LARROYO DE LA POSTE
des fossés ; ils ont enrôlé tout homme en âge de porter une lance. Combien ont été ruinés, combien tués?... Après la guerre régulière, l'insurrection avec les réquisitions, les menaces, les incendies, les assassinats. Chacun s'attend, à toute heure, à voir les guerriers du parti national lui demander le riz de ses greniers.
Les lettrés craignent pour leur tète. Voici un pauvre maire, par exemple, dans une piteuse situation. Exposé, comme nous, aux biscaïens de ses compatriotes, il craint, s'il bronche, que je ne lui fasse s..uter la cervelle. Est-il de connivence avec le Tien-Hù ? — nous lui couperons le cou. Nous est-il fidèle? — le Tien-Ilô cherche à l'assassiner.
Un léger frôlement se fit entendre dans le massif des arbres de la rive. Le factionnaire arma sa carabine, et réveilla doucement les deux autres marins endormis.
Le silence se rét.blil dans le feuillage. — On entendait battre le cœur du maire.
Les broussailles s'agitent, celte fois, bien distinctement. — Nouveau calme. — Puis un véritable tumulte.
— Filous! Filous!... s'écria le magistrat annamite.
148 l'arroyo de la po.ste
Il voulait dire : Voilà les insurgés!
La sentinelle lit feu.
Un cri déchirant retentit,... accompagné de mille hurlements.
— Filous! Filous!... répétale pauvre maire.
Nous partîmes tous d'un grand éclat de rire.
Et le fonctionnaire cochinchinois, encore tout tremblant, se mit à rire avec nous, et de grand cœur.
Une bande de singes nocturnes avait causé tout cet émoi.
La nuit semble longue au milieu des moustiques. Quand l'aurore aux doigts de rose enlr'ouvrit les portes de l'orient, chacun se sentit le cœur léger : — notre garde finissait.
Le maire excitait les rameurs avec une gaieté folle ; et, ceux-ci faisant allègrement voler leurs avirons en cadence, nous regagnâmes le bord.
LE CERCUEIL
LE CERCUEIL
Depuis le point du jour, nous appuyions une vigoureuse chasse aux bandes du Tien-Hô établies dans la province de Mithô.
Cachés derrière de longues lignes de remparts peu élevés, les Annamites nous accueillirent d'abord à coups d'cspingole et de perrier. Turcos et fus Tiers marms enlevèrent, au pas de course, ces obstacles éphémères ; les rebelles ne tinrent pas un instant.
Us couraient avec leurs drapeaux et leurs lances. Les perriers, portés sur des bambous, les retardaient un peu. Parfois les plus braves s'arrêtaient
1o2 LE CERCUEIL
un moment derrière les insignifiantes fortifications semées dans la plaine, posaient leurs petits canons à terre, faisaient feu et reprenaient la fuite.
Les turcos, excellents coureurs, perdent, dans les vases des rizières, leur supériorité de marche; ils poursuivaient vainement l'ennemi en déroute : les Européens ne songeaient même pas à faire des prisonniers.
Quelques fusiliers marins, nouvellement débarqués de France, peu faits encore à ce soleil de plomb, ne pouvaient suivre la colonne. L'un d'eux, frappé d'une insolation foudroyante, confié aux soins des matas, dut être porté avec les munitions et les bagages. Au moment de la halte, le malheureux venait d'expirer.
Nous avions besoin de repos et de nourriture ; six heures de marche forcée, avec une simple tasse de café sur l'estomac, nous avaient mis sur les dents.
On s'arrête enfin dans un village; les habitants, enrôlés pour la plupart sous la bannière du Tien- Hô, l'avaient abandonné, emportant leurs effets précieux.
LE CERCUEIL 153
— Docteur, dit le commandant Hugues^ constatez la mort de notre pauvre camarade; nous l'enterrerons ici. Le transport de notre matériel nous donne assez d'embarras pour ne point nous charger d'un cadavre.
