‹ Ça!...et le resteChapitre 40 sur 60 · L'UNIQUE BAISER · texte numérisé non relu

L'UNIQUE BAISER

L'aimais-je déjà? C'était vraisemblable, Car, sans prévenir, l'amour fait son nid; Allais-je parler? C'était fort probable. — Je l'aime toujours et je n'ai rien dit.

Si je n'ai rien dit, ce n'est pas ma faute, Non, la faute en est au hasard moqueur Qui nous met au cœur l'amour et nous ôte Le droit de laisser parler notre cœur.

Oh ! bien simplement la chose s'est faite. Chez elle j'étais en visite, un jour, Je la trouvai seule et ce tête-à-tète Me parut propice à parler d'amour.

Très adroitement, de fil en aiguille, J'étais arrivé juste à mon sujet, Lorsque tout à coup sa petite fille Entra, dérangeant tout mon beau projet.

Sa petite fille a sept ans à peine;

A cet âge-là, certes, une enfant

Ne peut rien comprendre et pourtant ça gène,

On n'ose parler, tout vous le défend.

La petite allait, venait, véritable Oiseau dont nos yeux suivaient tous les bonds, Lorsqu'elle avisa, sur un coin de table, Un sac de satin rempli de bonbons.

Vite elle plongea dedans ses menottes, Y prit un bonbon, pas le plus petit, Et l'allait croquer à belles quenottes, Lorsque sa maman, l'arrêtant, lui dit :

<( C'est un gros défaut que la gourmandise » Et votre maman ne doit le souffrir; » Lorsque l'on désire une friandise, » Avant d'en manger il faut en offrir. »

A cette leçon, juste mais sévère,

L'enfant demeura confuse un moment,

Rendit le bonbon soudain à sa mère

En disant : « C'est vrai... tiens, mange, maman. »

Ce bon mouvement eut sa récompense.

La jeune maman croqua du bonbon Juste la moitié, comme pénitence; La moitié restant donnait le pardon.

Mais une moitié c'est bien peu de chose, Quand on est gourmande et qu'on a sept ans. De l'enfant cétait l'avis, je suppose, Car, ayant songé pendant quelque temps,

Elle vint à moi, la chère mignonne :

« Avant d'en manger, il faut en offrir, » Maman a raison... tiens, je t.' te donne,

» Mange-le... si, si... ça me fait plaisir. »

Et sur le bonbon qu'elle se dépêche De me donner, sur ce fruit défendu Je voyais la trace encor toute fraîche Des petites dents qui l'avaient mordu...

Pour l'enfant c'était une friandise, Pour sa mère et moi c'était un baiser. Ce baiser, offert ainsi par surprise, Devais-je le prendre ou le refuser?

Je levai les yeux et je la vis, rose, Confuse, gênée et sentant très bien Qu'elle eût dû trouver, dire quelque chose, Mais ne trouvait pas et ne disait rien.

Et moi d'un regard je lui fis comprendre Qu'à le refuser j'avais un regret, Mais que cependant je n'osais le prendre El que je ferais ce qu'elle voudrait.

D'un geste, de moi seul compréhensible, Désignant l'enfant qui tendait le bras : « Prenez-le, prenez... quel motif plausible » Lui donner si vous ne le prenez pas? »

Alors je le pris, non sans quelque fièvre, Et, l'amour aux yeux, sans un mot, j'ai mis Ma lèvre à l'endroit frôlé par sa lèvre... C'est le seul baiser qu'elle m'ait permis !

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