'imagine ; il faut aller au delà.
— J'y pense bien, me répondit-il de son air rêveur, calme et doux,
— Si vous avez besoin d'un compagnon ?
— Pourquoi pas.
Mais qui fait ce qu'il veut en ce monde?
De la Grée, le héros du Mékong, devait avoir pour compagnon Francis Garnier, le héros du Tonkin.
ÇA Eï LA 41
Pendant deux années, de la Grée mûrit son plan; puis partit...
Il partit et mourut au but...
Qui meurt au but ici-bas?... c'est le petit nombre des élus.
Il mourut au but, siir de sa gloire.
S'il ne lui tut pas donné d'en jouir vivant, il en eut la claire vision à sa dernière heure.
Ses compagnons rapporteraient le fruit de ses travaux.
Près de la ville de Tong-ïchouen, où la mort mit fin à ses souffrances physiques, qui n'avaient pas un instant altéré son indomptable énergie, ses compagnons élevèrent à sa mémoire un monument funèbre... Une auréole de poésie entoure ce mausolée, le seul qui ait encore abrité les ossements d'un homme de notre race dans ces mystérieuses contrées ^.
Pnom-Penh, 13 novembre ÎSS^f.
Hier, au protectorat, un instrument de musique destiné à l'exposition d'Anvers excitait
^ Ce tombeau ne renferma que quelques jours les restes du noble de la Grée; Francis Garnier, en expédition pendant que son chef se mourait, les fit transporter à Saigon.
notre curiosité et notre admiration. C'est une façon de guitare grande et lourde, reposant sur trois pieds. Le manche creux et de même hauteur que la caisse sonore en est la continuation, son volume étant très important par rapport au volume de cette caisse. Les cordes, au nombre de trois, une en cuivre et les deux autres en boyau , sortent librement par une fente garnie d'argent de l'extrémité intérieure du manche, où elles s'enroulent sur des poignées en cloisonné.
Ces poignées sont des bijoux.
En sortant de l'intérieur du manche , les cordes passent dans un chevalet d'ivoire ciselé et fouillé en dentelle, une merveille, elles se fixent par l'autre bout à l'extrémité de la caisse sonore , exhaussées par un second chevalet d'ivoire non moins beau que le premier. Le manche est garni de onze chevalets au-dessus desquels les cordes passent sans toucher; ils servent à faire varier, dans une proportion déterminée, la longueur des cordes, en pressant celles-ci avec le doigt sur leur arête d'argent. Cet instrument flatte l'œil comme objet d'art et rend de fort beaux sons.
Le soir, le ministre des finances, dont la nomination venait d'être signée par le gouverneur,
nous envoya sa musique; il succède à son père, plus fatigué, je pense, par l'âge que par le travail.
Cette musique se compose de deux orchestres, dirigés chacun par un homme de vingtcinq a trente ans, muni d'un petit violon à deux cordes entre lesquelles passent lescrinsdeTarchet.
Autour de chaque chef d'orchestre se groupèrent accroupies des jeunes filles vêtues du sampot, les seins recouverts d'une écharpe avec un bout rejeté sur l'épaule. Tous les instruments étaient à cordes, genre violon, genre guitare à caisse circulaire de grand diamètre, genre harpe ou cithare, enfin une caisse sonore plate, trapézoïde, tendue de fils de cuivre sur lesquels la musicienne frappe avec des baguettes légères.
Tous ces instruments, très soignés, incrustés de nacre, portent d'élégantes montures d'ivoire sculpté; le bois est toujours travaillé avec un fini irréprochable. Quand j'admire ces belles choses , je m'étonne de ne pas en soupçonner l'existence quand je me promène dans les rues, où tout est marqué d'un caractère barbare, pour ne pas dire sauvage. Sans doute, en parcourant les bourgs pourris de la Bretagne ou les villages inaccessibles de l'Auvergne, on n'aper-
çoit aucune trace de l'art ou du luxe français; mais je suis ici en pleine capitale et je ne vois rien d'analogue, niènie de loin, je ne dirai pas à nos boulevards, mais aux bazars d'une ville de troisième ordre de l'Orient. Sous des paillottes, dans de misérables échoppes, s'étalent les choses les plus viles. Aussi , quand on voit un objet d'art, on se demande d'oii il sort. C'est parfois un souvenir de famille remontant à la plus haute antiquité, conservé par. miracle; tout élégant produit moderne provient de Siani ou de Chine, directement commandé par les mandarins.
Ces musiciennes aux yeux de jais, aux courts cheveux noirs, aux beaux bustes de bronze, inondés de lumière, jouaient avec un remarquable ensemble des morceaux agréables, quoique monotones, d'ailleurs sans élan, sans passion, comme des machines bien montées. De temps à autre aux instruments se mêlaient des chœurs de petites filles à la voix aiguë, parfois quelques-unes d'entre elles se levaient pour exécuter un entrechat, en battant des mains en cadence. Une gamine de dix à onze ans, bien laide, mais bien éveillée, quitte par moments ses exercices chorégraphiques pour caresser la barbe des assistants, — à commencer par le
gouverneur, — ce qui lui vaut une ample récolte de cigares; ici l'on donne, en guise de bonbons, des cigares aux enfants.
