PRIÈRE AU PRINTEMPS
(SOUVENIR D'UN DUR HIVEIl)
Ah! printemps, désiré printemps, Reviens, reviens, il n'est que temps!
Ramène-nous Je doux bien-être De la chaleur qui fait renaître, Ne nous délaisse pas ainsi, Fais un petit tour par ici !
De tout le corps, de toute l'âme Chacun t'espère, te réclame!
Si tu voyais combi< n de gens Sont — même les moins exigeants —
A bout de force et de courage Contre cet hiver qui fait rage, Tu reviendrais, j'en suis certain, En hâte, du pays lointain Où tu dors, comme fleur en serre, Pendant que le froid nous enserre. Que fais-tu donc si loin de nous?
Tu ne sais donc pas que les loups, Profitant du froid qui .nous glace, Viennent nous dévorer sur place?
Pour rester sourd à tous nos maux, Tu ne lis donc pas les journaux?
Ils t'apprendraient la malfaisance Que nous cause ta longue absence, Ils te diraient le tort si grand Que nous fait l'hiver, ton parent, Qui s'installe, en terres conquises Et construit partout des banquises D'une telle solidité Qu'elles iront jusqu'à l'été!
Du moins, dans nos peines cruelles, Si nous avions de tes nouvelles !
Si, de temps en temps, au réveil, Un petit rayon de soleil Venait frapper à la fenêtre Afin de nous faire connaître Que tu n'es pas mort, que tu vis, Comme nous en serions ravis!
Qu'il nous apporterait de joies!
Mais non, rien!... Tu ne nous envoies Pas le moindre léger espoir Qu'un jour nous puissions te revoir.
Tu poursuis ta lointaine course Sans que nous ayons la ressource D'en pleurer, pour nous soulager.
Pleurer! Il n'y faut pas songer, Car les larmes que tu nous coûtes, Par ce froid, aux yeux gèlent toutes.
Cruel! Que c'est m; 1 d'inspirer Des pleurs à qui ne peul pleurer i
Puisse mon ardente prière Toucher ton âme meurtrière Et fixer au plus prochain joui- La date de ton cher retourl
Prends garde, si tu le diffères,
Tu feras tort à tes affaires!
De quoi vis-tu, printemps? Des Heurs,
Des effluves ensorceleurs,
Des papillons, de la rosée,
Des beaux ciels d'aurore irisée,
Des crépuscules de velours
Et surtout, surtout des amours...
Or, la fleur gît, inanimée,
La rosée, en gel transformée,
Change en éternel durillon
La chrysalide papillon;
Le ciel, quand il se désagrège
Nous fait un suaire de neige
Et j'ai bien peur que les amours
Ne soient refroidis pour toujours!...
( '.omprends donc qu'en criant : « à l'aide ! )>
C'est ton intérêt que je plaide.]
Car lorsque, bis de voyager,
Tu reviendras, le cœur léger,
Dans ton aussi léger costume,
Tu croiras, selon la coutume,
Trouver l'hiver déménagé.
Hélas! Quel coup t'est ménag
Te montrant l'horizon d'un.geste,
Il te dira . « J'y suis, j'y reste
Tu réclameras, tu crieras.
Et, pour te tirer d'embarras,
Tu viendras à nous, d'un air triste,
Nous annoncer qu'il te résiste,
l'efforçant d'ameuter chacun
Contre cet ennemi commun.
Mais, dans l'hôtel et la cabane,
Tous, tous, lassés, comme sœur Anne,
De ne l'avoir pas vu venir,
Nous aurons à ton souvenir,
Te croyant mort dans ton voyage,
Donné le dernier témoignage
Qu'on accorde aux amis perdus
Et nous ne te connaîtrons plus!...
Alors tu supplieras peut-être
Qu'on veuille bien te reconnaître,
Mais il sera trop tard. L'hiver,
Riva) qu'on ne prend pas s m v
Aux premiers mots !<■ fera t:i
Impitoyable locataire
Ayant en poche un bail très sûr, Il sera là, sans pitié, dur, Et quand tu rouvriras boutique, Que tu guetteras la pratique Avec des regards suppliants, Pour éloigner tous tes clients Il lui suffira d'une averse, Et cela tuera ton commerce!...
C'est pour cela, printemps, vois-tu, Que je te voudrais moins têtu.
La prière que je t'adresse Plus que nous encor t'intéresse, Aussi ne tarde pas, printemps, Reviens, reviens, il n'est que temps