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LE PRÉPOSÉ DE KAMPOT

28 janvier i88ô.

La canonnière mouille devant Kampot.

Le guébao de la régie, qui louvoyait aux environs, mit le cap sur nous, puis amena ses grandes voiles triangulaires en nous accostant.

A l'avant de la jonque reluisait une pièce de quatre, et de chaque côté deux espingoles. Des Annamites ou plutôt des métis d'Annamites et de Chinois habillés du large pantalon et de la petite veste de coton noir composaient l'équipage. C'étaient des hommes déjà mûrs, pour la plupart, robustes, au mâle visage, aux longs cheveux noirs relevés en chignon à l'arrière de la tête.

Je sautai dans le guébao en demandant en breton à mon domestique :

« Vous n'avez rien oublié? »

— C'est probablement la première fois, me dit le préposé, qu'un mot breton résonne dans la baie de Kampot.

— ■ Seriez-vous de la Basse- Bretagne? lui demanda i-je ')

— Je ne suis que de Quimperlé.

Qui aurait reconnu un natif de Quimperlé dans cet homme de trente-cinq ans environ, au teint jaune, sous ce chapeau pointu ?

L'habit ne fait pas le moine, mais il fait ressembler au moine.

Notre préposé de la ferme d'opium, le costume aidant, avait déjà sensiblement perdu le type de sa race pour revêtir une physionomie orientale.

Il était maigre, mais sous son teint bilieu\ on sentait la vigueur ; sa maigreur nerveuse semblait la caractéristique d'une vie active et saine, d'une grande énergie physique et morale.

— Sans doute vous êtes ici depuis longtemps'.' lui demandai-je.

— Depuis onze ans... Depuis onze ans j'ai passé un mois en France, juste le temps d'embrasser ma mère.

— Cette vie vous plaît?

— Beaucoup... je jouis d'une grande indépendance, et, dans cette situation, je puis faire de belles économies... ma solde est de quatrevingt-douze piastres (427 fr. 80) par mois et vous comprenez bien que, sur mon guébao, je

ne dépense pas grand'chose... avec cela, je puis soutenir ma mère largement et mettre encore quelques sous de côté.

Je me sentis aussitôt pris de sympathie pour cet homme qui vivait, sous un climat dangereux, d'un métier horriblement dur, soutenu par son affection loinlaine pour une vieille femme retirée dans quelque modeste cabane, au coin du feu en ce mois de janvier, pensant au fils dont l'amour la faisait vivre.

Ceci m'entraîna dans des réflexions sur le pessimisme et le naturalisme... doctrine des égoïstes, tout compte fait.

Un de nos modernes anatomistes du cœur humain, en fouillant bien avec son scalpel, finirait peut-être, comme résultat de sa dissection attentive, par découvrir quelque côté ignoble et bas dans l'âme de mon préposé... Je ne suis pas si grand observateur, je sais d'avance que tout homme est ange- brute, aigle- verrat... Aussi, quand j'aperçois l'humanité sous un beau jour, je me complais dans cet éclairage et me garde bien de le changer.

Non, grâce à Dieu, s'il existe un monde brillant passablement pourri, il est encore de braves gens dans le peuple de nos provinces.

— Je suis venu chercher fortune ici, me dit le

préposé interrompant mes réflexions morales et philosophiques, et, pour le moment, me voilà marin. A Quimperlé, j'étais ouvrier typographe, mais je ne gagnais pas assez d'argent pour les veuves, ma mère et ma sœur qui traîne à ses trousses toute une couvée... et tous ces petits-là ça ouvre un large bec, quand on leur distribue la becquée.

Le frottement contre les lettres avait développé chez l'ouvrier typographe les instincts poétiques de sa race. Le pittoresque, le caractère grandiose du golfe de Siam l'impressionnaient. Il en parlait avec un enthousiasme plein de naturel et de vérité.

Sa conversation courait vagabonde d'un sujet à l'autre comme celle d'un homme longtemps condamné au silence et fort empressé de faire part de ses impressions variées.

— A en juger par votre mine, lui dis-je, vous n'avez pas l'air de trop pàtir.

