‹ Cahier de NoëlChapitre 8 sur 8 · DU CIERGE QUI VINT SE POSER SUR LA VIOLE DE PIERRE DE SYGLAR · texte numérisé non relu

DU CIERGE QUI VINT SE POSER SUR LA VIOLE DE PIERRE DE SYGLAR

Roc Amadour est un pèlerinage très ancien : on dit que saint Amadour n'était rien d'autre que ce petit homme nommé Zachée qui grimpa sur un figuier pour voir Notre Seigneur quand il entrait à Jérusalem.

Pourtant ce n'était pas vers son tombeau que s'acheminait, un jour de juin d'il y a très longtemps, sa viole pendue à son épaule dans une gaine de cuir brun, le célèbre jongleur Pierre de Syglar, mais vers la Vierge de pierre noire qui tient l'enfant Jésus dans ses bras, au fond d'une chapelle souterraine de l'église.

Quand le ménestrel eut passé les deux portes fortifiées qui défendent l'entrée de l'unique rue de La ville, il fut arrêté par une charrette de foin que des paysans déchargeaient dans une grange. La rue était si étroite que le jongleur riant dut passer entre les roues. La chaleur était très lourde ; il était couvert de poussière, il avait faim, il avait

la légende de la Vierge

soif. Les auberges nombreuses pendaient au-dessus de sa tête leurs alléchantes enseignes : il y avait le Cerf qui boit, le Cœur en peine, VÉcu d'argent, la Harpe d'or. Pierre de Syglar passe devant, les yeux baissés, pour éviter la tentation : Il est venu faire sa dévotion à Notre Dame, la vraie Hôtesse de la ville ; malappris qui n'irait pas, d'abord, s'agenouiller devant Sa Seigneurie.

Quand le jongleur entra dans l'église, il eut peine à se frayer un passage dans la multitude des pèlerins venus de lointains pays. Ils priaient les yeux levés vers la haute statue de la Vierge, qui, son divin fils entre les bras, dans sa robe brochée d'or, étincelle au fond de la nef, sur l'autel, au milieu d'une forêt lumineuse de cierges. Pierre de Syglar, humblement, comme les autres, se mit à genoux et fit oraison. Quand il eut fini sa prière, l'église commençait à être déserte. La grande foule s'était écoulée et le soleil à son déclin envoyait par l'étroite porte ses rayons obliques sur l'image de Notre Dame, faisait pâlir la lumière des cierges et sourire ses lèvres de bonté.

Le ménestrel sortit sa viole de la gaine de cuir, il se mit à vieller doucement, tandis qu'il chantait à mi-voix une chanson en l'honneur de Notre Dame. Si pure était la voix, si belle la chanson, si délicieux le son de la viole, que des pèlerins qui déjà

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passaient la porte revenaient vers l'autel discrètement, sur la pointe du pied, pour ne pas troubler le chanteur. Et de tous les coins d'ombre de l'église souterraine, des hommes, des femmes abîmées dans la prière , entendant la musique du jongleur, accouraient autour de lui. Et Pierre de Syglar, de sentir ainsi son àme en communion avec celle de cette foule enivrée d'amour pour Notre Dame, jouait avec une merveilleuse tendresse.

Assis, une jambe repliée sous lui, sur les marches de l'autel, l'oreille appuyée contre la hampe de sa viole, il écoutait résonner les cordes sous la caresse légère de l'archet qu'il mouvait du bout de ses doigts lins. Sa voix semblait réveiller dans l'église des prières endormies : on eût dit que toutes les prières exhalées de rame des pèlerins en ce jour, s'unissaient pour monter vers Notre Dame dans sa musique et dans sa chanson.

