SECRÉTAIRE GÉNÉRAL
De la Ligue internationale et permanente de la Faix.
Ces peintures de guerre dans l'extrême Orient allaient paraître au moment où le conflit avec la Prusse éclata.
Toutes ces scènes, prises dans les lettres d'une personne qui assistait aux événements, sont d'une exactitude photographique. Très-désireux, d'ailleurs, d'éviter le terrain blessant des personnalités, j'ai toujours changé le nom des acteurs, souvent le théâtre de l'action.
Quand j'écrivis ces pages, je ne soupçonnais point l'imminence du châtiment. J'ajoute aujourd'liui, en relisant ces lignes : Jamais châtiment ne fut plus mérité.
Je venais de passer quelques jours en Angleterre; une menace de guerre était suspendue sur nos têtes, sous le prétexte, vraiment par trop frivole, de je ne sais quelle candidature de je ne sais quel prince de Hohenzollern. En débarquant, aux drapeaux flottant aux fenêtres, aux hurlements de la Marseillaise des nombreux ivrognes trébuchant dans les rues, je compris que les puissants de la terre, flanqués de leurs diplomates, la pire espèce de charlatans, se préparaient à quelque partie d'échecs avec leurs sujets pour enjeu. L'histoire allait enregistrer, sur ses pages sanglantes, le nom d'un grand homme de plus. Combien cela coûterait-il de tètes cassées?... Quant aux veuves et aux orphelins, on les consolerait avec quelques couplets de Marseillaise. Jamais je n'avais éprouvé pareil écœurement pour l'idiotisme de la foule ; Favenir me réservait des dégoûts plus amers.
lettre: a m. FRÉDÉRIC PASSY 7
Oui, tous ces imbsciles raffolaient de joie;... et quand il fallut défendre le sol sacré de la patrie, je découvris avec stupeur toute la lâcheté cachée sous ce patriotisme de club et de cabaret.
Les joies de la ville me faisaient mal ; je m'enfuis dans la campagne, et quand je me sentis seul, je laissai déborder ma colère et mes larmes ; assis sur une pierre, la tête dans mes mains, je restai longtemps al)îmé dans ma douleur. J'ignorais quels maux nous étaient réservés; je ne devinais point nos futurs désastres... J'aurais ri au nez du prophète qui m'eût annoncé les Prussiens mangeant nos huîtres à Dieppe et à Fécamp;... mais je sentais l'approche d'un effroyable cataclysme. Dans une sorte de vision vague, je vis s'agiter le fantôme sanglant de la guerre civile; mais pénétré des nécessités de l'époque, je me levai en disant : Que la volonté de Dieu soit faite !... c'est l'agonie du césarisme et du pouvoir temporel.
Que d'étranges rapprochements j'ai pu faire entre la France et cette Chine dédaignée !
Le même matérialisme a produit les mêmes effets dans les deux contrées. Le paysan gras de la
plantureuse Normandie a montré plus d'avidité pour Tor prussien que le paysan chinois pour nos piastres mexicaines. Si c'était là le progrès, il faudrait retourner en arrière ; si telle était l'infaillible conséquence du bien-être, mieux vaudrait la pauvreté. Il n'en est pas ainsi, mais pénétrons-nous bien de cette vérité aujourd'hui démontrée : L'accroissement de la richesse d'une nation peut devenir un danger, si l'élévation simultanée du niveau intellectuel et moral ne l'accompagne.
Il incombe une terrible responsabilité au gouvernement de Juillet pour cette déchéance morale ; s'il a contribué à la prospérité publique, il a systématiquement corrompu la nation. C'est injuste d'attribuer notre dépravation à l'Empire. Louis- Philippe a élevé la génération qui accepta le 2 décembre. Or, je ne connais au monde que deux peuples capables d'une telle dégradation : la France et sa digne fille Haïti. Peut-être, tout compte fait, sommes -nous aujourd'hui moralement moins bas qu'à l'époque où sept millions de poltrons et d'imbéciles acclamaient César-Sauveur.
Oui, le paysan français a montré l'avidité, la servilité du paysan chinois ; et tandis que le paysan trahissait la patrie, plus lâchement encore l'ouvrier la poignardait par derrière; quant au bourgeois, tout entier à ses aspirations orléanistes, il entravait et calomniait le Gouvernement de la Défense, émoussait tous les courages, éteignait toute étincelle d'énergie.
Combien il serait aisé de multiplier les parallèles entre la France et la Chine 1
Pendant que les armées anglo-françaises marchent sur Pékin, les communeux chinois mettent à feu et à sang l'ancienne capitale de l'empire. — Les Taï-ping français incendient Paris sous les yeux des Prussiens.
Si les Allemands se sont montrés si fort amateurs de notre bijouterie, ne serait-ce point pour nous punir de nos vols du palais d'Été ?
Nos armées n'ont pas le droit de disputer m% Chinois la palme du courage ; aucun corps n'est tombé avec l'héroïsme de la garde impériale à Pa-
likao.
Ils n'ont pas eu de Metz.
Ils ne comptent point de traître parmi les grands mandarins de l'empire.
Et nous allions régénérer la Chine 1 . . .
Notre mission, toute civilisatrice, avait pour Lut d'y faire refleurir un catholicisme un peu passé chez nous. Aux applaudissements de tous les bigots de France, nous avons volé, violé, massacré pour la plus grande gloire du Pape infaillible.
Les Prussiens, eux aussi, ont pris les armes pour régénérer l'Alsace -Lorraine , pour l'arracher , disent-ils, à l'abêtissement catholique ; eux aussi ont pillé, volé, violé, massacré pour la plus grande gloire de Luther.
A qui la palme de la férocité et de l'hypocrisie ?
Nous avons professé la doctrine du droit-canon en Chine, les Prussiens nous l'ont appliquée.
Mais tous nos crimes de Chine pâlissent auprès de nosforfaits dans l'empire d'Annam.
Hé bien ! je l'affirme, en dépit de tous les tartufes insulteurs du Gouvernement de la Défense : si nous
avions eu le quart du patriotisme des Cochinchinois, pas un Allemand n'eût revu son pays.
Le Gouvernement de la Défense a eu ce tort : croire h quelque reste de vertu dans le peuple qui avait applaudi le 2 décembre ; son erreur a été de méconnaître notre dégradation ; mais nous lui devons les quelques parcelles d'honneur sauvées dans cet effondrement.
Pourquoi la Prusse ne démembrerait-elle pas la France? — nous avons bien démembré l'empire d'Annam.
Pourquoi la Prusse ne nous infligerait-elle pas un tribut de cinq milliards ? — nous avons bien abusé de la supériorité de nos armes pour écraser d'un impôt épuisant les pauvres populations agricoles de la Cochinchine.
Aussi le mot de revanche a le don de m'horripiler.
Nous sommes justement châtiés; châtiés pour avoir été le plus lâche des peuples au 2 décembre, châtiés pour avoir été le plus arrogant.
Non, pas de revanche ; il est temps d'en finir
avecc3 jeu sanglant qui ne profite qu'aux révolutionnaires et aux despotes.
Toutefois, il y a là une question d'une extrême délicatesse sur laquelle je voudrais voir' tomber les lumières d'une raison supérieure à la mienne.
J'ai suivi Gam!)etta jusqu'à la dernière heure avec le pins grand zélé. Jamais je ne changerai d'opinion à cet égard : Tel était le devoir.
Nous soumettre, c'éta't non-seulement abandonner nos frères, les meilleurs de tous les Français; c'était trahir la cause de tous les peuples, c'était abandonner ce principe sauveur déjà passé dans le droit moderne : On ne peut disposer, sans son consentement, d'une fraction quelconque d'un peuple.
L'admiss'on de ce principe, dans le droit des gens, était un progrès immense dans la voie de la stabilité européenne, vers labolition définitive de la guerre. L'Europe expiera cruellement son indiff.Tcnce devant l'accomplissement d'un tel crime.
Je ne pense pas avoir été illogique, moi membre de la Ligue internationale et pcrmi^nente de la
Paix, en devenant un champion ardent de la lutte à outrance. Car je mesurais avec effroi, si nous subissions un démembrement, quel pas en arrière allait faire l'Europe ; je ne voyais pas sans un trouble profond dans qaelL'S perplexités allaient tomber les esprits qui se croyaient le plus sûrs d'euxmêm.es.
Dieu me préserve de jouer avec le sophisme en matière si grave ; je demande la lumière, s'il est possible, pour sortir de mes hésitations.
Voici, à mon sens, le vrai point de départ :
L'Alsace-Lorraine s'appartient à elle-même.
L'Alsace-Lorraine s'appartient à. elle-même ; nous n'avions aucun droit de la céder pour notre rançon.
Nous ne pouvons davantage la revendicpier. , Pas de revanche. — C'est une pensée injuste et criminelle ; la Prusse n'a été en tout ceci que la lourde main d'une justice tardive.
Pas de revendication. — Pour deux raisons :
1° Nous n'avons pas le droit de réclamer ce qui ne nous appartient pas ;
2'^ Un peuple, pas plus qu"un négociant, n'a le droit de renier' sa signature sous prétexte de malheur ou de maladresse.
Si donc l'Alsace-Lorraine accepte ses nouveaux maîtres ; si elle redoute de devenir le sanglant théâtre d'une lutte à mort, il n'y a pas de doute : nous n'avons aucun motif légitime pour rompre la p:iix. Nous avons eu l'indignité de vendre nos frères : rien ne les lie à la France ; ils sont libres de rester Allemands, si l'Allemagne leur offre les garanties d'un bonheur suffisant.
Mais si l'Alsace-Lorraino persiste à rester française: si, pour rentrer au giron, elle veut courir les chances de la guerre, notre devoir sera demain ce qu'il est aujourd'hui, ce qu'il était hier; nous devons pour sa délivrance notre dernier homme, notre dernier écu.
Voilà pourquoi jusqu'au dernier jour je fus partisan de la lutte sans trêve.
Et cependant, plus je réfléchis, plus je demeure convaincu de cette vérité :
Hors la paix, pas de solution du problème social.
LETTRE A M. FRÉDÉRIC PASSY lo
Hors la paix, pas d'abolition du prolétariat- Or, tint que la paix ne nous aura pas donné
Tunique solution du problJme social, la Commune
la cherchera à sa manière.
Voilà pourquoi, malgré mon vif désir d'espérer
encore, j'entends sonner, comme un glas, la lugubre
parole de M. Passy dans son beau discours sur la
Barba lie w ode me :
L'Humanité recule !
F. BRANDAÏ,
Membre de la Ligne iiilcnialiouale et pcrmaiicule de la Paix.
On s'est emparé de Che-Fou sans résistance.
Pour la descente, nous avons fait en pure perte de belliqueux préparatifs ; les Chinois, dans l'eau jusqu^au ventre, sont venus, aux embarcations, prendre nos soldats sur le dos.
C'est dommage ! Quelques tués figureraient bien au rapport, et feraient tomber une vraie manne de décorations et de grades.
Soixante mille francs d'indemnité ont été payés par ^'armée pour les dégâts causés par le campement. Le mandarin s'est empressé de mettre cet argent dans sa caisse et de déclarer le peuple satisfait ;
ce fonctionnaire nous témoigne les plus grands égards, et, quand il croit nous être ainsi agréable, distrilDue le bâton à ses administrés avec une générosité méritoire.
Malgré notre occupation, le commerce ne s'arrête point ; les jonques affluent de toutes les parties de l'empire.
Le golfe du Pe-Che-Li, mer inhospitalière, mais seule voie accessible pour nous vers la capitale, n'offre que deux points abordables : Che-Fou et Taalen-Wahlen ; nous occupons le premier, les Anglais le second.
La Chine jouit, au plus haut degré, de cette centralisation que l'Europe nous envie ; nul État n'est cependant moins compacte. D'où l'on est en droit de conclure que la centralisation ne garantit point Funité.
Les blessures faites aux extrémités de ce corps immense se répercutent faiblement au cœur. Les mandarins en profitent pour entretenir la cour dans les plus grossières erreurs ; leurs rapports prouvent une fécondité d'imagination bien supérieure à celle de nos fonctionnaires, qui ne sont pas des réalistes néanmoins.
Il faut là, comme un peu partout, frapper, pour être entendu, aux portes mêmes du palais de l'empereur.
Voici la situation :
Dans le Nord, nous sommes en pleine guerre;
A Shanghaï, nous combattons les rebelles de concert avec les troupes impériales ;
A Canton, une commission anglo-franco-chinoise gouverne le pays.
Ghe-Fou nous sert présentement de base d'opération ; quarante hommes y gardent nos vivres et notre matériel à deux lieues d'une ville de soixante mille âmes.
A peine s'est-il écoulé huit jours depuis le départ de l'armée pour le Peï-Ho ; déjà le camp est ensemencé. Pendant que nos soldats pliaient bagage, les Chinois attaquaient le sol avec la charrue.