— Oui, je supporte fort bien ce climat et j'aime ce genre de vie... d'abord, comme je vous l'ai dit, pour ma condition, je puis envoyer de belles sommes à la case, et je suis indépendant... Tous les quinze jours, je vais à l'entrepôt déposer mon rapport et prendre les instructions de l'entreposeur. C'est l'affaire de quarante-

huit heures et je repars... Pendant que je croise avec mon guébao, le temps passe à la mer je ne sais trop comment, car j'oublie toujours d'arracher les feuilles de mes éphémérides et je ne sais jamais le quantième du mois... je sais que je suis parti depuis quinze jours quand je suis à bout de vivres... Alors je rallie ; pendant quarante-huit heures, je mange du pain, mais à la mer, je vis de riz comme mes Annamites. Du reste, pain à part, je vis bien ; avec mes lignes de traîne, je prends à volonté des poissons superbes. Quand j'aborde une grève, si elle est rocheuse, j'y trouve des coquillages ; dans les sables, ce sont des œufs de tortue, elles les enfouissent à 0"\50 et en déposent jusqu'à 130 dans le même nid. Je prends aussi des tortues à écaille, il y en a qui valent sur place 50 et même 75 piastres. Les Annamites recherchent surtout l'écaillé pour les grands peignes qu'ils se plantent dans le chignon... le grand peigne d'écaillé est par excellence la coquetterie de l'élégant annamite. Si, dans les images de l'écaillé, il croit voir une forme qui lui rappelle, à lui, car moi je n'y ai jamais rien vu, un homme, un animal et surtout un dragon, elle n'a plus de prix. Si j'ai envie de manger du gibier, je n'ai qu'à mettre pied à terre sur

Phu-Goq pour tuer, à ma fantaisie, un sanglier, un coman, un couaï ou n'importe quel cerf, car ici toutes les espèces abondent. Si je remonte une rivière, je me régale d'une queue de caïman. Quand je rencontre un collègue, nous nous payons un bœuf pour nous et nos équipages, ils coûtent une piastre ; là où on peut avoir un bœuf pour quatre francs soixante-cinq centimes, ce n'est pas la peine de s'en priver. A terre, à Phu-Coq, pour me distraire, je me baigne dans les cascades. Souvent je m'amuse, dans mon petit canot, à suivre les bords des coraux, et je m'extasie pendant des heures sur leurs couleurs admirables; mais ces belles couleurs se ternissent et passent dès qu'on les sort de l'eau... Il y a quelque temps, j'ai pris ce que les Annamites appellent un poisson-drapeau ; il est long d'une brasse et porte sur le dos, de la tête à la queue, une nageoire fine comme une aile de chauvesouris et soutenue de distance en distance par une longue arête ; cette nageoire est si haute, qu'elle sert de voile au poisson, quand il se lient à la surface de l'eau, au dire des Annamites... La nature est si variée dans ces îles !... ma vie s'écoule à passer d'un étonnement à l'autre et je vis heureux sans conscience du temps. — Mais en quoi consiste votre service ?

— Je visite les jonques et les navires pour empêcher la contrebande de l'opium... Gomme employé des contributions indirectes, c'est mon devoir le plus important, — en second lieu, j'empêche le débarquement de la poudre et des armes ; enfin je fais la chasse aux pirates.

— Y en a-t-il beaucoup?

— La côte en est empoisonnée... ils sont principalement établis à Go-Rong, où ils ont leur village, leurs femmes et leurs enfants. Ils croisent devant la baie, pillent et coulent tout navire qui n'a pas un laisser-passer de l'association.

— Mais alors on connaît leurs chefs?

— Très bien, les jonques traitent avec eux comme avec des autorités reconnues.

— Mais Go-Rong est à toucher le continent, pourquoi les Gambodgiens ne les chassent-ils pas?

— Ils en sont bien incapables... Il y a des éternités que les pirates infestent les côtes... C'est une institution du pays. Ça ne les empêche pas de faire des coups abominables ; ces jours-ci ils ont incendié un village, coupé les poignets d'un enfant pour avoir ses bracelets, brûlé avec des charbons ardents les yeux d'un vieillard alité.

— Vous en rencontrez quelquefois ?

— Ils me fuient comme la peste, les pirates ne se battent pas pour leur plaisir.

— Et vous comptez sur vos Annamites?

— Ah, je crois bien!... mes Annamites ne connaissent pas le danger, ils n'en ont pas conscience... il y aurait là toute une flottille d'Haïnams qu'ils courraient dessus à toutes voiles... il y a quelque temps,, j'ai échangé une canonnade avec trois jonques d'Haïnams, mais elles marchaient mieux que moi et je n'ai pu les aborder.

— Pourquoi, en parlant des pirates, ditesvous les Haïnams ?

— Parce qu'Haïnam a été pour les Chinois un lieu de déportation, où ils ont jeté tous leurs bandits... là ces bandits ont organisé en grand la piraterie, et la plupart des pirates sont originaires d'Haïnam.

