POÉSIES
Qu'enfin le citoyen dont la vie équitable,
Dans le sein du travail et de l'obscurité,
Paie un tribut utile à la société ;
Que le sage éloquent dont la voix tutélaire
Combat pour la vertu, qui le charme et l' éclaire,
Et, contre les flatteurs qui trahissent les rois,
Le front calme, l'œil rixe, ose plaider nos droits ;
Que tous ceux dont le bras digne d'une patrie
S'arme pour rajeunir la liberté flétrie ;
Que surtout la vertu dont les pudiques mains
Se cachent aux regards en servant les humains,
Ranimeront toujours mes efforts et mon zèle ;
Mais que le corrupteur dont l'adresse cruelle
Enhardit des tyrans la sombre autorité,
Et qui met sous leurs pieds la sainte humanité ;
Que l'avare instrument de leurs projets iniques ;
Que du faible et des lois ces fléaux tyranniques,
Qui pour les opprimer -vont ramper dans les cours,
Ne trouveront en moi ni pitié ni secours.
Libre de vains égards ou d'un orgueil coupable, Je jure que ma voix, de détours incapable, Montrera sans faiblesse, ainsi qu'avec candeur, Et l'erreur étrangère, et surtout mon erreur.
Je jure encore, fidèle à mon saint ministère, Je jure, au nom des mœurs, que mon respect austère Ne laissera jamais mes désirs ni mon cœur S'égarer hors des lois que chérit la pudeur.
Et lorsqu'un jour enfin l'âge et l'expérience, Qui, cultivant les sens, mûrissent la science, M'auront ouvert de l'art les sentiers ténébreux ; Quand de cet art divin le jeune homme amoureux Cherchera près de moi quelque clarté nouvelle, Et viendra recueillir ma dernière étincelle ; Je jure aussi, grand Dieu, je jure devant toi, Que je serai pour lui ce qu'est Dubreuil pour moi ; Et qu'en tout, d'un tel maître imitateur fidèle, J'approcherai du moins de mon digne modèle.
Ah ! si mon cœur jamais, dans de honteux moments, Abjurait sans pudeur ses vertueux serments, Attache à tous mes pas le remords et le blâme, Dieu vengeur qui m'entends ; qu'en me fermant son âme, La sévère amitié me laisse en un désert ; Dans ce cœur, maintenant aux goûts simples ouvert, Flétris les vrais désirs, étouffe la nature, Frappe-le des terreurs que nourrit l'imposture ; Et que, plein de l'effroi d'un obscur avenir, Je meure sans laisser aucun doux souvenir.
Mais si de la vertu dont l'image m'enflamme, La sévère beauté toujours parle à mon âme, SU malgré tant de maux dont les assauts constants Ont flétri mes beaux jours et glacé mon printemps, A mes devoirs livré, moi-même je m'oublie,
Pour ne songer qu'aux maux qu'un autre me confie Si toujours mes serments sont présents à mon cœur, Dieu juste, sur mes jours répands quelque douceur ; Veille sur les amis qui consolent ma vie ; Nourris les sentiments dont tu l'as embellie : Chéri du malheureux, du puissant révéré, Que mon nom soit béni plutôt que célébré ; Que les devoirs pieux dont je fais mon étude, Des bienfaisants travaux que l'heureuse habitude, A tes yeux indulgents dérobent mes erreurs : Vers les jours éternels qu'entraîné sans terreurs, Dans l'espoir de mourir je trouve encor des charme i Et que ma tombe au moins reçoive quelques larmes.
A Madame Helvétius
Si le temps, qui roule sans cesse, Amenait pour vous la vieillesse, Je n'oserais vous en parler; Mais les ans ont beau s'écouler, Votre gaîté légère et vive, Votre bonté toujours naïve, Ce teint qui garde sa couleur, L'amour du soleil et des fleurs, Enfin cette âme neuve et pure, Tout dit que vous fixez le temps, Et vous paraîtrez à cent ans Sortir des mains de la nature; Ce destin qui vous est promis Bans doute a bien quelque avantage, Mais vous y perdrez vos amis, Car vieillir est notre partage Et bientôt je vous le prédis, Nous ne serons plus de votre âge.