Les pèlerins pleuraient, en silence, de joie et d'amour. Un enfant qui s'était approché de Pierre de Syglar. laissa tomber sa tète sur l'épaule du ménestrel, dans un mouvement exquis d'enfant qui veut dormir. Une femme embrassa un pan de son manteau ; des clercs, confondus dans la foule, admirèrent qu'un archet promené sur trois cordes et la plus simple des chansons, eussent plus de puissance sur les âmes que parole la plus éloquente

la légende de la Vierge

d'homme d'église. Le ménestrel se grise lui-même de sa musique et de son chant : à peine s'il voit la foule des pèlerins qui tendent l'oreille et ferment les yeux pour le mieux entendre ; il est hors de ce monde terrestre envolé ; et quand il lève les yeux vers l'autel, la Vierge qu'il voit n'est pas de marbre, son diadème n'est pas d'or, ses yeux ne sont pas deux saphirs, sa robe n'est pas de vair, d'hermine et de soie, — c'est la vraie mère de Dieu qui tout créa, la dame de toute courtoisie, la dame sans pareille et sans égale, Notre Dame Sainte Marie en personne qui lui sourit de ses yeux clairs, sous son diadème d'étoiles serties de rayons de soleil, en sa robe ouvrée dans la douce clarté des nuits, là haut, emmi la moisson tremblante des cierges.

Insensiblement, légère comme la respiration de l'enfant qui sur son épaule s'était endormi, s'acheva la chanson du jongleur. Les pèlerins ouvrirent les yeux, étonnés d'être dans cette crypte, tous ayant eu, quelques minutes, l'éblouissement du Paradis. Pierre de Syglar, s' étant mis debout, montait les degrés de l'autel, et s'inclinant humblement trois fois devant Notre Dame, il dit à haute voix :

— Hé ! mère du roi qui tout créa, si tu as daigné te plaire à ma chanson, je te demande, en témoignage de ta grâce, pour m'éclairer dans mon

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auberge et faire la fête de mon souper, un des cierges qui environnent ton corps gracieux et béni, et rien plus.

Le ménestrel n'avait pas achevé ces mots que le plus beau, le plus blanc, le plus éclatant des cierges sortit, de lui-même, du chandelier d'argent où il était planté et vint se poser tout droit sur les cordes de la viole de Pierre de Syglar, qui s'était mis à genoux. Un murmure d'admiration courut la foule des pèlerins; ils crièrent d'une seule voix :

— Los, los au roi des chanteurs !

Mais un laid petit homme noir, sacristain de l'église et qui tirait son profit des débris de cierges qu'il vendait, sortit des rangs des pèlerins en se démenant fort et criant :

— A la porte ! A la porte ! Boutons-le hors la porte. Ce gueux est un sorcier, un magicien, un enchanteur !...

En même temps il prend le cierge sur la viole du ménestrel, hausse ses jambes torses sur un escabeau et plante le cierge dans son chandelier. La foule, retournée par les paroles du nain, se prend à douter : si le sacristain disait vrai, si ce jongleur nftait qu'un traître de magicien?

Des murmures hostiles circulent maintenant dans les rangs des pèlerins qui s'écartent de Pierre

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de Syglar avec des mouvements d'hostilité craintive.

Pierre de Syglar sourit d'un énigmatique sourire. Que lui font les paroles de ce nain? Que lui importent les murmures? Il n'a souci de leur admiration ni de leur haine : une joie surhumaine emplit son cœur : Notre Dame l'a entendu, Notre Dame lui a souri, Notre Dame lui a donné le présent qu'il a demandé. Des pleurs de tendresse coulent lentement sur ses joues. En son âme il prie Notre Dame et de sa courtoisie dévotement la remercie. Puis de nouveau il prend sa viole, lève la tête vers Notre Dame et se met à chanter, non plus une chanson de gaieté, de tendresse et d'amour, mais une humble chanson de simple et de vieille femme, douce et basse de ton, la chanson de l'âme exaucée qui rend grâce. Et, sous l'influence du chant, une émotion religieuse étreint la gorge des pèlerins qui disent entre eux : Cet homme qui si bien vielle, se peut-il faire qu'il soit un enchanteur ? Jamais n'avons entendu séquence ni kyrielle qui fût belle tant.

