‹ Ça!...et le resteChapitre 26 sur 60 · LA SONATE · texte numérisé non relu

LA SONATE

Je rêvais, étendu sur un moelleux sofa,

Pendant qu'elle jouait une sonate en fn

De Mozart. Pour coiffure elle avait une natte,

Mais j'entendais très'bien, malgré ça, la sonate.

Elle abaissait sur moi son grand œil assassin.

Ses blanches mains frôlaient les dents du clavecin

Et chacun de ses pieds, chaussé d'une sandale.

Alternativement pressait chaque pédale,

Et le ciel était pur et j'étais triomphant,

Car cette enfant m'aimait et j'aimais cetl • enfant.

Or, tout en écoutant cet instrument des fêtes, Je pensais avec quoi les touches en sont faites Et j'avais, malgré moi, l'esprit préoccupé Par l'ivoire, en petits carrés longs découpé. Cet ivoire, jauni par le temps et l'usage,

— Sort réservé, du reste, au plus joli visage — Ne vient pas dans les bois, le bon Dieu le défend, Il nous est simplement fourni par l'éléphant;

On l'extrait — je puis bien le dire sans offenses — De ces deux grandes dents qu'on appelle défenses. Puis, tout en me faisant cette réflexion, Tout à coup j'eus comme une hallucination... Je vis un éléphant qui passait dans les jungles, Où le tigre en secret aiguise ses dix ongles; Il allait, jeune encor, rêvant de l'avenir, Et son œil n'avait pas vu le chasseur venir. Un homme s'est glissé, lâche, sauvage, étrange,

— Il a mis quatre mois pour arriver au Gange — Et le fusil bronzé qu'il étreint de ses mains

Est moins noir que ne sont ses projets. inhumains ! Il guette !... Il guette!... Et quand l'animal géant passe, Le chasseur ne voit dans cette effroyable masse

— Qui portait les Romains et leurs tours sans créneaux

Que les dents... dont on l'ait des louches de pianos !...

Il vise!... Et, pan! dans l'œil! — le seul endroit sensible

Car il s'est exercé très longtemps à la cible:

Usait, ce fournisseur d'Erard, Wolffet Pleyel

Qu'un coup manqué pour lui devient un coup mortel.

Il a fait mouche!... Alors, comme une cathédrale

Qui croulerait, stridente, énorme et sculpturale,

Communiquant au sol un long frémissement,

Le porte-ivoire tombe !... Et son affaissement,

Grâce à ma vision intense et dramatique,

M'apparaissait si net, en cet instant critique,

Que, voyant devant moi l'animal s'affaisser,

Je lis un bond, de peur de me faire écraser,

Et je me réveillai, disant : « Dieu ! que c'est bétel... »

La mignonne était là, regardant, inquiète,

Et ne comprenant rien à mon émotion.

Alors je lui contai toute ma vision;

Et la pauvre chérie, anxieuse, éperdue,

Etait, en quelque sorte, à ma lèvre pendue;

Elle écoutait, avec une terreur d'enfant,

Pendant que moi je lui parlai-, de l'éléphant,

De ci géant à trompe et sans qui les pianisl

Ne pourraient pas jouer d< s ah s joj eux ou h ist<

Et je conclus ainsi : « L'animal sur le sort

» Duquel tu gémis et dont tu pleures la mort,

» Ce martyr, en un mot, mignonne, tu le touches,

» Quand, pour rendre Mozart, tes doigts frappent les tou

» Aussi, pensant toujours à ce gros opprimé,

» Ne tape pas trop fort... il a peut-être aimé!... »

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