L'ARROYO DE LA POSTE
Je rei.us Tordre do surveiller Tiniportant passage de l'arroyo de la Poste, qui uuit le Cambodge au Vaïco, véritable clef des relations entre Mitliô et Saigon. Je devais aussi maintenir dans le devoir le populeux village établi sur le bord de ce canal, et situé en un lieu connu sous le nom de Dos (Vàne, parce qu'il assèche à liasse mer. • •
A six kilomètres environ, le Tien Hô avait assis son camp, à la tète de deux mille hommes et dé six pièces de canon. ^^*'' ^ • ■
144 l'arroyo de la poste
Un gigantesque figuier des banians couvrait la canonnière de son feuillage, A l'avant, le petit navire montrait menaçante la gueule de son gros canon. On vivait jour et nuit sous les tentes faites à demeure. Les filets d'abordage donnaient au bâtiment un air de ménagerie renfermant des bêtes féroces.
Les ombres du soir s'étendaient sur les cabanes, les cocotiers et les aréquiers du village ; chacun se mit à son poste de combat. Les cartouchiers furent remplis, les carabines chargées et disposées autour du mât servant de râtelier, les clefs mises aux caissons à poudre, les pièces disposées cà faire feu à la première alerte.
Des hommes munis de seaux arrosaient les fentes, dans le cas où les Annamites y lanceraient des torches et des ouaos.
Les factionnaires prirent leurs carabines; chacun s'étendit sur le j)ûnt et ne tarda pas à voyager sur l'aile des rêves.
Vers minuit la sentinelle cria : Qui vive?
Une voix européenne répondit : France !
Une barque accosta portant un pli ; il renfermait ces mots :
« Le Tien-Hù doit tenter cette nuit le passage
l'arroyo de la poste 145
de l'arroyo de ta Poste, pour pénétrer dans la province du Mithô ; gardez l'extrémité du Dos d'âne du côté du Vaïco.
» Le commandant de la province »
J'appelai mon interprjte et lui dis d.ms le latin d'usage :
— Va trouver le maire. Je lui donne le temps de mâcher une chique de bétel pour se trouver ici avec trois barqaes. Pour rémousliller, piomets-lui, en cas de retard, trente coups de bâton.
L'armement de la canoonière montait à vin?t-six hommes ; six d'entre eux grebttaiejii i;) tiovre
On approchait de la basse mer : no'is étious échoués. Le maître-mécanicien prit ia garde m navire avec le maître-canonnier, six hommes valides et les fiévreux.
Le maître d'équipage et le chef de timonnere embarquèrent, chacun avec trois marins, dan:f une barque armée d'une espingole. Le maire vint avec moi dans la troisième embarcation : — peutêtre trahissait-il; en ce C'^^ j'avais tout intérêt à le tenir sous la main.
Nous partîmes en silence pa; une nuit claire, sans lune-, les étoiles se miraiet.. ."î^ns riîrvt
146 l'arroyo de la poste
canal. On ramail doucement pour éviter le bruit. Des milliers de lucioles phosphorescentes voltigeaient sur les arbrisseaux de la rive ; la chouette faisait entendre son cri. sinistre.
Il y avait à peine assez d'eau pour faire flotter les embarcatioRs.
Nous traversons le village. Les Annamites dormaient, les pauvres gens, d'un sommeil bien précaire. Peut-être allaient-ils être brusquement réveillés par les cris, les coups de feu et l'incendie.
Peu après, nous arrivions au lieu désigné par la lettre du commandant. On pouvait y passer à gué ; la végétation touffue de la rive masquait la campagne; avec des précautions, rien n'empêchait de nous approcher de très-prés sans nous donner l'éveil. Je gardai ce poste avec ma barque, ordonnant aux deux autres d'aller un peu plus loin chercher des éclaircies d'oi!i elles pussent surveiller les rizières.
Je songeai k la tranquillité dont, quelques mois auparavant, jouissaient à l'ombre de leurs cocotiers les habitants de ces campagnes. Depuis notre arrivée, quelle vie !... Les coups de bâton pieuvent. Les mandarins ont arraché les paysans à leurs travaux pour construire des forts et creuser