Le cierge répond à leur inquiétude. Tout droit, tout éclatant comme une épée dont la pointe serait une flamme, le cierge.s'élève au-dessus de la moisson des cierges et redescend se poser sur les cordes encore frémissantes de là' viole de Pierre de Syglar.

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Le sacristain forcené bondit et saisit le cierge :

— Non. jamais, s'écrie-t-il de sa voix aigre, on n'a vu tel sortilège. A mort ! A mort, l'enchanteur!

La foule s'indigne et gronde contre ce laid petit homme qui est remonté sur son escabeau et qui ente solidement le cierge, avec ses deux mains, sur la pointe du chandelier; et pour le mieux assurer il le lie avec une ficelle de 1er. Puis il se retourne et, s'adressant à Pierre, toujours à genoux, il lui crie :

— Sache bien que Symon Magus, le prince des enchanteurs, n'était rien auprès de toi si tu fais redescendre ce cierge !

Par métier le jrngleur est un homme sage et ami du rire. Et Pierre de Syglar, dans sa vie, avait eu tant et tant d'aventures, que pareille histoire ne pouvait pas l'émouvoir. Il se mit à rire tranquillement de la fureur du petit homme, dont la colère redoubla :

— Tu peux rire, magicien du diable ! nous verrons si ton maître t'écoutera encore une fois.

Pierre de Syglar se remit à vieller et à chanter — pour la tierce fois, une gaie chanson d'aube et de printemps : et les pèlerins, dans l'église devenue toute noire, pensaient être dans la campagne, un matin d'avril, quand les hirondelles montent en

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chantant vers le soleil. Le ménestrel disait de sa voix jeune et sonore :

— Marie, étoile de la mer, joie des cieux, espérance du monde, clarté de l'aube, nef de salut, colombe de l'arche, rose mystique, lumière de la vie.

Avec sa tête, avec ses bras, avec son corps le ménestrel accompagne le rythme de sa chanson. Une confiance joyeuse en Notre Dame luit dans ses yeux. Le peuple ému et soulevé par un enthousiasme juvénile chante avec lui. Les voûtes de la vieille église retentissent des mille pèlerins qui chantent à pleine voix la gloire de Notre Dame ; toute la foule supplie la Vierge de renouveler le miracle. Pierre de Syglar cesse de chanter ; il continue seulement de passer son archet sur les cordes de sa viole qui pleure, qui rit, et qui prie. Jamais, jamais, les pèlerins n'ont ouï pareille musique.

Ce n'est plus une viole qu'ils entendent, c'est le cœur du jongleur qui chante et vielle si haut, si fort, que sa musique monte à Dieu. Et pour la troisième fois, flamboyant comme l'épée de l'ange Gabriel, le cierge descend et se pose sur la viole de Pierre de Syglar.

— A lleluia !

DU CLERC QUI PRIAIT NOTRE DAME POUR SA LUXURE

DU CLERC QUI PRIAIT NOTRE DAME POUR SA LUXURE

Florence

Il y avait à Rome un jeune clerc patricien, de famille sénatoriale, nommé Césaire, dont lame fort pieuse était aux prises avec un tempérament très charnel : une dure lutte où le malin finissait toujours par triompher.

Il n'y avait guère de Romaine élégante ou belle qu'il n'eût aimée. Et maintenant il avait entrepris de séduire la femme de son frère : l'austère Domitilla.

Longtemps elle résista : mais il usa près d'elle des ruses que lui suggéraient ses expériences d'amour : tant qu'elle devint folle de lui et que tous les deux commencèrent de vivre, en secret, une vie criminelle : elle, abandonnée sans remords, sans regret à sa passion, lui impuissant à étouffer la voix de son àme. Souvent il fut tenté de fuir, de mettre entre sa maîtresse et lui des fleuves et des montagnes : jamais il n'eut la force de passer seulement la porte de la ville. Toutes les femmes

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la légende de la Vierge

qu'il avait possédées, il les avait aimées un temps très court, et puis quittées gaiement pour d'autres. Or il se sentait lié à la femme de son frère par un sentiment nouveau, qui faisait que nulle autre femme n'attirait ses yeux et qu'il était triste à mourir quand il n'était pas auprès d'elle.