Les musiciennes se délectaient du sirop de groseille que leur distribuaient, avec force cigares, les domestiques chinois du gouverneur, et fumaient voluptueusement en continuant leur musique.
Pxom-Penh, 14 novembre iS84.
Ce matin j'ai visité la flottille du roi, composée de trois avisos et de quatre grandes chaloupes presque dignes du nom d'avisos, tout cela est dans un état lamentable. Cependant les machines sont moins mal entretenues qu'on ne pourrait croire. Les Annamites et les Cambodgiens sont nés mécaniciens; néanmoins l'inexpérience leur fait commettre de lourdes fautes et les expose à des accidents. Sur le yacht royal, la chaudière a reçu deux coups de feu assez forts pour ne plus permettre même de songer à l'allumer.
Au second aviso on a changé machine, chaudière, hélice; on a pris la première chaudière venue, la première machine venue, la première hélice venue, le tout au hasard de la fourchette... le générateur fournit au moins deux
fois ce que peut utiliser la machine, à cela il n'y a que demi-mal, on a inutilement alourdi le navire, voilà tout; mais l'hélice est si petite qu'en donnant trois cents tours, elle ne peut même faire remonter le courant au bateau.
Le troisième aviso, à roues, entièrement délabré, coulera un de ces jours ; il n'a plus de pales, les tambours s'écroulent, la rouille a rongé les rayons. A l'intérieur, tout a pourri, faute de soins; c'est une ruine.
Ces navires en fer n'ont point passé au bassin depuis une dizaine d'années... le yacht royal lui-même menace à tous moments, lui aussi, d'aller au fond.
Sur l'une des chaloupes, on a mis une chaudière si insuffisante que la pression tombe au premier coup de piston; cette embarcation ne peut même changer de mouillage avec sa machine.
Tout est sale, mangé par la vermine et les termites, tout pue la misère, l'ignorance et la crasse. Mais le roof, où se trouve le logement du roi, est archidoré à l'extérieur et à l'intérieur.
Norodom s'occupe lui-même de la flottille, — ça se voit — et ne permet pas à son ministre de la marine d'y mettre le nez (de quoi peut bien alors s'occuper ce ministre?).
Cette flottille dans les mains de Norodom est un chronomètre dans les mains d'un maçon, ou plutôt du fulminate d'argent dans les mains d'un bébé.
Gomme en visitant cette flottille, où tout est malpropreté, incurie, ineptie, sottise, on sent bien l'agonie de ce pauvre Cambodge!... de toutes façons sonnait le glas de ses funérailles. Si nous ne l'eussions absorbé (encore conservet-il l'ombre et — ce qui est beaucoup pour une âme fière — l'apparence, de sa nationalité), depuis longtemps Siam et l'Annam se seraient partagé ses dépouilles. Certainement il vaut mieux pour lui vivre sous notre bienveillante domination que de disparaître sous les coups de ses ennemis héréditaires.
De quelque côté que l'on tourne les yeux, on ne voit que gaspillages enfantins ou absurdes, avortements... et cependant quel pays plantureux!... quelle race robuste, obéissante et douce !
Sur une flottille de trois avisos et de quatre chaloupes, une chaloupe seule est en état de rendre des services, encore à la condition de lui demander fort peu.
Dans l'enceinte du palais, sous le nom d'ateliers, le roi possède un chaos d'outils dispa-
rates, accumulés sans plan, sans étude, sans réflexion. Les créateurs de cette cacophonie ne se sont point préoccupés de satisfaire à des besoins donnés, dans un but donné... ils ont simplement songé à gruger le roi.
Notre administration pourra accumuler bien des sottises sans arriver au niveau des fantasques inepties de Norodom.
Pnom-Penii, 15 novembre 1884.
Pnom-Penh étend sa double ligne de magasins, de maisons, de paillottes, en rue, le long du fleuve.
A l'arrivée, on descend au débarcadère du protectorat.
Après cet édifice, en remontant, viennent le télégraphe, le palais de justice, les casernes de l'infanterie de marine, la maison du second roi; puis on tombe en vrai Cambodge, au milieu de paillottes où de petits marchands vendent des fruits, du poisson plus ou moins conservé, des aliments divers peu appétissants — après viennent de petites industries, entre autres des forges primitives près desquelles l'atelier du maréchal ferrant d'un de nos moindres villages paraîtrait un grand établissement métallur-
gique. Sans doute l'industrie du fer, la première de toutes, n'a pas fait un progrès dans ce pays depuis plus de mille ans. Dans des huttes bâties sur pilotis au-dessus de marais infects, des femmes en haillons dévident des cocons de soie. Le choléra est ici chez lui.
Un chantier de belles jonques console un peu de ce spectacle attristant.
