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la clef de voûte et l'usage du mortier. On comprend aussitôt combien était nécessairement bornée l'étendue de voûtes dressées au moyen de procédés aussi primitifs.
Involontairement je compare ces tours d'un seul bloc à la dentelle de nos clochers. J'entre en grognant par la tour-porte du milieu ; alors au centre de l'immense cour intérieure m'apparaît le vrai monument d'Ang-Kor-Wat.
Est-ce esprit de contradiction, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus sot, pensai-je, mais tout le monde admire et moi je n'admire pas?
Eh bien, on a tellement surfait Ang-Kor, qu'à mon avis telle sera la première impression de tout visiteur sincère.
Sur un soubassement de quatre à cinq mètres s'étend une colonnade de deux mètres et demi de hauteur ; les colonnes soutiennent une toiture de pierre qui masque la seconde galerie intérieure, dont on aperçoit la toiture comme une continuation de la première ; cette seconde toiture masque à son tour le monument central dont on ne voit que les tours assez mesquines pour nous Européens.
Déception sur déceptions !..,
Décidément, me dis-je, pour comparer cela à nos monuments, il faut être un barbare.
Eh bien, tout compte fait, tout bien pesé, après mûre réflexion, je persiste dans mon opinion première : l'art iilimer comparé à l'art grec ou à l'art chrétien, c'est de l'art barbare.
Je comprends du reste l'exagération des premiers explorateurs : errer dans un pays désert couvert de forêts redevenues des forêts vierges, où l'on rencontre de loin en loin un hameau de demi-sauvages, puis tout d'un coup se trouver en face d'un Louvre entier, bien conservé, doit produire un de ces étonnements qui grossissent tout.
Ce n'est pas que je ne sois arrivé à l'admiration, mais l'incubation a été lente.
Quand j'ai voulu me rendre compte de cette froideur du début à laquelle a succédé un enthousiasme sans partage, j'en ai trouvé la raison suivante :
Dans cette immense accumulation de travail, il n'y a rien de hardi.
La hardiesse dans la construction est, je crois, ce que réclament avant tout nos besoins çsthétiques ; les fiers clochers, les voûtes spacieuses voilà ce qui nous émeut. Cette question doit toujours plus ou moins se poser à notre esprit: Comment cela tient-il debout?
Or, il faut bien le dire, rien, à Ang-Kor, ne
rappelle les audaces de nos coupoles et de nos cathédrales.
Non, non et non... il n'y a rien là qui, de prime abord, empoigne une âme européenne.
Après avoir franchi la porte de l'enceinte extérieure, on suit, pour se rendre au monument central, une longue chaussée en belles dalles, sur laquelle gisent les fragments d'une magnifique balustrade en pierre — de chaque côté s'élèvent des chapelles lourdes, empâtées, très étudiées, très ornementées ; c'est du solide, on n'a pas ménagé les blocs brodés.
Nous entrons chez les bonzes préposés à la garde d'Ang-Kor-Wat; comme toujours le couvent se compose de pailloltes montées sur pilotis. Nous présentons nos hommages au supérieur — personnage assez vulgaire — accompagnant nos compliments de cadeaux : une rame de papier, des cahiers reliés, des carnets, des crayons et des plumes. Les bonzes siamois satisfont leur vanité de lettrés en feignant de priser par-dessus tout ce genre de cadeaux.
Les bonzes vivent d'aumônes quêtant pendant la matinée au marché et dans les maisons. L'Eglise n'a pas inventé les moines, elle ne les a même point perfectionnés : la paresse, l'ignorance et la crasse régnent avec autant d'éclat
dans les couvents bouddhistes que dans les couvents catholiques où la Révolution n'a pas nettoyé ces étables d'Augias.
Des esclaves servent les bonzes soignés et cajolés par de vieilles dévotes établies près d'eux et qui là, comme ailleurs, offrent à Dieu des charmes abandonnés des hommes.
La bonzerie touche presque l'immense soubassement sur lequel s'élève tout le monument d'Ang-Kor-Wat. Je dis immense parce que l'on monte, par une vingtaine de marches, sur un carré de plus de deux cents mètres de côté, construit avec des prismes de pierre ferrugineuse de Bienhoâ, ajustés avec grand soin, mais entièrement revêtu de beau calcaire. Tout autour du soubassement court une large corniche avec de fréquentes avancées^ soutenues par des colonnes et destinées k porter les éternels lions. Du haut en bas, de larges cannelures horizontales ornent le soubassement.
Après avoir gravi l'escalier, on entre par un portique de dimensions médiocres, mais noble, dans sa lourdeur, par la richesse de l'ornementation.
A droite et à gauche s'étendent les longues galeries supportées par les colonnades qui n'ont guère plus de deux mètres d'élévation, soute-
nant une toiture ogivale dont la hauteur totale n'atteint pas cinq mètreso Toute personne non prévenue dira de prime abord de ces galeries étroites et basses en dépit de leur interminable longueur: c'est petit... ce serait grand, construit par des pygmées.
La réaction contre cet esprit de dénigrement devait infailliblement s'opérer chez moi, car jamais peut-être, en aucun lieu du monde, on n'a réuni plus de travail sur un seul point. Nulle part peut-être on n'a accumulé pareille quantité de pierres pour la broder avec autant d'amour.
Ang-Kor-Wat, pour moi, musicien médiocre, est un de ces opéras savants qu'il me faut entendre plusieurs fois avant d'y rien comprendre ; à la première audition, n'ayant pas compris, je reste froid. A certain point de vue, Ang-Kor- Wat est une sorte d'intermédiaire entre les Pyramides et la Sainte-Chapelle ; cela tient de la masse lourde et du bijou.
Comme les Pyramides, c'est une immense accumulation de matériaux, mais non en une simple figure géométrique énorme... au contraire, on est en face d'un amas dressé d'après un plan étrangement complexe, avec un luxe fabuleux de détails et d'ornements.
On n'y trouve ni l'audace de nos œuvres chrétiennes ni cette audace des ruines de Balbeck où l'on voit des pièces de cent tonnes suspendues dans les airs. Trouvera-t-on dans tout Ang-Kor un monolithe de trois tonnes? j'en doute... Affaire de tempérament; chez moi le saisissement est plus fort devant un de nos grands menhirs.
