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CONDORCET

P'après le portrait de Saint-Aubin.

nutrition se fasse convenablement ; et quand on digère mal, les désirs de l'amour sont rarement très impérieux. Ainsi, pour que l'ossification soit parfaite, il faut que le système lymphatique et glandulaire soit libre ; cette opération peut même être dérangée par la lésion de certains organes qui ne paraissent avoir aucun rapport immédiat avec le système osseux. Elle devient, par exemple, plus languissante et plus débile par la castration, de sorte que le simple retranchement de deux corps glanduleux isolés introduit dans l'économie animale une espèce ou un commencement de rachitis. Enfin, la sensibilité plus analogue de certaines parties établit entre elles des rapports particuliers, tels que ceux qui unissent les organes de la génération à ceux de la voix ou de l'odorat. Assez ordinairement ces rapports semblent exclusivement affectés à certains tempéraments ou même à certains individus ; ils constituent alors les sympathies idiosyncratiques ou particulières dont plusieurs écrivains ont recueilli tant d'exemples remarquables ; et quelquefois aussi ces mêmes sympathies ne sont qu'accidentelles et dépendent des maladies, du régime ou de la nature des travaux....

Si donc, on rassemble maintenant sous un seul point de vue les diverses circonstances qui déterminent et rendent plus puissante l'influence d'un organe sur certains autres organes particuliers, ou sur l'ensemble du système, on verra qu'elles se réunissent toutes en faveur de l'organe cérébral, c'est-à-dire qu'il n'en est aucun qui doive exercer, d'après les lois de l'économie vivante, une somme d'action plus constante, plus énergique et plus générale.

i° Ses prolongements se distribuant à toutes les parties, et s' épanouissant en quelque sorte sur tous leurs points, elles ne lui sont pas seulement unies par les rapports d'une organisation commune et par ceux de continuité ; sa substance entre encore dans leur intime composition ; il y est présent partout.

2° Comme c'est par ses extrémités que les impressions sont reçues, tous les organes ne lui sont pas simplement analogues ; ils lui sont entièrement homogènes, du moins par leur partie sentante.

3° Il est doué de la sensibilité la plus vive, ou plutôt il est, sinon la source de celle de tous les autres, du moins

LA SCIENCE DE L'HOMME

le réservoir commun qui la renouvelle et l'entretient.

40 Ses fonctions sont également importantes, soit comme imprimant la vie à toute l'économie animale, soit comme appartenant à l'organe propre de la pensée et de la volonté.

Ainsi l'on voit que le système cérébral doit exercer constamment une puissance très étendue sur toutes les parties de la machine vivante, et cette puissance doit devenir d'autant plus remarquable, qu'il exerce ses fonctions avec plus d'énergie et d'activité.

Nous ne pouvons donc plus être embarrassés à déterminer le véritable sens de cette expression influence du moral sur le physique, nous voyons clairement qu'elle désigne cette même influence du système cérébral, comme organe de la. pensée et de la volonté, sur les autres organes dont son action sympathique est capable d'exciter, de suspendre et même de dénaturer toutes les fonctions. C'est cela ; ce ne peut être rien de plus.

S'il en était besoin, cette conclusion pourrait être confirmée encore par la considération des circonstances qui donnent quelquefois accidentellement à l'influence du système cérébral un surcroît d'étendue et d'intensité. On peut, en effet, réduire toutes ces circonstances : i° à son accroissement d'action ou de sensibilité ; 20 à sa débilitation ; 30 à ses maladies. Et par conséquent, il est, dans tous ces cas-là même, soumis à des lois qui lui sont communes avec toutes les autres parties du corps vivant.

Ainsi donc, tous les phénomènes de la vie, sans nulle exception, se trouvent ramenés à une seule et même cause ; tous les mouvements, soit généraux, soit particuliers, dérivent de cet unique et même principe d'action.

Telle est partout la simplicité de la nature. Elle prodigue les merveilles, elle économise les moyens. Mais l'esprit hypothétique de l'homme, partout où les effets lui paraissent compliqués ou différents, croit toujours, au contraire, devoir multiplier les ressorts. C'est ainsi que le cours des astres, les météores aériens, le mouvement des eaux de l'Océan, la germination, la fructification des végétaux ; en un mot, tous les phénomènes de l'univers, furent d'abord soumis à autant de causes différentes. Apollon conduisit le char du soleil, Diane celui de la lune, Jupiter gouverna l'Empirée, déchaîna les orages, alluma la foudre, Neptune

souleva 'es mer3, et Pan, Gérés, Flora, PomonA) se partagèrent l'empire des troupeaux, des moissons, des rieurs et des fruits. Il fallut un temps fort long pour arriver à n'admettre dans la nature qu'une seule force ; peut-être faudra-t-il un temps plus long encore pour bien reconnaître que, ne pouvant la comparer à rien, nous ne pouvons nous former aucune idée véritable de ses propriétés, et que les vagues notions que nous avons de son existence, étant uniquement formées sur la contemplation des lois qui gouvernent toutes choses autour de nous, la faiblesse de nos moyens d'observation doit resserrer éternellement ces notions dant le cercle le plus étroit et le plus borné. {Rapports du Physique et du Moral, 11e Mémoire.)

LES APPLICATIONS DE LA SCIENCE DE L'HOMME La morale naturelle

Quelles que soient les opinions religieuses adoptées par les hommes, et quand même ils les repousseraient toutes, ils n'en trouveront pas moins que la morale a des bases solides dans leur propre nature, c'est-à-dire dans leurs besoins, dans leurs facultés et dans les rapports que les uns et les autres établissent nécessairement entre eux dans l'état social. Aussi faut-il bien se garder d.e vouloir lui en trouver d'autres dans des croyances si diverses, si peu fixes, si problématiques, et même, il faut le dire, ti contraires presque toujours aux plus simples lumières du bon sens.

Mais déduire les règles de notre conduite des lois de la nature ou de l'ordre, appeler vertu ce qui est conforme à cet ordre, vice tout ce qui le contra ie et s'en écarte ; regarder chaque être, surtout parmi ceux qui sont doués d'une intelligence plus étendue et plus parfaite, comme un agent, un serviteur de la cause première, à qui son rôle est assigné dans le monde, qui concourt avec elle à l'accomplissement du but total vers lequel elle tend sans cesse avec une puissance invincible, enfin comme exerçant une partie de cette puissance, et ne pouvant trouver de bonheur réel, ni pendant la durée de la vie, ni même après la mort, s'il est encore alors en état de sentir, de juger, de vouloir ; ce n'est pas, quelque nom que l'on puisse donner à certaines branches d'une telle philosophie, établir la morale sur une croyance religieuse. C'est la faire sortir de son unique et véritable source, de la nature des choses en général et de la nature humaine en particulier ; c'est l'agrandir et l'ennoblir par les considérations les plus capables d'élever et d'épurer le cœur de l'homme, en lui donnant une idée sublime de la dignité de son être et des belles destinées auxquelles il est appelé par l'ordonnateur suprême, dont les volontés écrites dans les lois de l'univers ne cessent pas un instant de se faire entendre à ses oreilles, à ses yeux, à son cœur.

(Lettre sur les causes premières.)

ïgo

CABAN i S

Rapports de la physique et de la morale

Il est certain que la connaissance de l'organisation humaine et des modifications que le tempérament, l'âge, le sexe, le climat, les maladies peuvent apporter dans les dispositions physiques, éclaircit singulièrement la formation des idées ; que sans cette connaissance il est impossible de se faire des notions complètement justes de la manière dont les instruments de la pensée agissent pour la produire, dont les passions et les volontés se développent ; enfin, qu'elle suffit pour dissiper, à cet égard, une foule de préjugés également ridicules et dangereux.

Mais c'est peu que la physique de l'homme fournisse les bases de la philosophie rationnelle, il faut qu'elle fournisse encore celles de la morale : la saine raison ne peut les chercher ailleurs.

Les lois de la morale découlent des rapports mutuels et nécessaires des hommes en société, ces rapports de leurs besoins. Leurs besoins peuvent, même sans nous écarter des idées reçues, se diviser en deux classes : en physiques et moraux.

Il n'y a point de doute que les besoins physiques ne dépendent immédiatement de l'organisation : mais les besoins moraux n'en dépendent-ils pas également, quoique d'une manière moins directe, ou moins sensible ?

L'homme, par la raison qu'il est doué de la faculté de sentir, jouit de celle de distinguer et de comparer ses sensations. On ne distingue les sensations qu'en leur attachant des signes qui les représentent et les caractérisent ; on ne les compare qu'en représentant et caractérisant également par des signes ou leurs rapports ou leurs différences. Voilà ce qui fait dire à Condillac qu'on ne pense point sans le secours des langues, et que les langues sont des méthodes analytiques : mais il faut ici donner au mot langue le sens le plus étendu. Pour que la proposition de Condillac soit parfaitement juste, ce mot doit exprimer le système méthodique des signes par lesquels on fixe ses propres sensations. Un enfant, avant d'entendre et de parler la langue de ses pères, a sans doute des signes particuliers qui lui servent à se représenter les objets de ses besoins, de ses plaisirs, de ses douleurs ; il a sa langue. On peut

LËS APPLICATIONS DE LA SCIENCE DE l/hoMIÉE Kji

penser, sans se servir d'aucun idiome connu ; et sans doute il y a des chiffres pour la pensée comme pour l'écriture.

