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SECONDE ENVELOPPE

Aujourd'hui, puisque j'en suis au second article, je n'ai pas de commencement à chercher : c'est déjà quelque chose.

Il faut donc parler de l'événement, comme disait ma marraine.

Mais cela est triste à écrire. Si je racontais mon histoire comme un de ces contes que j'ai tant aimés?

Donc, il était une fois une petite fille, nommée Germaine Grandvallon, qui était heureuse et très aimée. Son père, sa mère et sa grand'mère, trois bons génies, l'entouraient de soins et d*a£fection, et elle avait de bons petits voisins qui étaient ses camarades. Elle habitait une vieille maison proche d'une belle forêt, et c'était dans les grandes allées pleines d'ombre qu'elle avait appris à marcher et à courir. Elle avait une marraine aussi, un autre bon génie qui, sans la faire pleurer d'ennui, lui avait appris des choses qui semblent fort ennuyeuses aux

enfants : car il n*est guère possible de les appren* dre en jouant. Je ne sais comment sa bonne marraine s*y était prise ; mais Germaine savait lire, écrire, compter et faire des gammes sans qu'elle eût souvenir de s'être ennuyée un instant. C'est qu'au fond Germaine était heureuse de faire plaisir à ceux qu'elle aimait. Son père admirait ses pages d'écriture et ses règles d'arithmétique, sa maman écoutait sa musique, sa grand'mère examinait ses ourlets ; c'est pourquoi elle s'appliquait et s'instruirait gaiement. C'était une bienheureuse petite fille, un peu trop bruyante peut-être, un peu entêtée quand elle s'y mettait, un peu fière et très portée à la nonchalance ; mais on la prépara à sa première communion, et elle s'appliqua à une autre étude, à celle de réformer son caractère et de régler l'emploi de son temps. Et cela se fit encore sans ennui et sans souffrance. Elle voyait beaucoup d'enfants se fâcher et s'ennuyer, pour ceci, pour cela : les petites filles capricieuses remplissent le monde.

Elle ne s'ennuya, elle, que par le cœur. Quand son cœur fut atteint, elle connut toutes sortes de choses nouvelles, elle se sentit penser.

L'année de sa première communion, son père tomba malade et mourut. Ahl la mort, c'est terrible 1

Germaine pensa qu'elle ne se consolerait jamais ; mais elle eut le courage de ne pas trop pleurer de

vant sa grand'mère, qui avait un chagrin qui n'était pas un chagrin d'enfant.

Ce grand malheur fut suivi de tristesses sans On . (jermaine s'aperçut que sa mère et sa grand'mère ne s'aimaient plus autant. Bientôt elles ne s'aimèrent plus du tout. Elles ne s'étaient peut-être jamais beaucoup aimées; mais le bon génie qui était là présent servait de trait d'union.

La mère de Germaine avait à Paris des frères, des cousines qu'elle regrettait. La vieille maison, la vieille église, la belle forêt même l'ennuyait. Tout cela était devenu vide pour elle, disait-elle.

Quand arriva l'hiver, elle souffrit du froid, de la pluie, du vent. Le vent faisait cependant de bien belle musique dans les grands arbres de la forêt ; Germaine ouvrait les fenêtres toutes grandes pour mieux l'entendre : elle aimait mieux encore sa belle forêt Thiver que l'été, à cause des sérénades que lui donnait le vent.

Mais sa pauvre maman souffrait, et un beau jour elle décida qu'elle quitterait la petite ville de Péran.

Germaine pleura amèrement : elle pleura sa grand'mère^ sa forêt, sa vieille maison, sa vieille église, son vieux chien, ses petits amis de Préauloup ; elle pleura même Mathurine, la vieille servante de sa grand'mère, qui était une femme acariâtre et violente pour tout le monde, excepté pour elle et pour sa grand'mère.

Germaine se déplut à Paris ; en écrivant à sa grand'mère, elle signait : l'exilée! Pour comble d'ennui sa maman fit un grand voyage et la mit en pension. C'est là qu'elle connut des petites filles qui griffonnaient à tout propos et qui écrivaient un journal bien ennuyeux et plein de mensonges.

Pendant une de ses vacances elle revit sa marraine, le bon génie qui lui avait appris l'alphabet de toute science sans fatigue ; elle fit une promesse imprudente, et elle entendit parler d'un événementquî l'affligerait peut-être.

