PREMIÈRE LETTRE
7 décembre 1901 A John Beîlows
Cher ami, j'ai reçu votre lettre et je voulais y répondre, mais j'ai été si faible depuis deux mois que je n'ai pu le faire. Ainsi, il faut excuser mon long silence.
J'ai lu deux fois votre lettre et j'ai considéré la chose aussi bien que j'ai pu mais je n'ai pas réussi à résoudre la question d'une manière définitive. Il est possible que vous ayez raison, mais pas pour tous ceux qui liront le livre. Il est possible que j'aie une mauvaise influence sur les gens qui ne liront pas le livre tout entier et n'en saisiront pas le sens. Mais il peut aussi, comme c'a été mon intention, avoir l'influence tout à fait opposée.
Tout ce que je puis dire pour ma défense, c'est que, quand je lis un livre, ce qui m'intéresse surtout, c'est la Weltaiisschauung des Autors : ce qu'il aime et ce qu'il hait. Et j'espère que quiconque
Léon Tolstoï
lira mon livre avec cette idée, verra ce que l'auteur aime et ce qu'il déteste, et qu'il sera influencé par les sentiments de l'auteur. Et je puis dire que quand j'ai écrit ce livre, j'abhorrais la luxure de tout mon cœur, et l'un des principaux objets du livre a été d'exprimer cette horreur. Si j'ai échoué en cela, j'en suis très fâché, et je m'avoue coupable, si j'ai été assez inconsidéré, dans la scène à laquelle vous faites allusion, pour produire sur votre esprit une aussi mauvaise impression.
Je pense que nous serons jugés par notre conscience et par Dieu, non suivant le résultat de nos actes, mais suivant nos intentions. Et j'espère que mes intentions n'ont pas été mauvaises.
Bien à vous
Léon Tolstoi