Mais, je le répète, sans signes il n'existe ni pensée, ni peut-être même, à proprement parler, de véritable sensation, c'est-à-dire, de sensation nettement aperçue et distinguée de toute autre (i). Nous avons dit que l'usage des signes était de fixer les sensations et les pensées. Ils les retracent, et par conséquent ils les rappellent ; c'est làdessus qu'est fondé l'artifice de la mémoire, dont la force et la netteté tiennent toujours à l'attention avec laquelle nous avons senti, à l'ordre que nous avons mis dans la manière de nous rendre compte des opérations de nos sens, ou dans cette suite de comparaisons et de jugements qu'on appelle les opérations de l'esprit.

Les signes rappellent donc les sensations ; ils nous font sentir de nouveau. Il en est qui restent, pour ainsi dire, cachés dans l'intérieur ; ils sont pour l'individu seul. Il en est qui se manifestent au dehors ; ils lui servent à communiquer avec autrui. Parmi ces derniers, ceux qui sont communs à toute la nature vivante, par exemple, ceux du plaisir et de la douleur, qui se remarquent dans les traits, dans l'attitude, dans les cris des différents êtres animés, nous font sentir avec eux, compatir à leurs joies et à leurs souffrances, pourvu que d'autres sensations plus fortes ne tournent pas ailleurs notre attention. Si nous sommes susceptibles de partager les affections de toutes les espèces animées, à plus forte raison partageons-nous celles de nos semblables, qui sont organisés pour sentir, à peu de chose près, comme nous, et dont les gestes, la voix, les regards, la physionomie, nous rappellent plus distincte-

(1) Pour distinguer une sensation il faut la comparer avec une sensation différente ; or leur rapport ne peut être exprimé dans notre esprit que par un signe artificiel, puisque ce n'est pas une sensation directe. Il ne s'ensuit point de là que les signes précèdent les idées ; les matériaux des idées existent bien certainement, au contraire, avant les signes : mais pour devenir idées il faut que les sensations, ou plutôt leurs rapports, se revêtent de signes. On voit que j'attache au mot signe un sens bien plus étendu que les analystes ne l'ont fait jusqu'à présent.

r* Au reste, ce n'est ici qu'une pure question de mots. Appelle-t-on la sensation perçue idée ? alors il est évident que les idées sont bien antérieures à tout signe ; mais ne regarde-t-on comme idée que la perception des rapports qui peuvent se trouver entre deux ou plusieurs sensations ? le jugement qu'on en porte n'étant perçu que par le moyen d'un signe artificiel, il est évident que suivant cette manière de voir, sans signes il n'y aurait point d'idées. (C.)

ment ce que nous avons éprouvé nous-mêmes. Je parle d'abord des signes pantomimiques, parce que ce sont les premiers de tous, les seuls communs à toute la race hu maine. C'est la véritable langue universelle : et, antérieu rement à la connaissance de toute langue parlée, ils font courir l'enfant vers l'enfant ; ils le font sourire à ceux qui lui sourient ; ils lui font partager les affections simples dont il a pu prendre connaissance jusqu'alors. A mesure que nos moyens de communication augmentent, cette faculté se développe de plus en plus : d'autres langues se forment et bientôt nous n'existons guère moins dans les autres que dans nous- mêmes.

Telle est, en peu de mots, l'origine et la nature d'une faculté qui joue le rôle le plus important dans le système moral de l'homme, et que plusieurs philosophes ont cru dépendante d'un sixième sens. Ils l'ont désignée sous le nom de sympathie , lequel exprime en effet très bien les phénomènes qu'elle produit et qui la caractérisent.

Cette faculté, n'en doutons pas, est l'un des plus grands ressorts de la sociabilité : elle tempère ce que celui des besoins physiques directs a de trop sec et de trop dur elle empêche que ces besoins qui, bien raisonnés, tendent également sans doute à rapprocher les hommes, n'agissent plus souvent en sens contraire pour les désunir ; c'est elle qui nous procure les jouissances les plus pures et les plus douces ; enfin, comme d'elle seule dérive la faculté d'imi tation, d'où dépend toute la perfectibilité humaine, l'étude attentive de sa formation et de son développement fournit des principes également féconds et pour ]a philosophie rationnelle et pour la morale.

En appliquant la nature à la nature, l'art, qui n'est dans chaque genre, que le système des règles relative à cette application, modifie puissamment les effets qu'amène le cours ordinaire des choses : il peut même quelquefois en produire qui sont entièrement nouveaux, et dans lesquels les lois de l'univers paraissent obéir aux besoins, aux passions, aux caprices de l'homme.

Si notre première étude est celle des instruments que nous avons reçus immédiatement de la nature, la seconde est celle des moyens qui peuvent modifier, corriger, perfectionner ces instruments, Il ne suffit pas qu'un ouvrier

connaisse les premiers outils de son art ; il faut qu'il connaisse également les outils nouveaux qui peuvent en agrandir, en perfectionner l'usage, et les méthodes d'après lesquelles ils peuvent être employés avec plus de fruit.

La nature produit l'homme avec des organes et des facultés déterminées : mais l'art peut accroître ces facultés, changer ou diriger leur emploi, créer en quelque sorte de nouveaux organes. C'est là l'ouvrage de l'éducation, qui n'est, à proprement parler, que l'art des impressions et des habitudes.

L'éducation se divise naturellement en deux : celle qui agit directement sur le physique, et celle qui s'occupe plus particulièrement des habitudes morales. Nous ne parlons ici que de la première.

On sait qu'une bonne éducation physique fortifie le corps, guérit plusieurs maladies, fait acquérir aux organes une plus grande aptitude à exécuter les mouvements commandés par nos besoins. De là, plus de puissance et d'étendue dans les facultés de l'esprit, plus d'équilibre dans les sensations : de là, ces idées plus justes et ces passions plus élevées, qui tiennent au sentiment habituel et à l'exercice régulier d'une plus grande force. Dans l'éducation physique, il faut comprendre sans doute le régime ; et non seulement le régime propre aux enfants, mais encore celui qui convient à toutes les époques de la vie : comme, sous le titre d'éducation morale, il faut comprendre également l'ensemble des moyens qui peuvent agir et sur l'esprit et sur le caractère de l'homme, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Car l'homme, environné d'objets qui font sans cesse sur lui de nouvelles impressions, ne discontinue pas un seul instant son éducation.

Le régime est certainement une partie importante de la science de la vie ; et quand on le considère sous le rapport do son influence sur les facultés intellectuelles et suivies passions, on n'est pas étonné du soin particulier qu'y donnaient les anciens ; on doit seulement l'être beaucoup de voir combien, dans toutes les institutions modernes, on a négligé cette partie essentielle de toute bonne éducation, et par conséquent aussi de toute sage législation.

Quoique les médecins aient dit plusieurs choses hasardées touchant l'effet des substances alimentaires sur les organes de la pensée, ou sur les principes physiques de nos

penchants, il n'en est pas moins certain que les différentes causes que nous appliquons journellement à nos corps, pour en renouveler les mouvements, agissent avec une grande efficacité sur nos dispositions morales. On se rend plus propre aux travaux de l'esprit par certaines précautions de régime, par l'usage ou la suppression de certains aliments. Quelques personnes ont été guéries de violents accès de colère auxquels elles étaient sujettes, par la seule diète pythagorique ; et, dans le cas même où des délires furieux troublent toutes les facultés de l'âme, l'emploi journalier de certaines nourritures ou de certaines boissons, l'impression d'une certaine température de l'air, l'aspect de certains objets, en un mot, un système diététique particulier suffit souvent pour y ramener le calme, pour faire tout rentrer dans l'ordre primitif.

Ici, comme on voit, le régime se confond avec la médecine; et c'est effectivement à celle-ci qu'il appartient de le tracer. Mais la médecine proprement dite exerce une action, et produit, sous le même rapport, des effets avantageux qui ne méritent pas moins d'être notés. Elle agit en intervertissant l'ordre des mouvements établis : c'est pour les remettre dans une vois plus conforme aux plans originels de la nature ; et quand cet art, qui touche à de grandes réformes, aura porté dans ses méthodes la précision dont elles sont susceptibles, il ne sera plus permis de mettre en doute ses immédiates connexions avec toutes les parties de la philosophie et de l'art social.

Enfin, si l'on considère que les dispositions physiques se propagent par la génération ; que toutes les analogies et plusieurs faits importants, recueillis par d'excellents observateurs, semblent prouver, comme le remarque très bien Condorcet, qu'il en est de même, à plusieurs égards, des dispositions de l'esprit et des penchants ou des affections, il sera facile de sentir combien les progrès de la science de l'homme physique peuvent contribuer au perfectionnement général de l'espèce humaine.

(Rapports du Physique et du Moral, Ier Mémoire.)

