‹ CagliostroChapitre 1 sur 19 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

Le théâtre représente un salon. Il y à une matinée chez la marquise de Volmérange. Elle tient une gazette à la main. Cécile, sa petite-Rie, est assise auprès d'elle. Le prince tient un écheveau de soie qu'elle dévide. D'autres dames et seigneurs de la cour sont groupés çà et là dans le salon.

La MARQUISE, CÉCILE, la PRINCE, DAMES ET SEIGNEURS DE LA COUR.

LA MARQUISE (lisant la gazette) « nouveau miracle authentique, « une guérison magnifique

« Du célèbre Cagliostro!

« Grâce au fluide maguétiquo

« Un commandeur paralytique

« Vient de danser le fandango! »

PLUSIEURS PERSONNES C'est absurde!

(entre elles, à gauche)

LA MARQUISE

C'est admirable

LE PRINCE

C'est un grand homme

PLUSIEURS PERSONNES Un charlatan!

(à gauche)

LE PRINCE

De tout au monde en est capable.

CECILE (à le marquise) Ah! le prince est son courtisan!

LA MARQUISE

Comme lui je suis fanatique.

LE PRINCE (à ceux qui l'entourent) Et de son art presque magique.

Votre esprit serait coavaincu, Si comme moi vous l'aviez vu!

Couplets Rien ne résiste à son génie!

Il sait guérir de tous les maux, Par les plantes, les minéraux, Le magnétisme et l'alchimie!

Par un art plus profond encore En se jouant il fait de l'or.

Gardant l’incognit

À sa voix la souffrance Disparaît subito.

Et voilà la science

Du grand Cagliostro.

TOUS

À sa voix la souffrance Disparaît subito

Et voilà la science

Du grand Cagliostro.

LE PRINCE Les philtres que son art compose Conservent la force à nos jours La même constance aux amours La même fraîcheur à la rose!

(à la Marquise) Je lui connais un élixir Qui tout à coup fait rajeunir Et cette eau de jouvence Du premier numéro Vous ramène en enfance Lorsque l’on en boit trop!

Et voilà la science Du grand Cagliostro!

TOUS

On revient en enfance Lorsque l’on en boit trop!

Et voilà la science

Du grand Cagliostro!

- SCÈNE 2 LES MÊMES LE CHEVALIER DE SAINT-LUC, entrant en

LE CHEVALIER

Ah! l'aventure est trop plaisante!

LA MARQUISE C'est mon neveu le chevalier...

Qu'a t-il donc?

LE CHEVALIER

Laissez-moi, ma tante,

Rire d'un trait si singulier!...

Ce grand Cagliostro, qui fit votreconquéte...

LE PRINCE (vivement et se levant) Le chevalier, esprit fort et railleur, Est connu pour son détracteur!

LE CHEVALIER

Et vous pour son séïde!...

Eh bien! donc, ce prophète,

Ce grand Lama, ce dieu qui donne des trésors, Je l'ai vu de mes yeux saisi par des recors!

LA MARQUISE

Impossible!

LE CHEVALIER

Arrêté pour dettes, Comme un simple particulier.

LE PRINCE

Lui, des dettes!

LE CHEVALIER

Qu'il avait faites, Et qu'il ne pouvait pas payer!

LA MARQUISE

Vous n'y pensez pas, chevalier!

LE CHEVALIER

Je l'ai vu! je l'ai vu!

C'est un docteur des plus habiles, Qui, sur nous levant des impôts, Fabrique de l'or pour les sots

riant.

Avec l'argent des imbéciles!...

Oui, chez lui les trésors viendront Tant que les autres en auront!

La fourbe et l'ignorance

Lui serviront d'écho;

Mais, au fond, sa puissance

Se réduit a zéro;

Et voilà la science

Du grand Cagliostro!

TOUS

Quoi! voilà la science Du grand Cagliostro!

LA MARQUISE et LE PRINCE.

L'aventure est étrange.

LE CHEVALIER

C'est lui, votre héros, Qu'une lettre de change Retient sous les barreaux.

LA MARQUISE et LE PRINCE.

Non, non, c'est une erreur, je pense!

Que des huissiers il brave la puissance, Et je vais, subito,

Proclamer la science

Du grand Cagliostro!

- SCÈNE 3 LES MEMES; UN DOMESTIQUE, puis LE COMTE DE CAGLIOSTRO.

LE DOMESTIQUE (ouvrant la porte du fond et annonçant à haute voix) Le comte de Cagliostro!

(Cagliostro salue la marquise et toutes les dames)

LE PRINCE

C'est vous, monsieur le comte!..(Regardant le chevalier) On prétendait que vous veniez d'être arrêté!

CAGLIOSTRO (gaiment) C'est vrai! par une armée de recors!