Un des caractères les plus remarquables de cette œuvre immense est l'unité — l'unité dans la complexité, tel est son caractère essentiel de grandeur.
Sur un espace de près de trois millions de mètres carrés, une profusion de pièces distinctes converge vers le sanctuaire de Bouddha.
L'unité résulte de l'harmonie des parties.
Un seul homme a voulu.
Un seul homme a conçu ce plan un et multiple, touffu, immense !
L'homme qui a voulu, était tout-puissant, de plus il a été secondé par la passion religieuse de tout un peuple. L'œuvre a été rapidement accomplie dans un coup d'élan d'une société nombreuse, puissante, riche, très organisée ; sans cela une pareille unité serait impossible.
Toutes nos cathédrales, dans leur édification, portent la trace du temps.
Ici on est en face d'une œuvre gigantesque, exécutée, comme dans un conte de fée, par un coup de baguette.
Un seul génie a commandé, un seul génie a été servilement obéi par un nombre prodigieux d'ouvriers habiles.
Les monuments nous frappent :
par la masse — les Pyramides, par la beauté — art grec, par l'audace — art chrétien, par l'harmonie — Ang-Kor-Wat.
Immédiatement l'art grec me charme ; l'audace chrétienne m'écrase au premier coup d'œil; l'harmonie d'Ang-Kor-Wat ne m'ébranle qu'à la suite d'une sensation prolongée.
A Ang-Kor pas d'audace.
Des soubassements formidables... parce que le travail brut suffît à la construction des soubassements... il n'est pas plus difficile d'élever un soubassement d'un million que d'un millier de mètres cubes.
En somme, c'est une accumulation de très riches petits monuments massifs, agencés avec un goût exquis, portés sur des assises colossales.
Voilà comment je m'explique ce défaut d'émotion au premier abord, suivi d'une émo-
tion graduellement croissante, assez forte pour me faire comprendre cet enthousiasme monté jusqu'à l'ivresse chez nombre de visiteurs.
Pas d'entrée triomphale comme les Propylées, la porte d'entrée étroite et basse, encadrée de quatre monolithes merveilleusement ciselés, perce un lourd amas de blocs surchargés d'ornements.
Pas une haute colonne, la plupart d'entre elles ont sept pieds, mais ce sont des monolithes et il y en a tant, tant et tant !...
Pas une grande tour, pas même la tour centrale (qu'est-ce pour des Européens qu'une tour d'une vingtaine de mètres?) sous laquelle s'abrite le Bouddha, mais il y a neuf tours et toutes fouillées de la base au faîte.
Ces tours extérieurement pleines n'ont rien d'aérien.
Jamais on ne se pose à Ang-Kor-Wat cette question que provoque la rosace : Comment cela tient-il?
Nulle part des jours, nulle part des vides.
Le sanctuaire oii médite Bouddha est si petit que l'énorme statue en remplit tout l'espace.
La tour centrale, le saint des saints, est entourée de petits monuments très bas à l'intérieur, empâtés, reliant la tour du centre aux
tours d'angle. Le tout forme un seul bloc dans lequel on dirait qu'un géant n'a osé percer que quelques trous de peur de le fendre, mais dont il s'est appliqué à ciseler la surface avec une de ces patiences qui usent le temps.
Et ce temple compact, bien qu'il soit aisé de le décomposer en petits monuments distincts, repose sur des assises colossales.
En deux mots voici le plan général :
Un fossé de quinze cents mètres de côté, large de cent, entièrement revêtu de belles pierres, orné de corniches avec des avancées sur colonnes portant des lions ;
des chaussées splendides traversant le fossé ;
un mur en pierres de taille ferrugineuses de Bienhoa. ajustées avec soin ;
une porte monumentale au milieu de chacun des quatre murs, l'entrée principale composée de trois tours avec galeries dépendantes ;
une longue chaussée avec riche balustrade en pierre menant des portes au monument central ;
le long des chaussées, des chapelles ;
au centre de cette cour immense un soubassement de deux cents mètres de côté, autour duquel règne une galerie... à l'intérieur de cette galerie quadrangulaire un second soubassement
portant une seconde galerie, entre deux des chapelles... à l'intérieur de la seconde galerie des chapelles et un fort majestueux soubassement à pente très raide sur lequel s'élève le temple, composé lui-même d'une tour centrale et de quatre tours d'angle unies par des galeries.
La seconde galerie porte aussi des tours d'angle.
D'ailleurs nulle part un espace couvert, de l'élévation et de la largeur d'un salon bourgeois, et cela sûrement par impuissance.
Rien d'élevé, rien de grand, mais un ensemble fort harmonieux de pierres travaillées comme de l'orfèvrerie.
La grande galerie inférieure est surtout destinée à représenter des combats, presque partout ailleurs on voit des danseuses.
Le dessin des personnages est incorrect mais soigné, les couronnes et ornements de femmes ont été l'objet de soins méticuleux. Évidemment ces artistes barbares n'ont pu atteindre la perfection dans la représentation de la personne humaine, malgré leur bonne volonté manifeste. En revanche, ils ont traité avec une supériorité indiscutable les dessins de pure fantaisie. Le plus souvent la pierre, en s'effritant, a perdu son poli ; mais là où, bien abritée, elle est
restée intacte, elle surprend par la délicatesse de broderies exécutées comme par des doigts de fée.
Jadis la pierre n'était point nue, partout resplendissait l'or... dans presque tous les creux on en retrouve la trace. Il y eut là un luxe des Mille et une îiuits.
On comprend alors le vieux proverbe de l'Extrême-Orient: « riche comme le Cambodge ». Pourquoi l'ignorance et la misère ont-elles remplacé cette brillante civilisation ?
Pourquoi, sur ce théâtre de tant de splendeurs éteintes, voit-on les peuples retombés dans le dénuement et la sauvagerie?... car maintenant c'est flatter les Cambodgiens de les appeler des barbares. La nature n'a pas perdu sa fécondité... elle ne demande qu'ù tendre au génie humain ses mamelles pour en faire jaillir des ruisseaux de lait.