La mer et des montagnes rougeâtres encadrent la plaine de Che-Fou. D'une petite pagode perchée sur ces hauteurs on contemple un spectacle ravissant. Des villages se cachent coquettement dans des bosquets d'arbres fruitiers, au milieu de grandes nappes de verdure brodées capricieusement par les
rubans argentés des ruisseaux. De tous côtés les paysans chinois circulent, coiffés de larges chapeaux pointus, et portant, sur Tépaule, aux deux extrémités d'un bambou, de grands paniers de fruits.
Il faut des prodiges de patience et de travail pour retenir, par des murs en gradins, la terre végétale aux flancs de la montagne. Le plus mince filet d'eau, saisi dès sa source avec un soin avare, répand la fraîcheur et la fécondité dans des champs de quelques mètres carrés à peine ; nos plus élégants parterres ne sont pas peignés avec une plus méticuleuse sollicitude.
Pour donner à la terre la merveilleuse fertilité de ces campagnes, il faut des quantités considérables d'engrais; aussi les paysans le recherchent-ils comme l'or. Les autorités françaises n'eurent aucune mesure à prendre pour la salubrité du camp ; les Chinois, leurs paniers à la main, guettaient tous les mouvements de nos soldats.
Des vases fluides s'étendant au loin rendent Tassaul des forts du Peï-Ho impraticable du côté de la mer.
Une puissante estacade , composée de trois énormes chaînes et de plusieurs rangs enchevêtrés de pieux en fer du poids de vingt tonneaux, ferme à nos canonnières l'entrée du fleuve.
On a choisi le Pe-Tang pour point de débarquement ; on gagnera de là les forts du Peï-Ho par une chaussée construite au milieu des marais.
De formidables batteries protègent le Pe-Tang ; les plus minutieuses précautions sont prises pour la descente. Celle-ci, du moins, ne se fera pas sans effusion de sang.
Les forts, cependant, ne ripostent point à notre canonnade^ non sans raison, étant armés de canons de bois.
Décidément nous jouons de malheur. Là, les ennemis nous tendent la main ; ici, des batteries de carton peint. — Gomment faire de l'héroïsme?
On met la ville à sac : maudits Chinois ! ils le méritent bien. Ne nous tuer personne !... Que dire au Moniteur ?
Les fils du Céleste Empire s'enfuient, portant sur leur dos femmes et enfants ; on tire sur ces lâches pour leur apprendre le devoir envers la patrie. Beaucoup d'entre eux ont mis les objets de leur tendresse à Tabri des violences de nos soldats, en les empoisonnant ou en les jetant à la rivière. On trouve un peu partout des cadavres de femmes : plusieurs se sont noyées dans les jarres de leurs maisons.
Les forts de Takou ont dû se rendre après rexplosion de leurs poudrières. Nous comptons une centaine de Français sur le carreau, autant d'alliés.
Les Chinois levés pour le service du train, par les soins du vice-roi de Canton, ont bravement porté les échelles au pied des murs ; montés sur les remparts à la suite de nos soldats, ils ont poursuivi à coups de bambou leurs compatriotes en déroute.
Après la prise des forts, des mandarins se sont présentés, au nom de l'empereur, pour traiter.
La paix est conclue.
Les troupes vont retourner en France.
Quatre cents hommes garderont Che-Fou et Tune des rives du Peï-Ho ; les Anglais garderont Taalen- Wahlen et l'autre rive.
Les signataires du traité n'avaient pas de pouvoirs sufûsants. — L'armée reprend sa marche.
Nouveaux ambassadeurs. — On ne les écoute pas ; on continue sur Pékin.
Encore des ambassadeurs ! — Ils se jettent aux pieds de nos diplomates et les émeuvent ! . . .
Nos troupes s'arrêtent. On signe la paix. Une proclamation officielle en donne connaissance aux forces de terre et de mer.
Le général et 1 "amiral se rendent à Pékin suivis d'une force armée respectable.
Déjà l'on aperçoit la montagne couronnée par la capitale du Céleste Empire...
Le consul de Shanghaï,, quelques officiers anglais et français, le caïd Osman, précèdent l'armée pour préparer au premier village une halte générale.
Le caïd, prussien de naissance, âgé de cinquante ans, a six pieds, un cou de taureau, et depuis vingt ans la même sèche figure parcheminée. Quand il s'exprime en allemand, c'est un cavalier distingué ; quand il parle français, c'est un soudard. A la suite d'un duel avec un supérieur, le caïd dut quitter sa patrie, et s'enrôla dans les spahis, sous le nom de Caïd Osman ; personne ne connaît son vrai nom. On dirait un reître exhumé de quelque antique champ de bataille. De gros sourcils couvrent ses yeux étincelants, d'énormes moustaches rousses cachent ses lèvres. Vrai centaure, il tire, au galop, du fusil comme un chasseur de Vincennes. Quand,
dans la mêlée, il fait tournoyer son grand sabre, il rappelle les fabuleux coups d'épée des anciens preux.
Le caïd dit volontiers :
— Ghe n'ai chamais gombris gomment on a
gontamné Touanau C'est un jarmant carçon...
che faisais comme lui en Avrique.
Un jour, Osman, s'exprimant avec beaucoup d'aigreur sur le compte d'un officier, finit par en dire :
— Ce credin-là m'a folé zinq cents francs. Un des assistants riposta :
— A qui donc les avais-tu volés toi-même ?
— Che m'endends : — il m'afait brêté zinq cents francs et il m'a vorcé à les rentre. C'est la bremière vois que che rends l'archent qu'on me brête.
Le caïd tutoyait tout le monde, même le général en chef, avec qui il vivait dans une sorte de familiarité domestique.
Au demeurant le meilleur fils du monde, — offrant au premier venu sa bourse vide, et toujours disposé à mettre à sec celle d'autrui.
Osman mourut plus tard, comme il devait mourir, sur un champ de bataille, tué raide sous les murs de Puebla.
Le caïd flaire un piège et supplie ses compagnons de rejoindre, au plus tôt. le gros de l'armée.
Après avoir prophétisé comme Gassandre, il tourne bride.
Osman, sa grosse pipe allemande à la bouche, traverse fièrement, au petit pas de son cheval, les bandes de Chinois tumultueusement rassemblés en armes. Son ordonnance, un vrai saint mahométan, d'une bravoure connue, le suit avec une apparente insouciance. L'Arabe, cette fois,' se crut avec son maître à sa dernière heure. L'impression fut profonde ; de ce jour, le zélé croyant devint ivrogne.
Pendant ce temps, les Chinois dirigent vers Pékin, comme des veaux à la foire, le consul de Shanghaï et les autres Européens, hés par les quatre membres et portés sur des bâtons.
Le caïd ayant donné l'éveil, et ses compagnons ne reparaissant plus, on continua la marche en se tenant prêts à combattre.
Arrivée à Pali-Kiao, l'armée française se voit bravement âssarîîie par la cavalerie tartare.
Beaucoup de cavaliers tombent à longueur de baïonnette. Mais la tactique européenne, soutenue par une immense supériorité d'armes, l'emporte bientôt sur le courage et le nombre. Que faire avec des
flèches et de petits sabres courbes contre des carrés hérissés de fusils, pourvits de ces petites pièces rayées qui déjà nous avaient donné la victoire en Italie?
De part et d'autre on a droit d'être fiers.
Les Tartares, en comptant leurs morts, tous frappés par devant, peuvent se montrer orgueilleux de leur bravoure. La solidité de cette poignée d'Européens, au milieu de nuées de cavaliers ardents, rappelle la bataille des Pji-amides.
La garde impériale, aux robes jaunes bordées de noir, défend le pont de Pali-Kiao. Le canon la moissonne, elle tombe lentement, sans être ébranlée. — Elle aussi peut dire : « La garde meurt ! »
Sur lun des piliers qui ornent les extrémités du pont, un mandarin debout agite un drapeau.
Un instant, il sert de cible à l'armée.
Le général Collineau, transporté d'admiration, s'écrie :
— Ne tirez pas sur lui, c'est un brave.
Au même moment, un boulet brise le piédestal de riiéroïque Chinois.
A la paix, les deux guerriers se sont embrassés dans Pékin , le mandarin de Pali-Kiao connaissait, par les journaux russes, le héros de la tour Malakofî.
Le mouillage du Peï-Ho est lugubre, quand le vent siffle. Les cadavres d'hommes, de chevaux et de bœufs flottent au gré des lames. Je vois souvent, sur la mer tourmentée, au sommet d'une crête écumeuse, des corps humains s'élever à demi, comme s'ils tentaient de sortir de l'abîme. Ces faces bouffies, noires et vertes, aux lèvres rongées par les animaux marins, semblent animées d'un horrible rire.
La nuit, maintes fois, une puanteur infecte me réveille en sursaut, et je me dis :
— Encore une charogne ! . . . Laissez passer le cortège de la gloire.
Les Chinois, comme jadis les Russes, comptent sur le général « hiver » .
On croyait donner un coup de main : il faut hiverner sous un ciel rigoureux. Les froids sont venus, le soldat souffre sous la tente-abri.
Nous semblons invulnérables aux coups dé l'ennemi, mais le chraat nous tue.
Le Pe-Tang, où l'on a débarqué, est une immense plaine de vase, dépourvue de toute végétation. Il a fallu camper, par des pluies continuelles, sur la terre détrempée. La dyssenterie, fidèle compagne des armées, a dès lors commencé ses ravages.
0 chantres de la guerre !... le fer fait couler moins de sang sur les champs de bataille que la dyssenterie dans les bassins de Thôpital.
Tel rêvait l'éclat des grades et de la renommée, ou bien il succombait en arrachant un drapeau au plus épais des rangs ennemis : — il meurt de diarrhée.
Nouveau sujet d'inquiétude, le courrier apporte cette nouvelle : Shanghaï vient d'être mis à feu et à sang par les rebelles.
Nous partons du Peï-Ho avec cent vingt dyssenlériques et deux blessés.
L'un des blessés est un prisonnier tartare, l'autre un soldat atteint par l'arme d un camarade maladroit.
Concluez la proportion des ravages du fer et de la maladie !
Les pansements de ces malheureux n'ont pas été touchés depuis trois jours. On n'avait pas le temps* En guerre on n'a jamais le temps de rien faire d'humain.
Impossible, absolument impossible de s'occuper de tous nos malades entassés pêle-mêle. La batterie retentit de gémissements, de cris et d'imprécations. Des agonisants poussent leur dernier râle au milieu de leurs excréments. La mer est furieuse ; les mouvements désordonnés du vaisseau accroissent le tumulte et les douleurs.
On a levé l'appareil de la jambe du soldat : les vers grouillent dans la plaie. Une odeur fétide se répand dans l'entre-pont. La maigreur de ce misérable fait frémir. Ce n'est plus un homme, c'est un squelette en délire, une chose sans nom qui hurle et pue.
Des miasmes écœurants remplissent le navire. Déjà la corruption s'empare de ces dyssentériques, vrais cadavres vivants.
Quand on en jette un à la mer, le voisin dit :
— Il ne m'infectera plus.
Voilà l'oraison funèbre du guerrier.
Les sources de la charité sont peu vives dans le cœur humain ; les horreurs de la guerre en tarissent la dernière goutte.
Les maisons à tailes rouges de la petite ville de Woo-Song s'élèvent au point où la rivière de Shanghaï vient se verser dans le Yang-Tse-Kiang.
Environ deux mille ans avant Jésus-Christ, le Yang-Tse-Kiang déborda. Cet envahissement des eaux reçut le nom de déluge du fleuve Jaune. A cette époque, l'empereur Yu commença ces travaux de canalisation dont la Chine s'enorgueiUit encore.
Des digues bien construites contiennent la rivière de Shanghaï. Les troubles, en se déposant sur le
fond, en ont peu à peu élevé le lit, qui se trouve aujourd'hui au niveau des campagnes : dangereuse conséquence de tout endiguement. Des saignées, pratiquées en différents points, alimentent un nombre infini de canaux destinés à la fois aux transports et à l'arrosage. Dans la plaine, pas un pouce de terrain perdu pour la culture du riz ou du coton. Des groupes rapprochés de cinq ou six maisons cachées dans les bambous couvrent ce pays plat. On y voit des coins de tableaux délicieux, mais l'ensemble du paysage fatigue par sa monotonie.
Les jonques circulent, à pleines voiles, dans les canaux, au milieu de la verdure. De légers ponts de bambou, semés à profusion, rendent les communications faciles. La vie, l'animation de ces campagnes, donnent une haute idée de Tesprit d'ordre et de travail des populations. Envisagée ainsi, la Chine semble supérieure à la plupart de nos contrées d'Europe.
Des milliers de grandes jonques, aux formes étranges, à la poupe élevée, couvrent la rivière de leurs voiles de paille tissée. Au milieu de ces flottes s'avance un splendide clipper américain, fier de sa haute mâture ; un bateau à vapeur, pavillon anglais
en poupe, semble à peine effleurer les eaux, et répand au loin, au-dessus des rizières, son épaisse fumée noire.
On nous avait annoncé l'incendie de Shanghaï par les rebelles.