Au retour du grand voyage de sa maman, on le lui annonça. Sa mère se remariait. Elle épousait un de ses cousins. Une des petites amies de Germaine lui dit que c'était tout un roman. Seulement elle ne le savait pas.

Germaine, qui n'avait pas la manie de détester les gens sans les connaître et qui n'était pas d'un caractère jaloux, se montra d'abord très insensible à l'événement, et ne le jugea pas effrayant du tout. Elle trouva même que le monsieur que sa maman lui présentait comme un second père avait l'air très bon et très comme il îsluL

Un second père ! Ce n'est pas à dédaigner. Il ne remplace pas l'autre ; mais c'est tout de même un père. Malheureusement elle revit une compagne qui avait pris le genre de détester sa belle-mère et qui écrivait des horreurs d'elle sur son journal;

fO CADETTE.

malheureusement surtout Germaine alla passer le reste de ses vacances chez sa grand'mère, à Péran.

La grand'mère ne trouvait pas de termes pour qualifier Vévénement. Quant à Mathurine, elle traitait la mère de Germaine de sans-cœur, toute la journée.

Cette pauvre grand^mère! Elle avait une telle idolâtrie pour le cher père de Germaine, mon fisse^ comme elle disait.

Germaine comitiença par trouver sa maman bien cruelle de faire souffrir les gens comme cela. Et puis Mathurine ne disait-elle pas vrai en affirmant que, si sa mère Tavait aimée, elle ne se serait pas remariée ?

Ce fut Germaine qui décida sa grand'mère à assister aux cérémonies de ce mariage détesté ; un peu plus elle se révoltait aussi et refusait d'y paraître. Il lui venait toutes sortes de méchancetés dans la tête et dans le cœur. Positivement elle en était arrivée à aimer moins sa mère et à trouver le monsieur désagréable.

Il fallut voir l'arrivée des trois mauvais génies à Paris. La grand'mère de Germaine, Germaine ellemême ne firent rien paraître d'abord. On se salua, on s'embrassa, on s'habilla. Mais Germaine habitait le troisième étage avec sa grand'mère. Après chaque repas, après chaque visite elle se réfugiait là

comme dans une forteresse, et il fallait entendre le trio ennemi. Mathurine était la plus enragée; ce fut elle qui rendit odieuse à Germaine l'appellation qu'on voulait lui faire donner à M. Harrisson : il s'appelait comme cela, il était Anglais, ce qui exaspérait d'autant plus la grand'mëre de Germaine. Impossible de faire dire à Germaine : mon père, ou papa. Voyant cependant que sa mère s'irritait de

sa mauvaise volonté, elle avait lini par appeler M. Harrisson; Monsieur papa.

Le départ de sa grand'mère et de Mathurine adoucit un peu Germaine. Mais elle souffre tou' jours, car elle se sent jalouse. Dans tout ce qb'on lui a dit, il y a beaucoup de vrai. Elle n'a plus la même confiance en sa mère, elle se trouve seule, et, si elle faisait des vers, ce seraient des vers dé-

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sespérés ; mais elle n'en fait pas, elle a déjà bien de la peine à écrire tant bien que mal un journal réclamé par sa marraine qu'elle aime beaucoup, mais à laquelle elle a bien envie de manquer de parole.

Et le conte finit là. Celui-là n*aura pas le sort du Petit Chaperon Rouge, on ne le racontera pas, on lie le chantera pas ; c'est un conte bien ennuyeux» J'aurais dû, au moment de Tévénement, faire enlever monsieur papa sur un char attelé de deux hyènes ; mais cela n'eût pas été le vrai.

Maintenant j'attends l'arrivée de ma grand'mère, qui vient pour affaires à Paris et qui a promis de s'arrêter deux jours en l'honneur de mes quinze ans.

Maman, qui est toujours bien bonne, malgré mes boutades, m'a dit ce matin qu'elle m'accorderait ce jour-là tout ce que je lui demanderais. C'est une promesse, cela. Voyons, que vais-je lui demander ?

Je n'ose pas l'écrire. Et maintenant, va sous ton enveloppe, petit conte qui contiens le commencement de l'histoire de la pauvre Germaine.

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