Dans nombre de galeries, les mains des moines paillards, en caressant les seins des danseuses à demi-nues, vêtues d'un court langouti, ont poli la pierre et l'ont bronzée comme une peau de Cambodgienne. Un immense basrelief recouvre du haut en bas les murs de l'interminable galerie, où s'étale un tel chaos de personnages pressés, enchevêtrés, qu'on a le
vertige... cet immense développement de scènes variées, empruntées, pour la plupart, au Ramayana, fut entièrement doré jadis.
Des i^^rilles exactement semblables, toutes formées par des colonnettes de pierre d'un seul morceau, d'un modèle uniforme, travaillées et ornées au tour dans toute leur longueur, ferment les fenêtres... combien de centaines de fenêtres ! . . .
Je le répète, ce monument sans rival peutêtre comme quantité de travail a dû être construit en peu de temps ; une succession d'artistes ou de volontés royales n'aurait pu maintenir cette parfaite imité de style.
Alors ces travaux prennent dans l'imagination des proportions fabuleuses. On se demande quelle armée d'esclaves il a fallu pour extraire les matériaux des carrières éloignées et les porter sur les lieux, quelle armée d'ouvriers d'élite il a fallu pour les mettre en œuvre et quel état-major distingué fut nécessaire pour commander et diriger ce peuple d'artistes et de travailleurs.
Et tout autour, montant à l'assaut du temple, l'enserrant, l'étouffant, la forêt déserte où brame le cerf, oîi le tigre et l'éléphant se promènent en rois... la solitude... à quelques kilo-
mètres, dans une immense région vide, un village de pêcheurs sans-souci, aux bords d'une rivière qui a changé de lit : elle aussi, comme l'homme, n'a pas manqué d'abandonner le malheur. Courtisane, elle s'est détournée des ruines après avoir prodigué ses caresses aux temples splendides, aux palais orgueilleux.
Tandis que des marais déshonorent la grande enceinte, les bouquets de palmiers à sucre sur certains points, l'envahissement de la forêt sur d'autres, rendent vaine la recherche d'un point de vue propre à faire bien juger l'ensemble du monument.
La vue de face est certainement de beaucoup la moins belle. C'est là certainement une grande faute. Les artistes et les photographes se rapprochent toujours dans leurs reproductions de la diagonale ; or un monument, vu du chemin d'accès, doit présenter un aspect imposant. Le dessin pris de face, dans l'ouvrage de Moura, est d'une scrupuleuse exactitude, il faut bien de la bonne volonté pour se pâmer devant cette conception architecturale. Quand on s'avance sur la chaussée extérieure à l'enceinte, les tours de la porte cachent si bien le monument central qu'on n'en soupçonne même pas l'existence. Après avoir franchi l'enceinte extérieure, quand
OU arrive sur la chaussée intérieure, la superposition des toitures de la première et de la deuxième galerie produit le plus désagréable effet. Aussi, à ma dernière visite, sortant ivre d'admiration de tout ce que je venais de contempler, bien favorablement prévenu par suite, quand je jetai, de la chaussée, un dernier regard d'adieu sur le monument central, je formulai involontairement ce paradoxe : c'est peutêtre énorme, mais ce n'est pas grand.
En effet, c'est énorme en plan, immense en surface, absolument médiocre en hauteur.
De là ces jugements contradictoires selon que l'on est placé à un point extérieur et bas, ou sur un point élevé au centre.
Ces monuments étages s'emboîtant l'un dans l'autre n'ont rien du prestige de la verticale... la verticale et la voûte étendue, voila les éléments du grand art.
Des galeries du sanctuaire, au contraire, oii la construction s'étale en plan, on est empoigné par cet ensemble singulièrement riche et harmonieux. Cet amas composant un tout bien compact de tours, de soubassements, de galeries, de chapelles, de portiques, de murailles, de larges chaussées, de vastes fossés, émerveille. De là le spectacle est plein de magnificence,
parce qu'on y jouit avec plénitude des trois qualités maîtresses de l'art khmer : la masse, l'harmonie du tout, la perfection du détail.
Des monuments que je connais le plus comparable est le mont Saint-Michel.
Le mont Saint-Michel n'a pas l'harmonieuse unité d'Ang-Kor-Wat.
Ang-Kor-Wat n'a aucune des audaces de la merveille.
Il y a cependant une parenté intime, saisissante quoique difficile à définir : l'un de ces liens de parenté, mais non le seul, est la quantité de travail délicat accumulée sur un seul point.
Ce jour-là précisément la lune se trouvait à son premier quartier, belle occasion de voir Ang-Kor au clair de lune.
Notre surveillant -guide m'en accorda sans difficulté l'autorisation.
Dans la journée, mon compagnon avait très respectueusement demandé aux bonzes la permission d'acheter quelque souvenir d'Ang-Kor- Wat; on lui avait répondu par un refus très catégorique.
Un enfant d'Israël de notre bande se dit : « Puisqu'il est interdit d'acheter, il. est permis de prendre » ; mais il fut arrêté dans ses déprédations.
Après le souper, nous prîmes la chaussée, accompagnés d'un porte-fanal et du guide. Le fils de Jacob nous suivait. Tout à coup notre * surveillant, nous autorisant du geste à continuer notre route , s'élança comme un furieux sur Israël, le saisit brutalement à la gorge, en lui faisant dire par l'interprète qu'après sa conduite de la journée , il ne pouvait le laisser passer.
Le lendemain, le juif radieux nous montra des Bouddhas et des têtes de statues.
Gomment vous êtes- vous procuré cela? lui demandai-je.
— Par le surveillant-guide.
— Celui qui vous a sauté à la gorge?
— Précisément... Pour donner le change et dérouter les soupçons de ses subalternes, il a joué à grand fracas la scène de la chaussée. Après vous avoir un instant accompagnés, il vous a laissés continuer votre route, comme par confiance et paresse. Alors le malin est revenu vers moi, car je lui avais graissé la patte. Nous avons marché sur vos talons, lui-même a pris ces objets et m'a aidé à les porter.
Est-ce le résultat d'un mauvais éclairage, toujours est-il que j'ai éprouvé une complète déception devant ce panorama de nuit, vu du
haut de la pagode ; la lune ne grandissait pas les objets. Et cependant le Parthénon m'avait singulièrement ému au clair de lune... les simples ruines du château de Roquelaure ou le grand menhir de Kervéatou, ce beau vestige de la religion de nos pères, dans les mêmes conditions, m'ont plus impressionné. Pourquoi?... Peut-être parce qu'ici le pouvoir d'évocation me manquait.