Pourtant il était las de tant de luxure et de cette ardeur d'amour qui le brûlait.

La nuit et le jour il priait la Vierge de lui envoyer aide et protection contre lui-même. La Vierge, longtemps, parut sourde à sa voix.

Sa maîtresse, en qui l'amour avait éteint toute piété, le raillait de ses prières :

— Aime-moi, aimons-nous, lui disait-elle. Pourquoi toujours te lamenter ? Ce qui est arrivé, n'est-ce donc pas toi qui l'as voulu?

Gésaire ne répondait rien : sa maîtresse disait vrai. 11 l'avait décidée, et maintenant il se sentait lié à elle par des liens que nulle force humaine ne pouvait rompre.

Un matin qu'il s'était endormi sur un banc de pierre, dans l'atrium, torturé par la jalousie, le remords, le désir et la haine, après une nuit de veille devant la chambre nuptiale de Domitilla et de son frère, il vit dans un nimbe couleur d'outre-mer, la forme céleste de Notre Dame qui lui dit :

— Maintes fois tu m'as honorée et mainte fois tu

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m'as priée de te délivrer de la domination de ta chair. Il sera fait comme tu le veux, car tu as de la franchise. Tu seras chaste. A dater de ce jour tu ne connaîtras plus la tristesse de la volupté. Même je veux t' élever à un rang merveilleux : je ferai de toi un apôtre.

Puis la douce mère de Notre Seigneur quitta Césaire. A ce moment, Domitilla ouvrit sa porte ; elle parut sur le seuil. Césaire s'étonna de la voir sans la désirer ; il ne se sentait plus pour elle d'amour, mais seulement une tendresse fraternelle et beaucoup de pitié. Des larmes coulèrent de ses joues. Elle s'approcha de lui et lui demanda :

— Pourquoi pleurez-vous ?

— Je pleure sur vous et sur moi, répondit-il, parce que nous avons vécu dans le péché.

Elle dit avec un sourire amer :

— Ce n'est pas encore le temps de pleurer. Nous aurons l'éternité pour cela.

Elle voulut passer ses bras autour du cou de son amant : mais celui-ci la repoussa doucement, se leva, lui dit adieu, et se dirigea vers la porte. Elle le suivit toute tremblante et tenta de le retenir. Penchée sur lui, elle lui disait d'une Voix basse, désespérée :

— Où t'en vas-tu ? Je ne te cherchais pas. C'est toi qui mas ensorcelée !

la légende de la Vierge

Le frère de Césaire parut dans l'atrium. Domitilla essuya vivement ses yeux. Quand son frère fut près de lui, Césaire se mit à ses genoux et lui baisa les pieds. Le mari de Domitilla étonné lui demanda :

— Que fais-tu là ?

Domitilla répondit haineusement :

— Ne voyez-vous pas qu'il est fou.

Un mendiant était à la porte de la maison : Césaire échangea ses habits contre les guenilles. Il sortit de Rome et marcha droit devant lui, trois jours et trois nuits dans la campagne déserte.

Une nuit, mourant de faim et de froid, il fut attiré sur le sommet d'une montagne, vers un monastère, par le tintement d'une cloche.

Le prieur accueillit bienveillamment le pèlerin, qui lui fit confession de ses péchés. Césaire resta dans le couvent et devint moine.

La renommée de sa science et de sa piété s'étant répandue au loin, plusieurs papes, dans des affaires difficiles, lui avaient envoyé des messagers pour lui demander conseil. Dans un temps où la discipline ecclésiastique se relâchait, il fut désigné par le pape Pie II comme étant le plus digne d'être son successeur dans la chaire de saint Pierre.