— On peut procéder à l'inhumation sans crainte ; je ne puis avoir la plus légère incertitude sur la mort de ce malheureux jeune homme.
— Eh bien, qu'on l'enterre. Dans cet important village, on trouvera sans doute une boutique de marchand de cercueils ; en tout cas, quelque fils pieux aura fait ce cadeau à son père sur ses premières économies.
Ce n'est pas à nos yeux une des moindres bizarreries des pays chinois d"y voir des cercueils de luxe en étalage. Ce meuble orne d'ailleurs les appartements de la plupart des personnes âgées.
Le chef des matas revint bientôt avec ses homm js chargés d'une bière en bois de take admirablement sculptée. Une vieille en guenilles suivait le groupe, en poussant dés cris désespérés. Les Annamites la repoussaient avec dureté, sans pouvoir l'empêcher de s'élancer sur le cercueil et de s'y cramponner avec rage.
Hugues se fit conduire cette infortunée.
Îb4 LE CERCUEIL
Elle se jeta à ses genoux en sanglotant.
— Je n'ai plus de mari, dit-elle, j'ai perdu mes enfants. Il ne me reste plus un membre de ma famille. Une poignée de riz, par jour, me suffit pour vivre. J'ai consacré tout mon bien à l'achat de ce cercueil; je suis restée seule au village pour ne le point quitter. Tuez-moi, mais fiiites-moi la grâce de m'y enfermer.
Le commandant ordonna de lui rendre cet objet si cher.
La malheureuse baisa les pieds du chef français avec les signes d'une allégresse insensée.
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Le commandant Hugues, âgé de quarante ans, d'une taille au-dessus de la moyenne, jouit d'une constitution robuste. Sa barbe et ses cbeveux grisonnants, coupés court, donnent un grand air martial à sa figure large et pleine, dont l'expression, surtout dans son regard ironique et fin, a pour cachet principal une railleuse bonhomie. Rien, en son visage, ne décèle le caractère de cet homme de bronze.
Je n'ai jamais connu plus grand original.
lo8 HUGUES
La lecture constante des Grands Hommes de Plutarque, son enthousiasme pour Tanliquité, influent beaucoup sur ses idées et sur sa conduite. Il aime les marches forcées, et brave, en se jouant, le soleil et la pluie. En expédition, un morceau de biscuit lui suffit ; un peu d'eau, puisée à la main dans la première mare, apaise sa soif; une planche lui semble un ht délicieux. Il dort et veille à volonté, n'éprouve aucune gêne de plusieurs nuits d'insomnie.
On doit s'attendre, sous ses ordres, à toutes les privations, à toutes les fatigues.
Il a rame haute, mais impitoyable, d'un Romain.
Hugues joint, au plus liaut degré, l'amour du commandement et de la responsabilité à la plus ^r'Éitei-' iùdifférerwei pouu. lasi^déc-orationsi êLulos
-^^m^&^vm-ïmM^ êi% ^^iiéar&^ieââ'i
41 cFjcli'êrdïèp-fêl'îliall.Pflâi dief^as^i^^Éne^isai^oeû
ë^ S6!^^Mfôî)ilië ^fo^îses'Unfëriem'SiiTk Êtit.adôr rer ; sa raideur envers ses-'tSiefàç^ ftmtoshiaïùisàn*
On lui obéit naturellement.
Ses subalternes vivent avec lui diins la plus familière camaraderie ; jamais il ne leur vient à la pensée de discuter ses ordres.
L'or lui coule des mains; il ne dépense rien, et n'a jamais rien.
Tout contraste en lui ; il sait unir la douceur et la bonté à la cruauté la plus froide.
Pénétré de la morale antique, il hasarde la vie d'autrui, comme la sienne, avec un naturel désespérant.
— Nous avons à faire, dit -il souvent, la
conquête de la Cochinchine. La responsabilité en
incombe à qui de droit. Nous sommes soldats pour agir, et non pour discuter. Dans Tintérôt de tous. Français et Annamites, mieux vaut une guerre cruelle et courte qu'une lutte prolongée par de prétendus ménagements d'humanité.