Sur les ruines de l'Acropole, des voix d'illustres morts me contaient des actes héroïques, Platon me murmurait à l'oreille son admirable récit de la mort de Socrate. Je me sentais là au milieu de nos aïeux intellectuels, pénétré d'une reconnaissance infinie pour ces hommes qui nous ont appris à penser... Sur mes vieilles ruines bretonnes, je songe aux nobles dames, aux rudes guerriers trop souvent âpres au gain et cruels, mais qui, du moins, étaient des hommes... le menhir me rappelle la race illustre dont le sang coule dans nos veines, race brave et gaie qui ne redoutait que la chute du ciel; ivre d'activité, tourmentée du besoin d'aventures, chez qui le joyeux amour de la vie n'eut d'égal que le parfait dédain de la mort.
Sur les ruines d'Athènes, comme au pied du menhir dans les ajoncs, je me sentais au milieu
des miens ; dans l'air flottaient autour de moi les âmes de nos ancêtres.
Ici ma puissance d'évocation est nulle, je ne me trouve pas même au milieu d'étrangers; je me trouve en face d'un insoluble problème, car Ang-Kor-Wat est le gigantesque tombeau d'une race disparue sans laisser d'histoire.
On en est tellement aux hypothèses que quelques voyageurs ont voulu voir dans les sauvages penons les débris de la race créatrice de toutes ces merveilles; les Cambodgiens actuels seraient les Vandales qui les ont ravagées, qui ont fait la solitude, là où florissait Ang-Kor la Grande.
Au pied de ces tours je ne pouvais m'empêcher de dire, qu'est-ce que cela auprès de nos vieilles églises de Bretagne seulement?... Et je ne parle pas de nos monuments augustes, mais du Folgoët , la chapelle aimée de la reine Anne ; du Kreisker , dépendance d'un petit collège ; de Saint-Herbot, la chapelle des charbonniers perdue dans les bois.
Ces interminables galeries étroites et basses, sans parler à mon imagination , offensent mon odorat par les émanations de fiente de chauvessouris, dont les légions innombrables pullulent paisiblement depuis des siècles sous ces voûtes antiques.
En somme, je rentrai mécontent de mon expédition nocturne.
Avant le jour, nous quittons Ang-Kor-Wat et nous entrons dans le bois sauvage.
Aux premières clartés, nos chars passent sous un portique assez imposant , flanqué de chaque côté dun pan de mur. Ce fut une des portes de la puissante cité, ce furent autrefois ses murailles. Puis nous rentrons aussitôt sous l'épaisse voûte feuillue soutenue par ses colonnes un peu maigres de cent cinquante pieds de haut. Une heure et demie après notre départ, nous arrivons à la halte, petite paillotte en feuilles sèches, abritant un plancher en lattes de bambou, élevé d'un mètre au-dessus du sol.
Tout près, en face, deux coins rectangles de monuments massifs en pierres de taille soigneusement ajustées, chargées de figures en demirelief ; comme toujours , les danseuses y tiennent la première place.
Au-dessus de l'une de ces ruines informes, dont il est impossible de pressentir l'ancienne destination, se trouve une belle statue, désignée par une tradition très vague sous le nom de statue du Roi lépreux. Il n'a pas l'air lépreux du tout le beau jeune homme qu'elle représente
nu et sans indication de sexe , dans toute la fleur de la jeunesse. La pose simple, naturelle, très bien prise, indique un commencement d'art sérieux. Le sujet est assis à terre, la jambe et la cuisse gauche pliées à plat, la jambe droite repliée verticale ; l'une et l'autre main reposent librement sur chaque genou. Les proportions sont belles, le dessin général suffisamment exact. Intentionnellement, c'est l'art grec dans la pensée nuageuse encore de l'artiste. La matière, d'un beau granit, est si bien conservée qu'on la dirait sculptée d'hier. Les premiers explorateurs trouvèrent la statue abritée par une petite paillotte soigneusement entretenue. Cette œuvre remarquable remonte à une haute antiquité : la disposition de la coiffure, l'allongement du lobe de l'oreille ne laissent aucun doute à cet égard. Encore quelques progrès et l'artiste qui sculpta le Roi lépreux arrivait à l'art grec, il était sur la voie. Aussi, dans la forêt touffue, sur un informe amas de ruines, cette statue produit-elle une vive surprise sur le voyageur habitué, en dehors de la placide image de Bouddha , à ne rencontrer que l'art grimaçant et disloqué de l'Extrême-Orient, surtout de la Chine. Je l'ai dit, la pose est naturelle, les proportions assez justes, l'ensemble du corps satisfaisant, quoique
insuffisamment étudié. Mais la tête est vraiment belle > celte noble figure avec une petite moustache relevée exprime une finesse exquise, une distinction parfaite, vraie image d'un jeune Néro... Et c'est un étrange caprice de la tradition d'en faire un lépreux, le fameux roi lépreux, constructeur d'Ang-Kor-Wat. Cette statue isolée, par sa présence au milieu des décombres, sous le dôme élevé de la forêt , remue tout un monde d'idées, d'abord parce qu'elle témoigne d'un effort sincère vers le grand art , mort-né à la suite de quelque soudaine catastrophe, après laquelle triomphe le monstrueux... En second lieu , parce que ce suave visage ne répond en rien au type cambodgien. L'examen de cette figure ferait incliner vers l'hypothèse d'après laquelle on verrait, dans les sauvages penons les débris dégénérés de l'empire florissant d'Ang-Kor, détruit et dispersé par quelque épouvantable cataclysme.
Dans la forêt, il ne reste plus que quelques amas épars, plus précieux pour l'archéologue que pour le visiteur en quête d'émotions esthétiques. C'est par trop de vestiges. Le regard cherche vainement quelque débris encore debout pour exciter à une reconstruction imaginaire plus ou moins exacte. Il faut aller à Ang-
Kor-Thom pour étudier, non pour jouir d'une impression agréable. La lecture d'un travail bien fait profiterait plus qu'une visite sommaire aux ruines.