Voici les faits :
L'arrivée de quelques pillards, dans le faubourg le plus commerçant de la ville, jeta la panique parmi les habitants. La panique, en Itahe, a bien envahi le cœur de plus braves.
Chez nous, grands et petits, depuis longtemps, rêvaient de s"es(-rimer contre les insurgés. Les troupes du Nord moissonnaient, avec la gloire, de plus solides récompenses. Les lauriers de Miltiade empêchaient Thémistocle de dormir.
L'occasion se présentait belle : on brûle à obus un quartier, — par prévision d'un incendie possible par les Taï-ping. Le même sentiment de prévoyance fit faire maison nette pour ne leur rien laisser à piller.
Les Anglais, piquts an vif, mettant à sac un autre quartier.
M"'^ de X..., femme de diplomate, nouvelle Jeanne d'Arc, — sauf son titre d'épouse, — conduit à cheval nos guerriei's.
A bord du paquebot de la ligne de Suez, M"*'' de X... rencontra la baronne de G... à la recherche d'un lieutenant de chasseurs.
— Vous offrirai-je un cigare ? demanda la diplomate à l'autre passagère.
— Merci, je ne fume que la pipe.
Les deux fumeuses devinrent, dès ce moment, inséparables amies.
A. la suite de ce bombardement de ses administrés, le Tao-Taï envoya aux autorités françaises les plus chaleureuses félicitations.
Que voulez-vous qu'il fît?
Nous guerroyons contre son souverain, et lui nous confie ses trésors personnels, en cas d'irruption des rebelles.
Dans le Nord, nous pillons le palais d'Été ; à Shanghaï, nous levons les impôts de douane pour le compte de l'empereur.
Une compagnie de Chinois achète des bateaux à vapeur et les arme d'Américains. — On trouve
WOO-SONG 4b
toujours un Yankee où il y a un dollar à gagner — pour la protection de son commerce de riz. Nous en prenons deux, sans faron, toujours avec l'autorisation du mandarin.
Le génie de Jonathan a découvert à Shanghaï un nouveau genre d'affaires. Un Américain, à la tète de bandits de toutes provenances, assiège les villes rebelles à l'entreprise, pour le compte du Tao-Taï . Le contrat se signe comme pour la construction d'une digue ou d'un canal.
Impériaux et Taï-ping se prennent et reprennent les mêmes villes, et chaque fois les pillent. Quand on signale les insurgés, les citoyens paisibles égorgent leurs femmes et leurs enfants, puis se tuent sur les cadavres. D'après un père jésuite, en moins de quelques mois, dans la seule province de Shanghaï, le nombre des suicides monte à trois cent mille.
De part et d'autre, quand on est à court de temps, on coupe la tète aux prisonniers ; si rien ne presse, on les fait cuire doucement entre deux bûchers.
llt'ias ! il me faut encore payer le tribut de mon admiration à la prodigieuse puissance créatrice de l'Angleterre .
Hong-Kong, naguère rocher aride, semblait destiné à rester toujours un stérile témoignage des anciennes convulsions de notre planète. Dans une petite crique, charmante oasis, une dizaine de familles vivaient chichement du poisson de la rade, k l'abri du vent, du soleil et des administrateurs.
Beaucoup de patience leur donnait à grand'peine le riz de chaque jour. Ce sol de pierre ne paraissait
jamais devoir nourrir des hommes. Telle est cependant la fécondité du commerce et de l'industrie : quelques mètres carrés de sable ou de granit peuvent produire autant de richesses que les champs les plus fertiles.
En 1842, les Anglais plantent leur pavillon sur cet îlot; aussitôt les palais s'élèvent, les arbres poussent, et même le gazon recouvre la roche jadis nue.
Jetez, en un lieu désert, deux colonies : l'une de Français et d'Espagnols, l'autre d'Anglo-Saxons ; la partie confiée aux Latins conservera son aspect de Sahara, l'autre prendra celui de Florence. Les écus, les fleurs, le gazon vert et les grands bœufs suivraient John Bull dans la lune.
Hong-Kong, bâti en amphithéâtre sur les flancs escarpés de la montagne, offre de la rade un coup d'œil admirable. Le pittoresque se paie d'ailleurs par des difficultés de circulation.
Quand nous arrivions au débarcadère, le tintement des piastres frappait nos oreilles ; nous nous attendions toujours à découvrir quelque cascade alimentée par un courant de pièces d'argent.
Nous descendions, en effet, dans le quartier de la banque et des princes du commerce, les Dent,
HONG-KONG bl
les Jardeens... gens qui prennent pour bateaux de plaisance des navires de cinq cents chevaux et donnent à leurs commis des appointements de ministre.
A l'heure du dîner de l'équipage, le pont se transforme en un vrai champ de foire : cordonniers, tailleurs, marchands de chinoiseries, montent boutique. Entre tous se dislingue le tailleur Filou. Les vendeurs chinois ont l'habitude de demander des certificats à leurs clients, au départ des navires ; un farceur avait écrit sur le Uvret de celui-ci : Je certifie que le porteur de ce présent est un fdou.
Notre marchand montrait son papier avec orgueil et le nom de Filou lui était resté . Boiteux et horriblement laid, il portait le vêtement de cotonnade bleue des simples coolies . Sa figure se prêtait aux plus étranges grimaces ; il en faisait toujours. Les matelots lui tiraient sur sa longue queue de soie, ou y pendaient un vieux balai. Filou riait, et avec mille
singeries vous prenait mesure ; le lendemain il apportait un habillement complet. Les bouffonneries reprenaient leur train; en fin de compte, vous endossiez Fliabit, et le tailleur empochait les piastres avec prodigalité de courbettes et de remercîments.
Un jour, je rencontrai Filou dans le cabinet du commissaire de la marine à Hong-Kong. Je ne manquai pas de lui tirer sur la queue, il répondit par les grimaces accoutumées.
— Tiens, Filou, lui dit le commissaire en signant un bon sur la banque, prends ton billet.
Puis se tournant vers moi en tapant sur la joue du fils du Céleste Empire.
— Voyez-vous cet animal?... je viens de lui signer un bon de cinquante mille piastres. Ce babouin a pris à son compte la fourniture de gilets de flanelle pour l'armée du Nord .
Un éclair d'orgueil jaillit des yeux du Chinois; puis reprenant ses grimaces et ses contorsions, il nous dit :
— Oui. babouin faurnir tout seul gilets pour soldats... et banque donner à babouin cinquante mille piastres. Ah t ah ! ah !
Il sortit en redoublant ses facéties,
HONG-KONG b3
Le lendemain, Filou continuait à bord son métier de loustic et de petit marchand.
J'ai rencontré la pauvre baronne de G..., vêtue de noir, pâle de douleur : elle porte le deuil de son amant.
A sa vue, ma pensée s'est reportée à l'époque de mon départ.
Je passais, en me rendant à bord, devant une exposition de photographies. Mes regards tombèrent sur un groupe charmant : quatre lieutenants de chasseurs, fièrement drapés dans leurs burnous blancs; de beaux jeunes gens, je vous jure. L^artiste avait admirablement saisi la franche gaieté, la joyeuse insouciance de leurs gracieux visages. J'avais déjà souffert. . . Le tableau de ce groupe m'émut. I!s étaient si radieux... Les déceptions amères, sans doute, les guettaient au passage, sous les fleurs aujourd'hui, sous les ronces demain.
Le hasard m'a donné de leurs nouvelles.
L'un d'eux part avec nous pour Suez, atteint d'une dyssenterie dont il a peu de chance de guérir. Deux de ses compagnons ont déjà succombé à la même maladie dans un hôpital improvisé, sans consolations, sans amis. Le quatrième tomba frappé d'une balle sur le champ de bataille de Pali-Kiao. La baronne de G... l'avait rejoint en Chine.
M'^« de C..., rondelette, potelée, d'un teint charmant, mise avec goût, — trop d'originalité peut-être, — bizarre mélange de grande dame et de grisette, était fort appétissante encore, malgré ses quarante ans.
La baronne naquit avec de la fortune ; néanmoins ses parents, éblouis par les richesses d'un homme âgé, la contraignirent à l'épouser. Quand elle eut trente-cinq ans, son mari était un vieillard. Les douceurs, inconnues pour elle, de la maternité n'avaient point comblé le vide de son cœur. Eprise d'un beau sous-lieutenant de chasseurs, elle quitta un foyer où rien ne lui semblait regrettable.
L'amant, dit Balzac, se charge toujours de venger le mari.
D'abord deux années d'ivresse passèrent comme un songe ; puis la tiédeur suivit la satiété dans le
cœur du jeune homme. Plus la baronne, au contraire, sentait s'échapper sa jeunesse, plus elle se cramponnait à son amour.
Le lieutenant envisageait l'avenir avec effroi ; il se voyait lié pour toujours à une maîtresse bientôt vieille, lui jeune, beau, ardent.
Il résolut de briser.
La campagne de Chine se présentait à point : elle lui offrait un décent prétexte pour abandonner une femme dont le jeune officier admirait le dévouement.
Pendant qu'il passait par le Cap, sur une frégate à voiles chargée de troupes, M™® de C... prenait la ligne de Suez.
Quand le chasseur descendit à Hong-Kong, la baronne lui fit la désagréable surprise de se jeter dans ses bras.
Peu après, le lieutenant partit pour le Nord. Une balle chinoise fournit un dénoùment à son intrigue. Un de ses amis envoya à la baronne son uniforme de la bataille.
Cet habit taché de sang pend au chevet de son lit.
b6 HONG-KONG
On conclut la paix dans le Nord.
Nos troupes, maîtresses d'un faubourg de la capitale, ont procédé au sac du palais. d'Été. Les Anglais enragent d'être arrivés trop lard pour piller : d'ordinaire ils s'y entendent assez bien. On suit les traces de la cavalerie syke — leurs spahis indiens — aux meurtres et à l'incendie.
Cette prise nous a coûté six blessures. Les serviteurs tartares, armés de leurs hallebardes et de leurs arbalètes-revolvers, se sont bravement fait massacrer.
L'Empereur quitte la capitale en toute hâte, emmenant avec lui ses épouses légitimes : — que de chrétiens agiraient autrement! —mais il laisse à son frère le sceau impérial et le pouvoir de traiter.
11 faudra bien hiverner.
Malgré l'innocuité des fusils à mèche, nous enterrons plus d'un compatriote.
L'âge n'a point complètement dépouillé Monseigneur*** de cette beauté jadis célèbre parmi les jolies dames de Brest.
Quelques pénitentes ayant failli trébucher aux extrêmes limites de l'amour mystique, le trop aimable confesseur dut quitter des lieux où il était devenu un danger, et cacher ses attraits dans les missions étrangères.
L'évêché d'Hué devint la récompense de ses travaux apostoliques.
Quand il reçut la crosse et l'anneau, ses anciennes ouailles lui envoyèrent une croix d'émeraude suspendue par une chaîne d'or ; chacun des maillons portait le nom d'une des donatrices. Peutêtre la lecture de ces noms gonfla-t-elle d'un soupir le cœur del'évêque...
Beau confesseur, belles dames, avaient grisonné ; loin étaient ces souvenirs, et loin le pays.
Le premier jour où Monseigneur sortit dans les rues de Hong-Kong avec sa brillante croix, un Chinois, sans pitié pour cette relique, l'arracha du cou de l'évêque et s'enfuit.
En attendant que la baïonnette des turcos lui ouvre les portes de son évêché, Monseigneur engraisse d'une façon merveilleuse et tonne contre les hérétiques anglais.
Nous avons fait rencontre en mer, avant notre arrivée, de quelques brebis de Monseigneur
b8 ttONG-KONG
fuyant, dans une mauvaise barque, la persécution des mandarins.
C'étaient de pauvres prêtres annamites.
Leur jonque allait couler quand nous les recueillîmes.
Nous les fimes descendre au carré pour leur donner quelques réconfortants.
Deux odalisques coloriées et peu vêtues ornaient le panneau du buffet. Nos innocents n'y virent poin^ malice ; prenant le buffet pour un autel et les nudités pour de saintes images, ils tombèrent à genoux, les larmes aux yeux. Jamais plus fervente prière ne monta vers le trône de l'Éternel.
Les missionnaires se rassemblent à Hong-Kong.
La guerre terminée dans le Nord, nous allons recommencer, sur nouveaux frais, en Gochinchine.
Sous le premier empire, nous avons porté nos aigles dans toutes les capitales de l'Europe : ils doivent ouvrir leurs ailes sur toutes les capitales du monde, ou le second empire aurait dégénéré.
Si Ton écoulait certains esprits prosaïques, une première leçon eût dû nous guérir de la gloire.
Que deviendrait l'histoire avec ces piètres idées ? un beau thème, ma foi I Les laboureurs font des enfants et creusent leur sillon. Voilà-t-il bien un sujet d'épopée?
L'industrie répandant l'abondance, le travail et la paix éteignant le prolétariat, cela constitue-t-il un ré" cit palpitant d'intérêt comme la retraite de Moscou "^
Après la Chine, la Gochinchine ; après la Cochinchine... Plutôt la guerre aux Sélénites qu'une honteuse inactivité 1 . . .
