‹ Ça!...et le resteChapitre 59 sur 60 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

FREDDI, PIPERLICK.

Piperlick, resté seul avec Freddi, l'engage A s'expliquer. Freddi reprend courage

Et, surmontant son embarras, Dans la langue de Terpsichore,

C'est-à-dire parlant des jambes et des bras,

Il demande la main de Zilda qu'il adore.

Avec un jugement bien digne de Pallas, Piperlick, dans un cas si grave,

Appliquant le proverbe : In vino veritas, Dit : « Consultons la cave !..

Holà ! ho ! l'hôtelier! Qu'on nous serve du vin Fin ! »

A son appel, arrivent deux, servantes, Très appétissantes, Portant des verres et des brocs Qu'elles déposent vite, en évitant les choc

PIPERLICK.

Et que l'on nous donne deux, pip Avec du tabac 1 1 du feu.

FREDDI.

Pas pour moi.

PIPERLICK.

Pas pour toi ? M Tu ne fumes pas?

FREDDI.

Non, par goûts et par principes.

PIPERLICK.

Tu ne fumes pas et tu veux

Entrer dans ma famille !

Va -t'en porter ailleurs tes vœux,

Tu n'auras pas ma fille !

FREDDI, insistant.

Monsieur !...

PIPERLICK.

Rien de fait entre nous.

Gomme dit un vieil adage :

« Mauvais fumeur mauvais époux, »

Et je veux que Zilda soit heureuse en ménage.

FREDDr.

J'essaierai de fumer, alors.

PIPERLICK.

Quand tu sauras, Nous verrons, mais, nom d'un manille t Jusque-là, tu n'auras Pas ma fille!

Et, coupant là son discours, Il sort, en frottant avec énergie, Dix allumettes qui, d'ailleurs comme toujours, Ne prennent pas, étant de la régie.

SCÈXE V FREDDI, seul.

Je croyais que savoir aimer,

En amour, était très utile,

Allons ! j'étais un imbécile, Ce qu'iMaut, paraît-il, c'est de savoir fumer. Ce Piperlick vraiment est un drôle de type,

Mais, puisque tel est son désir,

Fumons, pour lui faire plaisir, La main de Zilda vaut bien une pipe.

(Prenant la pipe et la sentant.)

Ah ! quelle horreur ! Et que ça sent mauvais ' Oui, mais hélas ! si je m'arrête, Je perds Zilda !..

(Prenant uno cigarette.)

Voilà mon affaire, je vais Fumer une cigarette.

Tout cela se dit sur un pas — charmant

Naturellement. —

Freddi, prenant une allumette Pour allumer sa cigarette, La frotte, mais, ô surprise bien grande, Il n'a, pour l'enflammer, qu'à frotter une fois, Ce qui prouve assez clairement, je crois, Qu'elle était de contrebande.

SCËXE VI

FREDDI, puis Z1LDA, et les ILLUSIONS

Qu'un ballet soit français, turc, chinois, andalou, 11 faut qu'il ait un clou, tout est là, c'est le clou !

Quelque chose d'étrange Qui pimente l'intrigue, et même la dérange. C'est ainsi qu'au théâtre on a pu voir souvent ' L'amoureus? jouer d'un instrument à vent, Tandis que l'amoureux, distraction macabre, Fait l'aveu de sa flamme en avalant un sabre. C'est absurde, mais l'important C'est que le public soit content.

Donc ici c'est le clou, la scène capitale.

Pendant que Freddi suit des yeux Le léger ruban bleu qui s'élève en spirale, Se déroule et fuit vers les deux, Sous l'effet du tabac qui grise Peu à peu tout s'estompe en une teinte grise, Passe, meurt, Et laisse entrevoir à l'âme charmée Du fumeur Le royaume de la fumée.

Rêve enchanté, rêve charmeur.

Poétique métamorphose D'où sortent des femmes — en 1 Pour indiquer au spectateur Oue Freddi voit tout en cette couleur.

Alors, par des poses troublantes, Des attitudes nonchalantes, Tantôt rapides, tantôt lentes.

L'essaim tournoie autour de lui !

Sous l'influence enchanti lui flot féminin qui le pre Lo frôlant comme une cares Kred'li va, vient, court, ébloui !

Et soudain apparaît Zilda, sa bien-aimée ; Mais, mirage trompeur produit par la fumée,

Quand il s'avance, elle le fuit;

Il la poursuit, elle l'évite ;

Dès qu'il s'éloigne, elle le suit ; Plus vite il revient, elle fuit plus vite. 0 songe décevant I cruelle vision !

Le bonheur s'offre à lui, réel, et c'est un leurre De la réalité qu'il voit et qu'il effleure Il ne peut avoir que l'illusion !

Mais ne nous lançons pas trop dans la poésie, Car l'heure serait mal choisie.

Freddi qui, jusqu'ici, n'avait jamais fumé Et qui fume, depuis un instant, avec rage, Sent tout à coup comme un nuage Troubler son esprit embrumé.

Sa voix s'éteint, son pied chancelle, Quelle obsession le harcèle ?

Est-ce la nuit? Est-ce le jour?

Et par quelles étranges fièvres, Gomme pour un aveu d'amour, Le cœur lui monte-t-il aux lèvres?

S'il ne comprend rien à cela Nous voyons bien, nous, ce qu'il a.

Et, sur ce, les femmes en rose, Par une autre métamorphose, Deviennent d'un noir — très foncé — Et dansent, d'un air sarcastique, Le pas très caractéristique Du fumeur indisposé !...

Freddi lutte un instant, mais la troupe effrénée

L'enserre dans son vol, Et pendant que Zilda, par la ronde entraînée Disparaît, Freddi tombe sur le sol.

Là se termine le rêve, Et cette scène s'achève Par un ensemble — charmant Naturellement. —

Page 1