‹ Cabet: de la démocratie au communismeChapitre 1 sur 19 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Parmi les doctrines de rénovation sociale qui furent produrtes durant la première moitié du dixneuvième siècle, il n'en est pas aujourd'hui de plus profondément enfouie dans l'oubli que le Communisme Icarien. Un socialiste qui écrivait récemment une biographie de Cabet, M. Félix Bonnaud (*), constatait avec amertume Tingratitude de son parti à Tëgard « du lutteur infatigable qui, tout en vulgarisant sa doctrine de fraternité, avait tant travaillé pour amener l'union entre socialistes, jusqu'à mourir martyr de la cause ».

Et, remarquant particulièrement l'absence du portrait de Cabet, parmi ceux des anciens doctrinaires

[i) Cabet et son œuvre, par F. Bonnaud. 1900. Avertissement.

socialistes qui figurent en tête de l'Histoire publiée sous la direction de M. Jean Jaurès, il se demande d'où vient cette méconnaissance. « Je veux me borner, dit-il, à cette supposition : Mort tragiquement au service de son idée dans un pays lointain, en Amérique, à l'époque ténébreuse du second Empire, Cabet est comme disparu pour le plus grand nombre sous les habituelles calomnies de ses détracteurs, tout puissants à cette époque en France ».

On nous permettra de faire une seconde supposition. Par sa naïve confiance dans les sentiments altruistes, le communisme icarienest, parmi les procédés de l'ancien socialisme, le plus manifestement utopique. Les réformateurs contemporains, qui ont le souci de représenter leurs revendications comme des conclusions scientifiques, tiennent à ne pas être confondus avec les faiseurs de systèmes dont la puérilité a pour si longtemps discrédité le socialisme. Ce n'est certainement pas par oubli et encore moins par ignorance, que les auteurs de l'Histoire Socialiste ont négligé de placer le portrait de Cabet entre celui de Fourier et celui de Karl Marx ; ils l'ont fait très délibérément, et comme ils sont avant tout hommes de parti, nous tie saurions les en blâmer.

Le communisme icarien nous semble pourtant digne d'être étudié. Et, la première raison est précisément son caractère utopique: Tétude d'un planconi-

muniste nous permettra de mesurer miieux les progrès accomplis par les socialistes scientifiques.

Ceux-ci ont la prétention d'appuyer toutes leurs théories sur des faits méthodiquement observés, et sans vouloir rechercher ici dans quelle mesure ils l'ont justifiée et s'ils n'ont pas souvent plié les faits à des idées préconçues, l'on ne saurait méconnaître qu'ils aient groupé et ordonné un grand nombre de faits sociaux, et réussi au moins à donner à leurs doctrines une apparence scientifique.

Le communisme, au contraire, procède de la Raison seule. « Il a été fabriqué de toutes pièces dans le cerveau (*). » Partant de cette idée que la cause de tous les maux, dont gémit l'humanité, réside dans l'inégalité des conditions, et la cause de celle-ci dans la propriété privée, il déduit toute une série de nouvelles institutions : propriété commune, répartition par l'autorité, obligation légale au travail, ne se souciant des réalités qui peuvent faire obstacle à sa construction, que pour les détruire.

D'autre part, tous les écrivains communistes ont critiqué la société actuelle avant d'exposer celle qu'ils voulaient lui substituer, mais leur critique était pure-

ment descriptive, d'ordre' littéraire et sentimental. Ils élevaient une protestation, ils n'expliquaient pas.

(1} Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique. Trad. franc. 1880, 1 broch

« Jusqu'à Marx, dit Engels, la critique s'est occupée plutôt à peindre les incongruités qu'avait produites le régime capitaliste qu'à recherclier les causes qui déterminaient ces incongruités. Ceci fut fait par la découverte de la plus-value (*). »

Enfin l'ancien socialisme concevait l'évolution des formes sociales d'une manière extrêmement simple. La méchanceté des hommes avait transgressé les lois de la nature : tandis que celle-ci avait appelé tous ses enfants à jouir de ses richesses, des organisations sociales forgées par l'égoîsme en avaient fait le monopole de quelques-uns. Soudain un homme de génie apparaissait, et c'était grâce à lui, grâce à ses enseignements, que l'ordre naturel pouvait être rétabli.

A cette conception simpliste, le nouveau socialisme en a substitué une plus savante. Il admet la nécessité de toutes les formes sociales, y compris l'esclavage ; chacune d'elles a été déterminée par la situation économique de l'époque où elle est apparue ; mais aussi, chacune d'elles doit disparaître lorsque la situation économique s'est transformée.

Ainsi le capitalisme a eu sa raison d'être dans le développement de la manufacture, mais il succombera au développement de la grande industrie. La solution collectiviste n'apparaît plus comme la découverte

(i) Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifiquey p. 126,

d'un penseur de génie, mais comme Taboutissement naturel du mouvement de concentration.

Telles sont les principales oppositions que l'étude du communisme nous permettra de mettre en évidence. Et si maintenant Ton nous demande pourquoi entre tant de plans d'organisation communiste, nous avons choisi pour objet de cette étude, celui de Cabet, qui n'était pas certes recommandé par le nom le plus illustre parmi ceux des auteurs de plans analogues, nous répondrons que ces plans ont entre eux de telles ressemblances — les pièces fondamentales étant les mêmes chez tous — que l'un quelconque d'entre eux peut être pris comme type ; mais que celui de Cabet ayant été imaginé à une époque plus récente est aussi le mieux adapté aux données de la civilisation moderne.

Mais l'intérêt principal d'une étude sur Cabet — et ce qui a fixé notre choix — réside dans l'origine de son communisme. Il n'a repris la vieille utopie que parce qu'il y a vu l'achèvement de la République démocratique, à l'établissement de laquelle il avait consacré sa vie.

Entre la démocratie et l'organisationsociale sur le type communiste, il y a selon lui plus qu'une affinité naturelle : elles se confondent, on ne réalise Tune que par l'autre.

Nous essaierons de suivre la pensée de Cabet à

l'époque où se produisit nous ne dirons pas la transformation, mais l'épanouissement de ses idées égalitaires, et ce sera pour nous l'occasion de démêler les liens qui rattachent si fortement l'égalitarisme social à l'égalitarisme politique.

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