En Gochinchine, la cause est belle. Fils aînés de l'Église, nous allons combattre pour la Foi. N'est-ce point une grande idée de porter le catholicisme dans l'extrême Orient, au bout des baïonnettes de nos zéphyrs ?
Les missionnaires le disent franchement, le terrain est mauvais en Chine pour la petite graine de l'Évangile. En Gochinchine, c'est autre chose. On y trouve, paraît-il, des chrétientés dignes des premiers temps. Les populations se convertiront en masse, quand nos pillards du palais d'Été auroiu un peu promené le fer et la flamme dans les champs annamites.
Ah ! mes pères, tout va bien maintenant ; mais l'éternel conflit de l'encensoir et de l'épée ne tardera pas à s'élever. Vous voudrez, non plus la tolérance, mais le pouvoir ; la force ne voudra pas s'en dessaisir. Les sujets de querelle ne manqueront pas. Les nouveaux croisés voudront des femmes ; vous vous plaindrez de l'embauchement de vos néophytes. Convertissez un peu nos soldats avant de les envoyer en croisade, cela ne peut leur nuire.
En quittant la France, ce n'étaient point des saints ; mais depuis le sac du palais d'Été...
L'argent si lestement gagné passe vite au cantinier. La bourse vide, forte est la tentation en pays conquis.
Nous ramenons en France quelques héros de la prise de Pékin.
L'un d'eux, aide de camp du général ***, me disait :
— Après le pillage, nous avions hâte de mettre le feu au palais d'Été : chacun de nous y voyait un accusateur. Là, il y avait une bibliothèque aussj précieuse que celle d'Alexandrie ; on l'a mise en cendres : les Chinois doivent nous regarde j. comme des Omars.
Et il sourit de son calembour.
— A-t-on trouvé des pendules dans ce palais, des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie ! . . .
Un nombre incroyable de soldats en avaient porté sous la tente-abri... Les canonniers bourraient jusqu'à la gueule leurs pièces avec de l'or ; les fantassins en remplissaient leurs cartouchiers... Si les Chinois nous eussent surpris alors, le Fils du ciel eût remplacé, peut-être, par un chant de triomphe l'élégie faite par lui sur la situation de l'empire, et trouvée dans son cabinet.
.... Vous ne sauriez croire à quel point fut poussée la furie du pillage... Un officier cueillant des perles sur un arbre d'or, frappé injurieusement par un pillard jaloux, ne s'est seulement pas détourné...
Un important personnage de l'expédition disait, à Shanghaï, dans un grand dîner semi-officiel :
— J'ai acheté d'un soldat, pour une vingtaine de piastres, deux grands vases et douze coupes de métal. La beauté du travail m'avait séduit. Jugez de mon étonnement quand un orfèvre chinois m'apprit que ce métal élait de l'or.
— Eh bien, dit un des auditeurs, et le soldat?
— Je Tai cherché en vaiUj répondit en balbutiant le personnage.
Un de nos passagers me disait avec beaucoup de naturel :
— Faute de deux piastres sur moi^ j'ai manqué ma fortune. Un soldat m'offrait, à ce prix, une perle en forme d'olive, de la plus belle eau, et dont le grand diamètre avait plus de deux pouces. B..., survenant, a donné les deux piastres ; il la réserve, prétend-il, pour la garde de l'épée de l'Empereur. Un autre jour, j'ai manqué, de même, l'achat du plus beau morceau d'ambre vert connu.
Parmi nos passagers, nous comptons le colonel ***, entré le premier dans les forts de Takou.
Le colonel ***, petit de taille, large d'épaules, ses cheveux blancs taillés en brosse, plein d'une ardeur juvénile, tortille continuellement une grosse moustache sous son grand nez aquilin. Il a fait sa carrière en Afrique, toujours en expédition, prenant de temps à autre des congés, pour mener, à Paris, la vie de coulisses et de soupers fins.
Si j'en juge par son bagage, jaugeant quatrevingts mètres cubes, les affaires ont été bonnes à Pékin. Un pauvre second de navire perd la tête à loger le bazar des conquérants.
Le colonel rapportait des objets rares; aussi
quand, à son retour en France, les petites dames eurent épuisé sa bourse, eut-fl la ressource de monter boutique de chinoiseries.
Quand éclata la guerre du Mexique, des bibelots du palais d'Été il restait le souvenir.
Reprenant la cape et l'épée, il se mit à la tête de contre-guérillas.
Un jour, il se présente, à la tête de sa bande, sur une hacienda. On reçoit en grande cérémonie cet hôte redoutable. Le maître lui sert un splendide banquet. Le colonel se montre charmant, car il est homme aimable et de manières exquises :
— Vraiment, mon cher hôte, dit-il au dessert, vous nous servez un excellent dîner, avec la grâce d'un parfait cavalier.
— Trop heureux de vous être agréable, colonel. J'espère bien vous revoir à ma table.
— Je ne crois pas.
— Pourquoi donc, seigneur colonel 1
— Oh! mon Dieu, seigneur cavalier, parce que... vous allez être pendu...
Le Mexicain fit une affreuse grimace qui vou" lait être un rire :
— Vous plaisantez, seigneur colonel?
—Non, parbleu, je ne plaisante pas. , . Mettez-vous
à la fenêtre, vous verrez votre potence... Tenez, ajouta-t-il, en lui tendant une lettre, c'est bien de vous cela... Vous êtes un galant homme, mais vous n'en serez pas moins pendu.
On conduit le malheureux au supplice ; le colonel dit en se curant les dents :
— Si je l'avais fait pendre d'abord, nous eussions mal dîné.
Deux missionnaires ont pris passage sur notre bâtiment : le père Lacrampe et le père Louis, des Missions étrangères.
Tous les deux sèment la parole divine en Birmanie. Des fièvres les ont conduits à Hong-Kong, pour Changer d'air ; nous devons les laisser, en passant, à Singapour.
A l'aurore, le père Lacrampe monte sur le pont, le bréviaire a la main, à la bouche une petite pipe noire d'un long usage. Son chapeau rond incUné sur l'oreille, une longue barbe grise couvrant sa poitrine, lui donnent l'air d'un zouave déguisé. C'est un chasseur émérite.
Quand il a terminé sa lecture, il vient causer avec moi, nous prenons le thé ensemble. Notre goût
commun pour la chasse, une mutuelle sympathie, nous a promptemenl rapprochés.
— Ainsi donc, mon père, lui disais-je un matin, ces diables d'Anglais ont déjà accaparé un bon morceau de la Birmanie.
— Et bientôt ils prendront le reste, j'espère.
— Hé, mon père, désirez-vous donc l'extension de l'hérésie ?
— Non certes. Mais, je l'avoue, j'aime à être en mission dans les pays anglais. Le gouvernement ne nous protège pas, mais il nous gêne encore moins ; il nous laisse libres : cela vaut bien un protectorat. La tolérance britannique est absolue... Avant mon départ, pour bâtir mon église, j'ai fait appel aux Irlandais catholiques du régiment ; le gouverneur m'a laissé faire sans se mêler de rien... La Providence, d'ailleurs, nous a récompensés. J'avais choisi, pour établir mon petit édifice, un lieu voisin d'un monument d^idole, dont les matériaux devaient nous servir. Au centre de la maçonnerie conique et pleine, nous avons trouvé une statue d'or massif... J'ai pu récompenser ainsi mes bons Irlandais et orner mon église. Jamais le gouverneur, protestant zélé cependant, ne m'a rien refusé. Ainsi, il m'a accordé des permissions de chasse
pour vingt de mes néophytes, malgré ses prohibitions sévères de toute arme entre les mains des indigènes.
— Vous faisiez de belles chasses ?
— J'ai tué bien des cerfs, et même quelques tigres. Nous chassons de nuit d'une façon fort ingénieuse : armé démon fusil, je marche sur les talons d'un Birman qui porte sur sa tête un tonneau étroit et long, au fond duquel flambe de la poudre de lycopode. L'indigène dirige successivement en tous sens la lumière projetée. L'obscurité, profonde par contraste aux environs du tonneau, dérobe le chasseur à la vue des animaux.
On peut ainsi fusiller, à bout portant, les bêtes les plus redoutables.
Le père Louis, de la carrure d'un carabinier, myope à ne se point voir le bout du nez, ne chasse point, mais il est mélomane. Le roulis l'empêche de lire son bréviaire, mais non de faire de la musique. Il joue de la fliite tout le jour. Nous avons déniché quatre ou cinq partitions d'opéra, ce qui l'a mis au comble du bonheur. Souvent il dit avec bonhomie :
— Ma flûte est bien sèche.
Il la démonte, la mouille et boit un verre de vin.
Nous sommes grands amis. J'ai dans ma chambre une caisse de vermoutli ; il vient nous visiter souvent.
Je lui connais toutes les vertus chrétiennes, la propreté n'en faisant point partie. Il se lave peu, se change moins.
En entrant chez moi, un matin, il exhalait une forte odeur cénobitique ; je ne pus m'empècher de lui dire:
— Il fait bien chaud, mon père.
— Aussi, je viens me rafraîchir.
— Oh ! mon père, Jésus-Christ a lavé les pieds des Douze : si seulement vous vous laviez les vôtres ?
L'emboucliure du Donaï, formée d'un delta fort complexe, s'anastomose, par mille canaux, avec le delta non moins compliqué du Cambodge. La basse Cochinchine se trouve ainsi naturellement dotée d'un admirable réseau de communications.
Les navires du plus fort tonnage remontent à Saigon, et bien au delà. Les bâtiments de dimension moyenne parcourent aisément les principales artères ; enfin les petits bateaux à vapeur, comme nos canonnières, fouillent les moindres arroyos.
On comprend aisément le rôle do la vapeur dans
s A. G ON
un }).'iys où nous devons suppii'tr à noire pelit nomlire p;.r la prcmpliludc des évolutions. La rapidité des r.^oyens de (lansport, unie à la précision des armes, nous a seule permis d'enîrcprendre une pareille conquête. Nous uvons essayé le télégraphe élcclrique ; mais les éléijhanls, sans souci des peines édictées par notre législation, arrachaient les poteaux en jouant.
A l'aspect des rizières s'étendant à perte de vue, des villages enfouis dans les cocotiers, on ne peut sYnnpécher de songer à la paix profonde dont jouissait celte belle contrée avant notre invasion. A par^ Saigon, grande ville jadis, elle ne renferme pas de centres importants; la population, tojte agricole, est uniformément disséminée sur sa surface. Les cultivateurs ont de la lerrc à souhait, une terre fécondée par des alliivions annuelles. Pas de préoccupation de fumure ; le capital d'exploitation se compose de la semence et d'une paire de butiles ; le premier morceau de bois venu suiTit à charruer un sol sans obstacles.
Chacun labourait le champ paternel, envoyait au mandarin une portion de sa récolte proportionnelle à l'étendue de son terrain, et, quitte envers l'empereur, vivait libre comme l'air.
Les communications se faisant par bateau, la population est essentiellement marinière, même les femmes. Les Annamites considèrent leurs barques comme un domicile aussi confortable que leurs maisons de feuilles de palmier. Cette particularité leur permet de se déplacer avec une extrême facilité. Quand un village se croit menacé, il monte en barque, et vit dans une situation presque normale, sans trop s'inquiéter de l'incendie de cabanes qu'il relèvera dans trois jours de travail.
Les magasins, les maisons de brique, appartiennent généralement aux Clunois. Ces marchands émérites ont accaparé le commerce de la Cocbinchine ; ménageant la chèvre française et le chou annamite, ils ont su se faire considérer comme des gens indispensables par les deux compétiteurs- Maîtres du marché, ils font circuler ces innombrables convois de lourdes barques qui donnent au pays un si grand aspect d'activité. La cire végétale, les huiles, l'indigo, le coton, joueront plus tard un rôle important dans le commerce de ces contrées, mais le riz constituera toujours la principale richesse. La Cochinchine, située entre les deux empires faméliques de l'Inde et de la Chine, jouit d'une situation privilégiée sous le rapport des débouchés.
L'Annamite, frugal, peu industrieux, se contente de voir sa récolte pousser par les soins de la Providence. Entre rensemencement et la moisson, les bras de la population sont disponibles ; les mandarins peuvent alors, par des levées en masse, accomplir de prodigieux travaux de terrassement.
Les Cochincliinois ont conservé les traditions des ingénieurs français envoyés chez eux sous Louis XIV; ils élèvent leurs défenses suivant les principales règles de l'art, en profitant, avec une grande intelligence, des ressources du pays. La facilité avec laquelle ils construisent des ouvrages, barrent les rivières et créent des obstacles de tous genres, est un des côtés les plus curieux de cette guerre. Les forts poussent comme des champignons.