Au milieu de la forêt, on trouve encore des soubassements étendus à pente très raide, couronnés par des débris de galerie à ogives , de deux à trois mètres de hauteur à l'intérieur. Là on remarque de nouveau l'importance du soubassement dans l'architecture khmère, genre qui a du moins cet avantage d'opposer aux ravages du temps un élément à peu près indestructible... Là on se convainc que cette architecture fut avant tout un amoncellement de matériaux soigneusement travaillés.
Après nous avoir montré quelques monceaux informes, le guide nous fit passer par un hameau pour y prendre les torches nécessaires à la visite d'une ruine devant laquelle nous avions passé sans nous arrêter, en venant d'Ang-Kor- Wat. Il y a là, au milieu d'orangers et de bananiers, cinq ou six cases sur pilotis. Notre marchande de torches était une Siamoise assez gentille, timide et curieuse; nous lui prîmes des oranges, des œufs et des poules, dont notre escorte faisait une effroyable consommation. Sous les cases, des bambins fraternisaient
avec les chiens et les porcs. Ce hameau de demisauvages a remplacé la pompe et le faste d'Ang- Kor la Grande... la destruction, la décadence semblait y avoir apporté la paix et la félicité.
— C'est tout? demandai-je au guide.
— Oui, c'est tout.
— Mais c'est impossible!...
— Non, il n'y a pas autre chose.
Je rentrai à la paillotte, mon compagnon prit son fusil dans l'espoir de rencontrer quelque gibier aux environs ; quand il revint, il me dit avoir trouvé partout des tas de pierres.
Il n'est peut-être pas hors de propos de rappeler que les habitations des gens du pays, même celles des gens très riches et des mandarins, sont toujours des paillottes plus ou moins, dont la destruction ne laisse aucune trace.
Les rois mêmes n'ont aujourd'hui que des habitations éphémères, peut-être la pierre autrefois fut-elle consacrée aux dieux et à la défense de la cité.
La forêt a fait le siège de la grande capitale, l'a détruite et remplacée par les beaux arbres ; c'est là que j'ai pu mesurer à terre des troncs de cinquante mètres sans branches. Les arbustes, les fougères, les orchidées ont recouvert les matériaux d'un riche tapis. Tout cela est loin
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d'Ang-Kor-Wat, qui, dans ses lignes générales, est aussi bien conservé que le Louvre.
En somme, le voyageur, au milieu des bois qui de tous côtés bornent sa vue, passe successivement devant des tas de pierres travaillées, sans pouvoir se faire une idée de l'ancienne forme de ces agglomérations, ni de leurs rapports, ni de leurs distances mutuelles.
De ces amas de débris, de ces pans de murs dispersés, on conclut à l'existence passée d'une ville puissante, dont les traces ne suffisent pas à une sérieuse restauration idéale.
Oui, certes, pour l'explorateur de passage la déception est complète, parce que l'insuffisance des éléments dont il dispose lui interdit la délicate jouissance de la résurrection du passé... Çà et là, gravés sur ces monuments éboulés, des combats, d'incompréhensibles légendes, les éternelles danseuses.
D'après divers explorateurs, l'examen attentif des types représentés dans les bas-reliefs tendrait à faire considérer les habitants d'Ang- Khor-Thom, au temps de sa splendeur, comme ayant appartenu à une race maintenant disparue ; les sauvages penons se rapprocheraient des personnages des bas-reliefs. Refoulés dans la forêt comme des fauves, ils seraient retombés
dans la sauvagerie, n'ayant retiré de leur ancienne fortune que la timidité des vaincus.
Voici quelques-uns des arguments invoqués en faveur de cette thèse assurément très douteuse.
Les statues et les bas-reliefs n'ont pas les yeux bridés, or c'est une tendance naturelle aux artistes d'exagérer les traits caractéristiques de la race. Ainsi, les Bouddhas de Chine ont les yeux plus bridés que nature ; tous les dessins chinois ou japonais forcent aussi la note en ce sens. Or les Penons n'ont pas les yeux bridés. Les partisans de cette hypothèse allèguent encore le genre de coiffure, la forme du langouti, la mode d'allonger démesurément le lobe de l'oreille.
J'avoue moins apprécier encore l'argument des orteils : dans les images d'Ang-Kor-Thom, chez les Penons, l'orteil est plus long que les autres doigts. Chez l'Annamite et le Cambodgien, au contraire, le pied a une tendance marquée à la forme simienne. L'homme le moins observateur, laissant tomber ses regards sur ces orteils courts et surtout écartés, ne peut manquer de songer au pouce opposable, et l'idée que ces pieds ont jadis saisi des branches lui vient naturellement à l'esprit. Mais , n'en dé-
plaise aux adeptes de cette théorie, l'incorrection du dessin des pieds et des mains est trop manifeste pour autoriser des conclusions aussi hardies. Dans nombre de statues de Bouddha, les cinq doigts de la main ont des longueurs égales et sont pareils. Ces mains étonnamment longues, aux cinq doigts égaux, symbolisent probablement quelque idée mystique.
D'après cette hypothèse, le sol d'Ang-Kor d'une part, de l'autre ses habitants chassés, seraient retournés en même temps, après la séparation, à l'état de nature. Les créateurs de toutes ces merveilles revenaient à la sauvagerie, pendant que les fauves et les grands arbres s'emparaient des ruines de l'opulente cité. Cette opinion trouve bien des incrédules. Quand on a vu le dénuement physique et moral des pauvres et timides Penons, on a peine à voir en eux les descendants des guerriers figurés sur les monuments, encore moins des artistes qui les ont élevés.
La morale à tirer de toutes ces discussions, c'est la répugnance instinctive à voir dans les Cambodgiens actuels les fils d'une grande race.
Un mystère impénétrable pour nous semble désormais le secret de la forêt tropicale. Il n'est plus possible de faire revivre ces temps passés,
de remettre sous nos yeux ces fêtes où devaient jouer le premier rôle ces danseuses demi-nues partout représentées.
La contemplation de deux immenses Bouddhas en ciment-pierre ne m'apporta aucune consolation.
Gela ne nous empêcha pas de déjeuner fort gaiement sous la paillotte entourée de nos charrettes dételées. Tandis que nos gens préparaient une cuisine élémentaire, avec un pot de fer pour tout instrument, on plumait une quantité de poules... dans la clairière paissaient sous nos yeux, les petits bœufs jaunes tachés de blanc et les grands buffles noirs.