Il couve dans son cerveau le plan d'une République idéale fondée sur le brouet noir de Lycurgue. Pour faire le bonheur des hommes, il incendierait le monde.
Gomme tous, je vénère Hugues ; néanmoins il me donne le frisson. En le voyant, je coml^rends comment de grands cœurs, entraînés par
l&O HUGUES
le fanatisme, ont pu devenir les coryphées de la Terreur.
A demain l'attaque de Go-Gong.
Hugues conduira les opérations du côté du Cambodge.
J'arrive le soir pour me ranger sous ses ordres.
Il me serre la main en demandant son interprète.
Paulus, transformé au contact de son maître ne rappelle en rien le défroqué.
— Paulus, nous attaquerons au jour par le Rach-Gia et les deux arroyos voisins; il me faut des renseignements.
— Voici la nuit ; si le commandant veut me donner les matas, et huit fusiliers marins, pour les appuyer au besoin, je surprendrai bien quelque paysan.
— Bien, demande ce qu'il te faut.
Puis se tournant vers moi :
— Ce Paulus est très-déluré. Rien ne l'embarrasse. Avant une heure il me ramènera un prisonnier.
Hugues prit alors un Rabelais. Les aventures de Panurge lui servaient de bréviaire^ comme les Grands Hommes de PJutarque lui tenaient lieu de Bible. Ouvrant le livre au hasard, il lut la descente d'Epistémon aux enfers avec une verve et un entrain dignes de ce récit satirique.
— Vous êtes bien heureux, lui dis-je, quand il eut terminé, de lire si gaiement des facéties, la veille d"un combat dont vous répondez. Passe encore pour moi, p.uvre diable en sous ordres... Demain il y aura des têtes cassées, au moins des tétJS d'Ânnnmites... Cela ne vous émeut pas?
— Pourquoi?... Ma roue commande quelques mouvements de plus que la vôtre : — une niaiserie dans l'engrenage général. — Chacun fait sa besogne, tant pis pour les pots cassés. — La machine ne marche qu'en nous broyant tous l'un après l'autre... Qu'importe? si elle se meut... La puissante nature, par sa fécondité, comble les vides... Qu'est-ce que quelques vies d'hommes?
— Peu de chose assurément... La mort d'Alexandre ou de César ne pèse guère dans Téternel mouvement du Cosmos... Mais la masse se compose d'unités qui souffrent, et chacune de ces unités se considère comme un tout.
— Faiblesse d'intelligence:... l'individu ne compte pas devant l'espèce;... d'ailleurs ; posî morteiH iiilill, dit César. Tuer un homme, le plus souvent, c'est lui rendre service.
Notre conversation fut coupée par Tarrivée de Paul us.
— Je ramène un paysan, dit-il.
On introduit, tremblant, les mains liées, un Annamite, qui se jette aux genoux du commandant.
— C'est sans doute un païen? demanda Hugues.
— Paganus est, répondit l'interprète.
En prononçant ces mots, la figure du défroqué rayonne, on y lit : Oui, oui, c'est un païen, on peut l'assommer en toute conscience.
Le commandant se mord les lévi-es, en voyant l'expression du visage de son séide.
— Allons, reprit Hugues, délie le prisonnier; donne-lui une feuille de papier et un crayon... Il va me faire un croquis des environs, avec le cours des arroyos, les forts, les obstacles ;... qu'il ait soin de noter à peu prés le nombre des pièces de canon... Je ne lui demande pas un chefd'œuvre; je comprendrai toujours.
Paul as adressa quelques mots au paysan, puis se tournant vers le commandant :
— Cet homme prétend ne rien savoir.