Nos ennemis tirent bon parti de leurs perriers. Quatre hommes vigoureux portent aisément, sur un bambou, ces petits canons de bronze. Le plus souvent ils établissent leurs pièces, pointées à l'avance, derrière un épaulement^ et attendent, pour faire feu, notre passage au but. Après cette première volée, souvent meurtrière, les coups partent à peu près au hasard.
Nous avons tenté la conquête de la Cochinchine avec des idées très-ltuisses sur la tyrannie des
mandarins ; bon nombre d'entre nous s'attendaient à se voir accueillir les bras ouverts. Devant Tévidence, il nous a fallu nous dépouiller de ces illusions. Le pouvoir des mandarins, basé sur le respect des populations pour les lettres, tient au pays par les plus profondes racines. Chez ce peuple sans religion, le vrai culte est celui du pouvoir. On rend aux supérieurs les honneurs divins, non par servilisme, mais par adoration réelle. Sans doute, il ne faut pas leur parler les mains vides, mais cette coutume séculaire ne choque personne. La modicité des appointements des officiers civils consacre tacitement cet abus ; malgré le bon marché et la simplicité de la vie annamite, comment un préfet pourrait-il se suffire avec quelques rations de riz et une allocation annuelle de trois cents francs ?
En dépit des taxes extralégales et parfois môme du bâton, — mais on s'y fait, paraît-il, — le laboureur disposait de son champ, et dans sa maison vivait en roi.
Les conséquences de notre intervention justifieront-elles les horreurs de la guerre qui troubla cette parfaite tranquillité ?
Les difficultés de la conquête gisent surtout dans le climat. Les marais de la basse Gochinchine répandent
de pestilentielles émanations. La brise de mer rafraîchit rarement ces plaines fétides, où l'on étouffe accablé par une humide chaleur. Tel bataillon est réduit à cinquante soldats, tel équipage de corvette compte cinq hommes de son armement primitif... Que sont devenus les autres ? Les plus heureux ont gagné la France à demi morts. La majeure partie dort sous la vase.
La population, maigre et chétive, pue la misère et la dégradation.
Il fLiut un assez long séjour dans le pays pour distinguer un homme d'une femme. Telle est la raison, sans doute, de plus d'une étrange méprise. Le costume, identique pour les deux sexes, consiste en une chemise de coton bleu ou noir tombant sur une courte et large culotte ; un mouchoir retient leurs longs cheveux. Les hommes ont les muscles peu accusés, les membres ronds, la peau veloutée, de grands yeux noirs, très-doux chez les jeunes gens, très-durs chez les gens âgés revêtus de quelque charge. La barbe leur vient tard ; on ne voit que des imberbes ou des grisons. Ces natures féminines, tout ruse et cruauté, scient une tête, avec un couteau ébréché, sans éprouver la moindre répugnance ; maintenues dans Tenfance
par le despotisme, el!o3 oui la l):irljarie des e.nfmis. L'Annamite reste impassible devant la mort, qu'il la reçoive ou la donne; condamn;"' à perdre la va", il se prosterne aux p'eJs de raiiîôrité, son vrai !):eii. non pour demander grâce, miis pour lui olïVir un dernier hommage de respecî.
Une moi'.'ie trisit'Ss;' p,'s:iit alors sur Saïgo.'i. , Quelques centa'iM'-^ di' l'-aHl'itîes s'élevaient, d;!.ns des marais ve."ls 'A (•rii:i;)"s5ants, surlapl:ce de l'ancienne ville ann;!!i;t>' déti'uite par le bonihardement et l'incendie. Si l'on s'y égarait la nuit, on courait risque de s'cMvaser jusqu'au ventre.
Deux ou trois cait:n;e:'S co:ïi[)JS dent toute la cjlonie; dans leurs taudis, quelques oîTiciers. p\ljs, hâves, rongés par la ii''vre,j0u lient a,utoui- do tablas malpropres, éclairées [var des lumignons fum aix.
Au coucher du soleil, je revenais de pousser une pointe dans la c^imnagne. pjur jeter un cou;) d'œil de loin sur les lignes de Ki-Oa ; je fis rencontiv d'un groupe d'officiers :
— Oi^i donc avez-vuus été ? me demandèrent-ils.
— J\ai suivi cette route eu fumant un cigare.
— Eli bien, votre prdmtMiade, hier au soir, a coûté la vie au capitaine Barbés; il a été assassiné [);-és r!e
celfe touffe de bamlrous où vous avez passé. Ce matin, on a trouvé là son corps sans tète.
Nous portons doux compagnies de fusiliers marins.
Ce renfort arrive à point.
Les Cochincliiriuis ont entouré Saigon d'une circonvallalion. Chaque jour, lentement, d'une façon continue, ils resserrent leurs lignes. Quinze mille hommes, bien armés pour des Orientaux, se disposent à étreindre la petite garnison. Ils attendent patiemment le résultat des ravages de la maladie dans nos rangs.
Maintes fois on a parlé d'évacuer. Le commandant persiste à conserver la place; il soutient de son énergie ses malheureux compagnons.
Les gardes sont longues et fréquentes avec un nombre si restreint de défenseurs. La nuit, parles pluies torrentielles de la saison, il faut se lever et prendre les armes ; au lieu d'une alerte, ce peut être l'assaut général.
L'arrivée de deux compagnies fraîches va soulager le service et relever le moral.
La conclusion de la paix, dans le Nord, permettra de disposer d'une partie du corps expéditionnaire et de culbuter les lignes annamites.
Les lignes de Ki~0 1 .^ont emporiées ; îiu'js passons dehi défensive à la coniiiièle.
Les matelots et rinhnt^rie de marine i- '..lés à Saïgon penJaîit rexpjdition de Chine, ex:is[)'*ivs parles privations, la maladie, les soii{ïran:es d'un long siège, se livrent dans leurs excursions aux barbaries inséparables de la guerre. L'^s (ruiipLi du Nord, démoralisées par le i)illage du palais d'i^lé, se montrent encore, plu. impitoyable^^.
Trois canonnières surveillaient, dans le voisinage de Saigon, un village nouvellement soumis. De bonnes relations s'établirent entre les babitants et les navires; un marcbé s'ouvrit; nous allions y faire des provisions. De nombreuses- bandes annamites ayant élevé des forts dans la campagne, on envoya de Saigon, pour les déloger, un détacbement venu du Nord. Il débute par une razzia du marcbé; mais, pendant ce temps, les plus babiles entrent dans les maisons, et, p'quant les indigènes de la points de leurs baïonnettes, demandent où est le trésor. Depuis Pékin, on veut trouver des trésors partout.
Les canonnières, les cbaloupes, les barques, sillonnent les rivières, arrêtent les suspects; on en pend un bon nombre.
Le commandant Z... mitraille tout ce qu'il rencontre de peur de laisser écliapper un pirate.
Le commandant X... orne tous les jours ses vergues de quelque Annamite.
Après la prise de Bien-IIoa ; le capitaine Y..., en battant la campagne, fait une centaine de prisonniers; il annonce son succès... Pendant la nuit, une partie de son troupeau s'évade ; pour maintenir le cliifïre de sa c ipture, il complète avec des laboureurs ramassés en pays soumis ,
Quelques Annamites appartenant à la lie de la population ont rallié notre drapeau; les chrétiens joints à ces misérables nous constituent un parti.
Un de nos maires conduisait à bord du navire du commandant X... des pirates pris par ses bandes. X..., occupé dans ce moment d'affaires pressantes, répondit laconiquement :
— Qu'on les pende !
Les prisonniers tendirent le cou au nœud filial avec rtiabituelle impassibilité asiatique. L'un d'eux cependant luttait avec énergie : il fut pendu comme ses compagnons.
Le commandant, libre de ses occupations, voulut féliciter le maire de sa capture.
On le chercha en vain .
C'était le récalcitrant.
Une gendarmerie provisoire, composée du rebut dt's différents corps, exploite les indigènes, sous prétexte d'ordre et de police. Tout leur paie, du marchand de bananes à la prostituée. Dernièrement quatre de ces dignes alguazils conduisirent une jeune fdle, de force, chez un officier espagnol : sa résistance les exaspéra ; ils la battirent d'abord et la couchèrent ensuite sur les registres des dames soumises à la surveillance de Tautorité. La civilisation
marcho: — déjà Sa'gon possl'do un dispensaire; — par pudeur on n'y met que les femmes.
Le désorire est exlrôrae; d'adroits fripons en profitent pour exploiter les crodules. Le commerce du Cam.bodge aboutit à Sa'gon par l'arroyo chinois, principale art'-re commerciale de la contrée. Un li!s du Céleste Empire établit sur les bords du canal un bureau de p?age, et leva longtemps des impôts, en notre nom, sur toutes les marchandises; il était assez consciencieux pour donner des re^us.
Nos officiers chargés des affaires indigènes jugent, du haut de leur tribunal infaillible, toutes les causes civiles et criminelles. Leurs interprètes, personnages fourbes et avares, pjur la phip.irt prêtres annamites défroqués, abusent éir.;ngement de fignorance de la langue de ces mandarins improvisés. L'un de ces misérables, accompagnant un jeune enseigne de vaisseau qui prenait possession d'une préfecture, traduisit ainsi son allocation aux nolablesdu p.ivs : ft Le grand clief des Français m'a nommi; à cette préfecture et m'a donné une escorte de soldats commandée par un officier. J'invite les gen3 de ce district à se conciUer, par des présents, ma protection et ma bienveillance. »
En guerre, il n'est point de milieu enîre Tiniprévoyance et le gaspillage.
Pendant la guerre de Chine, il fallut diriger sur le Nord des quantités considérables de coriibustible pour les besoins de la flotte. Des navires chargés de charbon furent polisés pour le Pe-Clie-Li. Là, nul moyen de débarquer cet encombrant matériel ; on dut conserver les bâtiments en leur payant d'énormes surestaries. Après l'évacuation on les dirigea sur Saigon, où chaque tonne de charbon arrive avec une aggravation de 200 fr. de frais en sus du prix d'achat. Ainsi en est-il pour les vivres: seulement ils se sont gâtés. Nous mangeons des farines empoisonnées ; on en jette à la mer trois fois pkis qu'on n'en consomme. Que de millions à l'eau !... Allons, Jacques Bonhomme, donne ton dernicn' sou pour envoyer ton fils mourir au loin... La France est assez riche pour se payer de la gloire.
Avec le coucher du soleil commence l'obsession des moustiques. Les officiers , s'en garantissent à peine sous leurs moustiquaires. Les soldats et les marins passent les nuits sans dormir. Les caractères les mieux trempés ne résistent pas à ces longues insomnies, ^ à l'agitation nerveuse dans laquelle
plongent le bourdonnement continu et les piqûres brûlantes de ces insectes; on vit dans une rage permanente. Les moustiques ont été la cause indirecte de bien des cruautés. A la suite des piqûres écorchées surviennent d'horribles plaies ; deux de nos malades en offrent un triste exemple, la gangrène les a envahis ; l'un meurt, il faut amputer l'autre.
La dyssenterie continue ses ravages. Nos navires sufTisentà peine au transport des malades.
Les batteries présentent un aspect navrant. Là, gémissent entassés des malheureux trop épuisés pour prendre les soins de propreté les plus indispensables ; maigres, saies, rongés de vermine, ils font peur à voir.
Quant à nos mœurs, j'essaierai de les caractériser ainsi : — En arrivant en Gochincliine, les turcos se dépravent.
L'administration annamite ressemble beaucoup au machinisme gouvernemental qui régit la France.
On y retrouve les maires, sous-préfets et préfets, et (les chefs de canton : rouage dont nous sommes privés.
Le même système produit les mêmes eflets : extinction de Tinitiative individuelle, effacement des caractères, multiplication des sinécures, transformation des citoyens en troupeau avide de brouter au râtelier de l'Etat;... toutes les plaies enfin du fonctionnarisme.
Des officiers européens remplacent les sous-préfets et préfets; les chefs de canton et les maires sunt clijisis parmi les indigènes. Les populations regardent ces derniers comme des traîtres. Des gens sans considération peuvent seuls accepter ces places, dans rintention d'exploiter leurs compatriotes. Le plus souvent, ils sont de connivence avec les insurgés, — mot dont on a bien abusé en Cochincbine, comme ailleurs : dans le cas contraire, ils risquent d'être égorgés en plein tribunal. Ces dignes fonctionnaires trahissent les deux camps et prennent de toutes mains. Ils se savent abhorrés; et. redoutant tout de leurs soi-disant administrés, rêvent constamment de complots. Leur occupation continuelle est d'arracher, par la bastonnade, le secret de conspirations vraies ou supposées. Les délateurs infestent le pays, comme chez nous au temps de la Terreur.
La loi annamite atïecte aux délits les plus communs un nombre déterminé de coups de verge. Le juge peut, au contraire, user à volonté du bâton pcmr parvenir à la connaissance de la vérité ; mais il est passible d'une peine sévère si le patient vient à succomber sans avouer sa culpabilité.
Peu avant notre occupation, le fait suivant se passait dans un village de la province de Mi- Ihô.