— ■ Enfin, tout compte fait, vous êtes heureux de votre sort ?

— C'est dur dans la mousson de sud-ouest ; la mer du golfe est alors affreuse, même à l'abri des îles. Pendant toute la saison, c'est grains sur grains... Mais on en est bien récompensé dans la mousson de nord-est ; il fait frais, pas de pluies, le plus souvent la mer est belle... c'est un bonheur alors de visiter les îles

couvertes de bois admirables, sillonnées de torrents, toutes parsemées de sources d'eau fraîche... Tenez, je vais vous offrir un verre d'eau de Phu-Coq, et vous me direz si c'est bon; on apprécie toujours ce dont on est privé, et, dans toute la Cochinchine, on n'a jamais su ce que c'était qu'un verre d'eau.

Pendant que mon préposé dévidait ainsi ces réflexions diverses, le guébao, grand largue, glissait doucement vers Kampot, dont l'entrée vaseuse, garnie de palétuviers, ne présente rien d'agréable aux regards.

Nous remontons assez longtemps ce cours d'eau d'une importance secondaire, dans un pays où l'on est absolument gâté sous le rapport des voies navigables ; puis nous abordons au télégraphe, car le Cambodge est aujourd'hui couvert d'un réseau complet.

Kampot étant à la fois un point commercial et une tète de ligne, nous y trouvons un employé européen. La plupart des postes télégraphiques sont tenus d'ailleurs par des Annamites et des Cambodgiens. Sa physionomie aimable et ouverte nous réjouit par un teint de lis et de rose inconnu dans le pays.

— Vous êtes seul à Kampot? lui demanda i-je?

— Pas tout à fait. Je vois tous les jours l'entreposeur dont l'établissement se trouve à un kilomètre sur l'autre rive.

Je reconnus aussitôt l'astuce habituelle de l'administration; il n'y a dans tout le pays que deux blancs, deux employés, elle les sépare d'un kilomètre, et, pour surcroit de commodité, elle met entre eux la rivière.

— Vous vous trouvez bien ?

— Le pays est si beau.

En effet, à cette heure, j'avais sous les yeux un splendide paysage. L'eau limpide de la rivière de Kampot coulait paresseusement devant le télégraphe, bordée de cases et de bananiers. Les terres élevées et accidentées de Phu- Coq, les montagnes de la côte, la haute chaîne de l'Éléphant se profilaient en gris clair sur ce ciel superbe, sans teinte encore, si ce n'est peut-être une légère teinte jaune, qui suit pendant quelques minutes le coucher du soleil dans un jour sans nuage. A cette heure, la voûte du firmament s'illumine, dans toute l'acception poétique du mot, de clartés célestes... C'est dans ce ciel incolore, tout plein encore de la lumière du soleil disparu, que l'imagination populaire se plaît à placer Notre Père et sa cour de bienheureux.

Bientôt ces sublimes clartés disparaissent du côté du levant et le couchant se revêt de pourpres magnifiques; sur ces pourpres si riches se découpent en noir, au-dessus des cases et des arbres de la plaine, les bouquets étoiles des palmiers.

— Je ne connais pas cette espèce, dis-je au préposé, en lui montrant, près du télégraphe, de hauts stipes de palmiers le long desquels grimpent de minces échelles de bambous.

— C'est le palmier à sucre, la richesse de Kampot... il croît naturellement; on ne le plante pas, peut-être à cause de la lenteur désespérante de sa croissance. Les palmiers que vous voyez là ont de deux à trois cents ans. Gomme tous les arbres de la famille, il produit un régime ; on en coupe la moitié, puis on suspend au-dessous de la plaie un vase de bambou, et tous les jours on monte recueillir le suc écoulé dans le vase... Ce suc cristallise et donne un sucre excellent, principalement employé dans les pâtisseries de la Cochinchine et du Cambodge.

Nous quittons le télégraphe pour nous rendre à l'entrepôt.

Cette ferme d'opium a un petit aspect fort agréable de poste de brigands d'opéra-comique ;

on y voit des sabres de cavalerie, des pistolets d'arçon, des hallebardes, des haches d'abordage... de tous côtés les regards tombent sur de petits canons de cuivre. Tout est assez bien calculé dans cet attirail pour impressionner les innocents; partout on y sent cet air matamore de civils jouant au soldat. Car si les civils détestent les militaires, ils ne manquent pas une occasion de les singer. Nous avons la passion du clinquant, de l'uniforme et du plumet; faute de pouvoir être quelqu'un, nous nous ingénions à être quelque chose. Faute de se distinguer par le caractère et le talent, on s'efforce de frapper les regards par les décorations et les broderies.