Un pont bâti sur un petit arroyo rempli de pirogues unit la ville proprement dite à la concession accordée à l'évêque. Au crépuscule, je le rencontre tête nue, chaîne et croix d'or au cou, faisant seul ainsi tous les soirs sa promenade méditative en fumant une pipe magistrale au tuyau courbe. L'évêque et son clergé vivent assez misérablement dans un village chrétien, peuplé surtout d'Annamites. Tout est relatif... ici j'appellerai belle la cathédrale bâtie en briques rouges.
Si le soleil n'est pas encore couché, je continue par un chemin pittoresque ombragé de grands arbres, courant entre le bras des Grands Lacs et les cases entourées de bananiers... toujours et partout la richesse de la végétation contraste avec la triste condition de l'homme.
Mais la nuit tombe, je reviens sur mes pas et je m'arrête devant un grand hangar où des
Chinois étendus sur des nattes couvertes de sapèques, au milieu de nombreuses lampes à pétrole posées à terre, se livrent au jeu, leur passion favorite. Le maître de la cagnotte psalmodie un chant monotone d'une voix nasillarde.
A côté, perché sur des poteaux, un guignol attire la foule^ surtout des Chinois, les décavés peut-être du Monaco voisin. Quand je dis guignol, je devrais dire ombres chinoises. De petits bonshommes hauts comme le doigt se détachent sur un transparent avec de merveilleux détails et les couleurs les plus brillantes. Un mandarin solennel, richement paré, s'avance à pas comptés et s'assied sur un trône pour écouter les doléances de deux dames distinguées ; ces suppliantes prosternées, le front à terre, se trouvent dans une situation des plus pénibles, si l'on en juge par leurs voix flùtées, toutes pleines de sanglots — le tout avec accompagnement de gong et de tam-tam à faire gémir un sourd. Tous ces petits bonshommes se meuvent sur le transparent avec une aisance parfaite.
Si, au contraire, partant du protectorat, on descend dans la direction opposée, on parcourt la partie la plus intéressante de la ville, et tout d'abord une grande rue bâtie des deux côtés de
maisons h arcades, construites par Sa Majesté et consacrées au commerce; le négoce français y est représenté par quelques cabaretiers. La France s'épuise à créer des colonies pour les fonctionnaires et les cabaretiers. Des marchandises européennes approvisionnent la plupart de ces magasins. On y voit confortablement installés des Indiens, des Malais, quelques Siamois, pas un Cambodgien ; la plupart des boutiques, et les plus riches, appartiennent à des- Chinois. Ces magasins presque neufs déjà menacent ruine, — là encore on reconnaît la main malheureuse de Norodom.
A droite, un joli bout de chemin bien tropical conduit à l'unique monument du Pnom- Penh, tertre en terre d'une trentaine de mètres de hauteur, couronné par une pagode délabrée.. Aux quatre coins du temple bouddhiste se dressent des pyramides de quatre à cinq mètres de hauteur, et derrière, une pyramide d'une quinzaine de mètres. Je ne sais trop pourquoi je qualifie de pyramides ces grands gâteaux de Savoie pleins, en briques rouges, avec dôme et flèche, le tout crépi. Quel âge cela a-t-il?... peu importe. Ou n'y voit rien des productions naïves de sociétés dans l'ingénuité de l'enfance, c'est l'art décadent de la décrépitude. Il a fallu.
du travail, beaucoup de travail, mais pas une idée, pour élever ce tertre niais et accumuler ces briques rouges, mises à nu comme des plaies par la chute du crépissage. Est-ce bien là l'œuvre des descendants des constructeurs d'Ang-Kor?
Voici maintenant l'enceinte du palais prétentieusement crénelée, un simple mur eût mieux fait. La façade de la tribune des courses fait partie de cette enceinte ; le monument de l'exposition d'Anvers destiné à nos colonies sera construit sur ce modèle. C'est une superposition de toitures dorées à pentes diverses, supportées par de belles colonnes en bois chancelantes... cela a un faux air de grange abandonnée... là, comme partout, la caractéristique est un odieux mélange de clinquant et de misère, la toilette criarde et sordide des filles de bas étage. De ce lieu, la cour assiste aux courses de buffles et d'éléphants.
L'habitation royale se compose de divers bâtiments de même style aux toitures étagées et dorées, ornées à tous les coins de trompes d'éléphants dorées, dressées vers le ciel.
A la porte d'entrée veille la sentinelle d'un poste français. Norodom se passerait de cet honneur. Il joue au Pie IX et se dit prisonnier
avec autant de bonne foi que ce grand pape; on ne vend cependant pas à ses sujets la paille humide de son cachot... Les bonzes khmers n'ont pas la facilité d'imagination des bonzes romains... à ceux-ci la palme quand il s'agit de soutirer l'argent.
Pendant quelque temps, il eut la nuit une garde française et le jour une garde de miliciens annamites, afin d'éviter à nos soldats les factions au grand soleil. Le pauvre roi exprima qu'il était bien dur d'avoir pour garde d'honneur ses plus cruels ennemis, et l'on s'empressa de déférer aux vœux de l'infortuné monarque.