Il s"y commettait de fréquents vols de buffles. Malgré la difficulté de receler le fruit d'un tel larcin, le voleur y mettait assez d'adresse pour échapper aux soupçons. Des plaintes furent portées au mandarin sur l'incurie du maire ; le pauvre homme, stimulé par la perspective de la bastonnade, redoubla d'activité et découvrit enfin le coupable ; mais, le flagrant délit n'ayant point été constaté, il fallait obtenir un aveu. L'accusé se montra d'un entêtement désespérant pour le juge; il expira en persistant dans ses dénégations. La femme du larron, les cheveux épars, les vêtements déchirés, vint, en hurlant, se coucher à la porte du fonctionnaire, avec l'intention, dit-elle, de ne point quitter la place avant d'avoir obtenu justice de l'empereur. En même temps, elle adressait une plainte à la cour, par l'intermédiaire du mandarin.
Le maire sentait sa position mauvaise.
Il déposa le cadavre sous un hangar, mit sur l'estomac sept barres d'argent cachées par les vêtements, et demanda une enquête.
A son dire, le pat'ent, sachant sa condamnation
infaillible, se rendit au tribunal après avoir pris du poison.
Un médecin, désigné par le mandarin, vint statuer sur le fait.
Après examen du corps, l'homme de science convoqua les notables, et leur donna la tache livide produite par la pression de la masse d'argent comme la preuve irrécusable d'un empoisonnement.
Le maire ^n était, à ce moment, pour ses barres.
Il fit emprisonner la plaignante.
— Femme, lui dit-il, votre mari s^est suicidé ; vous seule l'avez vu en prison, vous seule avez pu lui en fournir les moyens. Choisissez : ou de me donner sept barres d'argent, ou de passer par les verges. Si vous optez pour les verges, vous n'en mourrez pas, car ceci me sert de leçon ; mais il ne s'en faudra guère.
L'épouse du voleur préféra payer, et le juge rentra dans ses fonds.
Dans une comédie annamite, les notables questionnent un futur maire sur les qualités nécessaires à l'accomphssement de ses fonctions.
L'un d'eux lui demande :
— Que devez-vous savoir avant tout?
— Bien mentir au mandarin.
— Quel est votre premier devoir ?
— Supporter patiemment les coups de bàlon.
Les moustiques et la dyssenterie, les tigres et le choléra, tirent à ce pays beaucoup de son charme. En deux mois, un préfet s'est vu manger trois maires ; l'un d'eux construisait un piège quand il fut enlevé.
Un de mes amis élève un jeune tigre, charmant animal trés-joueur et fort doux. On le nourrit exclusivement de poisson cuit, d'après la méthode annamite. Au dire des indigènes, ce redoutable souverain des campagnes de rAsie perd sa férocité quaud on l'astreint sévèrement à ce régime ; mais la vue seule de la chair ou du sang réveille aussitôt ses instincts.
Le tigre passe pour doué de facultés merveilleuses. Moitié démon, moitié bète féroce, il joint aux goûts sanguinaires de sa seconde nature toute la malice de la première. Les paysans en parlent avec un profond respect et lui donnent le titre de monseigneur. On lui dresse des autels : Timor fecit deos .
Voici comment mon am' devint pojsesseur de son aimable élève .
Un Annamite, allant au bois, le trouva endormi au pied d'un arbre ; il tétait encore, à peine avait-il les yeux ouverts. « La mjre, se dit le paysan, me saura gré de n'avoir point fait mal à son enfant et respectera mon bétail. » Il n'en fut rien ; la tigresse, en récompense, lui enleva trois porcs et un buffletin. L'Annamite, à son tour, pour se venger d'une telle ingratitude, déroba le nourrisson, et le porta au mandarin français de son district .
Près de Saigon, un couple de tigres rôdait naguère aux environs des forts du sud. La garnison résolut de se débarrasser de ces voisins incommodes. Dix soldats, aidés d'une trentaine d'Annamites, armés de lances, firent une battue. Les Cocbincliinois montrent souvent un courage téméraire quand ils se sentent appuyés par des Européens. L'un d'eux, fouillant une broussaille avec sa pique, en fit sortir le tigre, un superbe animal. Son altesse, cernée, bondit sur un soldat, qui fait feu ; le coup atteint la bête sans l'arrêter. Notre fantassin, genou en terre, reçoit son ennemi baïonnette en avant. Du choc, il est renversé: la carabine porte sur le sol par la crosse et soutient le tigre, qui passe par-dessus le soldat en rcflleurant à peine. Une décharge générale renverse le fuyard, terrible encore dans son agonie.
Ce premier succès n'a encouragé personne ; la tigresse se promène tranquillement aux alentours .
La Gochinchine est le paradis des chasseurs. On y trouve tous les gibiers, de la bécassine à l'éléphant. Les cerfs y sont superbes . Notre poule de basse-cour y vit dans les bois à l'état sauvage et fait les délices des gourmets . Quelle joie d'entendre le bruit sourd d'un beau paon mâle, tombant les ailes et la queue étendues 1 Malheureusement, dit le proverbe indien, là où est le paon, là est le tigre .
Une affreuse catastrophe a dernièrement ému tous les chasseurs, sans en corriger aucun. Le goût de la chasse, né du besoin de se nourrir de chair, l'emporte sur les passions les plus vives ; c'est une trace de notre antique état de sauvagerie. Aux environs de Bien-Hoa, un sergent s'était séparé de ses deux compagnons de chasse, à la poursuite d'un vol de paons. Peu après, ses camarades, en débouchant dans une clairière, l'aperçurent gisant sur le sol ; un tigre, de son mufle sanglant, lui fouillait les entrailles. L'un des spectateurs de cette horrible scène mourut en arrivant au camp d'une fièvre cérébrale; l'autre, retrouvé nu, errant dans la campagne, le corps déchiré, n'a pas encore recouvré sa raison^ ' ^__
VINH-LUONG
VINH-LUONG
La prise de Vinh-Luong d'une part, la révolte du Tonkin de l'autre, ont contraint la cour d'Hué à signer la paix avec la France.
Le gouvernement annamite sème néanmoins les germes d'une insurrection redoutable. La guerre continue, en réalité, sous le nom de piraterie.
Au fond rien de changé ; la lutte se localise dans la basse Gochinchine, et nous nous privons du droit d'affamer la capitale en interceptant les arrivages de riz. Le roi de Gochinchine, tranquille désormais
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sur la majeure partie de ses Etats, peut concentrer, en sous main, tous ses efforts sur le lieu de notre occupation. Cette paix apparente, où nous désarmons devant un ennemi en armes, n'offre qu'un avantage : l'amiral, par son traité, s'acquiert des droits au Sénat.
Les troupes de l'empereur Tu-Duc ont changé de nom ; on les désignait auparavant sous le nom de soldats, on les appelle aujourd'hui rebelles. Nous réservons la corde à leurs généraux, grands hommes pour les indigènes, pour nous chefs de bandits.
Les insurgés brûlent les villages qui se soumettent; les Français brûlent les villages qui ne se soumettent pas, ou plutôt brûlent tout, crainte d'erreur.
Le pillage, le meurtre, l'incendie, couvrent la contrée de larmes et de sang.
Qu'en pensent les missionnaires?
Ce sont eux qui nous ont entraînés dans cette guerre . Ils l'ont demandée à grands cris ; sont-ils contents? Doit-on beaucoup de conversions aux baïonnettes 'î'
Vinh-Luong, citadelle environnée d'un gros
VINH-LUONG 103
bourg, assise sur trois bras du Cambodge, jouit d'une baute importance militaire et commerciale.
Un système, très-bien entendu, de forts et de barrages défendait les abords de la place.
Pour réduire ces obstacles avancés, il ûdlut cinq heures d'une vive canonnade; et nos marins eurent à souffrir d'un feu vif et bien dirigé .
Les Annamites combattaient avec ardeur. Sur le parapet d'une batterie protectrice des barrages, le mandarin qui la commandait, à l'abri du soleil sous le parasol tenu par un soldat, montrait à son jeune fils le spectacle de la lutte, et bravait nos carabines:... leur jour n'était pas venu, paraît-il. Après la reddition de la citadelle, ce mandarin vint à bord d'une de nos canonnières, et dit, en montrant l'enfant avec orgueil : « Le petit n'a pas eu peur. »
Cinq mille hommes défendaient Vinh-Luong. Le gouverneur, d'une énergie connue, compromis en outre par des concussions, ne pouvait sauver sa tèîe que par une défense désespérée.
Quand nos canonnières eurent réduit les batteries avancées, on débarqua des troupes pour prendre la forteresse à revers ; pendant ce temps, nos navires la bombardaient de front.
Le gouverneur, confiant dans la solidité de ses
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remparts, y laissa peu d'hommes pour répondre au canon des bâtiments, et marcha à la rencontre des colonnes débarquées. Les troupes cochinchinoises^ fort à même de tenir longtemps derrière leurs fortifications, ne supportèrent pas le choc des Européens. Les Cambodgiens, peu soucieux de se battre pour leurs oppresseurs, lâchèrent pied les premiers. Bientôt la déroute fut complète. Le gouverneur rentra dans la place avec les Français à ses talons ; il essaya d'incendier les monuments, poudrières et magasins. L'œuvre de destruction réussit en partie ; on sauva cependant le palais et les greniers à riz.
En débarquant, on remarque une grande barre de bois horizontale, posée par ses extrémités sur deux montants verticaux ; potence de construction simple et avantageuse, car elle permet de pendre bon nombre de patients à la fois. Après l'assaut, notre premier soin fut d'élever cette machine.
Les abords de la forteresse et le fond des fossés sont encore hérissés de bambous aigus et de pointes de fer fichés en terre, destinés à arrêter les assaillants dans leur marche et à les maintenir, sans pouvoir avancer, sous le feu de la place.
Dans l'intérieur de la forteresse, les greniers cà riz attirent particulièrement l'attention.
VINH-LUONG lOS
Cinq rangs de gros piliers de take supportent une lourde charpente en bois rouge, recouverte de tuiles. Ces colonnades n'ont pas moins de trente mètres de large sur deux cents mètres de long. L'arête de la toiture, très-inclinèe, atteint une hauteur de soixante pieds. L'élévation au-dessus du sol du plancher, formé de bordages croisés à angle droit d'un pied d'épaisseur, le garantit de toute humidité. Cette plate-forme reçoit une charge considérable quand les greniers sont pleins.
Les sculptures de la charpente et des têtes* de colonne donnent à ces magasins un aspect monumental. Les riz ainsi amassés ont deux destinations : ils fournissent à l'alimentation de la garnison et du personnel administratif de la province ; aux temps de disette, on en fait des avances remboursables sur une récolte plus prospère.
Deux magasins semblables ont été brûlés. L'un d'eux recevait les sapèques provenant de la levée de l'impôt. Les sapèques annamites, petites pièces de zinc frappées à la marque du souverain et percées au centre, s'enfdent en chapelets. Le cours varie de trois mille à quatre mille à la piastre. Pour marcher, avec cette monnaie lacédémonienne, la bourse bien garnie, il faudrait traîner un chariot. C'est à
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peu près ce qui arrive aux marchands d'opium ; leur commerce les oblige à se servir de barques d'un fort tonnage, non pour le transport de la marcliandise. mais pour le transport de l'argent.
MITHO
MITHO
J'accompagnai, Jans une de ses lournées officielles, un de mes amis récemment nommé quanbô de la province de Mitliô.
Cet officier parla't l'annamite et possédait une connaissance étendue des caractères chinois, langue écrite du pays.
La langue parlée diiïère dans les diverses provinces de la Chine ; la langue écrite, au contraire, est non-seulement la même dans tout l'empire, mais encore en Go±inchine et au Japon. Deux lettrés
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peuvent donc correspondre et ne sauraient causer. L'écriture, au lieu d'être phonétique comme en Europe, est symijolique. La vue d'un même caractère éveille chez les fetirés la ^tlême idée qu'ils expriment, suivant leur pays, par des mots différents. ^.,;
L'uniforme d'officier français va mal avec l'attirail du fonctionnaire annamite.
Au milieu d'une barque armée de quatre avirons à l'avant et à l'arrière, s'élève une petite cabane à claire-voie recouverte de rotin tressé. Deux parasols à douze glands, deux cannes à douze glands aussi, six hallebardes ornées de flammes tricolores, servent d'insigne au quan-bô. La loi, en Orient, fixe le nombre des glands du parasol d'un mandarin, comme chez nous lé nombrè'dés bôùtdti^ dé l'habit d'un' fonctionnaires Un éluî tért réhfernie les joncs de bastonnade. Sur latoTtùrë, ôri voit lé bâton dbr'é, conformément à rordorinance, du hamac en Soie rouge du quan-bô ; d'après l'étiquette, ce personnage doit être porté, il marche rarement êri éerémotiie. Un mata athargè de le rafi^aîchir d'un gr-arid èvchiail ^("nplûïnés • deux autres font résonner tour à four leur timbré 'et leur tambouriii pour prévenir la pleine de la présence d'un grand olTicier,
ÎHITHÔ lil-
î^rès de son chef, le secrétaire tient sous le bras la boîte à encre de Chine et à papier de riz ; il a son pinceau à écrire derrière l'oreille, comme nos bureaucrates leur plume d'oie ; à la longueur de ses ongles sales on reconnaît le lettré.
