TRENTE-UNIÈME ENVELOPPE
J'ai versé tant de larmes sur mon dernier papier qu'il est bien juste d'écrire celui-ci, qui sera le dernier sans doute.
Où en étais-je? Ce n'est pas si loin. Ah! je regardais par la fenêtre et j'apercevais la figure enluminée de M. Tom.
La plume me tombe des mains, je me lève et je me rends machinalement dans la chambre de grand'mère.
Elle était là froide, résolue, mettant sous enveloppe quelques papiers d'affaires.
« Monsieur, disait-elle à M. Broadway, qui était entré par une autre porte, veuillez vous asseoir. Voici les derniers papiers concernant votre pupille, et l'enfant va vous être remise. »
Elle a dit cela posément et en se détournant légèrement pour ne pas me voir.
« Très bien, très bienî » a dit M. Tom, et il s'est laissé tomber dans un fauteuil.
Grand*mère a écrit sur l'adresse :
« Papiers concernant mademoiselle Harrisson, et remis par moi à son tuteur, M. Thomas Broadway, le jour où elle lui est confiée. »
Et a signé : « Éléonore de Chantel-Grandval^ Ion. »
C*étaitdonc fini! J'ai fermé les yeux; tout l'ameublement, grand'mère,M. Tom, tournaient au* tour de moi.
Tout à coup, une voix furieuse, la voix de Mathurine, se fait entendre.
Elle est entrée, portant sur son bras celle que grand'mère appelle mademoiselle Harrisson.
Jamais je n'avais vu à Mathurine cette physionomie.
Sa coifl'e pendait sur son épaule, sa collerette était déchirée.
« Madame, criait-elle, la bonne de cette innocente est un démon sorti de l'enfer.
Elle a refusé de lui donner à boire, et, parce que le pauvre ange pleurait, elle Ta battue et pincée. Voyez plutôt ! »
Et elle mettait sous les yeux de grand'mère la pauvre petite qui avait des larmes plein les yeux et qui tendait en avant son bras nu marbré de marques rouges.
Grand'mère a jeté à la pauvre Cadette un regard que je ne lui avais jamais vu.
« Cette fille est vraiment d'une brutalité révoltante, » a-t-elle dit.
Et, se tournant vers M. Tom, elle a ajouté :
« Je vous engage fortement à remettre Tenfant en de meilleures mains, Monsieur. »
M. Tom n'a pas répondu, il dormait.
Pendant que grand'mère écrivait tranquillement la longue adresse de l'enveloppe, il s'était endormi.
Grand'mère, froissée dans sa dignité, s'est levée toute droite.
Mathurine s'est élancée vers elle.
« Madame, est-ce que vous croyez bonnement qu'un monsieur tout occupé d'affaires comme lui aura le temps de savoir ce que deviendra cette innocente? Madame, madame! une chrétienne comme vous va-t-elle abandonner ce pauvre ange à cette fille effrontée! Et mademoiselle Germaine, vous n'y pensez pas! Le chagrin la tuera, c'est sûr. »
Grand'mère s'est retournée vers moi. On voyait dans ses yeux comme le fond de son âme; d'un élan je me suis approchée. J'ai pris Cadette et l'ai placée dans ses bras.
Grand'mère l'a regardée avec une compassion profonde; puis son regard est devenu humide et si doux, que je ne me rappelais l'avoir vu ainsi que lorsque j'étais toute petite.
Je me suis remise à sangloter ; elle a passé sa
2o0 CADETTE.
main sur mon épaule et elle m'a dit avec un accent tendre qui changeait sa voix :
« Pauvre enfant, assez I Ton chagrin, depuis deux jours me fait mal! ton visage est décomposé; j'ai voulu attendre au dernier moment. J*ai résisté à mon propre cœur; mais je le sens, je ne puis abandonner ce petit être... je ne puis t'affliger ainsi. Nous la garderons, nous l'emporterons à Péran ; cela te rend-il heureuse? »
Je me suis jetée à son cou pour .toute réponse.
« Te charges-tu d'annoncer ma détermination à M. Broadway, auquel j'écrirai plus tard?
— De tout mon cœur ! grand'mère.
— Eh bien, je te permets de le congédier; je le trouve d'un sans-façon ! »
Elle a embrassé Cadette et l'a remise àMathurine en disant : « Allez vous habiller, je ne vous ai jamais vue manquer ainsi de tenue. » Puis elle a biffé une ligne sur l'enveloppe et a quitte l'appartement.
J'ai pris dans mes bras ma chère petite Cadette qui m'a fait baiser chacune des meurtrissures de son bras, pendant que Mathurine rajustait sa coiffe et sa collerette.
Cela fait, elle est allée chercher le domestique de M. Broadway, qui n'a manifesté aucune surprise ; son maître étant très sujet à ces siestes impérieuses, au sortir de table.