Comment l'avezvous deviné?

LA MARQUISE

Mon neveu le chevalier vous avait vu!

Et s'est empressé de vous apprendre les bonnes nouvelles Celle-ci est en effet assez originale... Il parait que j'ai une ressemblance malheureuse avec un de mes compariotes, un nommé Joseph Balsamo, pauvre diable criblé de dettes... Un de ses créanciers, actuellement en France, avait cru le reconnaître en moi, au moment où je sortais du pied-à-terre que j'ai ici, à Versailles... Accident d'autant plus fâcheux qu'il peut se renouveler ...Vous me direz à cela que je pourrais changer de fiqure... il ne serait pas, en effet, difficile de trouver mieux, surtout ici, messieurs... mais je tiens à celleci... j'y suis habitué... j'ai donc réclamé, me disant le comte de Cagliostro, ce qu'ont attesté le marquis de Sénanges et quelques autres seigneurs que j'ai aperçus dans la foule... déclarant, du reste, qu'on pouvait se présenter demain ou après, à mon hôtel, rue Saint-Claude, à Paris, où j'acquitterai les dettes de Joseph Balsamo.

LE CHEVALIER

Cela vous est si facile!

Vous croyez, monsieur le chevalier!

LE CHEVALIER

Ne dit-on pas que vous avez trouvé le grand oeuvre?

Et quand ce serait... ce dont je ne conviens pas... vous

tomberiez d'accord avec moi que c'est une découverte bien frivole en elle-même, et qu'on peut en faire de plus utiles pour l'humanité!

LE CHEVALIER (avec ironie) Celle par exemple, de vivre un ou deux siècles.

Eh! mais, ce n'est peut-être pas impossible!... grâce à une recette à laquelle monsieur le chevalier ne croit pas.

Quelle est cette recette?

CAGLIOSTRO (souriant) La tempérance et la sagesse!

LA MARQUISE (vivement)

Non! non... il y a d'autres secrets encore... car quoique jeune en apparence, on prétend que vous avez vécu dans des temps fort éloignés

Moi! qui a dit cela, madame?

LA MARQUISE

On a parlé d'une conversation que vous avez eue avec Anne d'Autriche!

CAGLIOSTRO (vivement)

Jamais, madame, jamais!... Sa Majesté connaissait trop bien les convenances, (se reprenant) ou plutôt je veux dire qu'une pareille idée est si extravagante!...

LE CHEVALIER

Moins peut-être que vous ne voudriez le faire supposer Mais franchement, vous n'en croyez pas un mot?

C'est ce qui vous trompe, monsieur le chevalier... loin de vous ressembler, moi, je crois à tout!

LE CHEVALIER Même en vous?

Mon neveu!

LE CHEVALIER (d'un ton ironique) Même à la magie... à la sorcellerie?

Pourquoi pas?... il ne s'agit que de s'entendre sur les mots... Je crois tout possible à l'esprit humain... je crois que la nature n'a pas de secrets qui ne puissent être découverts par le génie et par la science... Seulement, ceux qui faisaient jadis de pareilles découvertes, nos pères les appelaient sorciers et les brûlaient... aujourd'hui, on se contente de les tourner en ridicule dans quelques années peut-être on trouvera juste de les honorer!

LE PRINCE (lui prenant la main) On commence déjà, monsieur le comte... Et vous pensez donc que ces grands secrets de la nature?...

Finiront tous par être connus!... Oui, dans le suc des plantes ou dans la fusion des métaux, Dieu a placé les principes réparateurs ou vivifiants... (S'arrétant en souriant) Mais, pardon, mesdames, pardon... j'oubliais que j'étais dans un salon et me croyais dans mon laboratoire.

LE PRINCE

Plût au ciel que nous y fussions avec vous!

LA MARQUISE

Cela nous arrivera... vous nous l'avez promis... (Avec curiosité.) Vous dites donc, monsieur le comte, qu'il y aurait par exemple des secrets pour rajeunir?...

Je ne dis pas non!

LE PRINCE (avec curiosité) Des plantes ou des philtres pour se faire aimer?...

Ce n'est pas impossible!

CECILE (vivement) Il y en aurait?

CAGLIOSTRO, Oui, sans doute!...(Galamment) Mais, vous, mademoiselle, à quoi bon vous en informer?

LE CHEVALIER (d'un air railleur) Et ces secrets, vous les possédez?

Je ne m'en vante pas!..mais je suis sûr qu'ils existent.

LE CHEVALIER (haussant les épaules) Allons donc! c'est impossible!