Je raillai d'abord mon ami sur son équipage . mais il me fit remarquer que, sous le rapport des hochets, TEurope n'a rien à envier à l'Orient. Ne croyons-nous point rendre Tautorité plus respectable en la couvrant d'oripeaux ridicules. Les Etats- Unis seuls évitent ce travers ; là règne Thabit noir : — première condition de liberté.
Quand le quan-bô met pied à terre, les notables, prévenus par le timbre et le tambourin, viennent à sa rencontre et frappent six fois la terre de leur front. Les Cambodgiens ont trouvé une posture plus servile : entièrement couchés, ils se couvrent les yeifx de la main, comme éblouis p.ir les rayons émanés de la puissance devant laquelle ils se prosternent.
Si nous nous respectons un peu plus dans nos gestes, dans nos formules, nous sommes aussi plats.
Je parcourais ainsi, en compagnie du nouveau mandarin, les villages de la province restaurés à
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la hâte, et composés de paillottes souvent inachevées. Rebelles et soldats français avaient fait, tour à tonr, leur besogne en conscience. On voyait de tous côtés poutres et bois brûlés, monceaux de cendres et tuiles brisées.
Dans une de nos visites, nous reconnûmes, parmi les notables, un ancien partisan de Tu-Duc rallié aux Français. Le mandarin Fou-Kao, qui dirigeait la guerre dans la province de Mitliô, pour effrayer les transfuges, avait condamné à mort tous les membres de sa famille. Fou-Kao, impotent et lépreux, néanmoins d'une extrême activité et d"une énergie sauvage, battu dans une rencontre, s'enfuyait dans son palanquin, quand ce notable le désigna à un jeune enseigne qui fondit sur l'escorte, le revolver au poing, et s'empara de ce redoutable chef.
Notre partisan obtint de pendre lui-même le mandarin ; avant de lui retirer de dessous les pieds la fatale planchette, il lui demanda;
— Me reconnais-tu?
— Oui, traître. Je te réservais la mort lente.
La loi annamite condamne les traîtres à la mort lente. On les coupe en petits morceaux, en com-
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mençant par les extrémités des membres ; leurs ascendants et descendants sont décapités.
Parfois, nous rencontrons encore dans les arroyos des victimes de Fou-Kao. Leurs cadavres vont au courant, traversés par un bâton au bout duquel flotte cette inscription sur un drapeau :
« Ainsi périront les chrétiens et les transfuges. » Ces jours derniers, une de nos embarcations a recueilli un Annamite garrotté sur un radeau ; il expirait de souffrance et de faim.
Malgré tous ses eîïorts, notre mandarin français oublie bien des formalités dans le pays le plus formaliste de la terre. Il craint de pardre ainsi de la considération aux yeux de ses administrés. Le cérémonial est le culte extérieur du despotisme ; les Américains Tont supprim;, non sans raison. Il tire son origine de rOricnt, où il brille encore de tout son éclat; le gouvernement de Byzance s'est empressé de le lui emprunter avec le fétichisme du pouvoir. Les rois barbares l'ont adopté, et la France nourrit encore bon nombre de fiiinéants qui vivent de cérémonies: chambellans, écuyers,... toute la domesticité de haute lignée.
Phan-Tan-Gian, ambassadeur de Tu-Duc, après
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avoir réglé les conditions du traité, nous a rendu visite à Milliô, en allant prendre le gouvernenient de Ving-Luong, dont nous conservons la citadelle.
Le commanilani de la province, à la tète d"un corlv'ge d'oflicicrs, l'attendait au di'barcadère pour le conduire au pavillon préparé pour l'entrevue au centre de la forteresse.
On avait déployé un grand appareil militaire pour recevoir Tillustre mandarin. Nos troupes, en tenue de parade, se composaient exclusivement de turcos. Nous étions là une poignée d'Européens, recevant, dans une ville annamite, les soumiss'ons d'un grand roi d'Orient, à la tête de nos sujets d'Algérie. Satisfacton d'amour-propre payée au prix de tonnes d'or et de ruisseaux de sang.
Le nouveau gouverneur de Ying-Luong débarqu.\ sous quatre parasols, accompagné de ses lettrés, d'un nombreux domestique, de soldats armés, quelques-uns de fusils, mais la plupart de lances. Plian-Tan-Gian, âgé de plus de soixante-dix ans, d'une extrême maigreur, parlait très-haut et répondait à chaque phrase du commandant par de grands éclats de rire ; ce qui est en Cochinchine du meilleur ton. Nous portons le deuil en noir, les Chinois le portent en blanc : — affaire d'appréciation.
Les Jfaponais ont pi'is, le papillon paur^symbale làe la?consteince ; il meurt,; disent-ils; après avoir ainié; Un jeune honame, de la suite^ de PhaunTafl-Gian Tentourait de soins incessants : c'était son fils, qui préférait servir son vieux père à jouir des honneurs auxquels lui. donnaient droit son, mérite, e| sa naissance.,,-■.,,.- ■ • ■.? ,,.. :[>■:,. >\ ■•(:■:;., -î '>i:-i^o.v
..-l^ous fraternisons avec . P.han^Tan-Gian ;i les pir rates n'en infestent pas mol us de plus, ^n plus la contrée. Sous- ce. nom, ,de sincéreS: défenseurs du sol natal CQUibattent, en dépit de rinsuffisanee du gouvernement aniKuiKtiii^ pour la cause de l'index pendance; mais de véritables bandits ont aussi pris le même drapeau. Ces partisans entretiennent partout une révolte sourde, manifestée par Passassinat desadhèrentsau parti français et Pincendie de leurs propriétés. L'insurrection fermente ; à Go-Cong, elle a osé lever son étendard. ■ ., -
H est présentement impossible d'éteindre ce foyer de rébellion retranché dans des terres noyées-- pour l'attaquer , il nous faut attendre la, saison: sèche. Là se trouvent des tombeaux. de la- famille royale considérés conj^ieif|)^lladiu|§#-5fe-!^ .GoahinT
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entassent ouvrages sur ouvrages, couvrent littéralement le pays de fossés, de trous de loup, de bambous pomtus, d'obstacles de tous genres.
Voici notre situation en quelques mots :
Un tiers environ de notre conquête est en révolte ouverte ; le reste, travaillé par les émissaires de Quan-Dinh, attend la fin de la récolte du riz pour prendre part à la guerre.
Sept à huit mille Européens, sur lesquels, grâce à la fièvre et à la dyssenterio, trois à quatre mille à I)eine peuvent porter les armes, doivent m lintcnir une population de plus de trois millions d'âmes, soutenue en secret par un puissant empire.
Je pus observer, dans ces circonstances, la cruauté des minorités en danger : elles cherchent dans la terreur une suprême ressource.
J'entends des discours q'ii résonnèrent jadis à la tribune des Jacobins ; il y a en nous bien du Robespierre.
Les tètes tombent comme des ardoises...
Les Insurgés décapitent nos partisans ; nous décapitons les émissaires de l'insurrection.
Je vois de bons pères de ftimille pendre avec un laisser-aller dont eût frémi l'Ami du Peuple.
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Qui veut la fin, veut les moyens.
Dans le cas présent, une injuste fin commande des moyens monstrueux.
De petites colonnes, semblables aux colonnes infernales de la Vendée, sillonnent le pays la torche à la main.
A la fête de sainte Barbo, les matelots promenaient dans Saigon une miniature du vaisseau la Bretagne avec des figures d'Annamites pendues aux vergues... Gela vaut bien les breloques et bijoux-guillotines de 93.
Supposons Marat mort avant la prise de la Bastille, Robespierre mort en 1790.
Marat laissait à la postérité le souvenir d'un philanthrope, auteur du premier traité de l'abolition de la peine de mort.
A Robespierre revenait l'honneur d'avoir demandé le premier, à la tribune franraise, la suppression de l'échafaud.
Le commandant X... disait :
— Pendez! pendez toujours!... Que ce soient des innocents ou des coupables, nous atteindrons toujours le but : la terreur.
Le commandant X... terminera probablement une vie honorée dans les exercices d'une ardente piété.
118 MITHÔ
Intervertissons les temps :
X... sera l'exécrable auteur de la loi de prairial, Maral le médecin des pauvres, Jlobespierre le défenseur de la veuve et de rorphelin.
Nul ne peut définir l'influence des circonstances extérieures. Qui pourra dire la conduite qu'oùt tenue saint Vincent de Paul à la Saint-Bartliélemy ?
NSURRECTIOIM
L'insurrection s'étend et prend cliaquo jour un caractère plus redouLible.
Heureusement nos adversaires n'ont pjint d'armes, sans cela l'heure des Vêpres siciliennes aurait déjcà sonné.
On a arrêté, ces derniers jours, un chef de bande portant à la ceinture un pistolet fait d'un manche de parapluie en fer. Les insurgés construisent des fusils à canon de bambou renforcé par des cordes. Les ouaos jouent un grand rôle dans leur armement; ces bambous, cerclés avec des lianes, servent à lancer des masses cnnamm?es,
composées d'un mélange de soufre et de poudre ; la portée de ces armes dérisoires ne dépasse guère une centaine de mitres. Dans les combats de nuit, les ouaos produisent un charmant effet.
Tout morceau de fer se forge en fer de lance.
Enfin la révo'.te éclate à peu prés dans tout le pays.
Quarante soldats gardent le Racli-Xra. petit fort carré, entouré d'un fossé étroit et peu profond ; — auprès, un village ruiné ; tout autour, les rizières.
Le soir, un espion vint prévenir le capitiine d'un projet d'attaque pour la nuit.
— Bah, dit-il en riant, depuis un mois, je reçois cet avis tous les jours.
Toutefois, il recommande aux soldats de coucher avec les carabines chargées sous les moustiquaires. • Peu de temps après le coucher de la lune, on entend un coup de feu, puis le cri aux armes .V,^
Des tètes se lèvent partout, au fond des fossés et dars les lierbcs autour du fort... Des cris terribles retentissent sur les remparts, puis dans l'enceinte... La sentinelle tombe décapitée... Le capitaine sort de sa cabane, le revolver au poingj les assaillants le massacrent avant qu'il 'aitit^fîtiwrt?ment déchargé son armé, et envahissent la' çtoBl^re
des soldats. Au milieu de répouv'Ufltable mêlée, un sous-olTicier s'écrie : ^ ■ - --, • ~ ;. ^
— Les Franjais aux parapets ! Feu en dedans î
Il est compris.
Nos so'id.its se dôgagcnt par un supr-jmc effort et gagnent les remparts. Une grêle de balles frappe la foule annamite ; — cette résistance vigoureuse l'effraie, — elle s'enfuit : — nos pertes montent à trois morts.
La canonnière l'Alarme, mouillée dans l'arroyo de Go-Gong, par le travers des forts avancés, échangeait chaque jour avec eux, à mer haute, quelques coups de c mon. Cette même nuit, quand, la mer commençant à descendre, le courant se fut bien établi, on vit une énorme colonne de feu se mouvoir dans les rizières. C'étaient des brûlots lancés par les Annamites.
Les forts canonnent vivement notre navire. . Une grosse chaîne de fer, tendue d'une rive à l'autre, retient un instant les bateaux enflammés ; mais le puissant effort de trois grosses barques liées ensemble la rompt enfin. , ..,,.:,,.\.,
Le tourbillon de feu s'avance vers V Alarme.
On désarme les pièces, on cesse de réi)ondre au leu des forts pour se jeter dans les, çnibaralions et
prendre les brûlots à la remorque en leur lançant des grappins. L'opération réussit, mais la rivière est très-étroite. Toutes les poitrines cessent de respirer au moment où la colonne embrasée défile le long de la canonnière en la couvrant de ses flammes.
Les brûlots ont passé ; le courant les emporte .
On retourne alors aux pièces avec furie ; les forts se taisent sous nos coups redoublés.
Le lendemain, près de Caï-Laï, les insurgés attaquent, en plein jour, un poste de cinquante hommes nouvellement établi.
On n'avait pas encore eu le temps de déblayer d es broussailles les abords de la pagode servant d'abri aux soldats, ni de la protéger par un fossé ou une palissade.
"Des nuées d'insurgés se lèvent tout à coup des fourrés. L'ennemi tire d'abord quelques coups de perrier, puis, la lance en avant, se précipite sur notre petite troupe. Les premiers rangs portent seuls des piqu3s de fer, deux à trois mille hommes armés de bambous pontus les suivent. La fusillade ne modère pas l'élan des Annamites ; leurs masses se resserrent aussitôt qu'éclaircies.
