ACTE^DEUXIÈME
GRIGNEUX
J'ai connu, il y a longtemps, un artiste, moins bien doué que vous, mais ayant comme vous la passion de son art, la foi puissante de la jeunesse, et aui aurait pu être quelqu'un, lui aussi, qui sait? Seulement, une femme est venue qui a saccagé toutes ces promesses el fait de sa vie la chose du monde la plus lamentable.
Et comment ça?
GRIGNEUX
Ah ! toujours la même histoire, il avait pour voisine une jeune fille, une pianiste, qui vivait tant bien que mal, du produit de ses leçons. Intelligente, fière, un peu exaltée, elle croyait au génie du pauvre diable! Que de séductions pour lui! Et avec cela jolie, tenez! comme cette Valentine que vous aimez, et même, elle s'appelait comme elle
Oui. Eh bien?
GRIGNEUX
Eh bien, il l'aima et il l'épousa. C'était écrit. Aimer, pour un artiste, c'est déjà un danger... mais se marier, mettre dans le secret de son travail, c'est-à-dire de ses efforts, de ses doutes, de ses défaillances qui sont les douleurs de tout enfantement, une femme qui croit en vous comme à Dieu, et s'imagine que, pour créer, il vous suflût, comme à Dieu, d'un geste solennel, ça c'est la faute irréparable! Voyez-vous, Pierre, les femmes ne comprennent que le succès. Or, le pauvre Dieu en question avait beau s'épuiser à créer toute la semaine, sans même se reposer le septième jour, il ne lirait rien de son chaos, le succès
ne venait pas; au contraire, les chutes succédaient aux cliules. Peu à peu, tous les espoirs se lassaient, excepté le sien qui, toujours déçu, dcvonail grotesque par sa persistance. On riait de lui, autour de lui. Dès lors, il fut jugé et condamné. La jeune femme se mil du côté des rieurs. Je passe les détails. Enlin, comme il ne lui restait plus qu'une trahison à commettre, ce qui devait arriver arriva, un soir, elle s'enfuit de la maison de ce vaincu, obstinément ridicule, pour aller on ne sait où, rejoindre on ne sait qui.
Et lui, qu'est-ce qu'il lit, lui?
GRIGNEUX
Pendant huit jours, fou de douleur et de rage, il fouilla la ville, mais sans rien trouver. Alors, il s'enfuit à son tour, et alla s'échouer en Italie dans un petit village, près de Naples. C'est là, que huit rois après, il apprit la mort de celte femme, en lisant, dans un journal de France, les décès de la semaine. Il resta ainsi vingt ans exilé, jusqu'à ce que, vieilli, usé, méconnaissable, il revint dans ce Paris, oij tout se perd et s'oublie, et où il finit de vivre caché, sous un faux nom, misérable et seul.
Eh! tant pis pour lui', un homuii; qui ne se ressaisit pas sous l'insullc, c'est un lâche!
GRIGNEi:X .
Oui... Eh bien, cet homme-là, c'est moi!
Vous?
GRIGNEUX, exalté .le plus en plus.
Et plus lâche quo vous ne croyez, allez, car je l'aimais encore. Et de peur de moins l'aimer, entendez-vous, je n'ai rien recherché en revenant ici, rien voulu savoir de son passé coupable. J'ai voulu que, pour moi, elle eût cessé d'exister du jour où j'avais cessé de la voir, et que, devançant sa faute, la mort l'eût ensevelie pure dans l'inconnu de son mystère et la clémence de son oubli. Ah! je suis bien plus lâche encore, si vous saviez! car je l'aime
toujours! oui toujours! (Avec un égarement loujours croissant.) Et
comme je l'ai perdue dans la réalité, je la ressuscite dans le rêve, et c'est pour cela que je prends ce poison qui donne les rêves. Et alors, oh! alors, elle vient... je l'entends, elle me parle... je lui réponds, elle s'approche... je sens sa main sur mon épaule... Elle est là, je la vois!
Il reste Jans une sorte de silence extatique. PIERRE, effrayé.
Grigneux!
GRIGNEUX, comme s'éveillant.
Et puis, peu à peu, sa voix s'éteint, la vision s'efface, et elle me laisse seul, et si malheureux... que je recommence. Ah! je sens bien que ma raison s'en va, que mon corps s'épuise. Tant mieux!... Puisqu'il n'y a plus que mon corps qui me sépare d'elle, qu'il périsse donc vite, et quo mon âme aille enfin rejoindre la sienne.
IVIon ami!
GRIGNEUX, passant la main sur son front et revenant à lui.
Voilà ce que c'est que l'amour, Pierre. Voilà ce qu'il fait d'un vieillard comme moi, et ce qu'il peut faire d'un
jeune homme comme vous. Et c'est pourquoi je vous dis : Fuyez-le! Ah! mon cher enfant, je n'ai plus que vous à aimer, je n'attends plus rien que de vous, de votre avenir! Et il est si beau! Ah! je vous en prie, je vous en supplie, ne me trahissez pas, vous, du moins, ne me volez pas votre gloire !
Je n'en suis pas là, soyez tranquille, mon vieil ami; je n'ai pas le cœur si haut que le vôtre, ni si tendre! J'aime qui m'aime! On ne m'aime pus, je n'uime plus, voilà!
GRIGNEUX
Eh bien ! voyons ! peut-être est-il encore temps. Cette jeune fille vous défend de la voir ?
Oui!
GRIGNEUX
Et vous sentez-vous la force de lui obéir'
Oui!
De l'oublier?
Oui! oui ! oui!
GRIGNEUX
PIERRE, ènergiquenienl.
GRIGNEUX
Alors, ne perdez pas une minute, allez-vous-en I