Le perfectionnement de l'homme physique

Sans doute il est possible, par un plan de vie combiné

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sagement et suivi avec constance, d'agir à un assez haut degré sur les habitudes même de la constitution ; il est par conséquent possible d'améliorer la nature particulière de chaque individu ; et cet objet, si digne de l'attention du moraliste et du philanthrope, appelle toutes les recherches du physiologiste et du médecin observateur. Mais si l'on psut utilement modifier chaque tempérament pris à part, on psut influer d'une manière bien plus étendue, bien plus profonde, sur l'espèce même, en agissant d'après un système uniforme et sans interruption sur les générations successives. Ce serait peu maintenant que l'hygiène se bornât à tracer des règles applicables aux différentes circonstances où peut se trouver chaque homme en particulier ; elle doit oser beaucoup plus ; elle doit considérer l'espèce humaine comme un individu dont l'éducation physique lui est confiée, et que la durée indéfinie de son existence p2rmet de rapprocher sans cesse, de plus en plus, d'un type parfait, dont son état primitif ne donnait même pas l'idée ; il faut en un mot que l'hygiène aspire à perfectionner la nature humaine générale.

Après nous être occupés si curieusement des moyens de rendre plus bslles et meilleures les races des animaux ou des plantes utiles et agréables ; après avoir remanié cent fois celles des chevaux et des chiens ; après avoir transplanté, greffé, travaillé de toutes les manières les fruits et les fleurs, combien n'est-il pas honteux de négliger totalement la race de l'homme ! comme si elle nous touchait de moins près ! comme s'il était plus essentiel d'avoir des bœufs grands et forts, que des hommes vigoureux et sains ; des pêches bien odorantes ou bien des tulipss tachetées, que des citoyens sages et bons !

Il est temps, à cet égard comme à beaucoup d'autres, de suivre un système de vues plus digne d'une époque de régénération ; il est temps d'oser faire sur nous-mêmes ce que nous avons fait si heureusement sur plusieurs de nos compagnons d'existence ; d'oser revoir et corriger l'œuvre de la nature. Entreprise hardie ! qui mérite véritablement tous nos soins, et que la nature semble nous avoir recommandée particulièrement elle-même. Car n'est-ce pas d'elle en effet que nous avons reçu cette vive faculté de sympathie, en vertu de laquelle rien d'humain ne nous demeure étranger ; qui nous transporte dans tous les climats où notre

semblable peut vivre et sentir ; qui nous ramène au milieu

des hommes et des actions des temps passés ; qui nous fait coexister fortement avec toutes les races à venir ? C'est ainsi qu'on pourrait à la longue, et pour des collections d'hommes prises en masse, produire une espèce d'égalité de moyens, qui n'est point dans l'organisation primitive, et qui, semblable à l'égalité des droits, serait alors une création des lumières et de la raison perfectionnée.

Et dans cet état de choses lui-même, il ne faut pas croire que l'observation ne pût découvrir encore des différences notables, soit par rapport au caractère et à la direction des forces physiques vivantes, soit par rapport aux facultés et aux habitudes de l'entendement et de la volonté. L'égalité ne serait réelle qu'en général : elle serait uniquement approximative dans les cas particuliers.

Voyez ces haras où l'on élève avec des soins égaux et suivant des règles uniformes une race de chevaux choisis : ils ne les produisent pas tous également propres à recevoir la même éducation, à exécuter le même genre de mouvement. Tous, il est vrai, sont bons et généreux ; ils ont même tous beaucoup de traits de ressemblance qui constatent leur fraternité : mais cependant chacun a sa physionomie particulière ; chacun a ses qualités prédominantes. Les uns se font remarquer par plus de force ; les autres par plus de vivacité, d'agilité, de grâce : les uns sont plus indépendants, plus impétueux, plus difficiles à dompter ; les autres sont naturellement plus doux, plus attentifs, plus dociles, etc., etc., etc. De même, dans la race humaine, perfectionnée par une longue culture physique et morale, des traits particuliers distingueraient encore sans doute les individus.

D'ailleurs, il existe sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, une grande différence entre l'homme et le reste des animaux. L'homme, par l'étendue et la délicatesse singulière de sa sensibilité, est soumis à l'action d'un nombre infini de causes : par conséquent rien ne serait plus chimérique que de vouloir ramener tous les individus de son espèce à un type exactement uniforme et commun. Les hommes, tels que nous les supposons ici, seraient donc également propres à la vie sociale ; ils ne le seraient pas également à tous les emplois de la société : leur plan de vie ne devrait pas être absolument le même ; et le tempérament, comme la disposition personnelle des esprits

et des penchants, offrirait encore beaucoup de différences aux observateurs.

Or, ce sont les remarques de ce genre qui peuvent seules servir de base au perfectionnement progressif de l'hygiène particulière et générale. Car, soit qu'on veuille appliquer ses principes aux cas individuels, soit qu'on la réduise en règles plus sommaires, communes à tout le genre humain, il faut commencer par étudier la structure et les fonctions des parties vivantes : il faut connaître l'homme physique pour étudier avec fruit l'homme moral ; pour apprendre à gouverner les habitudes de l'esprit et de la volonté par les habitudes des organes et du tempérament. Et plus on avancera dans cette route d'amélioration, qui n'a point de terme, plus aussi l'on sentira combien l'étude qui nous occupe est importante : de sorte qu'un des plus grands sujets d'étonnement pour nos neveux sera sans doute d'apprendre que chez des peuples qui passaient pour éclairés, et qui l'étaient réellement à beaucoup d'égards, elle n'entra pour rien dans les systèmes les plus savants et dans les établissements les plus vantés d'éducation.

(Rapports du Physique et du Moral, 3e Mémoire).

Théorie de l'éducation

Le but général de l'association est le perfectionnement du bonheur de l'homme ; le but général de l'éducation est le perfectionnement des moyens par lesquels s'étend notre existence et peut s'accroître notre bonheur. L'homme est un être sensible, c'est-à-dire, capable d'être averti qu'il existe par une série de mouvements qui s'opèrent en lui, et par l'action des ccrps qui l'environnent, action que les lois de la nature font servir et rendent nécessaire au maintien de ces mouvements. L'exercice de nos organes est une suite de notre sensibilité ; à son tour, c'est par lui qu'elle est reproduite, c'est par lui qu'elle est entretenue. Il faut donc rapporter tous nos besoins à cette même sensibilité.

Mais, d'autre part, les moyens qui nous ont été donnés pour les satisfaire dépendent également de l'exercice de nos organes ; ou plutôt ils ne sont que cet exercice considéré sous de certains rapports, et dirigé d'après de

certaines lois, dont la nature surveille à notre insu l'exécution, ou d'après un plan que l'expérience et le raisonnement nous suggèrent : ainsi nos besoins et nos moyens se réunissent et se confondent à leur source. Ils sont les uns et les autres des émanations de la sensibilité, dernier fait auquel on puisse remonter dans l'étude de l'homme ; et l'on voit en ceci, comme dans tous les ouvrages de la nature, par quelle simplicité de ressorts elle produit tant d'effets si variés et si contraires en apparence, et comment tout s'y correspond, s'y compense, ou s'y nécessite dans une constante réciprocité.

Au premier coup d'œil, l'éducation semble avoir uniquement en vue la culture des moyens dont l'homme fut doué par l'auteur de son être ; mais, dans le fait, elle tend à développer ses besoins à peu près dans la même proportion ; et, d'après ce qui vient d'être dit, l'on voit facilement pourquoi les uns concourent autant que les autres à l'augmentation de ses jouissances. L'important n'est pas de resserrer ses besoins en deçà des limites de la nature, ni de donner à ses moyens une extension forcée qui l'embarrasse et la fatigue, mais de les maintenir dans un état de balancement et d'équilibre, de manière qu'ils croissent et décroissent toujours ensemble.

Maintenant, pour sortir de ces principes, qu'on peut qualifier d'abstraits, et dont l'immédiate application ne se fait peut-être pas sentir, je dis que l'éducation est la culture de l'homme ; c'est le développement de tout ce qui concourt à son existence ; c'est l'apprentissage de la vie, et l'art de la rendre plus complète et plus heureuse. Or, dans ce sens, l'homme est élevé par les lois mêmes qui le font vivre, par les phénomènes que ces lois produisent en lui, par cette chaîne non interrompue de sensations et de mouvements qui lui sont propres : il est élevé par les impressions successives et continuelles qu'il reçoit des objets extérieurs, et dont celles même qui paraissent produites à son insu déterminent toujours, dans les modifications de son être, des changements plus ou moins remarquables.

Mais ce n'est pas encore là ce qu'on entend proprement par éducation. Ce mot désigne la partie de la culture humaine qui peut être soumise à l'art, et sur laquelle les circonstances dépendantes des hommes ont une influence

certaine. Or, ces circonstances, qui peuvent être changées ou dirigées, embrassent la vie presque entière ; elles s'étendent à nos rapports le moins appréciables ; elles nous poursuivent jusque dans nos habitudes les plus intimes. Je veux dire que, directement ou indirectement, il est presque toujours possible d'altérer, de corriger, jusqu'à certain point, les relations de l'homme avec les objets qui l'environnent, ou d'affaiblir et de balancer les effets de ces relations : et quoique la nature se soit exclusivement réservé l'empire de quelques-unes ; quoique ses déterminations soient, à quelques égards, absolument invincibles ; quoiqu'il fût absurde de prétendre la contrarier, et que d'elle-même, peut-être sans aucune participation de notre part, elle sache nous former au rôle que son plan nous destine ; en un mot, quoique ses leçons, qui parlent à tous nos sens, doivent servir de règle pour celles que nous voulons nous donner à nous-mêmes, ou que nous recevons d'autrui ; l'éducation, considérée comme un art, est incon*testablement un art très étendu ; son action sur l'existence physique et morale de l'homme est à peu près indéfinie ; ' les progrès méthodiques dont il est susceptible sont absolument incalculables ; et je n'hésite point d'assurer hardiment que nulle part encore l'expérience n'a montré, même de loin, tous les avantages qui peuvent en résulter pour le bonheur des individus, et pour la prospérité des grands corps sociaux, qui seuls en garantissent la durée.