Eh! mon Dieu, oui, impossible! c'est ce que tout le monde dit !... Avant qu'on eût découvert le secret de diriger la foudre ou de s'élever dans les airs...vous auriez comme aujourd'hui crié à l'impossible... car on appelle impossible tout ce qui est inconnu... et ce que vous ne connaissez pas, monsieur, je le connais... Le magnétisme, que vous méprisez, me donne parfois le don de seconde vue... Il me permet de traverser les plis de cette étoffe, et de voir là, dans la poche de votre habit, une lettre qui ne doit pas y avoir été placée depuis longtemps... car elle vient d'être décachetée... l'écriture me ferait méme supposer qu'elle vient de la main d'une femme... si la signature ne me l'attestait pas!

LE CHEVALIER Monsieur !

Ne craignez rien!... je ne regarde plus...

indiscrétion dont je suis incapable.

Ce serait une

CÉCILE (avec émotion) Comment! il serait vrai?

Monsieur le chevalier n'a qu'à vous montrer si je me trompe!

CÉCILE

Voyons, mon cousin, voyons!

LE PRINCE

Oui, chevalier, vous ne pouvez nous refuser satisfaction.

LE CHEVALIER (à Cécile qui le presse) Eh! non, ma cousine... la lettre la plus insignifiante!

CÉCILE. Enfin, il v en a une!

(On entend au dehors un grand bruit. Tout le monde court aux fenêtres)

LE PRINCE (après avoir regardé par la fenêtre) Un carrosse versé à la porte de l'hôtel... un cocher maladroit!

LE CHEVALIER (de même) Une personne blessée!

CÉCILE

Ah! mon Dieu! tuée, peut-être?

LA MARQUISE

Courez, mon neveu, offrez ma maison, ainsi que nos soins et nos secours! (Le chevalier et le prince sortent. - A

Cagliostro) Nous comptons toujours demain soir sur monsieur le comte et sur la séance de somnambulisme qu'il nous a promise.

Je n'aurai garde d'y manquer!

LA MARQUISE

Vous aurez une royale assemblée... car toutes les personnes de la cour me demandent des invitations... et mon salon ne pourra contenir la foule de vos admirateurs... (Regardant vers le fond) Qu'ai-je vu!

LES MEMES; LE MARQUIS DE CARACOLI, blessé, ramené par LE CHEVALIER et par LE PRINCE, qui le soutiennent.

TOUS

Ah! quelle pâleur est la sienne!

Hélas! il se soutient à peine.

LE PRINCE

Grâce au ciel! il respire encor!

CARACOLI.

Ah! ze souis fini!... ze souis mort!

LA MARQUISE (au chevalier) Quel est-il? répondez, de grâce!

LE CHEVALIER

Un étranger de noble race.

LE PRINCE

Le marquis de Caracoli !

CARACOLI.

Ah! ze souis mort!... ze souis fini

LA MARQUISE

Où Son Altesse souffre-t-elle?

CARACOLI.

Z'ai le pied brisé.

CAGLIOSTRO (à la marquise) Ce n'est rien!

CARACOLI.

Le bras fracassé.

CAGLIOSTRO (de même) Ce n'est rien.

CARACOLI (portant la main à sa tête) Ze sens se troubler ma cervelle!

CAGLIOSTRO (de même)

C'est plus grave... Je le vois bien!

Car la commotion fut telle

Que l'épanchement au cerveau

Est immanquable!

CÉCILE

Ah! quel malheur nouveau!

LA MARQUISE (bas à Cagliostro) Sa perte alors...

Est imminente!

LA MARQUISE (à un de ses gens) Hé! vite! hé! vite! un médecin!

Courez!

Y pensez-vous, ma tante,

Quand vous avez là, sous la main,

Celui qui sauverait d'un mot le genre humain!

Moi?

LE CHEVALIER

Vous !

(Avec ironie.) Allons! allons!

Avec deux ou trois mots, Vous guérirez ses maux!

C'est un heureux hasard!

Déployez tout votre art...

Chacun de vous attend

Un miracle éclatant.

Allons! allons!

Nous attendons...

TOUS (à Cagliostro) Allons! allons!

CAGLIOSTRO (avec embarras) Mais, pris à l'improviste...

Sans être préparé...

LE CHEVALIER (avec ironie)

Quoi! devant le péril,

Ce grand docteur, ce savant alchimiste, De son talent douterait-il ?

LA MARQUISE, LE PRINCE, 0 ciel! hésiterait-il!

et LE CHOEUR.

CAGLIOSTRO (à Caracoli, lui présentant une petite boîte) Si monseigneur pourtant veut se résoudre À respirer un peu de cette poudre...

(Montrant Caracoli qu'il magnétise) Voyez comme soudain ses effets sont puissants La vie et la chaleur vont ranimer ses sens!

CARACOLTI.

0 ciel!

CAGLIOSTRO (le magnétisant toujours) Silence!

