SI
défendre, on peut bien dire, dans le sens le plus général, que la Nature a fait les hommes égaux en force (*). »
Elle les a faits même égaux en intelligence ; les. organes intellectuels sont les mêmes chez tous lors de la naissance ; s'il y a inégalité dans le développement, c'est que les conditions de culture, d'éducation ne sont pas les mêmes pour tous.
Disons donc que « les hommes sont, par la Nature, généralement égaux ou à peu près égaux en force physique ou intellectuelle, et dès lors naturellement égaux en droits. »
Allons plus loin : si les hommes étaient inégaux en force, seraient-ils, par cela même, inégaux en droits ? Est-ce que les uns seraient faits pour commander, les autres pour obéir ? Les uns pour être oisifs, et les autres pour travailler et les servir ? Mais quel outrage à la Divinité ! Quel blasphème contre la Providence que de lui supposer tant d'injustice I (2)
L'inégalité de fortune et de bonheur n'est pas seulement injuste. On rencontre des adversaires de la communauté qui concèdent volontiers que l'ordre social qu'ils veulent conserver ayant pour résultat une division des hommes en riches et en pauvres — indépendante du travail effectué par chacun — est
(1) Voyage en Icarie, p. 384.
(2) Voyage en Icarie, p. 386.
profondément immoral ; mais ils croient néanmoins pouvoir le justifier en invoquant son utilité. Cabet, loin de lui reconnaître cette vertu, prétend que là ques.tion de justice étant mise de côté, il faut voir dans rinégalité le vice fondamental, générateur de tous les maux dont souffrent les hommes. Et passant en revue toutes les causes de nos malheurs, tous les vices et tous les désordres, il essaie de les rattacher à ce désordre initial.
L'Inégalité dérive du droit de propriété ; mais celui ci, ne l'oublions pas, est d'après la définition des Romains le droit d'abuser des biens créés par la nature, et, étant illimité, il a cette conséquence non seulement de diviser les hommes en riches et en pauvres, mais en extrêmenient riches et en extrêmement pauvres. « A Tépoque de la Révolution, les vingt-cinq millions d'individus qui formaient la population d'Icarie se composaient d'environ vingtcinq mille riches, de cent cinquante mille aisés et de vingt-quatre millions huit cent vingt-cinq mille pauvres. Les 25.000 riches avaient plus de fortune que les 24.975.000 formant le reste de la Nation : ils avaient presque tout, les 150.000 aisés avaient peu, les 24.825.000 pauvres n'avaient rien, si ce n'est leurs bras pour gagner du pain ; et l'on aurait pu citer tel Aristocrate qui possédait assez pour faire le bonheur de deux ou trois cent mille malheureux.
Ces 25.000 riches vivaient dans Tabondance, dans les plaisirs et dans tous les raffinements du luxe, tandis que le Peuple manquait du nécessaire » (').
L'Aristocratie était nuisible parce qu'elle distrayait pour l'entretien de ses animaux de luxe les biens destinés par la Nature à la subsistance de l'homme, parce qu'elle affectait à ses plaisirs de chasse et de promenade des terrains immenses condamnés à la stérilité, parce qu'elle enlevait à la société un nombre immense de domestiques exclusivement consacrés à des besoins factices.
Quant au peuple, de quelle utilité était pour lui l'Aristocratie puisqu'il était réduit à l'extrême misère ? Quoique affranchi nominalement de l'esclavage, n'était-il pas resté en fait la propriété des riches puisqu'il travaillait toujours pour eux, tandis qu'ils ne travaillaient jamais pour lui ?
(( L'excès de travail énervait l'enfant, épuisait l'homme et tuait lé vieillard. Peu même arrivaient à la vieillesse ; beaucoup mouraient d'épuisement ou de maladies, ou périssaient par accident. La masse des travailleurs restait abâtardie, et les femmes mêmes perdaient leur délicatesse et leurs grâces comme leur santé. Aussi, quand on comparait certaines masses d'ouvriers avec les Aristocrates, il
(1) Voyage en Icarie, p. 311.
semblait que c'étaient des êtres d'une autre espèce.