Hugues prononça le terrible interroga ilhmi. Sur Tordre de Paulus, les malas déshabillent
l'Annamite, retendent sur le pont, pieds et poings liés : Tun d'eux lui prend les mains, Tautre les Jambes. Le doï, dans une pose académique, lève au-dessus du malheureux sa canne de jonc.
Dix fois la verge retombe sur les reins du patient, laissant une marque rouge et violacée. Le prisonnier pousse des gémissements étouffés.
Au dixième coup, le doï s'arrête, reprend sa pose académique avec la fatuité d'un maître de danse.
Paulus questionne le captif; les réponses ne le ^alisfont point, car il s'adresse au commandant d'un ton grave : *
— Non vult loqui.
Les coups de verge recommencent, donnes avec une sûreté de main qui prouve chez le caporal mata un incessant exercice.
— Ces Annamites, me dit Hugues, ont leur point d'honneur comme nous. Il faut toujours une bonne fustigation pour leur délier la langue ; on en trouve de très-entètés. Confucius a formé des races dures aux souffrances et dédaigneuses de la mort.
Le Gochinchinois pousse des cris affreux; le sang perce la peau tuméfiée.
Au dixième coup, nouvelle pose académique, nouvelle interrogation de Paulus, nouveau non vult loquL
— Celui-ci, reprit le commandant, y met de la persistance ; j'aime mieux cela : les renseignements sont meilleurs. Quand ils ne se font point prier, ils mentent ordinairement.
Au quarantième coup, j'entendis Hugues murmurer :
— Je le menacerais bien de le faire fusiller ; mais je n'en obtiendrais rien ; la verge vaut mieux;... continue, Paulus...
Le jonc rouge et ruisselant fouette, avec un son mat, les chairs sanglantes. Le prisonnier articule quelques mots au milieu de hurlements.
— Ah î dit le commandant, il va parler. L'exécuteur s'arrête sur un signe de l'interprète.
— Voyons, qu'il me fasse un dessin, n'importe comment, je ne serai pas difficile à satisfaire.
Le Gochinchinois, réhahillé. prend un crayon.
— Trace le Cambodge.
Le prisonnier fit une raie d'une main tremblante.
— Bien ; le Rach-Gia, maintenant.
Le paysan dessine une seconde ligne aboutissant à la première.
— A merveille. Sacrebleu, il a eu tort de se faire étriller. C'est de sa faute... Il y a des forts sur le Rach- Gia ?
Le patient l^s indiqua.
— Combien de canons?
L'Annamite marqua les pièces.
— Cela coule de source miintenant... Ces paysans sont fort intelligents.
Le plan grossier du Cochinchinois donnait une idée très-nette de la configuration des lieux et de la disposition des obstacles.
— Paulus . rassui'e cet homme ; s'il redoute quelque chose des siens, je satisferai à toutes ses demandes pour le mettre à l'abri des vengeances.
Hugues prit une plume et, tout en causant, rédigea, en un instant, ses ordres. C'était bref, précis, lumineux; pas d'objection à faire, pas d'explication à demander.
— Et maintenant, dit-il, en prenant un jeu de cartes, si nous faisions une partie?
— Merci, répondis-je, demain la journée sera fatigante, j'aime autant dormir.
Pas un nuage au ciel. Les premières lueurs de l'aurore éclairent l'orient. L'air est calme, le Cambodge roule tranquillement ses eaux jaunes. La nature semble encore endormie. Pas de bruit, ni sur le fleuve , ni dans ses îles si richement parées d'une luxuriante végétation. Le silence règne dans la plaine des rizières et des marais de Go-Cong.
"Vis-à-vis de la canonnière, sur la rive du Cambodge, les Annamites ont placé une grande pancarte à l'extrémité d'un poteau. L'interprète nous en donne l'explication suivante :
« Tous les habitants de la province de Go-Cong » font, d'un commun accord, cette déclaration :
» En perdant le gouvernement de notre roi, I nous sommes dans la même désolation qu'un » enfant qui a perdu son père et sa mère.