Cette foule se rue sur nos baïonnettes : alors
commence une lulle désespérée, corps à corps, lutte longue et terrible. Enfin les assaillants se retirent, laissant trois cents des leurs tués à Tarme blanche. Bien au loin du théâtre de celte boucherie, les rebelles tombent frappés de nos balles. Les Cochiuchinois n'avaient pas encore montré cette exaltation. Nous ne comptons pas un mort; les blessures sont peu graves.
Partout il y a des attaques; le tam-tam de guerre retentit sur toute la surface du pays.
Le capitaine de li lordcha N" 7, ignorant le soulèvement général, poursuit avec ses canots une bande de pirates, laissant son navire à la garde d'un second-maître et de tagals, auxiliaires levés à Manille.
Un nombreux convoi s'avance ; sur la toiture de la barque de tête, un Annamite agite un pavillon français. Près de lui gisent plusieurs Cochinchinois, pieds et poings liés. Une pirogue, détachée de la flottil'e, annonce la capture de pirates par les partisans français, et demande à remettre les prisonniers à bord de la lordcha. Pendant ces explications, les embarcations avancent toujours. Soudain les prétendus prisonniers se délient ; des hommes cachés sous les toitures en sortent avec des torches et
couvrent de matières incendiaires le pont et les épaisses tentes de paille du navire. La flamme y prend avec rapidité. Nos mirins espagnols tirent sur les assaillants qui, emportés par un courant rapide, se trouvent bientôt hors d'atteinte des balles. L'embrasement des tentes ne permet plus de tenir sur le pont ; — pas d'embarcation, les reîjelles ont enlevé la seule qui restât. Les tagals se jettent à Teau ; mais nos malheureux alliés, en atteignant la rive, retombent percés h. coups de lance par des ennemis cachés dans les broussailles. Les flammes s'emparent bientôt de la coque du bâtiment, une forte détonation se fait entendre, tout disparaît. L'explosion de la soute aux poudres apprend aux révoltés le seul succès do leur levée de boucliers.
Néanmoins, grâce au traité, nous sommes en pleine paix, et nous apprenons avec stupéfaction, par les documents officiels, qu'une tranquillité parfaite réane dans la contrée.
KERN EVES
KERNÉVÈS
La gnerre et les révolutions développent étrangement les caractères. Tel eût mené l'existence décolorée du commun des mortels, qui devient, sous la pression des circonstances, un type remarquable.
Chargé de la surveillance d'un district, aux environs de Ké-Bé, j'entrai en rapports avec un des héros de la conquête.
Les débuts de Kernévés — c'était son nom — furent très-humbles.
Il reçut d'abord la mission de protéger, avec la canonnière dont il avait le commandement, un de nos maires annamites, dont le prédécesseur venait.
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d'être assassiné à son tribunal par une bande d'insurgés. Attaqué dès son arrivée, Kernévès fit preuve d'une bravoure et d'une audace peu communes. Il eut l'adresse d'obtenir de l'amiral de joindre au commandement de son navire la direction politique du district où il venait de se signaler.
Kernévès devint alors un vrai petit conquérant.
Au moindre soulèvement dans les environs du cercle confié à sa surveillance, on le voyait pénétrer au foyer de insurrection à la tète d'une poignée d'hommes. De sa propre autorité, il s'emparait de la gestion des affaires dans le canton insurgé ; sur ses rapports, l'amiral lui confirmait bientôt cette extension de son territoire. L'importiuice de son commandement lui fit accorder une augmentation de forces, et ce surcroît de moyens lui permit de déployer, sur une plus vaste échelle, son énergie guerrière. '^
J'allai rendre visite à mon voisin dans ma barque annamite armée à l'avant d'une e<!pingole. Quatre fusiliers Lrrins m'escortaient; avec cet équipement, mon revolver et mon fusil, je pouvais me considérer comme à l'abri d'une mauvaise rencontre.
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Assis sur la toiture de fa barque, le fusil au poing, j'abattais de temps à autre un joli pigeon vert ou quelque beau ramier gris. Souvent, nous approchions des bandes de sarcelles perchées sur les arbrisseaux de la rive ; il en tombait toujours plusieurs au même coup. Pour vivre, il fallait de l'industrie ; sans cela on ét^iit réduit à la viande de porc et au poisson détestable du marché.
Les Annamites nous saluaient au passage avec le respect inspiré par la crainte de l'envoi d'une balle ou de Tordre de se rendre en prison.
Le camp de mon collègue se composait d'une forte palissade protégée par un petit fossé. Il logeait avec ses officiers dans l'ancienne pagode du village ; des paillottes abritaient les marins fusiliers et les matas.
Kernévés exerçait en ce moment ses hommes au tir à la cible dans la rizière. A mon arrivée, il venait de loger une balle dans le rond noir; remettant son arme entre les mains d'un matelot, il me tendit la main :
— Vcnis in ojtimo momento, vous dînerez avec moi ; j'ai surveillé, moî-mème, la confection d'un merveil'eux plat de tripes,
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La manie de faire un mélange de français et de mauvais latin lui était venue, comme à beaucoup d'officiers d'ailleurs, de l'habitude de se servir d'un interprète.
Nos interprètes se recrutaient parmi les Annamites préparés par les missionnaires h recevoir les ordres. Au moment de la conquête, beaucoup d'entre eux, séduits par l'appât d'une solde relativement élevée, jetèrent le froc aux orties. Gicéron eût peut-être préféré les entendre parler chinois; néanmoins on était parvenu, au moyen de ce jargon, ;i s'entendre d'officier à interprète.
Chaque chef de district avait son cas favori : Tun employait quand même le nominatif; l'autre, l'accusatï. Les interprètes, de leur cMé, se servaent volontiers de rinfinitlf, les conju^jaisons n'i xistant pas dans l'idiome du pays.
Quand la langue de Virgile, ainsi considérablemc'it simplifiée, ne suffisait pas, le geste complétait la pensée. Dv3s mots français et annamites avaient passé dans ce langage dj convention, où les fusils s'appelaient catapiiUa et les canons tormenta ; d'autres termes avaient une origine inconnue, tel le mot cadouillc,— compris de tous les Annamites : leurs reins meurtris leur en disaient assez le sens.
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Kernévès, petit d« taille, présentait au physique un type fort répandu en Bretagne. Son buste développé s'appuyait sur des jambes courtes. Sa grosse tète couronnée de cheveux rouges s'unissait aux épaules par un cou de taureau. Tout en lui accusait la force et l'énergie. Des yeux verts et vifs, pétillant de ruse, animaient sa physionomie un peu vulgaire.
— J'exerce beaucoup mes fusiliers, me dit-il ; je n'hésiterais pas k traverser une province, in plenà insurrectione, à la tète de quarante liommes maniant bien la carabine. Avec cela on ne peut enlever des forts, mais c'est suffisant ad pugnandum contrli omnes inimicos.
Rarement, en effet, il mettait plus de quarante hommes sur pied. Avec celte petite troupe, il sillonnait en tous sens son vaste territoire, inspirant partout la terreur.
— Negotium gravissimum est, reprit-il, de maintenir tous ces Annamites snb dominatione nostrà. J'y réussis cependant assez bien, cum haculo et strangulalione.
Au milieu des fusiliers marins, jouait un jeune indigène dont la figure fiminine et les regards lascifs attirèrent mon attention.
— Quel est cet Annamite ? demandai-je à Kernt'vès.
— C'est un f unuque, neulrum. Voici comment il se trouve parmi nous. Un émissaire de Quan-Dinli vint dernièrement sur mon territoire ad propagauânm hélium. Je mis à ses trousses une dizaine de matelots déguisés en Annamites ; il leur échappa, sed capierunt neutrum suum. Je l'ai gardé au canip m spe habendi revelationes. La passion de ce qiian rebelle pouvait le faire tomber dans un piège ou même l'attirer dans nos rangs. J'ai rendu la liberté au neutrum, devenu inutile; mais il se trouve très-heureux parmi nous, et arte sud facit multa bénéficia.
L'exercice à la cible étant terminé, nous entrâmes au poste.
Kernévès me montra un groupe d'Annamites enchaînés.
— Vous voyez, me dit-il, mes suspects. Je les emploie aux travaux du camp; en expédition, ils portent les bagages sous bonne escorte.
De là, il me conduisit à une paillotte où, à travers des barreaux, j'aperc^us de pauvres indigènes la cangue au cou, les fers aux pieds.
— Ceux-ci, reprit-il. sont mes responsables, resimsahilcs. Quand je crains un mouvement dans
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un village, quando timeo insurrectionem in pago, je fais sa'sir quelques notables et, si le village bouge, je les pjuils. Ce procédé ma donné d'excellents résultats.
— En avez-vous pjndu un grand nombre?
— On le dit, mais il y a exagération. J'admire ces Annamites en face de la mort ; ils fument tranquillement leur cigarette quand on leur passe la corde au cou ; du moins les païens, pagani. J'ai eu loccasion de pendre quelques chrétiens, de vraies poules mouillées. Hier, un responsable ma cassé deux cordes ; je lui en lis étrenner une neuve; il tournait, tournait en la détordant;... c'était fort drôle,... et la corde neuve s'est cassée... Il n'était point mort, j'ai fini par le faire assommer.
— A propos, reprit-il, en se tournant vers son lieutenant, je pars cette nuit en expédition ; n'oubliez pas, demain matin, d'envoyer pendre un homme dans chaque village désigné.
La cruauté se gagne ; dans les guerres et les émeutes, une sorte de féroce émulation se répand dans les masses. Les matelots de Kernévés se faisaient gloire de leur goût pour le sang, et réclamaient leur tour de fusiller les prisonniers.
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J'atlrlbue au mépris de la vie d'autnii, trop facilement contracté à la guerre, l'horrible complot qui faillit éclater à bord de V Avalanche. Un jeune homme de naissance distinguée, Frédéric L..., s'y trouvait embarqué comme matelot; sa famille, lasse de ses débordements, l'avait abandonné. A bout de ressources , au moment de l'expédition de Chine, il s'engagea dans l'armée de mer, et partit pour l'extrême Orient.
La guerre acheva de d^'praver cette mauvaise nature.
L3jugem3nt de ce misérable constata ce fait: Frédéric L... se complaisait dins une incessante lecture de Pierre Zaccone et autres peintres des scènes de bagne et d'échafaud.
Cette tension continuelle de son esprit, toujours plongé dans des crimes imaginaires, le conduisit à vouloir leur donner un corps.
Peu à peu son plan se fixa : il résolut d'exercer la piraterie dans le Cambodge.
La confusion résultant de la guerre, l'immensité du fleuve, nos exactions, celles des partisans, rendaient ce projet praticable. Il trouverait des complices parmi les marins les plus démoralisés par le pillage. La difficulté gisait dans la fuite.
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La désertion de Français avec armes et bagages attirerait toute Tattention de nos autorités ; les canonnières mises en chasse ne tarderaient pas à les arrêter.
Un moyen très-simple se présentait pour cacher cette évasion : il suffisait de faire sauter l'Avalanche.
Nul ne songerait à poursuivre les fugitifs, comptés au nombre des victimes d'un fatal accident.
Il fallait des gens bien pervertis pour s'associer à un tel crime : Frédéric L... les trouva.
La complicité du maître-canonnier assura l'exécution du complot ; les fonctions de cet homme lui permettaient de disposer des clefs de la soute à poudre, et de préparer, en toute sécurité, l'explosion du navire.
Les conjurés essayèrent une miche dans le chemin de l'arbre de l'hélice ; elle mit vingt minutes à brûler : ce temps suffisait pour se mettre à l'abri de la catastrophe.
Le râtelier d'armes touchait, sous la dunette, à la chambre du docteur ; cet officier partait fréquemment le soir, pour se trouver au jour sur le terrain de chasse. On profiterait d'une de
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ses absences nocturnes pour embarquer, par son sabord, les munitions de guerre. Le maître-canonnier nommerait les coii^urJs de faction pour rheure de la fuite ; les préparatifs terminés, il meltraU la mùclie dans une caisse à poudre...
Le docteur et le capitaine avaient monté une partie de chasse pour le lendemain, dans la plaine (|es Joncs ; ils devaient partir à la brune. L'occasion sembla propice aux futurs pirates ; l'exécution du plan fut arrêtée pour la nuit.
Toutes les dispostions sont prises... Le soleil se couche... Dans un instant le capitaine et le docteur vont partir.
,.! s, ,A-U moment de commettre une action si effroyable, le maître-canonnier se plonge . à demi dans rivresse pour se donner de l'énergie. Trou- .blé.par l'inquiétude et le vin, il s'attire de graves .reproches de l'olTicier de quart; — une réponse jusolente lui échappe ; — il est mis aux fers. — L'un des conjurés voit, d^ins pe simple fait, le doigt,. de la Providepce,, et.y^, twt divulguer,.,.
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C'était le lo août 1804.
Les Champs-Elysées resplendissaient de leux de couleur. Les arbres, les p dais. les monuments s'éclairaient tour à tour de lueurs magiques. Autour de rObélisque s'élevait un arc-de-triomphe étincel Jit ; sur Tune des foces, on lisait en lettres de feu :
MEXIQUE sur l'autre :