ACTE QUATRIÈME
Oh! tant que ma mère ne sera pas là, rien!... elle a ma parole. Mais quand elle y sera, par exemple!...
GRIGNEUX
Prenez garde, mon ami.
PIERRE
Oh! elle s'attend bien à quelque chose, allez; elle me connaît, nous nous ressemblons, nous sommes de l'école du pied dans le plat, tous les deux.
GRIGNEUX
Patientez encore!
Voilà cinq mois que je patiente. Non, non ! Il faut que je sache à quoi m'en tenir; c'est réglé, n'en parlons plus. Mais vous, mon ami, qu'est-ce que vous allez dire à votre... enfin à cette jeune fille?... Aurez-vous le courage de parler, cette fois?
GRIGNEUX
Non!
PIERRE
Pourquoi êtes-vous venu alors ?
GRIGNEUX
Ah! oui, pourquoi? Vieux fou! Pour la voir encore. Et quand je la vois, pourtant, si vous saviez de quelles cruautés est fait ce bonheur-là. Je suis devant elle comme un coupable, ce qu'elle me demande me trouble, ce qu'elle ne me demande pas me fait peur. Il me semble qu'elle me de-
vine parce que je sens que je me trahis. Et cependant, vous voyez, me voilà ici jwur la troisième fois, quelle imprudence! Et j'ai bien fait pire, allez!... Oui, il y a huit jours, décidé à ne plus revenir, j'ai voulu qu'elle connût au moins les traits de sa mère, et je lui ai envoyé une miniature que j'avais faite d'elle autrefois. Oh! sans un mot de moi, bien entendu, un envoi anonyme. Est-ce assez adroit, hein? Comme si je n'étais pas le seul qu'elle en pût soupçonner! Et alors, qu'est-ce qu'elle doit penser?... Ah! je ne suis pas plus sage que vous. Tous les amours se ressemblent.
PIERRE
Eh! Dites-lui donc que vous êtes son père, vous en mourez d'envie.
GRIGNEUX
Ah ! si je le pouvais, je l'aurais fait déjà... Et avec quelle joie!... Est-elle la fille de mon sang? Peut-être? Que m'importe!... Elle est sa fille, à elle, ou plutôt, c'est elle, oui, elle qui revit dans cette enfant, et c'est assez pour moi... mon cœur le reconnaît, mon amour la légilime.
Eh bien, alors?...
GRIGNEUX
Eh bien, est-ce que je peux lui dire cela? Et si je l'appelle ma fille, est-ce que je peux ne pas le lui dire? Ce passé sur lequel elle ose à peine interroger l'ami, elle aura le droit de l'exiger du père, et si elle me demande pourquoi elle n'a pas de nom, qu'est-ce ([ue je lui répondrai, moi ?