11 l'a appelé respectueusement plusieurs fois,
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puis il Ta remué en le prenant au collet. Le bon M. Tom faisait entendre des grognements féroces. Enfin, il s'est éveillé tout à coup, et, tendant le bras, il a dit : « Hopl hop ! »
Mais il nous a aperçues : il s'est secoué et s'est levé en riant.
*( Eh eh ! le vieux dame, où est-il ? »
Je me suis approchée :
« Ma grand'mère, monsieur Tom, m*a chargée de vous remettre ces papiers, et aussi de vous dire qu'elle garde la petite Blanche. »
Il a pris l'enveloppe, il ne comprenait pas très bien. J'ai répété ma phrase et il m'a dit en clignant de l'œil :
« Cette chose-là vous fait grand plaisir, jeune miss Germaine ?
— Oui Monsieur ! J'avais toujours espéré que ma petite sœur serait restée en France avec moi. C'était le désir de ma mère, et c'eût été celui de son père, bien certainement! »
Il a grogné, il a ri, il s'est fait répéter tout ce qu'avait dit grand'mère, et, après m'avoir baisé la main, il est sorti légèrement trébuchant, suivi de près par son domestique et par Mathurine qui m'avait dit ; « Je le fourrerai de force en voilure s'il le faut ! »
En effet, elle le serrait de près; elle était pour lui d'une complaisance rare.
Debout contre la fenêtre, Cadette entre mes bras, j'ai assisté à ce bienheureux départ. Mathurine tenait la canne de M. Tom ; Mathurine baissait le store pour faire respirer M. Tom ; c'est Mathurine qui a fermé la porte derrière M. Tom, si énergiquement que le cheval a bondi en avant.
Et quand la voiture est partie, Mathurine a joint les mains, puis s'est mise à rire aux larmes.
Je crois que grand'mère aurait trouvé qu'elle manquait tout h. fait de tenue dans cette cour banale, mais la pauvre fille avait passé par de telles émotions qu'il n'y avait rien à lui dire.
Il était quatre heures, nous n'avions pas une minute à perdre. Déléguée par grand'mère, j'ai payé les gages de la bonne de Cadette, et l'ai congédiée sur-le-champ. Elle aurait bien voulu qu'on lui laissât le temps d'arracher au moins un œil à Mathurine, mais j'avais eu soin d'envoyer Mathurine au restaurant qui nous servira notre dernier repas à Paris.
Le concierge est venu chercher les malles de cette méchante fille, tombée tout à coup du haut de ses rêves déposition de gouvernante de Cadette, et, pour la congédier, j'ai pris un air sérieux et si plein de majesté qu'elle s'est écriée ironiquement :
«Mademoiselle sera, dans quelques années, la représentation vivante de madame sa grand'mère. »
Elle est partie là-dossus, et je termine bien vitç
ce griffonnage qu'il faut loger dans ma caisse. Tout à coup, on sonne :
Je suis seule, je vais entr*ouvrir la porte d*entrée. Une dame très distinguée se présente :
« Mademoiselle Germaine Grandvallon?
— C'est moi, Madame.
— Je suis Tamie de votre marraine, qui est arrivée d'hier à Marseille .
Un petit accident sans importance la retiendra un grand mois dans cette ville, et elle me demande d'aller la rejoindre.
Je pars demain. N'avez-vous pas de commissions pour elle ?
— Non, Madame.
— Cependant elle m'a écrit ceci; et, tirant un papier de sa poche, elle lit :
« Je crois bien que ma filleule, Germaine, vous confiera le journal qu'elle a consenti à écrire. Cette lecture charmerait mon séjourforcéàMarseille*. Je ne sais rien de sa famille. J'ai appris par hasard la mort de sa chère mère. Allez donc de ma part lui demander son journal commencé il y a déjà longtemps. »
— Madame veuillez vous asseoir et m'attend re quelques minutes. »
J'ai rendu la liberté à Cadette, je suis retournée à mon bureau, puis chez grand'mèrc.
Avec sa permission je saisis aux cheveux l'occasion de faire porter h son adresse le paquet d'enveloppe^
qui tient tant de place dans ma caisse. La jolie capote blanche de Cadette, que nous ne savions où mettre, le remplacera. Le sacrifice a été décidé tout de suite.
En définitive, mon rôle de petite mère sera bien sérieux, bien fatigant ; à quoi bon un journal maintenant?
Je n*aurai plus le temps d'écrire une ligne, ni de jouer à l'enfant; je vais prendre des robes longues et me coiffer en chignon.
Que mon journal finisse ici, et qu'il s'en aille vers ma marraine, pour qui il a été écrit.
Ce n'est plus de Germaine qu'il faut m'occuper, ce n'est plus à Germaine qu'il faut penser, ce n'est plus pour Germaine qu'il faut travailler.
Germaine n'a plus rien à dire, rien à confier, rien à désirer ; Germaine va remplir le dernier vœu de sa n^^re ; Germaine dit adieu à sa vie d'enfant et se dévoue tout entière à ce petit ange qui n'a plus qu'elle au monde, qui, dans ses souvenirs et dans la famille, s'appellera longtemps : Cadette I