Au palais commence, de ce côté, la partie vraiment cambodgienne de la ville, Norodom est bien à sa place au milieu de la misère et de la dégradation des siens. Ce ne sont que paillottes élevées sur des poteaux au-dessus d'eaux croupies ; autour des cases quelques bananiers aux feuilles jaunies protestent par leur air malheureux contre cette déportation dans la boue.
Bien que la race cambodgienne soit forte et robuste, on est tenté de la juger ici fort différemment; tous les souffreteux et rachitiques du royaume semblent s'être donné rendez-vous au-
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tour de leur souverain. Vieille observation : le voisinage des grands engendre la démoralisation et par suite la misère.
Ces huttes juchées sur pilotis et leurs hôtes forment un ensemble navrant.
Il est temps de nettoyer ces écuries d'Augias.
De la chaussée où j'errais au milieu des ordures, j'aperçus une statue équestre. En marchant, non sans risque de tomber dans la vase, sur un pont élastique de trois bambous, j'arrivai à une sorte de sentier récemment mis à sec par la baisse des eaux; après un détour, ce sentier me conduisit à un petit tertre où se trouve, coulé en zinc, Norodom sur un coursier fougueux. Le cheval a belle figure, Norodom, en général de division, a tout l'air d'un petit crevé déguisé. Devant le piédestal deux lions gardaient la statue, les massifs de briques sur lesquels ils reposaient se sont écroulés, €t les deux lions de fonte sont tombés sur le nez.
Ce simili-bronze, dans un marais croupissant, au milieu de huttes misérables, c'est toujours la même pensée matérialisée : le phare sans lanterne, les bateaux à vapeur ruinés, l'un sans chaudière, l'autre sans hélice, la dorure sans propreté... c'est le peuple cambodgien
devenu joujou clans les mains d'un enfant gâté et gâteux.
Cette statue — payée 90,000 francs — fut offerte en principe à Norodom par la reconnaissance de ses sujets; seulement le journal officiel fixa le minimum de la cotisation selon le rang et la fortune des donateurs, les plus pauvres ne pouvaient offrir moins d'une ligature...
On n'épuiserait pas la liste de toutes les fantaisies bêtes de ce despote tout-puissant, qui s'imagine être grand quand il gaspille en niaiseries le fruit du travail de son peuple.
Pnom -Penh, io novembre iS84.
Ce matin on m'a montré au protectorat, toujours pour l'exposition d'Anvers, un instrument très curieux à une seule corde ; en somme, c'est un arc fixé sur une demi-calebasse que l'on appuie contre sa poitrine ; il produit d'assez beaux sons. Le système de tension est en ivoire richement travaillé.
Les Cambodgiens sont très fiers de leur monocorde et savent seuls, prétendent-ils, s'en servir. D'après la légende, la Chine envoya jadis au Cambodge pour l'apprendre des musi-
ciens d'un étonnant mérite ; malgré des efforts désespérés, ils s'en retournèrent avec les cheveux blancs, contraints de confesser leur impuissance.
Le ministre de la guerre est le plus habile monocordiste du royaume. Ses loisirs dans lesintervalles de ses occupations guerrières lui permettent de l'étudier h fond.
Il y a vingt ans, cet instrument fut cause d'une sinistre exécution de palais.
En pinçant du monocorde, un beau musicien faisait les délices de la cour; le cœur de la jeune sœur du roi vibra bientôt à l'unisson de l'instrument de l'artiste ; si bien qu'un jour on le retira, pour lui trancher la tête, du lit de cette royale demoiselle trop sensible aux charmes de la musique. Le crime était grand, car la naissance de la princesse la destinait à devenir femme du roi.
Les filles de sang royal sont condamnées à la virginité, à moins d'épouser leur frère; d'ordinaire au Cambodge, comme à Siam, le roi épouse toutes ses sœurs.
Norodom, malgré ce scandale, n'en eut pas moins de la coupable une fille ûgée aujourd'hui de dix-huit ans.
Kompong-Chnan, i6 novembre i884.
Le gros bourg de Kompong-Chnan (village des marmites) tire son nom de sa spécialité pour les poteries, c'est le centre commercial d'une province où elles se fabriquent en grand; de Kompong-Chnan on les expédie par pleins chargements de jonques ou même sur des radeaux. C'est le dernier point habité du puissant cours d'eau qui unit Pnora-Penh aux Grands Lacs. Là on est en pleine forêt noyée.
Kompong-Chnan s'est établi dans un lagon, près du bord du fleuve, à l'abri du courant brisé par la forêt, en un lieu où l'eau monte et descend paisiblement. Les habitants ont construit sur des radeaux de bambous leur ville flottante. De grandes bagues de liane attachent le radeau à de forts piquets fichés en terre et lui permettent de suivre le mouvement d'ascension ou de baisse des eaux. Parfois les cases s'amarrent aux arbres, d'ailleurs rares et pauvres en feuilles, qui poussent dans le lagon ; les marmots de la famille montent sur leurs branches dépouillées pour jouir de la brise et de la vue, perchés immobiles avec leurs vêtements
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de couleurs claires. On dirait une compagnie de gros oiseaux.