Jouer au soldat est une de nos manies.

L'entreposeur exultait en parlant des 21 coups de canon tirés le 14 Juillet; on aurait cru entendre le récit d'un héros dans l'enthousiasme d'une récente victoire chèrement achetée. Il ne se tient pas de joie en songeant que ses canons de cuivre vont bientôt tonner pour l'arrivée du gouverneur... et se propose de le saluer de 21 coups de canon; personne ne le grondera pour ces honneurs de souverain.

Cet appareil militaire a bien quelque raison d'être... les bandes de Si-Votha pourraient

avoir la faotaisie de se montrer ; les pirates ont brûlé des villages aux environs, ils ont même eu l'audace de menacer Kampot. Ce ne sonl pas les Cambodgiens qui les empêcheraient de mettre le pays à sac, si l'envie en prenait aux Haïnams.

D'ailleurs, il est parfois difficile de distinguer d'un pirate une jonque chinoise de commerce; la différence est d'autant plus difficile à établir que souvent elle n'existe pas. Les jonques de commerce, pouvant avoir à se défendre, portent des canons; quand on a un mauvais chargement et des canons, l'idée peut bien venir de s'en procurer un meilleur à bon compte.

Lorsque les préposés signalent aux jonques chinoises de mettre en panne, pour les visiter et s'assurer qu'elles ne portent pas d'opium de contrebande, souvent elles répondent à coups de canon.

Cette fonction lucrative et louche de débitant de poison, remplie par l'Etat, le met parfois dans des situations bizarres; le conflit de mon préposé avec le pouvoir ecclésiastique en est un comique exemple.

— Moi, Monsieur, me dit-il, je suis bon catholique, et, quand l'occasion s'en présente, je ne manque jamais de remplir mes devoirs religieux... je suis resté dévot comme on l'est

au pays et je respecte les prêtres. Donc j'arrive pour prendre charge du débit d'opium qu'on avait installé au village de... habité par des chrétiens annamites. Tous les jours j'allais voir le Père qui paraissait enchanté de ma déférence. Mais vous comprenez, on a beau être bon catholique, on est de son temps et on a des idées. Un jour donc je dis au Père : «Père, vous finirez par vous attirer de mauvaises histoires, les notables font donner du rotin à ceux qui manquent la messe le dimanche, ça finira par être su et ça vous jouera un vilain tour. » Le Père me répondit: «Les notables font cela sans mon ordre. » En effet le Père fit appeler les notables, les gronda et leur défendit l'emploi du rotin. Mais il me garda une dent de cette affaire, et me battit froid depuis ce jour-là. 11 y eut bientôt entre nous une affaire plus grave. Les Annamites venaient chez moi acheter l'opium la nuit. Ça m'ennuyait de rester tout le jour à mon débit sans rien vendre, et d'être réveillé par la pratique dès que je venais à m'endorrair ; je demandai donc à mes clients ; « Pourquoi venez- vous me déranger la nuit au lieu d'acheter le jour ?»... Ils répondirent: « Le Père a défendu de fumer. » Le dimanche, en effet, le Père avait fait contre l'opium un sermon terrible. Moi, ça

me mettait dans l'embarras... C'est vrai, je suis bon catholique et mon avis est qu'il faut écouter ce que le curé dit en chaire : mais je suis employé de la régie, et, comme tel, chargé de débiter l'opium... il y a de cela des années et les Pères étaient alors tout-puissants, ils le savaient bien; aussi le Père me fit comprendre qu'il avait le bras long. Moi, de mon côté, j'essayai de lui faire entendre que la ferme, elle aussi, est une puissance... car, enfin, c'est elle qui nous fait tous vivre, du petit au grand... Si on ne fumait pas l'opium, je ne toucherais point par mois mes quatre-vingt-douze piastres ; il n'y aurait pas le sou pour payer grassement cette nuée de fonctionnaires qui s'abat sur la Cochinchine comme une bande de corbeaux affamés... et les colons n'auraient pas à se partager entre eux, en subventions, le meilleur du budget... pas de fumeurs d'opium, pas de budget; tout le monde sait bien ça ici... et si l'on cessait de fumer l'opium, petits et grands nous n'aurions tous qu'à déguerpir... moi, je n'aurais pas d'économies à envoyer à la vieille, et les gros bonnets ne pourraient pas rouler carrosse... et voilà pourquoi le Père a peut-être bien raison, mais, pour sûr, on l'invitera à garder ses sermons pour lui.

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