L'homme est, dis-je, le disciple des forces vivantes qui l'animent, lesquelles produisent en lui des mouvements dont il est averti, tantôt par des sensations immédiates qui les accompagnent, tantôt par d'autres sensations plus éloignées ou moins distinctes, mais qui cependant dérivent de la même source. Il est également, et bien plus encore pîut-être le disciple de tous les objets de la nature avec lesquels il peut avoir quelque relation, c'est-à-dire, qui peuvent agir sur ses organes. Mais le but immédiat de son éducation n'est autre chose que la connaissance de ces objets ; ils en sont donc à la fois le terme et le moyen. Il ne lui importe pas également de les connaître tous, plusieurs lui sont et lui resteront éternellement étrangers ; c'est sans inconvénient qu'ils lui restent inconnus ; il n'éprouve de la part de quelques autres qu'une action faible ou passagère ; des notions superficielles à leur égard

lui suffisent. Les seuls qu'il ait besoin de connaître sous1 toutes leurs faces, sont ceux qui doivent renouveler fréquemment sur lui leurs impressions, ceux avec lesquels il se trouve dans un commerce constant, ceux dont les rencontres sont capables de lui causer des dommages sensibles, ou de lui procurer de notables avantages. Voilà sans doute la matière principale de ses observations et de ses études : mais aussi voilà ce que la nature met toujours soigneusement à sa portée, autant à peu près que ses besoins l'exigent.

L'art ne consiste pas à dédaigner et repousser les sages dispositions de la nature ; il consiste au contraire à les adopter avec choix, à les imiter avec adresse, à les combiner avec intelligence. De tous les objets dont l'homme doit vivre entouré, celui sans doute qu'il lui est le plus essentiel de bien connaître, avec lequel ses rapports sont les plus étendus, et qui nécessairement influe le plus sur son existence, c'est l'homme : c'est avec l'homme qu'il commerce sans cesse, depuis le moment de sa naissance jusqu'à celui qui l'enlève de la scène du monde. Susceptible de vivre dans autrui et par autrui, cette qualité distinctive qui l'incorpore, pour ainsi dire, avec toute son espèce, et qui fait la principale force de la chaîne sociale, lui défend de mener une vie isolée. S'il est perfectible, c'est par des communications de pensées ; s'il est heureux, c'est par des communications de sentiments; et ses plus grands maux lui viennent des faux rapports qui s'établissent entre lui et ses semblables.

Cela posé, l'art de coexister convenablement avec eux est la partie fondamentale de l'éducation ; et cet art, comme tous les autres, étant le fruit de l'exercice, ne s'apprend qu'au milieu des hommes. Chez les nations simples, il est presque le seul moyen de jouissances ; chez les nations civilisées, il devient un besoin journalier et pressant ; chez les peuples libres, il entre en quelque sorte dans les devoirs du citoyen. A toutes les époques de la vie du genre humain, sous toutes les institutions sociales, au fond des forêts et des déserts incultes, ou dans les campagnes fertilisées par le travail, sous le chaume des hameaux ou dans le sein des grandes villes, l'homme ne s'élève point sans le concours des hommes : il serait absolument impropre à la plus importante de ses fonctions.

Mais peut-il s'établir de véritables relations morales entre l'enfance et les périodes de la vie qui s'en éloignent considérablement ? La société de l'enfant et de l'homme fait, de l'adolescent et du vieillard, peut-elle être fondée sur l'union de ces âmes, si dissemblables dans leurs goûts et dans leurs passions ? Non, sans doute. L'enfant a besoin de son père pour le secourir et le défendre ; il a besoin de sa mère pour le nourrir, pour le soigner, pour le soulager dans les continuelles infirmités du premier âge : mais les besoins de son cœur le portent vers les enfants comme lui ; un doux penchant le fait sourire à leur aspect ; c'est avec eux qu'il aime à jouer ; c'est avec eux qu'il aime à se développer et vivre. Qu'y a-t-il de commun entre sa vie et celle des êtres dont il ne saurait partager les désirs, et qui ne peuvent plus s'associer à ses affections naissantes ? Il semble qu'à l'entrée de la carrière, quand nous ne sommes pas en état de faire des choix raisonnés, l'instinct, par une espèce de plan machinal, nous rapproche, par préférence, des êtres qui peuvent faire route, et la terminer avec nous*

Mais il y a plus : l'instinct choisit ici comme l'instituteur le plus sage et le plus profond. Ce que nous apprenons des enfants de notre âge est d'une tout autre importance que ce que nous apprendrions des personnes plus expérimentées ; ou plutôt, avec les premiers, nous nous élevons véritablement, nous acquérons des idées justes, la nature fait éclore dans nos cœurs tous les germes des sentiments droits, elle nous plie par degrés à toutes les habitudes de la morale, au moyen de la mutuelle indépendance où nous laisse encore l'ignorance des chimères du monde ; avec les autres, nous n'entendons que des choses au-dessus de notre intelligence, nous nous accoutumons à recevoir sans examen, à répéter sans jugement des mots vagues, dépourvus pour nous de toute signification. Nos âmes se glacent et se dessèchent dans un commerce qui ne leur inspire rien ; et, tandis que nous perdons un temps si précieux pour la culture de cette aimable qualité, qui, confondant notre existence avec celle de nos semblables, nous rend tout à la fois et plus habiles à les connaître, et plus propres à leur plaire, et plus susceptibles de goûter tout le charme des communications sociales, nous perdons également les plus irréparables occasions de développer en nous ces sentiments bienveillants et expansifs qui for-

ment la base de toutes les vertus, et qui sont comme les garants de la fidélité des relations que la nature détermine, ou que les conventions établissent entre les hommes.

(Travail sur l'éducation publique, 3e Discours).

L'éducation de la liberté.

Dans l'esclavage, l'homme ne peut avoir ni lumières, ni vertus ; mais tant que la cruelle nécessité l'y retient, il n'a besoin ni des unes ni des autres : les lumières aggraveraient sa situation ; les vertus y seraient déplacées. Mais sous le régime de la liberté, ses rapports deviennent plus étendus ; tous ses mouvements prennent une activité singulière, ses passions acquièrent une énergie qui veut être dirigée : ce n'est plus cet engourdissement et cette paix de mort qui nous présentent de -grands empires sous l'image de vastes tombeaux. Les peuples libres vivent et se meuvent : il faut qu'ils apprennent à se servir des forces dont ils ont recouvré l'usage. La science de la liberté n'est pas si simple qu'elle peut le paraître au premier coup d'œil : son étude exige des réflexions; sa pratique, des préparations antérieures ; sa conservation, des maximes mesurées, des règles inviolables et plus sévères que les caprices même du despote. Cette science est intimement liée à tous les grands travaux de l'esprit et à la perfection de toutes les branches de la morale. Or, messieurs, c'est d'une bonne éducation publique seulement que vous devez attendre ce complément de régénération qui fondera le bonheur du peuple sur ses vertus, et ses vertus sur ses lumières.

Il est inutile de vouloir faire sentir l'importance de l'éducation en général. L'on a vu dans tous les temps, et l'on a dit dans toutes les langues, que les habitudes gouvernent le genre humain. Or, l'art de l'éducation n'est que celui de faire prendre aux hommes les habitudes qui leur seront nécessaires dans les circonstances auxquelles ils sont appelés. Tous les législateurs anciens se sont servis de l'éducation publique comme du moyen le plus propre à maintenir et à propager leurs institutions. Quelques-uns d'entre eux ont regardé la jeunesse comme le domaine de la patrie, et n'ont laissé aux pères et mères que la satis-

faction d'avoir produit des citoyens. C'est dans le premier âge qu'ils ont voulu jeter les semences de la moisson sociale. Les sectaires de tout genre, pour efïacer les opinions déjà reçues, ou pour étendre et perpétuer celles qu'ils prêchaient aux hommes, se sont adressés d'abord aux âmes mobiles, susceptibles, comme les enfants, de nouvelles impressions. Bientôt ils se sont emparés des enfants eux-mêmes, qu'ils ont façonnés d'après leurs vues, et plus ou moins habilement, suivant les époques.

Mais les législateurs anciens cherchaient tous à donner à leurs peuples une tournure particulière, et ne prétendaient souvent à rien moins qu'à les dénaturer, pour ainsi dire, et à leur faire prendre des habitudes destructives de toutes nos dispositions originelles. D'autre part, les sectaires, pour mettre leurs intérêts à l'abri de tout examen, et n'ignorant pas que leur empire, fondé sur les émotions superstitieuses, devait être maintenu par les mêmes moyens qui servaient à l'établir, se sont efforcés de prévenir tout développement de la raison ; et, pour la retenir à jamais dans leurs chaînes, ont environné de prestiges cet âge tendre, dont les impressions gouvernent toute la vie.