» Votre pays appartient aux mers occidentales, T> le nôtre aux mers de l'Orient. ^
» Comme le cheval et le buftle difïèrent entre
i eux, nous différons par la langue, par l'écriture, ï par les mœurs. L'homme fut créé autrefois par ï races distinctes ; partout il a la même valeur, » mais sa nature n'est pas la même.
» La reconnaissance nous attache à notre roi ; ï nous vengerons ses injures, ou nous mourrons » pour lai. Si vous persistez à porter chez nous » le fer et la flamme, le désordre sera long ; mais » nous agissons suivant les lois du ciel, notre » cause finira par triompher.
» Si vous voulez la paix, rendez h notre roi » son territoire : nous combattons dans ce but.
• Vous avez pris nos provinces pour ajouter • aux richesses de votre empire, à l'éclat de votre » renommée. Voulez-vous une ranron, en échange » de notre territoire? Nous nous y soumettrons » pourvu que vous cessiez de combattre, et que I vous reconduisiez vos troupes dans vos pos- » sessions. Nous aurons même pour vous des I remercîments, et votre gloire sera connue de 1 l'univers. Voulez-vous une concession pour va- » quer à vos affaires commerciales dans le pays?... » Nous y consentons.
» Mais si vous refusez, nous ne cesserons de » lutter, pour obéir à la volonté du ciel. Nous
> redoutons votre valeur, mais nous craignons le » ciel plus que votre puissance. Nous jurons de » nous battre éternellement et sans relâche. Lors- I que tout nous manquera, nous prendrons des I brandies d'arbres pour en faire des drapeaux, et I des bitons pour armer nos soldats. Comment » alors pourrez-vous vivre au milieu de nous?
î Nous vous demandons d'examiner cette re- » quête avec attention et de mettre un terme à un I étal de choses aussi funeste à vos intérêts quaux » nôtres. »
Un coup de canon retentit seul, et gronde rép.^tê par les échos.
C'est le signal. Les petites canonnières quittent le grand fleuve pour donner dans les arroyos. Sur toute la plaine les pièces tonnent. Dans l'air immobile, flotte une fumée blanche d'où sortent à chaque instant des traits de flamme ; on dirait des éclairs jaillissant d'un nuage orageux.
Autour de pavillons français, de petits groupes servent de réserve à nos tirailleurs déployés, qui avancent en faisant un feu pètdiant, sans beaucoup se préoccuper de la canonnade annamite. Du côté des rebelles, des masses tumtiltueuses se rassemblen
près de drapeaux de tontes couleurs. Devant l'imperturbable aplomb de nos soldats, elles cherchent successivement un refuge derrière de nouvelles lignes d'obstacles et de fossés. Parfois un obus de canonnière vient éclater au milieu des Cochinchinois ; il se fait alors un grand vide sur le fond duquel se détachent des hommes et des bannières renversés.
Les Annamites reculent toujours ; le soir, les abords du Cambodge sont balayés, et nos ennemis battent en retraite vers la citadelle de Go-Gong.
La nuit vient, nuit sans lune ; elle n'arrête point les combattants. Des colonnes de flamme et de fumée rougeâtre signalent notre marche en avant. G'est l'incendie des postes ennemis, des forts et des villages.
La canonnade trace incessamment, dans les ténèbres, de longues traînées lumineuses.
Dans le sud, du côté des Espagnols, on entend un terrible tapage. Si l'on en croit une méchante chronique, ils n'ont personne devant eux. Los vallantes n'en font que plus de bruit ; après le bruit, le rapport ofTiciel...
Les précautions prises pour la nuit, nous nous étendîmes sur le pont pour nous remettre par un peu de sommeil.
J'avais perdu tout sentiment des objets extérieurs, qujnd je me sentis. brusquement secoué par la sentinelle.
— Nous avons près de nous, me dit-elle, une batterie annamite; on voit des mèches allumées dans les broussailles.
Je regardai dans la direction indiquée.
