‹ Ça!...et le resteChapitre 23 sur 60 · MONSIEUR BÉBÉ · texte numérisé non relu

MONSIEUR BÉBÉ

MONSIEUR BEBE

Au fond du berceau blanc et rose, Dans le plus charmant abandon, Monsieur Bébé, calme, repose, Le corps bien chaud sous l'édredon.

Les parents de ce personnage Ont dû, ce soir-là, s'absenter; Il a dix mois et, vu son âge, Il faut quelqu'un peur le garder.

On a donc écrit, à la bâte,

Aux grands parents, pour les prier,

Mission douce et délicate,

De venir, ce soir, le veiller.

Et les deux vieux, par un caprice Que certes chacun comprendra, Disent bientôt à la nourrice :

« Retirez-vous, nous sommes là. »

Pauvres grands parents ! il leur semble Qu'un tiers gâterait leur bonheur; ils préfèrent rester ensemble Pour mieux laisser parler leur cœur.

El I >icu seul sait comme ils bavardent Les cœurs ravis de ces deux vieux Qui sont là, penchés, et regardent Bébé qui dort insoucieux !

— Prenons garde qu'il ne s'éveille!...

— Est-il fort! — Quels jolis bras blancs !...

— Gomme il est beau, quand il sommeille, « Le bel enfant de nos enfants !...

— Oh! sa petite jambe est nue !

— Je vais la recouvrir — Non, moi !

— Ta ne sais pas! — Chut!... il remue!

— Tufaisdubruit! — C'est toi ! — C'est toi!»

Par bonheur, ce n'est qu'une alerte, Allons, personne n'aura tort.

La jambe nue est recouverte Et monsieur Bébé se rendort.

Cela dure à peine un quart d'heure !

Il s'est agité de nouveau !...

Cette fois, c'est plus grave, il pleure!... Les deux vieux courent au berceau.

Leur figure peu familière Au gamin le rend tout surpris, Il s'effraie et, loin de se taire, Il redouble aussitôt ses cris.

(( Quand un enfant pleure, on le berce, » Disent les grands parents émus :

Cette fois, ça produit l'inverse I Bébé pleure de plus en plus.

Et la nounou que l'on appelle Ne vient pas, ne peut pas venir.

On l'a renvoyée et la belle En a profité pour sortir.

Alors troublés ils délibèrent, Privés qu'ils sont de ce secours, Et pendant qu'ils se désespèrent, Monsieur Bébé pleure toujours!

— Vois-tu, nous devrions le prendre, « Le porter un peu dans nos bras. »

Mais, au moment de l'entreprendre, Ils sont si vieux !... ils n'osent pas.

— Pourtant il faut bien qu'il s'arrête I, « Du courage! » Et, très effrayés, Grand papa le prend par la tête, Grand'maman le prend par les pieds.

Alors nouvelle inquiétude, Pébé s'agite comme un ver; On sent qu'il n'a pas l'habitude De voyager ainsi, c'est clair.

Si bien qu'éperdu, le grand-père, Sans y penser, ouvre les bras, Et voilà la pauvre grand'mère Qui tient Bébé... la tête en bas!

Avec terreur on le redresse !

Il était temps! il étouffait!...

Après cette belle promesse, Les vieux s'affolent tout à fait.

Et ne sachant plus trop que faire, Désespérant de l'apaiser, On met monsieur Bébé par terre, Et l'on s'efforce à l'amuser.

Grand'maman lui fait des risettes Et grand papa, lui, plus nerveux, Saisit la pelle et les pincettes Dont il tire un concert affreux !

Puis, l'enfant paraissant se taire :

— Il ne pleure plus! Quel bonheur I »

— Je crois bien, répond la grand' mère, « Regarde-le, tu lui fais peur ! »

Grand-père, tout honteux, se baisse Pour prendre et rassurer Bébé, Mais l'âge trahit sa tendresse;' Sur les genoux il est tombé.

Un mouvement qu'il fait l'achève, Il veut se dresser, mais en vain...

Et c'est grand'mère qui relève Et le grand-père et le gamin.

Et le gamin toujours réclame !

— Il a faim, sans doute? — Oui 1 voilà!

— Que lui donner, ma pauvre femme, « Le restaurant n'étant plus là?

— Trouvons-lui quelque chose à boire, « Ça lui trompera l'estomac. »

Vite on cherche, on ouvre une armoire, Ciel!... Kirsch! Rhum! Chartreuse! Cognac

— Cette collection étrange

« N'est pas du tout ce qu'il nous faut; « Nous ne pouvons à ce cher ange « Donner de pareils goûts si tôt. »

Et Bébé fait le diable à quatre !

— Sapristi! quel vilain enfant !

« Dit grand -père, ah! je vais le battre! » Mais grand'mère le lui défend!

L'orage menaçait, il gronde !

Il éclate !... Et les pauvres vieux, De la meilleure foi du monde, Se disputent à qui mieux mieux.

La scène est touchante et grotesque !

Chacun crie! Et le plus atfreux, C'est que Bébé s'étrangle presque, En voulant crier plus fort qu'eux!

— Ah ! mon Dieu ! le voilà tout pâle !

— Il devient rouge! — Il devient bleu!

— Doux Jésus! Il suffoque! — Il râle!

— Il va trépasser! — Ah! mon Dieu!... »

Et s'exagérant ce malaise, Chacun, croyant que c'est la lin, Tombe, accablé, sur une chaise, Plus malade que le gamiD '...

Et, juste à ce moment du drame, Rentrent les deux jeunes époux A qui les vieux, la mort dans l'âme, Disent : — Grâce!... Pardonnez-nous!.

MaiSj avant qu'on ait pu se rendre Compte de ce qui s'est passé, Un cri joyeux se fait entendre, Et c'est Bébé qui l'a poussé.

Car, pour éclairer son visage, Une caresse lui suffit, Maman l'embrasse, adieu l'orage!

Il ne pleure plus, il sourit.

La moralité, ce me semble, Est qu'il faut toujours éviter De laisser trois enfants ensemble Sans personne pour les garder.

MADRIGAL ROGOGO

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