La ferme d'opium est un petit monument de bambous, nattes et paillottes. On y loge à l'aise quatre employés des contributions indirectes, leur bureau et leur magasin. Elle est fort, importante cette ferme chargée d'approvisionner les pêcheurs des Grands Lacs — Annamites et surtout Chinois. Les Cambodgiens fument peu l'opium. Des employés de la régie circulent en barque, débitant leur poison, au milieu de l'innombrable flottille qui couvre les lacs pendant la saison de la pêche. Cet édifice a pu heureusement se tenir à deux gros arbres avec une aussière; avant de s'y amarrer, il arracha ses piquets dans un fort grain et partit en dérive... Pourquoi aussi cette maison n'était-elle point gréée d'ancres de veille?
Nombre de boutiques en plein vent étalent leur éventaire sur un simple radeau. Les commères font leur marché en pirogue.
Nous reçûmes la visite du maire à qui nous fîmes compliment de ses rues larges et bien alignées.
Naguère la pagode flottait aussi, maintenant elle s'élève sur un terre-plein élevé de mains d'hommes en pierres de Bien-boa et construit
par la libre piété des fidèles ; chacun porta sa pierre.
Le poste télégraphique, régi par un Annamite, est une des rares maisons bâties sur pilotis. Il est déjà perché bien haut, quoique le fleuve ait beaucoup à baisser encore.
Une œuvre méritoire, cette construction de la ligne télégraphique de Kompong-Chnan à Pnom- Penh, en passant par Oudon, l'ancienne capitale... Elle traverse la forêt noyée où M. Pavie, télégraphiste-explorateur, la commença pendant la saison sèche — la crue le surprit à la fin de son travail; il plaça les derniers poteaux avec de l'eau jusqu'aux aisselles.
Pour accomplir un tel travail, il faut une santé de fer, un corps capable de supporter toutes les privations et toutes les fatigues, une énergie indomptable, un cœur trempé et l'amour du métier.
La ligne de M. Pavie s'étend de Pnom- Penh à Bangkok, c'est une des plus honorables conquêtes pacifiques de la France dans l'Extrême- Orient. Cet intrépide explorateur partit de Pnom- Penh avec quarante Cambodgiens et Annamites; quand il arriva à la capitale du royaume de Siam, vingt de ses compagnons étaient morts de fatigue ou du choléra... mais la ligne fonctionnait.
M. Pavie est l'apôtre du télégraphe, on m'a dit de lui fort justement : S'il lui tombait du ciel cent mille livres de renies, il n'en continuerait pas moins de planter ses poteaux.
Depuis huit ans il couvre de réseaux la Cochinchine et surtout le Cambodge... chenûio faisant il collectionne pour le Muséum; ses trouvailles zoologiques sont inappréciables... il recueille et traduit aussi les légendes et les chants cambodgiens.
La vie de cet homme modeste sera une vie bien remplie... il aura conscience d'avoir laissé sa trace dans ce monde.
KoMPONG-TiiOM, i7 novembre '1884.
Quand on quitte Kompong-Chnan, on est obligé, par l'insuffisance des cartes, de prendre un homme du pays pour guide dans le labyrinthe de la forêt noyée, toute percée d'arroyos croisés en tous sens. Ici le menu gibier est le poisson et la grosse bête, le caïman. Une multitude d'étranges animaux, de monstres gluants, circule sans doute au pied des arbres dans le mystère de ténèbres à peu près complètes, tandis qu'au sommet, sous les rayons du soleil, on voit s'ébaudir les singes gris et noirs.
Celte course à toute vapeur en escadrille, canonnières et chaloupes, dans les arroyos larges, sinueux, complexes des grands bois inondés, fut pour inoi un spectacle plein d'attrait.
Tout à coup s'ouvre un large horizon, c'est le Vëal-Phoc, la mer de boîte... on l'appelle ainsi parce qu'aux basses eaux elle forme un seuil de vase liquide à l'entrée des Grands Lacs, eux-mêmes presque asséchés.
C'est l'embouchure des Grands-Lacs, comme portent les cartes ; bien digne aussi du nom de lac serait le Véal-Phoc, s'il n'avait pour terme de comparaison ses grands voisins. On respire, on a comme la sensation de la mer en sortant de l'étouffante atmosphère toute pleine de vapeurs des grands bois. Droit devant lui, le spectateur ne voit que ciel et eau, et, sur les côtés, à toute longueur de vue, à peine au-dessus de l'horizon, des cimes d'arbres.
Tout ce que l'œil aperçoit comme ceinture du Véal-Phoc appartient à la forêt noyée et par delà, bien loin, se profilent des montagnes couvertes d'une verdure sombre à leur donner une teinte noire... de vraies montagnes, chose dont on perd le sentiment en Cochinchine.
