PREMIÈRE ENVELOPPE
Me voici bien embarrassée! J*ai fait une promesse, une promesse solennelle, et je ne sais de quelle façon m*y prendre pour la tenir!
Mais aussi comment ai-je pu accepter un engagement aussi étonnant pour une petite fille! Certainement, promettre est la chose lapins facile du monde; mais je vois bien que c'est tenir qui est Ui hic^ comme dit ma grand'mère.
Cette mésaventure m'apprend la signification de cette parole, qui est aussi de ma grand'mère : « Promettre et tenir sont deux. » C'est tout à fait mon avis maintenant, depuis que j'ai imprudemment promis d'écrire mon journal. Ma chère maman a une amie qui est ma marraine et que j'aime beaucoup. Voilà bien longtemps qu'elle est partie
pour uu pays d'un nom bizarre, le bout du monde, dit-on.
En partant, elle me demanda de lui écrire. Je n'ai jamais écrit à personne qu'à ma grand*mère, je fîs la moue, et elle, bien sérieusement, avec cette voix aimante qui m'allait au cœur me dit : « Écoute, petite Germaine, cela te fait peur de m'écrire maintenant; mais tu grandiras et il faudra bien que tu te décides à faire autre chose que des devoirs de style. Ne m'écris donc pas maintenant; mais prometsmoi, le jour où tu auras quatorze ans, de commencer par lettres ou autrement un journal sur toi-même, qui me mettra au courant de ton petit personnage. Me promets- tu? »
Quatorze ans ! C'était très loin : je n'en avais que douze. Je promis, et elle me remercia en ajoutant quelque chose d'incompréhensible sur un événement qui pourrait m'affliger, et dont elle voulait que je lui parlasse dans mon journal. Je promis tout ce qu'elle voulut. C'est si long deux ans!
Eh bien, ils sont passés. J'aiquatorze ans aujourd'hui. On les fêtera après demain, quand ma grand'mère sera arrivée, et pas plus tard qu'hier j'ai reçu un billet de ma marraine. « Et ta promesse? » dit-elle.
Voilà le grand sujet de mon embarras.
Et d'abord, comment écrit-on un journal? Si seulement je savais commencer I
CADBTTE. a
Ce matin, maman m'a donné une capsule pleine de fil en me disant : « Impossible de trouver le bout, cherche. » J'ai cherché bien longtemps, pinçant ici, pinçant là. Pour mon journal à faire, c'est tout pareil. Je me frappe le front, je me tire les clieveux, je dessine des bobines. Si seulement j'avais le bout, mes pensées, cOmme te Hl que j'ai fini
He Toltk bien embârruite.
par découvrir, suivraient peut-être toutes seuWI J'ai des amies qui riraient bien de mon embarras. Elles écrivent leur journal, elles! C'est bien amu* sant, pas leur journal, mais leur manière de le faire et de le montrer. Elles le cachent, elles le mettent sous clef, elles en montrent un coin, elle font lire une phrase, puis une ligne, puis une page; c'est e:ïU'émement drûle. J'ai lu plusieurs de ces papiers
mystérieux dont leurs frères se moquent. Il m^a semblé qu^elles racontaient Thistoire d'une autre. Marie faisait des tirades sur Faurore et sur la lune : c'est une grosse réjouie qui aime beaucoup mieux le soleil, et les soles au madère.
Adèle racontait qu'elle voulait être sœur de charité, aller dans les ambulances ; un jour je me coupe le doigt, elle se sauve pour ne pas vuir du sang.
Louise se pose en sœur aînée, en maman ; elle coud, elle tricote, elle débarbouille, sur son journal; et elle est furieuse quand il lui faut s'occuper de ses petites sœurs. Ce n'est pas là le journal que je veux écrire pour ma marraine. Je veux lui par- 1er vrai.
Cela dit, si je commençais, si j'essayais de commencer I
Allons une deux trois Mais quelle
heure est-il? Deux heures! Mon temps d'écrire est passé... et j'ai écrit très long, il me semble... Comptons. Trois pages et cinq lignes ! c'est énorme. Eh! mais cela me servirait peut-être de commencement... C'est une idée, c'est une idée ! je tiens le bout de la pelote de fil.
Et maintenant, si, pour continuer, je disais un mot de l'événement que ma marraine m'annonçait et qui est arrivé malheureusement pour moi et pour ma grand'mère?
Non, non, c'est trop pénible à dire, ce sera pour demain : il ne faut pas en écrire trop long pour commencer. Je vais mettre ceci sous enveloppe et écrire dessus : première enveloppe. Le reste se déroulera comme il pourra.
Je n'écrirai pas des choses sublimes, ni poétiques ni fantastiques; mais j'écrirai ce que je pense, ce qui m'arrive, tout simplement.
Ohl ma marraine, quelle promesse vous m'avez fait faire là 1 La tiendrai-je ? Je l'espère.