— Où diable, lui répondis-je à demi-voix, voyezvous des mèches?
— Là, là, capitaine.
— Dieu vous bénisse ! vous prenez des lucioles pour des mèches de canon...
Je constatai, une fois de plus, combien les esprits tondus par l'inquiétude, la fatigue et la veille, sont prédisposés aux plus étranges hallucinations.
L'assaut de la ciUdelle se donnant du côté du Vaï-Go, nous n'avions rien à y voir.
Nos colonnes emportèrent ce réduit; restait à cerner les fuyards.
Mortimer, conduit par deux prisonniers, deux jeunes gens, part à la tête de soixante fusiliers marins pour couper la retraite aux rebelles.
La journée se passe, pour nous, sans incident. IS'ous sommes établis dans les paillottes du Rach- Gia. Les fusiliers marins et les turcos se répandent dans les villages incendiés d'alentour, en quête de victuaille.
On a fait razzia complète de cochons, poules et canards ; de tous côtés, on entend les cris des porcs égorgés, et des volailles sous le couteau. Le souper se prépare.
Au coucher du soleil, Mortimer arrive à la tête de ses hommes suants et couverts de boue ; Hugues et ses olTiciers se levaient de table.
L'absence de prisonniers d'une part, l'expression des visages de l'autre, apprennent, au premier coup d'œil, l'avortement de l'expédition.
Les guides, tête baissée, les mains liées, s'avancent entre quatre fusiliers. Leurs corps nus portent l'empreinte de coups.
Mortimer se dirige vers Hugues, et, tenant à la mnin son chapeau de roseau recouvert d'une toile blanche, lui dit avec embarras :
— Commandant, depuis le jour, nos guides nous ont promenés dans la vase jusqu'au ventre,... je n'ai pas vu un seul fuyard.
— Que voulez-vous?... il n'y a point de votre
faute. Envoyez dîner vos hommes... C'est dommage, nous avons mmqué là un beau coup de filet.
Hugues appelle Paulus, s'entretient un moment avec lui, puis, s'asseyant à une table, sous un ajoupa, fait comparaître les deux Annamites.
Ce sont des frères, leur ressemblance le montre clairement. L'aîné répond seul aux questions du commandant.
— On vous a pris aux avant-postes de Go-Gong ; vous êtes du pay^, vous l'avez avoué.
— Il est vrai, nous sommes du pays.
— Vous connaissez les lieux, vous l'avez encore avoué.
— Nous connaissons les lieux.
— Je vous ai expliqué, avec le plus grand soin, Oli et comment il fallait diriger les soldats. Vous avez dû comprendre ?
— Nous avons compris.
— Vous ai-je dit : Si vous conduisez bien mes hommes, vous aurez la vie sauve; si vous les égarez, vous serez fusillés ?
— Le chef a dit cela.
— Vous avez perdu, à dessein, la colonne dans les marais ?
Les Annamites gardèrent le silence.
— Vous avais-je bien prévenus, au départ, que vous seriez fusillés si vous vous montriez guides infidèles ?. . . Répondez. . .
— Le chef nous avait prévenus, dit l'aîné, après un moment d'hésitation.
— Vous vous attendez alors à être fusillés?
— Nous nous y attendons.
Le Cochinchinois fit cette réponse avec l'impassible résignation orientale.
Les Annamites, voyant leur interrogatoire terminé, saluèrent.
Hugues appela un caporal de turcos :
— Prends quatre hommes, et fusille-moi ces deux prisonniers derrière le camp.
Puis se tournant vers moi :
— Confucius a formé des hommes. . . Voilà deux héros inconnus... Rome leur eût élevé des statues, les poètes eussent chanté leur gloire...
Le caporal turco fit signe aux Annamites de marcher : ils le suivirent sans plainte ni hésitation. Un instant après une décharge annonçait l'exécution.
— Confucius a formé des hommes, dit Hugues en se parlant à lui-même.
L'ILE DETAM-DIEN