TOUS Eh!

(avec anxiété) bien?

CARACOLI.

Mon cerveau se dégage.

Ze renais!...

(Remuant la main, puis le bras.) De mon bras ze retrouve l'usage!

(Se frottant la poitrine) D'un bien-être inconnu mon càeur est rézoui!

CAGLIOSTRO (avec enthousiasme) Levez-vous, monseigneur, car vous êtes quéri!

(Caracoli se lève vivement et tout le monde pousse un cri)

TOUS

Honneur! honneur au grand Cagliostro!

CARACOLI (étonné)

Que dites-vous? le comte de Cagliostro!

Mais c'est un ange, un Dio bien piu tosto!

Ah! zour heureux! 6 vue enchanteresse!

Ah! sur mon cceur souffrez que ze vous presse, Et de ce bras reconnaissant

Que ze dois à votre talent!

Ensemble.

Grâce, je vous prie, Pour ma modestie

Mon humble génie

Est vraiment honteux.

Mais à votre vue, L'envie est vaincue,

Et mon âme émue

En rend grâce aux dieux!

CARACOLI et LE CHOEUR.

Vive la magie!

Vive l'alchimie!

Honneur au génie Inspiré des dieux!

Pour lui dans nos rues Dressons des statues, Et portons aux nues Son nom glorieux!

LE CHEVALIER

Malgré sa magie

Et son alchimie,

Pour moi son génie Est encor douteux.

Je veux qu'à leur vue, Par moi soit vaincue La fourbe inconnue Qui trompe leurs yeux!

CAGLIOSTRO (bas à la marquise, montrant À sortir, loin qu'il se hasarde, Qu'il reste en votre hôtel...

LA MARQUISE (de même) Oui, certes, je le garde!

Jusqu'à ce soir...

CARACOLI.

Et même ze le sens, Quelques vins généreux, Quelques mets succulents, Ne me déplairaient pas...

(Geste de colère de Cagliostro) Si telle est l'ordonnance...

LE PRINCE (à Cagliostro) 1 faut que je vous parle ici quelques

CÉCILE Ah!

(bas à Cagliostro) daignez m'accorder un instant lrout à l'heure au jardin!

LA MARQUISE (bas à Cagliostro) Tout à l'heure au salon!

CAGLIOSTRO (à part, les regardant tous Tout le monde à la fois!... C'est bon!

bont

Ensemble.

Grâce, je vous prie, etc.

TOUS

Vive la magie! etc.

LE CHEVALIER

Malgré sa magie, etc.

(Tout le monde sort, - SCÈNE 5

CARACOLI phant)

Eh bien! mio maestro?

CAGLIOSTRO Silence!

(regardant si tout le monde

CARACOLI.

Etes-vi content?

CAGLIOSTRO Oui, qui étaient superflus.

(vivement et à voix basse)

CARACOLI.

Je les trouve, moi, très-nécessaires.

excepté Cagliostro

(se carrant dans un fauteuil d'un

excepté les vins généreux et les mets

Caracoli)

instants!

d'audience...

trois)

c'est bon, c'est

et Caracoli)

air triom-

est sorti)

succulents

Silence, te dis-je!... Je t'ai fait rester jusqu'à ce soir dans la maison, pour que tu puisses tout voir et tout entendre... Il y a ici une dot d'un million à toucher.

CARACOLI.

Capisco!... ma la grand'mère?

Est déjà gagnée.

CARACOLT.

Et la zeune personne?

Je n'en désespère pas.

CARACOLI.

Si vi y parvenez... ze me prosterne, © maestro!

Nous n'avons à craindre que le chevalier de Saint-Luc, son cousin, jeune seigneur riche et maître de sa fortune... Il adore sa cousine.

CARACOLI.

C'est fàcheux per vous... per un mari.

Peu m'importe!... mais il me déteste et peut me perdre!. Il faut le prévenir.

CARACOLT.

Et comment?

Il y a quelque. intrigue sous jeu... Une lettre qu'on lui remettait avec mystère au moment où il entrait à l' hôtel... Je l'ai vue... une lettre qu'il a refusé de montrer.

CARACOLI A quel sujet?

C'est à toi de le savoir... en observant.

CARACOLI.

C'est-à-dire, en regardant et en écoutant?

Tu n'es ici que pour cela... On vient.

CARACOLI.

Est-ce lui

Non! le prince bavaroiïis, grand seigneur millionnaire, qui se jetterait pour moi dans le feu.

CARACOLI.

Si vi pouviez l'y faire fondre en lingot d'or per nos

créanciers qui commencent à se montrer.

Qui te dit que je n'y ai pas déjà pensé!

CARACOLI (à voix haute) 0 grand homme!

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