Quant à vous, messieurs, vous n'avez pas d'opinions favorites à répandre; vous n'avez aucune vue particulière à remplir : votre objet unique est de rendre à l'homme l'usage de toutes ses facultés, de le faire jouir de tous ses droits, de faire naître l'existence publique de toutes les existences individuelles librement développées, et la volonté générale de toutes les volontés privées, constantes ou variables, suivant qu'il plaira aux circonstances. En un mot, dans vos principes, les hommes doivent être ce qu'ils veulent, vouloir ce qui leur convient, et faire toujours exécuter ce dont ils sont convenus. Il ne s'agit donc point d'élever un édifice éternel (i), mais de mettre toutes les générations à portée de s'entendre facilement pour régler leurs intérêts comme bon leur semblera. Il ne s'agit point de

U) S'il est fondé sur la nature de l'homme, l'on peut lui prédire une durée indéfinie ; car il n'y a plus que la raison qui soit douée d'une force suffisante pour le détruire. S'il est imparfait, elle le perfectionnera ; et ces corrections, bien loin de l'ébranler, le rendront d'autant plus solide, qu'elles en feront le modèle de toutes les réformes politiques. (C.)

CÀBÀNië

faire contracter aux hommes certaines habitudes, mais de leur laisser prendre toutes celles vers qui l'opinion publique ou des goûts innocents les appelleront. Or, ces habitudes ne peuvent manquer de faira le bonheur des particuliers, en assurant la prospérité nationale.

{Travail sur l'éducation publique, Ier Discours).

Nécessité des fêtes Nationales.

L'homme a des besoins de plus d'un genre, qui veulent tous être satisfaits pour le complément de son existence. Les uns tiennent à la conservation de l'individu, à la propagation de l'espèce : ils constituent plus spécialement la partie physique de l'existence humaine ; les autres résultent des rapports sociaux qui s'établissent nécessairement entre des êtres sensibles réunis ; ils constituent le moral de l'homme, en prenant ce mot dans son sens le plus étendu.

Ces derniers besoins se divisent encore en deux classes, dont la première comprend tous ceux qui doivent nécessairement être satisfaits, sans quoi les rapports des individus sont dénaturés, ou les relations de chacun d'eux avec le corps social totalement interverties dans leur mode et dans leur objet ; elle sert de base aux lois de la justice, et c'est à elle que ces lois se rapportent. Les besoins de la seconde classe dépendent d'une faculté qui n'est pas exclusivement propre à l'homme, mais qu'il paraît avoir reçue dans un degré plus éminent que les autres animaux ; j'entends celle de partager les affections de tous les êtres, et particulièrement de ses semblables. C'est de là que naissent tous les sentiments de bienveillance, l'enthousiasme de l'amitié, le dévouement à la patrie ; enfin, toutes les passions douces ou sublimes qui donnent son véritable prix à la vie, et qui, d'après l'admirable plan de l'auteur des choses, nous font trouver notre bonheur le plus pur dans ce oui peut augmenter celui des autres. Cette faculté, qui nous identifie avec toute l'espèce humaine, est peut-être encore plus que les premiers besoins le principe de notre sensibilité ; et comme, d'autre part, elle est également la cause de ce penchant à l'imitation qui nous rend susceptibles de toute sorte d'habitudes nouvelles, et constitue l'extrême perfectibilité de notre nature, il s'ensuit que les

lois mêmes de notre existence, après avoir déterminé la formation de la société, indiquent et préparent tout à la fois les principales jouissances que nous devons chercher dans son sein.

Les besoins physioues sont impérieux, mais ils sont très bornés : leur satisfaction ne souffre aucun retardement, mais elle est extrêmement facile ; et pourvu qu'on les satisfasse, n'importe comment, le bien-être réel qui en résulte est à peu près le même. Ce n'est donc point sur eux qu'on doit fonder l'extension du bonheur des hommes. Mettons ces besoins à couvert, parce qu'ils en sont une condition nécessaire ; mais cherchons ailleurs une base qui lui fournisse plus' de latitude ; cherchons d'autres moyens de verser sur la vie tout le charme qu'elle comporte. La vie ne peut pas être regardée comme un bien par elle-même : elle n'est que la place des affections dont nous sommes susceptibles. C'est donc surtout par le côté qui les admet en plus grand nombre, et dans un degré d'énergie plus indéfini, qu'il faut agir sur nous, si l'on veut que nous puissions dire en arrivant au terme fatal : Nous avons vécu.

Ôn est obligé de convenir que l'accomplissement de ce but heureux ne dépend point uniquement du législateur ; mais ce que le législateur ne fait pas en masse, le moraliste le fait en détail. Celui-ci vient porter dans le cœur des individus, ou dans le sein de la vie domestique, les mêmes principes salutaires que le premier a placés dans la grande association. Le moraliste corrige les maux dont le législateur n'a pu délivrer entièrement les choses humaines ; il confirme les biens que les institutions publiques ont augmentés ; il augmente ceux qui se sont dérobés à leur influence. Quand ces deux fonctions se trouvent réunies dans les mêmes mains, ou quand elles sont dirigées par le même esprit, leurs effets sont bien plus sensibles encore ; alors paraissent ces grands phénomènes sociaux, qui nous montrent de quelles vertus l'homme est capable, à quelles jouissances la nature le destine ; comme les absurdes législations et les gouvernements tyranniques prouvent jusqu'à quel point d'avilissement et de misère il est possiole de ravaler de grandes nations qui couvrent les plus heureuses et les plus fertiles contrées.

Voilà, messieurs, ce qui fit jouer un si beau rôle à quel-

ques petites peuplades de la Grèce, dont l'histoire est encore la seule véritablement instructive, je pourrais dire, la seule lisible. Les philosophes, qui les avaient éclairées par leurs écrits, furent choisis pour rédiger leurs lois. La Crète dut les siennes à Minos, Sparte à Lycur gue, Athènes à Solon ; les disciples de Pythagore organisé rent tous les petits États de la Grande-Grèce, et même cette fatale république romaine, qui devait donner si longtemps des fers à toute la terre, puisque Numa, son législateur était sorti de la même école. Voilà ce qui promet de plus grands avantages encore à l'empire français, dont les nou v elles lois ont été préparées par les travaux des sages, e prononcées par des hommes dont plusieurs recevront ce titre de la postérité.

Mais entre ces institutions anciennes, et le système philosophique dont vous avez tenté l'entière exécution, il existe plusieurs différences remarquables, dont les plus importantes attestent les progrès de la raison dans les derniers siècles ; mais dont quelques-unes aussi, je l'avoue, me paraissent à l'avantage des premières époques de lumière et de liberté.

C'est de nos jours seulement que les procédés de l'esprit ont été recherchés avec exactitude, démontrés avec précision ; que la route des découvertes utiles dans tous les genres a été tracée d'une manière ineffaçable, pour rester à jamais ouverte aux hommes susceptibles d'une attention commune. C'est de nos jours que toutes les connaissances humaines ont commencé à se correspondre, à s'éclairer mutuellement ; qu'elles se sont organisées en ensemble, et qae l'intelligence, perfectionnée par ce grand travail lui-même, a laissé sur toutes les colonnes de l'édifice des moyens sûrs de les compléter, inscrits en caractères visibles à tous les yeux. C'est de nos jours principalement que toutes les parties de la morale et de la politique sont venues se rallier autour de quelques principes généraux qui vous ont servi de guides dans vos discussions, et qui fournissent une règle fixe pour apprécier à l'avenir toutes les lois.

Les anciens s'étaient fait dè bien fausses idées de la liberté, puisqu'ils avaient cru pouvoir la conserver en ayant des esclaves : ils avaient méconnu l'égalité naturelle des hommes, puisqu'ils la foulaient aux pieds d'une manière

si outrageante, et que leurs philosophes mêmes établissaient dans la nature une différence entre l'esclave et l'homme libre ; leur ignorance des vrais principes de la propriété se montre de toutes parts ; et, plus d'une fois, ils les violent légalement, sous prétexte de corriger la distribution trop inégale des fortunes ; enfin la sûreté publique n'avait point été perfectionnée parmi eux ; et l'on voit que dans les agitations populaires, dont leur histoire fournit tant d'exemples, la police avait peu de force pour contenir les violences, et que l'ostracisme, si nécessaire peutêtre relativement aux opinions, allait frapper trop souvent sur les personnes et sur les propriétés.