Nous appuyons sur la droite du Véal-Phoc et
arrivons à la lisière de la forêt où le pilote nous lance entre deux bouquets espacés dont les branches les plus élevées émergent ; bientôt l'arroyo se dessine et nous remontons un large canal entre deux murailles de verdure à demibaignées.
C'est un pays où l'on est tenté de s'écrier avec un personnage illustre, ému par la vue de la mer : «Que d'eau!... Que d'eau!... »
La solitude et le silence fatiguent; — partout l'immobilité de la plante, la torpeur de la vie végétale. Pendant longtemps pas un oiseau... puis apparaît quelque héron, le bec en avant, le cou reployé en S, ses longues jambes étendues, battant l'air lentement de ses vastes ailes, ou l'ignoble crabier, son diminutif... peu à peu l'arroyo s'anime de bandes d'aigrettes détachées sur le feuillage foncé comme de petites masses de neige. Des pélicans nagent, en fuyant devant nous, détournant la tête en arrière, et nous regardant d'un œil stupide, avec leur poche pendante sous leur gros bec, comme du vieux parchemin mouillé. Quand nous les approchons, ils se lèvent pour se reposer un peu plus loin et recommencent à fuir en nageant... et le même manège continue. Il leur faut beaucoup de temps et de reprises de vol pour que l'expé-
rience fasse entrer dans leur léger cerveau, la vanité de ce procédé, et les décide à faire un détour par-dessus les arbres pour se placer derrière nous. Des martins-pêcheurs au bec droit et robuste, rouge comme un morceau de corail, au corps moitié saphir, moitié rubis, se tiennent mathématiquement au même point de l'air, par un très rapide battement d'ailes, puis se laissent tout-à-coup tomber comme une pierre et se relèvent un poisson au bec. Des aigles à tête blanche décrivent, en planant, de grandes courbes dans le ciel.
Mais la présence de tous ces oiseaux, rares en somme, et des poissons effrayés, bondissant devant les canonnières et les chaloupes, ne suffit pas à combattre la pénible impression d'isolement, sous laquelle le voyageur ne tarde pas à se sentir oppressé après son départ de Kompong- Ghnan.
Et cela continue toujours ainsi ; on glisse silencieusement sur une eau morte entre deux murs plongés, sur lesquels la nature a peint partout le même dessin vert.
Enfin nous rencontrons un radeau de bambous (il n'a pas, ma foi, moins de soixante à quatrevingts mètres de long sur une quinzaine de mètres de large), supportant un chargement de bois,
accompagné d'une jonque destinée au logement de la famille chargée de la direction du train.
Il y a dans ces lieux d'autres humains que nous...
Longtemps après nous rencontrons un Cambodgien debout à l'extrémité arrière d'une petite pirogue, suivant la coutume en Indo- Chine. Sa présence nous annonce la proximité d'un village devant lequel nous ne tardons pas, en effet, à passer, réunion de paillottes juchées comme des nids. Bon nombre d'habitants semblent avoir élu domicile dans des jonques; ils amassent en bûcher sur les arbres leur bois à brûler. Quelle singulière existence que celle de ces gens entourés de la forêt noyée, pour eux sans limite... ils vivent de pèche assurément, les filets suspendus aux branches le disent assez. C'est probablement leur seule industrie; d'ailleurs elle doit être fructueuse, si l'on en juge par la quantité de poisson que l'on voit sauter autour des bateaux.
Puis reprend l'implacable solitude...
Et cela continue longtemps encore.
Enfin, mais bien longtemps après, l'aspect change, la végétation s'éclaircit, les herbes apparaissent, la terre affleure l'eau. Il se forme lentement, bien lentement, une berge mince,
les arbres se disséminent de plus en plus, le sol ferme, développé en plaine d'herbes naguère inondée, s'étend à perte de vue.
Je demandai à l'un de nos Annamites :
— Cette terre est-elle bonne pour le riz ?
— Excellente, me répondit-il.
— Dans les temps reculés, reprit M. Pavie, elle a nourri de nombreuses populations... les vestiges de monuments gigantesques, parsemés dans ces déserts, ne laissent à cet égard aucun doute.
Et toujours la solitude.
La plaine herbue, immense, a remplacé la forêt, mais pas la moindre trace humaine.
Enfin, à cinq heures du soir, nous arrivons à Kompong-Thom.
Le gouverneur descend.
Les autorités accourent souriantes, la population toute réjouie nous entoure... Ces bons Cambodgiens sont ravis. Pas d'enthousiasme, mais ce contentement profond que donne l'espérance.
Pauvres gens!... ils ont tant à espérer...
J'ai assisté à la conquête de la Cochinchine, les Annamites, eux, étaient bien des conquis. J'ai vu, à mes pieds, la crainte sur le visage, la rage au cœur, des notables à genoux frapper
trois fois de leur front le pont de mon navire... ceux-là se courbaient bien devant la force (la chose que je déteste le plus au monde), c'était visible; en dépit de l'apparente soumission, la défiance et la haine éclataient malgré eux.
