TRENTIÈME ENVELOPPE
C'est donc aujourd'hui que ma petite sœur et moi allons être séparées.
Cette pensée ne me quitte plus; j'avais un si gros poids sur le cœur à mon réveil, qu'il m'a été impossible d'habiller Cadette.
A mon âge, je crois qu'on ne sait pas souffrir sans pleurer.
Pour me consoler, je roule toutes sortes de projets dans ma tète. Quand je serai majeure, cela arrivera un jour ou l'autre, je pourrai voyager sans ma grand'mère, je partirai immédiatement pour aller chercher Cadette.
Mais, jusques-là, que va-t-elle devenir?
Si encore sa bonne l'aimait ; mais elle ne l'aime pas. C'est une fille sournoise et colère, et, depuis qu'elle sait que M. Tom les emmène, elle dispose de Cadette comme d'une chose à elle.
Elle Q défendu i^ Matburinc de s'occuper des ba-
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gages de Tenfani, disant que ceci ne regardait qu'elle.
Pour moi, j*ai le cœur transpercé par les rires de Cadette, qui a mis un de ses vieux chapeaux à son mouton, et qui le traîne, ainsi coiffé, par notre chambre. Quand elle s'approche de moi, je l'embrasse en dévorant mes larmes pour qu'elle ne les voie pas.
Elle a remarqué que j'ai les yeux rouges, car elle m'apporte sans cesse son petit pot à eau et sa serviette, se souvenant que, quand elle a pleuré, on lui baigne les paupières d'eau fraîche.
Grand'mère est installée bien tranquille dans sa chambre, au milieu de ses caisses. jVJ^thurine prétend qu'elle a l'air triste et préoccupée, mais Mathurine est tellement habituée à flatter grand mère!
Ce matin, elle m'a fait porter une lettre des Préauloup. René et Guillaume s'étaient dessinés, se roulant par terre de désespoir; ils vont décidément au collège. Geneviève pleurait d'un œil et riait de l'autre : elle pleurait ses frères et riait à Germaine et... à Cadette. La lettre était remplie de Cadette. René lui arrange une petite voiture ; Guillaume lui dresse un petit lapin blanc, Geneviève lui tricote des jarretières sans penser qu'elle n'en porte pas encore.
M. de Préauloup lui-même fait mettre une bar-
rière devant une grande rigole creusée entre les écuries, disant : « Il faut que cette petite fille puisse vaguer par la cour sans danger. »
Oh ! mes amis, si vous saviez I
Si vous saviez qu'elle ne viendra pas à Péran, ; si vous saviez qu'elle n'aura plus sa petite mnman Germaine I
Mais vous ne pouvez vous figurer cela. Vous ne pouvez vous figurer que madame Grandvallon, si charitable pour les pauvres, si attachée à sa petite- * fille et à sa famille, a le cœur assez dur pour abandonner ce pauvre bijou d'enfant, parce qu'il ne s'appelle pas Grandvallon comme elle.
Oh! mes amis vous ne savez pas ce que cela fait souff'rir de voir s'éloigner un petit ôtre faible et chéri qui vous aime, vous ne savez pas ce que c'est que d'être fâchée, très fâchée contre sa grand'mère.
Non I ils ne le savent pas! non, ils...
Une voiture dans la cour... C'est lui, l'Anglais... Il vient la chercher!
Ma sœur!... Ma petite sœur!...
Oh! mon Dieu! Oh! grand'mèro!