Mais dans la connaissance des hommes, dans l'art de les diriger, presque en se jouant, vers un but quelconque, de produire les plus grands effets par les plus petits moyens, aucun législateur, aucun gouvernement moderne ne peut leur être comparé, Zaleucus veut arrêter les progrès du luxe dans la ville de Locres : il fait proclamer une loi qui permet aux baladins et aux femmes de mauvaise vie de porter de riches habits et des broderies d'or et d'argent. Des statues se trouvent souillées dans une place publique de Lacédémone ; quelques étrangers, arrivés récemment de Chio, sont convaincus d'être les auteurs du fait : le lendemain paraît un édit des éphores qui donne aux habitants de cette île le droit de commettre librement toutes sortes d'infamies. Léonidas, à la tête des trois cents Spartiates, qui défendirent si héroïquement le passage des Thermopyles, ordonne à ses soldats de se parer et de se parfumer comme pour un jour de fête. Ces mêmes héros, avant de quitter leurs foyers, certains qu'ils allaient à une mort inévitable, avaient célébré d'avance leurs propres obsèques, par des jeux funèbres, en présence de leurs pères, de leurs mères et de leurs amis. Dans une circonstance calamiteuse, Fabricius part à la tête d'une petite armée sur laquelle repose le salut de la république romaine : il fait jurer à ses soldats, non de vaincre ou mourir, il leur fait jurer de revenir vainqueurs.

Jusqu'ici, messieurs, vos institutions portent l'empreinte de la froide sagesse, de la justice, de la vérité ; mais il y manque peut-être encore ce qui saisit l'homme par tous les sens, ce qui le passionne, ce qui l'entraîne. Vous avez assuré ses premiers besoins en lui rendant l'usage libre de toutes

ses facultés, en protégeant tous ses travaux, en créant des forces qui veillent à sa sûreté personnelle : vous avez établi ses vrais rapports avec ses concitoyens ; vous avez pourvu à ce que ces rapports ne pussent jamais être violés impunément. Par vous, la loi reprend tous ses attributs, ce bandeau qui lui voile les personnes, cette balance qui pèse indifféremment les faits et dicte les jugements, ce glaive qui représente la force publique armée pour le maintien de Tordre : en un mot, vous vous adressez à la raison sévère, à l'impassible équité ; et vous en prenez le ton et le langage. Mais ce caractère, le plus essentiel à toute législation, n'en maintiendrait peut-être aucune durant une certaine suite d'années.

L'homme, en sa qualité d'être sensitif, est mené bien moins par des principes rigoureux, qui demandent de la méditation pour être saisis sous toutes leurs faces, que par des objets imposants, des images frappantes, de grands spectacles, des émotions profondes. Ces émotions lui rendent toujours son existence actuelle plus chère, en la lui faisant sentir plus vivement ; et par ce moyen, l'on pourrait le passionner pour une organisation sociale entièrement absurde, injuste, et même cruelle ; je dis plus, lui faire trouver du bonheur dans ce misérable état de choses. Les exemples viennent en foule à l'appui de cette assertion ; mais l'abolition de la servitude monacale étant irrévocable, ce n'est plus ici le lieu de les rappeler.

L'homme, dis- je encore une fois, obéit plutôt à ses impressions qu'au raisonnement. Ce n'est pas assez de lui montrer la vérité : le point capital est de le passionner pour elle ; c'est peu de le servir dans les objets de nécessité première, si l'on ne s'empare encore de son imagination. Il s'agit donc moins de le convaincre que de l'émouvoir ; moins de lui prouver l'excellence des lois qui le gouvernent, que de les lui faire aimer par des sensations affectueuses et vives, dont il voudrait vainement effacer les traces, et qui, le poursuivant en tous lieux, lui présentent sans cesse l'image chère et vénérable de la patrie.

Pardon, messieurs, si je vous arrête aussi longtemps sur une considération dont les théoriciens ne semblent pas avoir tenu compte : malgré leurs calculs sur le progrès des lumières, malgré les effets rapides et sûrs qu'ils leur supposent avec beaucoup de fondement, je persiste tou-

Buste de la Faculté de Médecine de Paris. — Photographie communiquée par M. Noé Legrand.

jours à la regarder comme très importante,, comme très féconde en vérités pratiques. Et si, dans le fait, elle est rigoureusement applicable aux individus, elle Test bien plus encore aux nations prises collectivement, surtout à la nation française, qui, propre à la culture de tous les talents, et capable de toutes les vertus, est en même temps, s'il m'est permis de le dire, douée d'une mobilité si grande,1 que pour tenir à ses travaux, pour conserver ses goûts et ses meilleures qualités, elle paraît avoir besoin de les transformer en passions, et de les environner toujours de quelques prestiges.

Or je dis, messieurs, que vous ne pouvez vous dispenser de jeter un regard sur cette partie essentielle de votre mission ; et j'ajoute que, par une bonne organisation des fêtes nationales, vous commenceriez à remplir utilement l'objet politique et moral dont je viens de vous parler, ' (Travail sur l'Education publique, 2e Discours-).

Essai d'Esthétique

D'abord, l'histoire des lettres et des arts nous eût appris que la faible partie de leur théorie générale sur laquelle on a jeté quelques lumières, les doit uniquement à des philosophes occupés de l'étude de l'homme, c'est-à-dire de l'étude de son entendement et de celle de ses passions, qui ne peut en être séparée. Depuis Aristote jusqu'à Beccaria; Diderot, Helvétius, Burke, Smith, etc., tout ce qu'on a dit de sensé sur les véritables principes des arts d'imitation,; est le fruit de cette même philosophie dont l'ignorance méconnaît les bienfaits, et que l'irréflexion regarde presque comme étrangère à la conduite de la vie, à la direction des besoins, au perfectionnement des plaisirs. En partant des faits, et en saisissant leurs conséquences les plus incontestables, nous aurions vu peut-être aussi pourquoi les principes de l'art du raisonnement doivent être éclaircis avant ceux des arts d'imitation, quoique les uns et les autres découlent de la même source ; et pourquoi le génie de Pascal, faute d'avoir reconnu les véritables causes de la certitude, n'avait jamais pu tracer, comme il le déclare lui-même, les règles de la persuasion, lui qui se croyait en état d'assujettir la démonstration à des procédés sûrs, et

LES APPLICATIONS DE LA SCIENCE DE l' HOMME 211

qui, en traitant les sujets les plus obscurs et les plus épineux, avait fait preuve de la plus grande sagacité, et de la plus grande force de raisonnement.

Aristote avait dit au sujet des figures : Nous aimo/is à voir une chose dans. une autre : principe fécond, d'où sortent immédiatement presque tous les moyens de rendre l'imitation de la nature plus frappante, et de laisser les plus durables souvenirs des impressions qu'on a voulu produire par elle. La philosophie moderne dit que, juger, c'est reconnaître qu'une idée est dans une autre ; que raisonner est porter une suite de jugements, dans chacun desquels la condition ci-dessus se trouve remplie, et qui nous conduisent à une conclusion résultante des termes mêmes de la question, mais inaperçue auparavant.

Si Aristote et la philosophie moderne ont également raison, comme je le crois, voilà deux principes importants : l'un, dans la recherche et la démonstration de la vérité ; l'autre, dans la poésie, dans l'éloquence, et, par analogie, dans tous les arts d'imitation qui se trouvent ramenés à la même origine. Leur seule différence est que le raisonneur, ou celui qui porte un jugement, doit trouver qu'une idée est véritablement et complètement contenue dans celle d'où il la fait sortir, tandis qu'il suffit au poète et à l'orateur que le rapport établi entre deux objets par son expression ait assez de réalité et d'importance dans la nature des choses pour qu'il ne paraisse pas puéril ou forcé. De sorte que la différence, mieux déterminée encore, se réduit à nous faire voir que la raison et l'imagination n'ont pas le même but. L'une veut porter la conviction dans tous les esprits justes ; l'autre veut produire beaucoup d'impression sur tous les hommes bien organisés. D'où il résulterait peut-être enfin que, dans l'état de perfection où peuvent atteindre toutes les facultés intellectuelles et morales, la persuasion serait toujours unie à la conviction, qu'on ne pourrait émouvoir que par la vérité, qu'elle se prêterait sans peine à tous les ornements de la plus riche imagination, et qu'une fois reconnue et sentie, elle passionnerait aussi profondément les hommes, que de brillantes erreurs les enflamment et les agitent tous les jours.

En partant d'idées établies par quelques-uns des philosophes modernes, on peut remonter, je crois, plus haut qu'on n'a fait jusqu'à présent, pour reconnaître et assigner

la cause du plaisir que nous font éprouver les chefs-d'œuvre de l'art.

La nature des sujets que chaque art peut traiter avec avantage est déterminée par les moyens qu'il emploie ; ceux-ci dépendent, à leur tour, du caractère de l'organe auquel chaque art doit s'adresser pour produire les impressions qui lui sont propres, et, pour l'ordinaire, ces deux genres de circonstances réunis lui tracent sa route et lui marquent son but.

Tout art ne peut pas traiter toute espèce de sujets, ou, lorsqu'un même sujet peut être traité par différents arts, ce n'est qu'autant que chacun d'eux se l'approprie, en le considérant sous un point de vue particulier. Or, ce point de vue est toujours déterminé par le caractère des impressions que cet art a pour objet de produire, et conséquemment par celui des moyens qu'il met en usage pour y parvenir. Il faut donc étudier d'abord le caractère des impressions propres à chaque organe, c'est-à-dire, non seulement la manière dont elles sont produites, mais aussi leur degré de force, la durée de leur persistance, leur nature vague ou précise, les associations et les modifications dont elles sont susceptibles ; enfin, le genre de traces qu'elles laissent ou dans la mémoire de l'organe lui-même, ou dans la mémoire commune destinée à conserver et à rappeler tous les genres de sensations.

