UN IMBECILE
Je connais un charmant garçon, Instruit, ayant un nom qui sonne, Aimable, gai comme un pinson, Jeune, fort bien de sa personne; Enfin tout à l'ait comme il faut.
C'est pour cela que l'on regrette D'autant plus qu'il ait un défaut :
Il est si bête !
D'une bêtise à rendre, hélas!
Des points à la bêtise même.
Sa bêtise dans tous les cas .
Est chez lui poussée à l'extrême ; On veut l'éclairer, pas moyen, On veut le pousser, il s'arrête, On insiste, il ne comprend rien 1 Il est si bête !
Il dit toujours la vérité, Se découvre en parlant aux dames, Fait volontiers la charité Et croit à la vertu des femmes!
Aimable, obligeant, tolérant, A ses amis souvent il prête, Et lui, quand il emprunte, il rend!
Il est si bête !
Nous tous, cela n'est pas douteux, Consentirions, sans nulle honte, Aux compromis les plus honteux, Si nous y trouvions notre compte.
Mais lui, qu'il rencontre un coquin — Honnête après fortune faite, — Il lui refusera la main ; Il est si bête!
A prendre femme résolu, Il eut le choix entre deux : l'une, Très riche, mais pas en vertu; L'autre, honnête, mais sans fortune.
Vous, moi, n'est-ce pas, savons bien Laquelle eût fait notre conquête ?
Lui, prit celle qui n'avait rien !
Il est si bête!
Avoir pris femme par amour, C'était déjà bien imbécile; Il reste tel qu'au premier jour, Avec elle empressé, docile.
Il l'appelle : « Mon cher trésor!
» Mon ange, mon chat, ma poulette. »
Après trois ans il l'aime encor!
Il est si bête !
Enfin ce fou, cet iroquois, Vit en bon père de famille,- Gomme le dernier des bourgeois, Aimant sa femme, aimant sa fille.
Passant sa vie entre elles deux, A qui veut l'entendre il répète, Savez-vous quoi?... Qu'il est heureux!... Il est trop bête ! !