La première parole des villageois de Kompong- Thom fut de s'excuser de n'avoir point préparé de cadeaux ; ils n'y auraient pas manqué, s'ils avaient connu d'avance notre visite... Pour eux, le commandement est bien : recevoir des cadeaux et donner du rotin.
Le gouverneur répond qu'il est enchanté de ne pas trouver de cadeaux préparés, il n'eût rien accepté. Il vient les voir et leur donner l'assurance que la France, en prenant en mains l'administration du royaume, avant tout, s'est proposé pour but la prospérité de leur pays.
Ce fut fort bien dit, avec sincérité, une sincérité communicative, bien rendue par l'interprète, car les Cambodgiens la partagèrent comme nous.
Puisse-t-il dire vrai!... ces gens-là nous accueillent vraiment avec confiance et bonhomie.
Kompong-Thom est la capitale de la province ; cette capitale correspond bien à un misérable bourg du plus pauvre de nos départements.
11 n'y a pas jusqu'aux bufïles, ce redoutable
ennemi des Européens en Cochinchine, qui, couchés dans la vase de leur parc, ne lèvent amicalement la tête pour nous regarder de leurs grands yeux doux. Et ce n'est point exceptionnel : au contraire, c'est un fait notoire, le buffle, si agressif envers le blanc dans les provinces d'Annam, ne l'est nullement au Cambodge. Est-ce un effet de l'influence du caractère des habitants sur le caraclère de leurs bêtes ?
Nous montons sur les ruines d'un fort, de tous côtés au loin la solitude...
En prenant la tutelle de ces enfants doux, dociles, confiants, la France assume une responsabilité grave.
Une chose me console :
Jamais elle ne fera autant de mal que Norodom.
Pnom-Penh, 19 novembre J884.
Ce matin une longue suite d'équipages — inférieurs du reste aux plus modestes sapins de Paris — stationnait devant le Protectorat. Le gouverneur et le second roi montèrent dans l'équipage de Norodom. L'état-major, les officiers et fonctionnaires convoqués pour la céré-
monie prirent place dans les voitures suivantes. Le cortège se rendit à la mairie oii le maire attendait, le gouverneur pour le conduire k la salle des séances du conseil, afin de procéder à l'installation de la première municipalité de la première commune du royaume Khmer. On ne peut trouver en ce pays autre trace d'organisation que le bon plaisir du roi et les caprices des mandarins auxquels le souverain délègue sa toute-puissance.
Si le despotisme existait en Gochinchine et dans l'empire d'Annam, du moins la vie de la commune y était-elle intense. Sous ce rapport, nous n'avions rien à changer aux rouages du pouvoir en Gochinchine, dont l'organisation offrait la plus grande analogie avec la nôtre. La commune y jouissait de plus de liberté, voilà tout.
La commune, cellule primordiale du corps organisé qu'on appelle une nation, manquait.
Nous assistons à une révolution qui n'en est pas moins radicale pour être pacifique. C'est un événement solennel dans l'histoire du royaume, cette inauguration de la première municipalité de la capitale. Elle se fait sans bruit, sans émoi comme toutes les évolutions dont la nécessité s'impose.
Les conseillers municipaux se rangèrent sur des sièges derrière la table où prirent place le maire, à la droite du gouverneur, et le premier adjoint à sa gauche.
En face, à quelque distance, s'assirent, au premier rang, le second roi et le représentant du protectorat, derrière eux le conseil des ministres et les princes.
Les feuillages des plus belles plantes ornaient la salle. Derrière le conseil, l'écusson de la République avec les initiales R. F. ressortait entre deux drapeaux, l'un français, l'autre cambodgien.
C'est un de mes nombreux rêves de voir siéger à Paris, dans le Sénat de la République, des représentants de toutes les races, Je dis au Sénats parce qu'à mon avis c'est une grave erreur d'avoir introduit dans le Corps législatif des députés des colonies; il est souverainement absurde de faire voter le budget de la France par des gens qui ne concourent pas à le payer. Les citoyens payant l'impôt de l'argent et du sang devraient seuls concourir à l'élection de la Chambre des députés, particulièrement chargée de la bourse de la République ; mais toutes les races de l'empire français devraient être représentées au Sénat, dont un des principaux attri-
buts devrait être de représenter tout spécialement cet empire (dans le sens du dominion anglais).
Eh bien, sur une échelle minuscule, j'ai vu se réaliser ici mon rêve...
Dans cette petite municipalité qui est l'embi'yon de quelque chose de ^rand, siégeaient côte à côte les diverses races de l'Extrême- Orient : Malais, Indiens, Cambodgiens, Chinois, avec une majorité de Français, majorité nécessaire à l'exercice de nos devoirs d'initiateurs.
Le maire se leva et lut l'arrêté du gouverneur, revêtu du sceau du premier ministre, constituant la municipalité nouvelle.
Puis le gouverneur prononça un discours dont voici à peu près le sens :
Le Cambodge, dans sa détresse (le mot serait maladroit et ne se trouve pas bien entendu dans le discours, mais il peint exactement la situation)...