Un organe peut, en outre, recevoir des impressions très différentes, à raison des causes diverses qui les produisent. Ainsi, par exemple, les corps solides, qu'on peut observer de près et soumettre au jugement du tact comme à l'examen de l'œil, n'agissent pas de la même manière sur ce dernier organe, que lorsqu'ils sont vus dans le lointain. Aussi le sculpteur, dont les ouvrages tirent toute leur beauté de l'harmonie des formes extérieures, produit sur l'œil d'autres impressions que le peintre, qui met en usage, pour arriver au même but, la magie de la perspective et l'heureux emploi de la lumière et des couleurs. Les vers de Virgile ou de Racine, dont l'admirable harmonie ne fait que rendre plus vives et plus frappantes les idées qu'ils expriment, nous causent des impressions très différentes sans doute de celles que nous éprouvons en écoutant la musique de Pergolèse, de Sacchini, de Haydn ou de Mozart, etc. La musique est presque toute en accents ; elle n'expr me

guère que des sentiments directs, et ne fait entrevoir que les idées qui en naissent immédiatement ; ses combinaisons les plus savantes ont toujours une série plus ou moins étendue d'accents pour motif et pour point d'appui : son langage est donc plus vague ; mais il parle plus immédiatement à la faculté sentante. L'harmonie des plus beaux vei:s a des effets moins directs et moins enivrants ; mais le caractère précis et détaillé des idées, des images ou des sentiments que la poésie retrace et développe, ajoute beaucoup au plaisir de l'oreille, par celui de l'esprit, et laisse dans la mémoire des traces plus durables, parce qu'elles sont plus distinctes.

Enfin les arts, comme la peinture et la sculpture, qui ne peuvent saisir dans les objets et dans leurs expressions qu'un seul moment indivisible, forcés d'y mettre tout le passé et tout l'avenir, ont un grand désavantage, comparés à d'autres arts qui peuvent disposer une série de faits, d'images ou de sentiments, les développer dans un ordre successif, et préparer ou fortifier l'impression de chaque trait, par l'impression de tous ceux qui le précèdent, et dont il peut, en quelque sorte, être regardé comme le résultat.

De ces considérations et de plusieurs autres analogues, qu'il serait trop long de détailler dans ce moment, découlent plusieurs importantes conclusions sans la connaissance desquelles on n'a jamais que des idées très incertaines, ou même très fausses, des arts. Par exemple il est aisé de voir pourquoi, malgré l'axiome d'Horace, ut pictura poesis erit, la poésie et la peinture diffèrent essentiellement, et par le caractère des impressions, et par la manière de les produire, et par le choix des sujets, ou du moins par le point de vue particulier sous lequel chacune d'elles doit considérer un sujet qui paraîtrait absolument le même à l'observateur inattentif. On voit pourquoi la poésie, dont les images et les expressions ne peuvent jamais être aussi directes, aussi précises, aussi fixes que celles de la peinture et de la sculpture, produit cependant des effets auxquels ces dernières ne doivent pas prétendre ; et pourquoi la musique, qui, sous certains rapports, ne peut produire presque aucun des effets propres à la sculpture et à la peinture, lutte avec avantage, sous quelques autres, avec la poésie elle-même. On voit aussi pourquoi le caractère très vague des impressions qu'elle retrace et qu'elle

fait naître, la rend plus propre aux temples qu'au théâtre....

Et, revenant à notre sujet, ne verrons-nous pas, mon ami, que s'il naissait deux arts d'imitation, uniquement fondés sur les impressions du tact et sur celles de l'odorat, les jouissances qu'ils pourraient nous procurer se trouveraient, si l'on peut parler ainsi, aux deux extrémités de la chaîne des sensations, les unes étant ce que nous pouvons percevoir de plus déterminé, de plus précis, de plus fixe, les autres ce que nous pouvons sentir de plus vague, de plus léger, de plus fugitif ?

La théorie de la formation des idées et de leur développement peut seule nous dévoiler les motifs de beaucoup de règles, devinées en quelque sorte par le génie, plutôt que découvertes par l'analyse, ou démontrées par une suite de raisonnements incontestables ; elle seule surtout peut nous mettre en état de les coordonner entre elles, et avec d'autres dont elles sont des conséquences, et auxquelles on n'a peut-être pas même songé qu'elles pussent être rapportées un jour. Ainsi, par exemple, si la règle de l'unité d'intérêt est vraie, cette théorie nous apprend pourquoi et jusqu'à quel point elle l'est. Il en est de même du principe établi par Locke, touchant la nécessité de la liaison des idées et le rappel naturel des unes par les autres, principe duquel dérivent toutes les règles accessoires, relatives à l'exposition des faits, aux transitions, à l'ordre et à la distribution des raisonnements, au choc et à la fluctuation des sentiments passionnés. Il en est de même encore de cet autre principe, développé par Beccaria, qui réduit tout l'artifice du style à celui des combinaisons, capables de réveiller la plus grande quantité possible d'impressions simultanées. Enfin, qu'on y joigne l'idée de Burke et d'LIelvétius, qui voient dans l'effet du sublime une espèce de terreur (idée incontestable en elle-même, mais qui n'a pas encore été ramenée aux termes de l'exacte vérité), et l'on verra clairement que, sans la connaissance approfondie des procédés de l'intelligence, nous ne pouvons bien concevoir tous ces principes, règles, ou axiomes, en apparence si incohérents, qu'il nous est même impossible d'imaginer à quelle théorie générale ils se rattachent ; et, quoique nous sentions vaguement qu'ils peuvent être vrais à certains égards, ou jusqu'à un certain point, il nous est presque également difficile d'assigner les circonstan-

ces et les limites hors desquelles ils sont ou deviennent faux.

Mais si, pour établir enfin quelque chose de solide dans la théorie des arts, la connaissance des impressions directes et de la formation des idées ou des sentiments qu'elles produisent, est absolument nécessaire, l'étude et l'observation délicate des impressions sympathiques sont peutêtre plus indispensables encore. Smith l'a bien fait sentir dans sa Théorie des sentiments moraux, qui- renferme les remarques les plus fines et les plus justes sur les arts, et dont la lecture n'est pas moins instructive pour le poète, le peintre ou le musicien, que pour le philosophe qui étudie la nature humaine. Mais, jusqu'à ces derniers temps, le mécanisme de la sympathie, qui n'est qu'une des circonstances de la sensibilité, n'a pu être développé d'une manière satisfaisante. La théorie adoptée sur cette matière, par plusieurs des philosophes écossais, et notamment par Smith, offre quelques lacunes importantes, et même quelques inexactitudes ; de sorte qu'en avançant avec eux dans la même route, on se trouve bientôt environné d'une espèce de nuage mystérieux, qui obscurcit ou dénature beaucoup d'idées très simples, et l'on n'a presque plus aucun moyen de reconnaître si cette route est celle de la vérité ou celle de l'erreur.

Mais vous le savez bien, mon ami, je ne puis avoir le dessein d'entamer encore une nouvelle discussion sur cet objet. Je ne prétends même pas faire voir, dans ce moment, quel genre de secours le poète, l'orateur, le musicien peuvent tirer des impressions sympathiques, et quels sont les moyens de l'entreprendre avec succès ; mais quelques courtes réflexions peuvent faire sentir combien il est essentiel d'étudier profondément cette partie des affections humaines et combien la beauté des compositions de tout genre dépend de l'habileté de l'auteur à manier ce puissant ressort, et de la justesse avec laquelle il en pressent et en calcule les effets.

Un homme n'agit sur les autres, ou ne leur fait partager ses idées et ses sentiments, qu'en se mettant avec eux dans un état de sympathie qui fasse sentir et penser ceux qui écoutent ou regardent, en commun avec celui qui parle ou qui se sert de tout autre langage, soit naturel, soit artificiel. Ce qui se passe à cet égard dans la plus insignifiante

conversation, a lieu de la même manière dans les discours les plus étudiés. C'est ainsi que les chefs-d'œuvre de l'éloquence et de la poésie produisent tous leurs effets ; et c'est encore ainsi que le peintre, le sculpteur, le musicien s'emparent de l'attention du spectateur ou de l'auditeur, et font passer dans son âme l'idée ou les sentiments qu'ils ont en vue de lui communiquer. S'emparer de la faculté sympathique est une condition indispensable à tous les arts ; mais ce talent lui-même tient toujours au sentiment de la convenance. L'artiste doit choisir un sujet convenable, c'est-à-dire capable d'intéresser les personnes auxquelles il destine son ouvrage ; les développements et les détails en doivent convenir au sujet ; la manière de le traiter doit convenir et aux détails ou développements, et au sujet, et à ces mêmes personnes dont l'artiste veut captiver l'attention et l'intérêt. Ces trois convenances doivent se retrouver dans toutes les productions des arts, pour que l'auditeur ou le spectateur charmé s'associe aux idées et aux sentiments de l'auteur ; mais la délicate observation de chacune d'elles a plus ou moins d'importance, suivant certaines circonstances, dans l'explication desquelles je dois éviter d'entrer maintenant.

C'est d'après cette vue générale de convenance qu'Horace dit :

St vis me fïere, dolendum est Primùm ipsi tibi.