Après le déjeuner, on attelle et nous partons.
Le guide nous invita à visiter une ruine située , nous dit-il , fort près de la route ; nous étions las de passer devant d'informes débris ; cependant par acquit de conscience nous le suivîmes.
Bientôt un lion grimaçant nous annonce le voisinage d'un soubassement à pente très inclinée... il est d'ailleurs visible à peine, tant la végétation l'a envahi, tant les ruines des parties supérieures l'ont recouvert. Sous l'orgie végétale, au milieu d'un immense amas de décombres, par un de ces portiques petits, surmontés
d'une frise lourde, massive, surchargée d'ornements, nous pénétrons dans la classique galerie basse , étroite , de l'architecture khraère. Le guide allume les torches. Nous traversons avec un assez médiocre intérêt des galeries ténébreuses, dont les fenêtres ont été bouchées par des éboulements, pour arriver à un vaste monceau de sculptures brisées.
Entre les arbres, nous distinguons une tour lézardée toute prête pour l'efFondrement; les fougères , les orchidées poussent dans les fissures et aussi des arbrisseaux déjà robustes ; le travail de leurs racines, l'ébranlement causé par le mouvement de leurs têtes agitées par le vent préparent la chute imminente de cette pièce fort belle. Cette tour, marquée pour une disparition prochaine, est encore bien conservée dans sa forme générale et même dans ses détails.
Tout près une seconde tour plus dégradée... puis une troisième...
— Mais c'est fort beau, m'écriai-je ravi !
Nous grimpons au milieu d'un pêle-mêle de pierres sculptées, de lianes, de plantes grasses, et peu à peu un merveilleux spectacle se déroule sous nos yeux.
Une tour importante apparaît au milieu des parasites, des plantes grimpantes, des arbustes
et même des arbres qui la couvrent de la base au faîte ; ce riche vêtement est plutôt une parure qu'un voile, il ne masque rien de sa beauté. C'est la tour centrale où médite Bouddha, au milieu d'une quarantaine de tours , dont un certain nombre, il est vrai, petites et pleines. Grandes ou petites, toutes ces tours portent sur quatre faces, l'énorme masque pensif de Bouddha regardant les quatre points cardinaux.
Ce monument est le Baïon, les chapelles qui environnent la tour centrale servaient à recevoir les morts attendant l'incinération.
Le Baïon s'appelait aussi les « quarante-deux tours » parce qu'il portait sur le même soubassement, à l'intérieur de la même galerie, quarante-deux tours voisines, dont les proportions, graduellement croissantes de l'extérieur à la tour centrale, exagéraient la taille par un effet de perspective. Parmi ces tours isolées bon nombre étaient seulement des monuments mignons, mais leur ensemble devait produire un effet prodigieux... c'est bien là le principe de l'architecture khmère : l'harmonieuse unité d'une masse de monuments individuellement petits et prodigieusement ornementés.
Le soleil se joue à travers le feuillage pro-
jetant des taches d'or sur ces pierres noircies par le temps.
Ces colossales faces contemplatives de Bouddha qui méditent là depuis tant de siècles sur la fragilité des choses humaines — personnes chétives, temples immenses, empire florissant — semblent sortir un instant de leur indifférence transcendentale pour laisser tomber sur nous, de leurs grands yeux de pierre, un regard de dédaigneuse curiosité.
Le guide nous dit : le serpent n'ose habiter ces ruines, il fuit les regards de Bouddha.
Sous cette voiite de feuillage, dans le silence de la forêt, au milieu de ce chaos de verdure tropicale : arbres géants, riches orchidées, fougères multiformes, lianes enlaçantes courant sur la pierre comme des serpents , le spectacle de ce peuple de tours à visages humains transporte l'àme dans un milieu indécis d'idées vagues, flottant entre deux idées contraires, toutes deux également vraies : la grandeur de l'homme et son néant. Sur l'une de ces tours, une couronne d'arbrisseaux déjà grands, coiffant la tête du Bouddha, rappelle la couronne de longues plumes des guerriers de l'Océanie ; leurs racines couvrent la pierre comme une chevelure, respectant la face du dieu.
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J'ai défini les monuments khmers des bibelots de géants, cela dut être particulièrement vrai de la merveille du Baïon : là encore la masse, là encore l'harmonie, l'accumulation des ciselures, mais pas un morceau d'architecture digne de l'épithète de grand.
Le silence des bois, le prestige du temps, le mystère de ces décombres, l'opulence de la végétation tropicale, la richesse du décor, le recueillement de la nature autour du tombeau de tout un peuple vous étreignent et vous entraînent vers l'abîme sans fond de la contemplation bouddhique.
Là, un instant, dans la forêt, j'ai subi cet écrasement qui laisse dans l'âme sa trace indélébile.
. Au point où en est l'effondrement du Baïon, au point où la végétation l'a conquis , de cette colossale orfèvrerie de pierre, il ne restera dans bien peu d'années qu'un amas informe enseveli sous un linceul vert.
On pourrait encore sauver Ang-Kor-Wat, la condamnation du Baïon, dernier débri d'Ang- Kor la Grande, est irrévocable.
Alors nous remontâmes sur nos charrettes à bœufs qui partirent au grand trot ; arrivés à
Siem-Reap, nous allâmes nous reposer un instant à la paillote des voyageurs.
Le sous-gouverneur vint nous visiter. Après avoir formulé l'interdiction formelle de rien emporter d'Ang-Kor, il invita le fils d'Israël à la restitution.
Avec le flair de sa race, quand il s'agit d'or, dans les décombres d'Ang-Kor Thom, où le temps a partout effrité la pierre, il avait déniché une belle tête plus grande que nature encore toute dorée. Moins heureux que ses pères, quand ils emportèrent les chaudrons de l'Egypte, il dut rendre gorge^ à son grand déplaisir, trahi par le sous-guide. Intriguer, déployer toutes sortes de ruses, porter sur l'épaule pendant un kilomètre une lourde tête de pierre... et restituer!... ce serait dur pour tous ; mais de plus avoir déboursé!... Le sous-gouverneur arrachait plus que son âme au descendant du vendeur de lentilles.