L'Ouvrier n'ayant que son salaire, et ce salaire étant insuffisant, il était mal nourri, mal vêtu, mal logé et toujours rongé d'inquiétudes pour l'avenir. Beaucoup ne mangeaient ni pain, ni viande, étaient presque nus ou couverts de haillons et de boue, logeaient dans des caves ou des greniers, dans des trous ou des cloaques sans meubles et sans feu. Presque tous étaient moins heureux, non seulement que le domestique, mais même que le cheval et le chien de l'Aristocrate, et beaucoup étaient plus misérables que les anciens esclaves et même que les animaux de travail que leurs maîtres avaient intérêt de bien nourrir et soigner. Beaucoup ne pouvaient pas même obtenir de travail, et se trouvaient plus malheureux au milieu de la société que les sauvages et les animaux libres au milieu des forêts ! (*) ».
Ainsi le premier effet de l'Inégalité était de plonger dans la. misère la plupart des Icariens. D'autre part, elle était la cause de tous les vices et de tous les crimes, de ceux des riches aussi bien que de ceux des pauvres.
« Posséder et retenir du superflu quand des milliers et des millions manquaient du nécessaire était manifestement un acte d'injustiee. Bien plus, cette
(1) Voyage en Icarie, p. 312.
première et capitale injustice ne renfermait-elle pas essentiellement toutes les injustices et tous les vices, TEgoîsme; la Vanité, l'Orgueil, l'Inhumanité et même la Cruauté ? Et par conséquent tous ces vices ne devaient-ils pas nécessairement se retrouver dans la masse des actions de ceux qui possédaient les richesses ?
Mais les riches, corrompus par leur éducation et leurs préjugés, n'étaient pas seulement impitoyables envers les pauvres ; inégaux entre eux, les moins riches étaient jaloux et envieux du sort des plus riches ; et tous, avides et cupides, faisaient autant et même souvent plus d'efforts que les pauvres pour augmenter leur fortune sans s'arrêter devant aucun vice ni devant aucun crime.
L'avarice, la stupide et funeste avarice, était souvent leur plus innocente passion.
L'oisiveté jetait les Aristocrates dans toutes les fantaisies et les folies du luxe ou dans les dangers du jeu, et surtout dans les immoralités de la débauche, de la séduction et de la corruption : non contents de tuer par le travail et la misère les garçons, les pères et les maris pauvres, ils employaient leurs richesses à séduire les filles et les femmes des travailleurs, q| à porter le désordre et la honte jusque dans le sein o^ leurs familles.
Ce n-est pas tout: les Aristocrates, toujours
dominés par les nécessités d'une première injustice, s'efforçaient de tenir les pauvres dans Vignorancv et même de leur donner des vices pour les abrutir et les enchaîner ! L'opulence ou le superflu étant
nécessairement, comme je vous l'ai déjà dit, une injustice et une murpation, les pauvres ne pensaient souvent qu'à voler les riches ; et le vol, sous toutes les formes (escroquerie, filouterie, ban.qAieroule,-atus^ de confiance, fraude, tromperie, etc.) était l'occupation presque universelle des pauvres comme des riches.
Et les pauvres ne volaient pas seulement les riches, mais ils volaient aussi les pauvres eux-mêmes ; en sorte que tous, riches et pauvres, étaient coleura et volés.
Je ne pourrais énumérer toutes les espèces de vols et tous les genres de voleurs.
C'était vainement que les riches avaient fait des lois terribles contre le vol, c'était vainement que les prisons et les galères étaient remplies de pauvres voleurs et que leur sang était souvent versé sur les échafauds ; poussés par la misère, encouragés par l'espoir de n'être pas découverts, les pauvres volaient dans les champs, ou dans les maisons, ou sur les routes, et jusque dans les rues pendant la nuit.
Et souvent le vol conduisait à toutes les cruautés, à l'assassinat, aux tortures mêmes les plus barbares,
pour faire avouer où Tor était caché. Que d'empoisonnements et de parricides n'excitait par la soif de Tor et des successions !
On voyait des voleurs enlever et voler des enfants pour les prostituer !