Mais, ne lui en déplaise, la leçon est un peu trop vague. Sans doute, il faut sentir sa propre douleur, pour la faire partager aux autres ; mais la manière de l'exprimer n'est pas toujours la même ; il ne suffit pas toujours de pleurer pour rendre sa douleur touchante : souvent elle touche d'autant plus qu'on a moins pleuré ; et même certaines douleurs ne sont partagées par les spectateurs, que lorsque celui qui les éprouve, sans les dédaigner entièrement, n'a pas l'air de vouloir les rendre l'objet de l'attention, et surtout celui d'une attention longtemps soutenue.

Vous voyez bien encore, mon ami, que tout cela, pour être suffisamment développé et prouvé, demanderait de plus longs détails.

Mais ici je trouve quelque chose de plus particulier, qui peut fournir à la docirine de la sympathie quelques vues nouvelles, et à l'usage qu'on peut en faire dans les arts,

quelques moyens de plus, ou une explication moins vague et moins incomplète de certains effets produits.

Quand un homme est seul, il ne sympathise qu'avec luimême, ou plutôt il est en relation avec tout l'univers ; toat se rapporte à lui, il est le centre de tout. Survient-il une seconde personne, ces deux individus sentent dès lors en commun : les relations qui s'établissent aussitôt entre eux les identifient (soit pour s'approuver mutuellement, soit pour se combattre) avec l'ensemble des idées et des sentiments qui forment l'existence morale de l'un et de l'autre. Un troisième, une quatrième, une cinquième personne arrivent successivement : les rapports changent encore, à chaque addition de nombre, jusqu'à ce que, l'arrivée d'un seul individu ne pouvant plus être aperçue par les autres, il faut que le nombre ajouté devienne plus considérable, ou que certaines circonstances rendent une seule personne capable de produire l'effet de plusieurs, pour que le changement de rapports continue dans la même progression.

Dans l'espèce d'évaluation des effets que beaucoup d'hommes réunis produisent les uns sur les autres, et dans le choix des moyens par lesquels on peut agir sur eux tous, le nombre de ces hommes est un élément qui doit être pris en grande considération. Les lumières et l'existence personnelle des individus ne doivent pas, sans doute, être négligées dans cette espèce de calcul ; mais l'expérience nous apprend que les règles qu'on serait tenté de tirer de ces circonstances ne sont presque aucunement applicables aux grandes assemblées, qui ont toutes le même caractère général.

Ce principe du nombre des auditeurs (et, par analogie peut-être, de celui des lecteurs) semble pouvoir suffire, à quelques égards, pour nous rendre compte des différences de style, de ton, de couleur, que la convenance impose dans les différents genres. Nous verrions pourquoi l'homme qui cause tête à tête ne doit point avoir le ton de celui qui prend part à la conversation dans un cercle ; ni l'homme de la société, le ton de l'orateur écouté par beaucoup d'hommes réunis ; et, lorsque Cicéron parlait autrement au sénat qu'en présence du peuple, c'était bien moins à raison de la différence de lumières reconnue dans ses auditeurs, qu'à raison du nombre très différent d'individus qu'il avait devant les yeux.

De là découleraient peut-être encore les règles des grands poèmes, comme l'épopée et la tragédie. La cause qui fait que nous y trouvons naturel un langage qui, dans le vrai, ne Test pas, deviendrait sensible. Et, quant à l'épopée en particulier, dont les sujets doivent tenir à tout ce qu'il y a de plus intéressant pour le cœur humain, dont les peintures doivent retracer l'homme et l'univers, sous les points de vue les plus propres à élever et à coucher les âmes, et dont le récit ou les développements doivent offrir le tableau fidèle et complet des mœurs, des lumières, des passions de l'époque dont elle retrace les événements, ou de celle dans laquelle a vécu leur auteur, nous verrions plus évidemment encore pourquoi la composition doit en être majestueuse et simple, les idées profondes et non scientifiques, le style riche, harmonieux, imposant, mais toujours facile et naturel,

" Toutes ces vues, ainsi que plusieurs autres qui en dépendent, ou qui s'y trouvent liées immédiatement, se seraient développées, pour ainsi dire d'elles-mêmes, par la simple analyse des ouvrages d'Homère, par leur comparaison avec ceux des plus grands poètes. Les choses qu'on doit admirer, comme celles qu'on peut blâmer, dans les uns et dans les autres, eussent également servi à prouver que la théorie des arts doit se fonder sur la connaissance méthodique de la nature intelligente et sensible, ou sur la théorie des impressions directes et des impressions sympathiques. Sans cela, je le répète, il est absolument impossible de remonter à la source des effets ; on ne peut même pas donner de base solide aux plus simples, et dont l'expérience a le mieux démontré la justesse.

Au reste, je n'ai point ici la prétention d'exposer dans leur ordre naturel les considérations fondamentales d'où naissent les principes des arts ; encore moins ai- je celle de rapporter ces considérations aux phénomènes observables de la sensibilité, et ces derniers aux lois de l'organisation humaine : mais j'ai voulu essayer de faire sentir quelle est la véritable source où l'on doit puiser ces principes, et de montrer par quelques exemples quel esprit me semble devoir diriger celui qui se livre à ce genre de recherches.

Je ne crains pas, en effet, de l'assurer : tant que ces idées premières n'auront point été éclaircies, la poétique des arts se trouvera réduite à quelques axiomes vagues,

à quelques règles empiriques, dont on ne voit point la liaison réciproque ; et Ton tournera toujours dans ce cercle étroit, sans pouvoir faire un seul pas en avant. Voilà pourquoi les seuls hommes qui aient jeté des lumières véritables sur ce sujet, ont tous été, comme vous le savez, mon ami, des observateurs profonds de la nature humaine : tous s'étaient occupés de l'étude de l'entendement, en même temps que de l'analyse des passions...

Vainement dirait-on que toutes ces recherches de théorie sont inutiles aux progrès des arts ; que leurs chefs d'oeuvre sont les fruits du génie, et non le produit des règles ; que les règles sont tracées d'après les chefs-d'œuvre, et ne font le plus souvent qu'embarrasser le génie dans sa marche. D'abord, je commence par nier le fait : mais fûtil aussi certain que je le crois faux, il faudrait se garder de conclure des effets d'une théorie obscure, incertaine, incomplète, à ceux d'une théorie véritablement générale, qui pourrait devenir rapidement complète et non moins lumineuse en elle-même, que sûre et simple dans son application. Un homme de génie a dit que l'important, en toutes choses, est de remonter jusqu'aux origines. Cette idée s'applique en effet à tout. Tant qu'on n'a pas éclairci les commencements ou les points de départ, il est impossible de reconnaître sa route ; et, quand on parviendrait à découvrir qu'on s'est égaré, ce qui devient alors de plus en plus difficile, on ne saurait comment s'y prendre pour revenir sur ses pas.

En matière de goût, si tout était ramené à des principes bien coordonnés entre eux, on ne resterait pas éternellement dans le cercle étroit et servile des imitations, et pourtant on ne se jetterait point dans des genres faux. Tout ce que nos prédécesseurs nous ont transmis de plus utile, serait mis en usage, même par le génie créateur, et tous les sentiers nouveaux que la nature peut offrir à l'esprit d'invention seraient ouverts et parcourus avec autant de sûreté que de hardiesse.

{Lettre à M. T. sur les Poèmes d'Homère).

POÉSIES Serment d'un médecin

(Prononcé en 1783, dans des écoles situées en face d'une église et près d'un hôpital)

Grand Dieu, dont la bonté surpasse la puissance, Toi, qui cherches l'amour et la reconnaissance, Qui, répandant partout la vie et les bienfaits, Composes ta grandeur des heureux que tu fais ; Et qui, du haut des cieux, sollicitant l'hommage Des cœurs tendres et bons, ta plus vivante image, D'un regard paternel dois voir tous les travaux D'un art consolateur qui soulage les maux : C'est devant ce lieu saint, rempli de ta présence, Refuge où les remords retrouvent l'espérance ; C'est près de cet asile offert à la douleur, Temple plus saint encore et plus cher à ton cœur, Où ton culte sacré n'est que la bienfaisance, Où nos yeux attendris vont avec complaisance Voir, à côté des maux dont l'homme est accablé, A combien de vertus l'homme fut app?lé ; C'est devant ce sénat de savants dont la vie S'ennoblit des travaux où leur choix m'associe, Que je jure (Dieu bon, tourne vers moi les yeux, Ecoute mes serments, écris-les dans les cieux), Je jure qu'à mon art obstinément livré?, Ma vie aux passions n'offrira nulle entrée ; Qu'il remplira mes jours ; que, pour l'approfondir, L'embrasser tout entier, p?ut-ctre l'agrandir, Mon âme à cet objet sans repos attaché?, Poursuivant sans repos la vérité cachée, Formera, nourrira, par des efforts constants, Sa lente expérience et ses trésors savants.

Je jure que jamais l'intérêt ni l'envie, Par leurs lâches conseils ne souilleront ma vie ; Que partout mes respects chercheront les talents, Que ma tendre pitié, que mes soins consolants, Appartiendront surtout au malheur solitaire, Et du pauvre d'abord trouveront la chaumière ; Que mes jours, dont mon cœur lui réserve l'emploi, Pour conserver les siens ne seront rien pour moi ; Qu'il me deviendra cher autant que respectable :

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