Césaire apprit avec tristesse la nouvelle que le conclave avait ratifié les vœux du pape défunt.

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Quand il dut quitter son couvent, le cœur lui défaillit ; il avait été si heureux dans cette haute et solitaire maison. Maintenant il lui fallait rentrer dans Rome, dans cette cité qu'il avait scandalisée par sa vie.

Qu'était devenue Domitilla et son frère : il ne le savait pas. Jamais il ne s'était informé d'eux. Eux, ne s'étaient jamais informés de lui. A mesure qu'il approchait de la ville éternelle, le souvenir de son ancien péché revenait plus clair à sa mémoire. Que serait-il devenu sans le secours de la Vierge ? Sans douté il se serait enfoncé toujours plus avant dans le péché î Peut-être il aurait perdu jusqu'au sentiment de son ignominie.

Domitilla avait-elle fait pénitence ? Il avait tant prié pour elle ! A moins peut-être... La pensée que Domitilla pouvait être morte se présenta à son esprit : il ne s'aperçut pas qu'il écartait vivement de lui cette pensée.

Le chemin suivi par sa mule était le même que celui qu'il avait suivi, il y avait vingt ans, quand il était sorti de Rome.

Que de changements depuis ce temps s'étaient faits dans son àme.

Alors la passion encore mal éteinte brûlait son cœur. Il avait à la fois le dégoût et le regret de la luxure, l'amour et la terreur de la pénitence.

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Maintenant la paix était en lui : sans regrets, sans désir, sans tristesse, sans joie. Il s'abandonnait à Dieu comme un bâton dans la main du voyageur.

La plaine désolée qui entoure Rome, avec ses herbes desséchées et roussies par le soleil, étincelait comme un étang doré. L'air vibrait silencieusement autour de la caravane qui escortait Gésaire. Au loin des bœufs, par un effet de mirage, semblaient des bêtes apocalyptiques qui menaçaient de leurs cornes démesurées les hautes murailles de Latran.

Césaire fut reçu dans Rome avec le cérémonial accoutumé. Devenu le pape Léon VII, il continua sur le siège de saint Pierre sa vie d'austérité et de prières, mettant tout son cœur à aimer et servir la reine du Paradis. Mais le diable, qui est tant subtil, qui par la femme a induit au péché Adam, David et Salomon, n'avait pas renoncé à damner son âme.

Le saint jour de l'Assomption, notre Seigneur le pape Léon célébrait l'office divin ; il donnait la communion aux fidèles qui, penchés sur la Sainte Table, ne relevaient la tête que pour recevoir l'hostie. Soudain le pape Léon se troubla : dans le visage qui se levait vers lui, il reconnut Domitille, dont les yeux brûlaient d'une flamme pécheresse. Au moment où le pape posait l'hostie dans sa bouche, elle baisa de ses lèvres, jadis tant aimées, le bout de ses doigts. Ce baiser ralluma l'ardeur de

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l'ancien amour, le pape sentit couler du feu dans ses veines, le souvenir de toutes les jouissances d'autrefois passa dans son esprit !

Tout étourdi, il remonta vers l'autel appuyé sur ses cardinaux.

Domitille n'avait pas vieilli. Elle avait conservé, par miracle, sa beauté et une merveilleuse jeunesse: même elle était plus belle, maintenant que tant d'années avaient glissé sur elle. Ses traits étaient devenus plus nerveux et plus fins ; ses yeux plus profonds ; ses lèvres plus ardentes ; ses cheveux où il avait noyé sa tête roulaient sur sa nuque leurs ondes noires, où l'âge n'avait pas filtré un rayon blanc. Les yeux fermés, immobile devant l'autel, Césaire revoyait Domitille, telle qu'il l'avait quittée, telle qu'il la retrouvait : il n'avait ni la force, ni le désir d'écarter l'obsession de sa beauté. Le parfum de son corps l'enveloppait comme une fumée d'encens ; il sentait sur sa nuque, sur son front, dans ses cheveux, la caresse de ses doigts fins ; sur sa main la brûlure de son baiser. Une envie de se retourner, d'aller à Domitille, de la prendre dans ses bras , l'envahissait . irrésistible comme le sommeil... Il ouvrit lentement les yeux : audessus de l'autel, devant les cierges, une reine passait de blanc vêtue ; un diadème de saphirs posé sur ses cheveux d'or fin. Elle passait si dia-