De retour à Pnom- Penh, j'allai voir mon docteur poursuivi par son idée fixe de l'identité de race des Khmers de la grande époque avec les sauvages penons. Ce serait une décadence plus complète que celle dont les ruines de Ninive et de Balbeck nous donnent le triste exemple.
Gela semble certain, la statue du beau jeune homme, appelé le roi lépreux, ne représente pas un homme de race cambodgienne; elle dut 6gurer un des dominateurs du temps ; un aussi important morceau de sculpture n'a pu être consacré à un étranger ou à un vaincu. D'après la tradition, ce roi lépreux aurait ordonné la construction d' Ang-Kor-^^'at pour obtenir du ciel sa guérison.
Le docteur me demande :
— Vous avez vu le Baïon ?
— Oui, et je l'ai beaucoup admiré.
— Et la chaussée des éléphants ?
— Quelle chaussée ?
— Gomment ! le guide ne vous a pas montré les débris de cette chaussée de trois cents mètres, qui conduisait de la résidence royale à la porte des morts, avec la balustrade monumentale représentant le serpent à sept têtes supporté par des géants ?
— Non.
— Quelle engeance que ces guides !... Vous êtes sorti par la porte par laquelle vous étiez entré ?
— Oui.
— Vous eussiez dû sortir par la porte opposée, porte magnifique réservée aux morts.
— Je vous remercie.
— On visite avec passion Ang-Kor-Wat et l'on néglige Ang-Kor-Thom ; cela se conçoit, le premier vous offre un monument entier, très bien conservé. On éprouve un plaisir particulier à retrouver, dans les grands bois déserts, quelque chose comme la Sainte-Chapelle au milieu du Louvre. Ang-Kor-Thom n'offre rien de plaisant a l'œil en dehors du Baïon si incomplet, si détérioré, que les voyageurs actuels sont les derniers à s'en faire une idée déjà bien obscure. Il faut relier un pan de mur à un autre pan de mur séparé par un bois épais ; chercher les quatre grandes portes pour déterminer l'enceinte de l'ancienne cité, rééclifier, avec d'informes débris, ce que Ton suppose avoir été la résidence royale ; dans le vaste carré indiqué par les portes, placer les monuments dont quelques vestiges indiquent seuls l'existence passée... Alors on est payé de sa peine en se trouvant en face d'un ensemble vraiment grandiose. Ce travail long et pénible n'est pas à la portée de tous. Aussi je conseille au voyageur pressé de bien visiter Ang-Kor-Wat, de donner un coup d'œil au Baïon, pendant qu'il en reste encore quelque chose et, pour le reste, de s'en remettre à un plan bien fait, à une bonne description.
Le docteur termina par cette conclusion consolante :
Le pays, en lui-même, est aujourd'hui ce qu'il fut, c'est à nous Européens à faire répéter le vieux proverbe :
« Riche comme le Cambodge. y>
La tradition a conservé sur l'édification d'Ang-Kor un certain nombre de légendes saugrenues, toutes ont ce caractère commun d'attribuer ce travail à des êtres supérieurs ; les Cambodgiens actuels , à tort ou à raison , ne doutent pas de l'incapacité de leurs ancêtres.
En dehors de ces légendes, peu dignes d'être rapportées, M. Aymonier a découvert un poème sur ce sujet, parmi les nombreuses inscriptions qu'il a déchiffrées.
Un prince puissant et vertueux , du nom de Race Merveilleuse, répandait le bonheur sur son peuple. Un cortège de femmes souples et fraîches entourait la reine, la belle Teyvodey. Cent un vassaux lui rendaient hommage , apportant sans cesse à la cour des tributs et des redevances de toute espèce. Innombrables étaient ses richesses : pierreries, or, argent, bracelets, tapis, soies brodées, étoffes à dessin... Innombrables les éléphants, chars, chevaux, dais, pa-
rasols, rideaux à franges et a guirlandes d'or. Innombrables les guerriers de ses armées, les seigneurs qui rehaussaient l'éclat de sa cour.
Le prince royal, du nom de Divine Auréole, était plein de mérite et de vertu.
Alors, chose étrange, le monde fut ébranlé jusqu'au séjour des Trente-Trois.
Le regard d'Indra tombe sur le jeune homme, et, par sa science qui embrasse le passé et l'origine, Indra reconnaît avec certitude son fils d'autrefois, descendu du ciel pour continuer la lignée de Race Merveilleuse.
Indra descend donc sur la terre, ravit le jeune homme et l'enlève au séjour des Trente-Trois.
Aussitôt grand remue-ménage dans le ciel, les anges surpris par une odeur insolite conversent entre eux :
— Qu'est-ce qui pue comme cela, dit l'un?
— C'est une infection, dit un autre.
— Ça sent l'homme.
— Je n'y tiens plus, je vais prendre l'air.
— Prendre l'air ne remédie à rien, il faut nettoyer le paradis.
— Sentez... c'est chez Indra qu'est le pot aux roses.
— C'est vrai... Indra empoisonne le paradis.
— C'est par trop manquer au céleste séjour que d'y introduire des êtres qui digèrent... bientôt on y verra toutes les sales bêtes de la création.
— Nous ne pouvons tolérer dans le paradis un parc à hommes.
La rumeur du mécontentement monte au trône d'Indra. Les anges décident de lui envoyer une députation.
Indra se sent morveux, aussi n'est-il pas fier quand l'orateur prend la parole :
— Roi suprême, Cime élevée, jamais on n'a rien vu d'aussi contraire aux lois célestes... un humain a pénétré dans ce séjour et son odeur nous trouble.
— C'est mon fils de jadis, répond Indra tout penaud.
— C'est bien possible, reprend l'orateur, mais il sent l'homme à plein nez, le paradis n'est plus tenable... qu'il s'en aille ou nous décampons en masse.
Une lutte violente s'élève dans le cœur d'Indra entre le sentiment de la justice et la tendresse paternelle; enfin, comprenant combien il avait eu tort d'introduire, parmi les bienheureux, un être aussi répugnant, il répond, vaincu :
— Cessez vos alarmes, je vais reconduire immédiatement cet humain sur la terre; ce n'est pas sa faute, s'il sent si mauvais, ce pauvre chéri.