Le Cambodge, dans sa détresse, a tourné ses regards vers la France, et la République a consenti à prendre en main l'administration de ce pays, dans l'intérêt des deux peuples, afin de conduire, pour leur commun avantage, la nation cambodgienne dans la voie du progrès et de la civilisation.
Ce premier point est rigoureusement vrai.
Le peuple khmer, plein d'espérance, accepte notre tutelle avec joie... puisse-t-il plus tard Taccepter avec reconnaissance ! . . .
Plus d'un Annamite de Cochinchine, au fond du cœur, je n'en doute pas, proteste contre la domination étrangère; le sentiment de la nationalité chez un peuple fier, — et le peuple annamite est un peuple fier, — ne peut s'éteindre entièrement. Néanmoins les Gochinchinois avouent n'avoir connu, en aucun temps, un gouvernement aussi débonnaire, aussi honnête, aussi désireux d'être juste.
Les Cambodgiens avaient pour avenir inévitable l'esclavage sous la domination de Siam et de l'Annam. Affreuse tyrannie celle de Siam, contrée où une certaine vitahté, une assez forte dose d'énergie s'unissent à tous les vices, surtout à la froide cruauté de l'Orient. Siam faisait naguère, — d'aucuns disent fait encore, — d'effroyables razzias d'esclaves sur le territoire khmer ; il déportait en outre des populations entières pour les transférer dans les lieux inhabités de l'empire siamois. On conduisait ainsi des troupeaux de dix et vingt mille familles, sans se soucier d'assurer leur subsistance pendant le voyage, les Siamois estimant le but
atteint, si, de tous ces milliers d'hommes, quelques centaines arrivaient.
Ainsi advint-il à la province de Sarabor, naguère la plus florissante du royaume, aujourd'hui dépeuplée... tout a été saccagé par la férocité siamoise, et tout ce qui a échappé au massacre, chargé de chaînes, a été vendu €omme esclave sur le marché de Bangkok.
L'agriculteur annamite, — et la nation se compose à peu près entièrement d'agriculteurs, — jouit, sous notre domination, pour la personne et surtout pour le fruit de son travail, d'une sécurité jadis inconnue. Il sait devoir un impôt fixe et déterminé au delà duquel on ne lui demandera quoi que ce soit. Il se sent sûr d'obtenir de toute vexation bonne et prompte justice, les exactions sont pour lui une légende du temps des mandarins.
Le Cambodge connaît le régime de la Gochinchine et ce régime lui semble digne d'envie.
L'homme qui connaît le mieux le Cambodge, pour l'avoir parcouru en tous sens, pour avoir couché huit ans dans toutes les provinces sous la hutte du Cambodgien, et qui a de plus le mérite d'être parfaitement désintéressé dans la question me disait :
« Il faudra accumuler bien des fautes pour
s'aliéner ces populations douces, obéissantes, désireuses de vivre sous notre protection efficace. »
A une demande de bois faite par le gouverneur pour la construction d'un poste, le chef de Kratié répondait: <i Oh! nous savons bien que les Français ne prennent rien sans payer. » Un grand mandarin qui a la force et qui paye lui semblait un être aussi admirable qu'étonnant.
Le gouverneur disait vrai : d'une part, la France se propose d'administrer ce pays pacifique dans un large esprit de justice ; de l'autre, le Cambodge voit s'établir avec satisfaction un régime dans lequel il espère.
Notre représentant développa les nombreux devoirs de la municipalité, faisant avec raison bonne part à l'enseignement... avec raison aussi, il n'oublia pas la voirie.
Pnom-Penh est un amas d'ordures sur un marais croupissant.
Une vieille digue, protection d'une partie de la ville, menace ruine ; on fait connaître au roi l'impérieuse nécessité d'une réparation, Sa Majesté répond :
— Ces quartiers m'intéressent peu, je ne vais jamais de ce côté.
Le gouverneur parla ensuite avec chaleur de
l'abolition de l'esclavage, institution trop contraire au génie de la République pour qu'elle la puisse tolérer sur une terre qu'elle protège; il sera immédiatement procédé à cette abolition, mais avec tous les ménagements possibles pour les intérêts établis.
Il n'oublia pas la nécessité de fonder la propriété territoriale individuelle, afin de développer, par la sécurité du travail, les ressources du pays.
Les Cambodgiens élèvent souvent par nécessité leurs paillottes sur des pilotis dans un pays couvert, en grande partie, pendant plusieurs mois, par l'inondation, mais il n'en est pas partout ainsi. Si le Cambodgien ne bâtit pas davantage, c'est par une répugnance bien naturelle à construire sur un terrain dont il ne peut être propriétaire.
La constitution de la propriété individuelle dans un vaste royaume livré jusqu'à présent à la rapacité des mandarins, aux fantaisies royales, l'abolition de l'esclavage sont des œuvres dignes de la France.
Le traité du 17 juin 188/i, qui transforme notre protectorat nominal en protectorat effectif, peut devenir une bonne action.