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phane, — personne que le pape Léon ne la voyait, — et si belle que sa beauté éclipsait toute beauté humaine. Les rayons de son auréole pénétraient au fond des prunelles de Gésaire, chassant les visions perverses comme le soleil les nuées. Et le pape se mit à penser que cette reine était la reine des cieux: il eut grande douleur de son péché et il se mit à pleurer.

Quand la Vierge vit qu'il pleurait, elle repassa lentement devant lui ; arrêtant sur lui ses yeux clairs ; son regard disait au pape : courage ! aie confiance en ma miséricorde.

Notre Seigneur le pape Léon acheva l'office divin comme il put. Puis il revint dans son palais, commanda à ses cardinaux de le laisser seul et fit venir un de ses gardes les plus dévoués. Quand le soldat fut entré, le pape posa sa main sur le coin d'une table de bois et dit :

— Sors ton épée et coupe-moi le poing. Le soldat recula épouvanté :

— Seigneur, dit-il, que m'ordonnez-vous?

— Coupe-moi le poing, répéta impérieusement le pape.

Alors le garde tira son épée et d'un seul coup, il trancha le poing. La main tomba.

Si ta main te scandalise, coupe-la.

Le pape Léon, ayant fait oindre son bras de

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baume et de myrrhe, fit savoir par la ville qu'il ne pouvait se lever, étant malade. Les nobles romains venaient souvent le visiter et lui apporter du réconfort. La plaie s'était cicatrisée : le pape reprit bonne mine. Mais il restait au lit étendu. Les Romains le suppliaient de se lever pour célébrer l'office divin. Mais le pape ne voulait rien entendre. Quand on sut dans Rome que le pape ne voulait plus chanter la messe, une rumeur menaçante courut la ville... Il fallait demander au pape Léon pourquoi il refusait de célébrer l'office divin.

Depuis que notre Seigneur avait choisi Pierre pour être le chef de son Eglise, jamais scandale pareil ne tétait vu. Tout bas on murmurait le mot : « hérésie ».

Les nobles de Rome se décidèrent à se réunir. L'un d'eux se leva et dit :

— Notre Seigneur le Pape Léon, nous ne voulons pas t' accuser; mais nous nous étonnons grandement que tu ne daignes officier. Et nous te demandons humblement pourquoi.

L • pape ne sait que répondre ; il est triste en son cœur. A voix basse il implore l'aide de la douce vierge Marie. Au ciel, la reine de miséricorde entend su prière : elle descend jusqu'au lit dans un rayon de soleil. Elle passe au-dessus des Romains assemblés.

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Le Pape tremblant la voit qui vient à lui. Elle s'approche de son oreille et lui dit :

— Parce que tu n'as cessé de me servir et de m'honorer ; parce que tu as ta chasteté bien gardée ; parce que tu te fis couper le poing droit exécutant ainsi l'ordre de mon fils avec simplicité ; parce que tu as perdu ta main charnelle je te donnerai la main de ton corps céleste.

Le pape alors sortit de son manteau son bras qu'il y tenait caché, vit qu'une main avait repoussé à son poignet mutilé, et il connut que cette main était incorruptible.

Il se leva, étendit des deux doigts sur le Concile un geste paisible de bénédiction ; et sans un mot se rendit à l'église de Latran célébrer l'office divin.

LA TOUR D'ARMOR

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