Indra attendri couvre Divine Auréole de ses caresses.
— Cher enfant, dit-il, ton père te renvoie. Divine Auréole, qui avait reluqué les nymphes
célestes se baignant au milieu des lotus , répondit :
— Seigneur, mon cœur regrette ce séjour...
— Chasse tout regret, cher fils, j'en bâtirai un pour toi.
— Si vous avez pitié, faites reconstruire pour moi le palais des Anges.
Eh bien, console-toi, je rebâtirai pour toi le domaine des Trente-Trois.
Le Roi des anges flatte, bénit, rassérène son fils chéri qui lui dit :
— Maître , grande est ma joie de cette promesse... Que votre sollicitude convoque promptement les anges pour ce travail.
Indra convoque les anges.
— Que Ton emporte, dit-il, les tours de Peschan pour mon enfant chéri.
— A cet ordre les anges frémissent, car ces tours ont mille youdjana de hauteur.
— Roi suprême, dit respectueusement l'ange architecte , la terre n'est pas assez solide pour supporter un pareil poids.
— Et ma promesse ! . . .
— Seigneur tout-puissant, reprend l'angélique maçon, la salle de la justice céleste oii l'on se réunit tous les huit jours est bien suffisante pour des hommes.
Un ange de mauvaise humeur grommela entre les dents cette remarque profonde :
— On voit bien que la justice divine chôme sept jours sur huit... pendant que les pauvres humains se peinent, les dieux, comme les rois, ne songent qu'à leur corps de ballet.
Enfin les anges se mirent à la besogne, mais, pour les aider, ils convoquèrent les hommes des sept grands royaumes et de toutes les races : Khmers, Siamois, Birmans, Pégouans, Laociens. Javanais, Singalais, Annamites, Chinois, Européens. Une fois la machine en train, l'amour du métier l'emportant sur la mauvaise humeur, l'architecte sacré y mit tout son zèle.
La description du poète tient à la fois de la réalité et de la féerie ; il confond à dessein Ang- Kor-Wat avec le séjour des Trente-Trois. En comparaison, les Mille et une Nuits sont sobres dans leurs entassements de richesses.
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Des femmes de cristal se jouent sur les tours, tenant une fleur ou un mouchoir.
Partout s'étalent de merveilleuses sculptures représentant des femmes aux corps blancs, souples et arrondis, doués de toutes les perfections connues. Leur tête est couronnée de fleurs; les unes ont la chevelure nouée, les autres l'ont coupée et la naissance des cheveux rasée en ligne droite. Leur taille est ronde, svelte, gracieuse. Les seins fermes et arrondis ressemblent au lotus. Enguirlandées de fleurs odorantes, quelques-unes nouent des lianes dans leur chevelure pour l'allonger agréablement. Celles-ci se coiff'ent de fleurs tressées ou enfilées, celles-là peignent leurs longs cheveux, d'autres se disputent, en souriant, des tiges fleuries. Si on les regarde attentivement, l'illusion est complète, on les entend faire un aveu doux et voilé, puis on les voit baisser la tête, hésitant entre le désir et la pudeur. Bientôt on croit à l'existence de ces femmes de pierre qui portent des perroquets ou des éventails, ou posent leurs oiseaux sur d'élégants arbustes. En voici qui portent des lotus et des lys, le langouti tenu par la ceinture. Couvertes de colliers, elles portent des rangées de cercles au jarret, leurs bracelets sont ciselés en lianes. Resplendissantes d'anneaux et
de bagues , serrées , élancées , elles marchent pleines de grâce, fermes et souples, paraissant deviser d'amour. Elles se cambrent flexibles, ondoyantes... elles assouplissent leurs membres aux préliminaires de la danse; elles décrivent des pas variés en tous sens, toujours élégantes, sveltes , bien proportionnées. D'une taille moyenne, bien prises, dans la fleur de la jeunesse, on ne peut les contempler sans amour. L'œil ne se fatigue pas. L'âme est réjouie, le cœur n'est jamais rassasié. Quand on les a quelque temps admirées, plein d'elles, on ne peut se résoudre à les quitter ; ce ne sont plus des statues, ce sont des femmes vivantes.
Telles sont les œuvres d'art dont le décorateur du paradis orna Ang-Kor-Wat , en s'inspirant du céleste séjour, séjour, hélas! interdit aux humains pour leur odeur fétide.
Les batailles de Rama tiennent une place considérable dans les galeries inférieures, entre autres la bataille où il fut assisté par des singes. Dans ce temps-là, les singes et les dieux contractaient alliance; aujourd'hui, nous, descendants indignes, nous rougissons de nos ancêtres. Ce n'étaient cependant pas des gens de peu.
Les guerriers quadrumanes, exercés et habiles, au cœur indomptable, les bras raidis, sai-
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sissent les éléphants, leur tordent le cou, leur brisent les membres, leur ouvrent le ventre, entassant leurs entrailles en monceaux ; ils leur arrachent les défenses, les pétrissent... Al'avantgarde, porte-étendards, ils font des bonds prodigieux.
On peut être fier de pareils aïeux !
Puis viennent les scènes de l'enfer... c'est aussi bête et dégoûtant que l'enfer catholique, passons...
Les mâles formidables, taureaux ou éléphants, s'arrêtent orgueilleux à l'ombre des forêts; nombreux sont les animaux de toute espèce, serrés les oiseaux qui , perchés sur les branches, en saisissent les fleurs et les rameaux.
Les belles Kennareys s'avancent par paires d'une démarche lente et s'inclinent en cadence.
Les Kennareys, au noble et pur visage, couronnées de la tiare, le sein nu, montées sur un corps d'oiseau, rappellent nos modes actuelles, où le corps de la femme au-dessous de la taille est artificiellement continué d'une façon si bizarre. Heureusement qu'en enlevant ce malencontreux appareil, on retrouve l'indispensable complément du buste ; tandis que les superbes Kennareys, sous leur brillant plumage, cachent un corps de poulet monté sur des ergots.
Laissons les incomplètes Kennareys pour dire un dernier adieu aux nymphes célestes, couvertes d'ornements, à la taille élancée ; sur un rang, des rameaux fleuris à la main, elles avancent ou reculent en mesure, gracieuses aux regards.