On en voyait même voler et égorger des jeunes gens pour en vendre la chair ou le cadavre ! En un mot, il ne pouvait y avoir ni confiance ni sécurité ; chaque individu voyait des ennemis dans presque tous les autres ; et la société semblait pour ainsi dire n'être qu'un coupe-gorge au milieu d'une forêt !
Et toutes ces horreurs, que vous retrouverez plus ou moins partout, étaient chez nous (*), et sont encore ailleurs, je ne puis trop le répéter, l'inévitable résultat du droit illimité de Propriété.
Mais le vol et le meurtre n'étaient pas les seules conséquences de l'inégalité des fortunes.
La Propriété faisait naître des millions de contestations entre les voisins, entre les vendeurs et les acheteurs, entre les héritiers, etc., et des millions de procès, suscités par l'intérêt et la cupidité, tourmentaient les plaideurs et souvent les ruinaient.
Toujours guidés par l'amour des richesses et par la vanité, les Aristocrates n'avaient qu'un ou deux enfants, afin de leur laisser plus d'opulence, tandis
|1) La critique est faite par un professeur icarien Dinaros.
que les autres, ne pouvant pas laisser moins de misère à dix qu'à deux ou trois, et n'ayant guère d'autre jouissance que celle de la paternité, avaient ordinairement de nombreuses familles, et ne procréaient que des misérables.
La pauvreté empêchait une multitude d'individus des deux sexes de se marier : d'innombrables célibataires portaient le trouble chez les autres ou vivaient dans le concubinage. C'était en vain que, pour empêcher le désordre, on flétrissait impitoyablement d'innocentes créatures et les filles, victimes des séductions des hommes et des vices de l'organisation sociale ; cette flétrissure ne faisait qu'augmenter le mal en produisant une multitude d'avortements d'expositions d'enfants et d'infanticides.
L'opulence et la misère exerçaient encore leur funeste influence sur les plaisirs de la société, les opinions, les mœurs et les coutumes. Embarrassés de leur oisiveté, les Aristocrates passaient une partie de l'année à la chasse, et leur habitude de cruauté envers les animaux inoflensifs entretenait leurs sentiments d'indifférence et d'inhumanité envers les hommes.
Les jeux de hasard et les paris les habituaient à doubler brusquement leur fortune ou à se ruiner, à s'enrichir des dépouilles de ceux qu'ils appelaient leurs amis, à se réjouir du désespoir de ceux qu'ils
ruinaient, ou à ruiner leurs femmes et leurs enfants pour la chance d'acquérir un peu plus d'or ('). »
On voit que la critique de Cabet est complètement dépourvue d'originalité. 11 est vrai que le thème qui fait le fond de la critique socialiste ne semble pas à première vue de nature à être fréquemment renouvelé. Mais certains griefs secondaires qui n'avaient été qu'indiqués par les écrivains antérieurs pouvaient être approfondis ; tels, ceux qui portent sur le commerce et le désordre delà production. Sur ces points Cabet a été d'une brièveté extrême:
D'autre part, il reste à fournir aux revendications sociales une base philosophique solide. Cabet se contente d'invoquer la Providence, ce qui est d'autant plus étrange que l'ensemble de ses écrits respire un parfum plutôt naturaliste.
Enfin il ne suffisait plus dénumérer les effets de l'Inégalité, il fallait expliquer d'une façon précise pourquoi ils se produisaient, et analyser le mécanisme économique qui permettait à une classe de la société d'en exploiter une autre. Ce sera l'œuvre de Marx et de ses disciples.
(t) Voyage en Icarie, p. 314 à 318.
La critique descriptive, sentimentale et déclamatoire de Cabet ne nous intéresse plus que par le rapprochement qu'elle permet de faire entre les œuvres des utopistes et celles des scientifiques. Kl le est éminemment représentative de la critiijue socialiste dans sa première phase, et c'est pour cela que nous avons tenu à en faire d'aussi larges citations.
N'oublions pas, du reste, que le principal des griefs de Cabet contre la société individualiste fut d'ordre politique et que s'il crut devoir la combattre avec tant d'acharnement, ce fut d'abord parce qu'elle lui semblait entraver l'achèvement de la Révolution française par son incompatibilité avec la véritable démocratie.