‹ Cahier de NoëlChapitre 7 sur 8 · LA LÉGENDE DE LA VIERGE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE LA VIERGE

M. Joseph Bédier avait indiqué à TJiaraud ces contes de la Vierge. Tharaud les a lus, et nous les donne aujourd'hui.

En face de ces contes anciens, et authentiques, deux attitudes se présentent. On peut, comme savant, comme historien, tâcher de restituer le plus exactement possible, de restaurer en sa forme la plus personnellement exacte, le conte. On peut comme artiste, comme historien, conter le conte à son tour, librement, sous sa responsabilité d'artiste.

Il y aurait bien une troisième méthode, qui serait d'obtenir la coïncidence parfaite de la méthode de science et de la méthode d'art ; c'est cette troisième méthode que M. Bédier a pu tenir dans sa restitution de Tristan et Iseut. A défaut de cette troisième méthode, les Tharaud ont opté pour la deuxième. Ils n'ont pas altéré la légende ancienne. Mais ils se sont réservé le droit de la conter librement à leur tour, comme la contaient librement, sans altérer le texte commun, les anciens conteurs mêmes. La légende, commune, appartient à tout le monde. Ceux qui nous ont légué la légende l'avaient faite, la faisaient et la refaisaient sans cesse. Les Tharaud ne sont que deux conteurs de plus, après et parmi tant de conteurs.

Les cinq contes que Von va lire sont les premiers d'une série qui sera intitulée la légende de la Vierge.

DU MOINE QUI VOULUT VOIR NOTRE DAME

DU MOINE QUI VOULUT VOIR NOTRE DAME

Un jeune moine chantait :

Marie est un doux mot dans la bouche ; Marie est un doux chant à l'oreille ; Marie est une chanson du cœur ; Marie est l'unique merveille; Marie est douceur de Harpe ;

tandis qu'il peignait sur le vélin d'un livre d'heures le nom de Notre Dame en lettres d'or, d'azur et de blanc, de vermillon et de safran.

Nul moine, du couvent, n'était plus chaste de corps et de cœur. Nul n'avait une àme plus candide, filée du lin de plus blanches vertus.

Mais son àme se consumait d'un grand désir.

Ne verrait-il qu'après sa mort celle qu'il aimait, la douce dame sur toutes choses précieuse, entre toutes femmes élue, entre toutes bénie, la gloire du monde, la joie du ciel, le trésor de toute merci,

la légende de la Vierge

l'espérance de tout salut, la gemme, la fleur de lys et d'églantier, Notre Dame Sainte Marie. Il aurait voulu la voir, ne fût-ce qu'une fois, des yeux de son corps.

Exact à chanter chaque jour ses Heures, il la priait très humblement, à la fin de chaque office, de lui faire, à lui très indigne, la grâce accordée à quelques saints hommes de jadis, de lui apparaître seule ou dans la Compagnie des Anges.

Pour tromper un désir que les jours, les semaines, les années exaltaient sans le satisfaire, il peignit sur les parchemins les plus précieux des images de celle qu'il n'avait jamais vue et qui emplissait son cœur.

Aucune de ces peintures n'était pareille : car ses visions de la Reine d'amour étaient changeantes comme le ciel. Même il s'était essayé à ne pas représenter Notre Dame sous une forme et une apparence de femme : les perles, les sources, les Heurs devinrent sous son pinceau les figures de Celle qui éclaire toutes les belles choses du monde d'un reflet de sa beauté.

Pourtant une image qu'il peignit de la mère de Dieu, dans un buisson de roses fleuri, son fils enfant entre ses bras, le plongea en un tel ravissement qu'il s'arrêta de peindre, épuisé d'une fatigue délicieuse. Son pinceau lui tomba des doigts et son

DU MOINE QUI VOULUT VOIR NOTRE DAME

corps s'alanguit dans les bras de sa chaise. Par la fenêtre ouverte entraient dans la cellule les derniers rayons du jour. La Vierge qu'il venait de peindre sur le vélin ouvrit les lèvres et lui dit :

— Bel ami cher, vis sans inquiétude. Ton âme sera recueillie dans la troupe des bienheureux. Parce que tu as peint mon image et écrit mon nom le plus bellement que tu pouvais, ton nom sera écrit au livre de vie.

Le moine tomba à genoux :

— Douce dame du Paradis, merveilleuse est cette promesse et de tout mon cœur vous en crie : merci ! Mais, dites, emportez-moi tout de suite au royaume de votre fils : que je meure sur l'heure et vous voie non plus sous les traits de cette image imparfaite, mais telle que vous êtes en vérité.

— Beau fils, répondit l'image, tes jours ne sont pas à moi : ils appartiennent à mon fils. Je n'annonce l'heure de mourir à personne. Mais si tu tiens tant à me voir, tu me verras. Apprends seulement que nul homme vivant ne m'a vue sans devenir aveugle.

Le moine se mit à trembler de tout son corps, de joie et d'espoir :

— Qui ne consentirait pour vous voir, Impératrice des Anges, à perdre la lumière de ses yeux ?

Mais vivement le moine couvrit de sa main son autre œil, et d'un seul regarda. Ce fut une éblouis-

la légende de la Vierge

santé vision d'or, d'azur et de blanc, de vermillon et de safran, où il distingua, au milieu d'archanges flamboyants, d'anges et de vierges musiciennes, la reine de gloire vêtue d'une robe couleur de nuit de mai, semée de toutes les planètes et les étoiles du ciel. Si clair était son visage que près de sa splendeur paraîtrait noir un jour d'été.

La Vierge et son cortège passèrent devant l'œil du moine ébloui comme une silencieuse tempête, laissant dans son âme un tel regret qu'il fondit en larmes et s'écria :

— Reine de beauté, ayez pitié de votre serviteur. Celui qui vous a vue une fois peut-il ne pas désirer vous voir toujours? Au nom de votre fils, permettez qu'une seconde fois je vous voie.

— Tu me verras, répondit l'Image posée sur le pupitre, si tu consens à perdre le second de tes yeux.

— Il est à vous, reine des Anges, répondit le moine, et tout ce que je possède et ma vie.

— Regarde-moi donc encore une fois si ma vue t'est si délectable.

Et le moine vit, dans une immense plaine nue, sur un étroit chemin où quelques arbres se tordaient tourmentés par un vent furieux, venir à lui, une humble femme, dont il ne pouvait distinguer ni le visage, ni les mains, ni les pieds perdus dans les

DU MOINE QUI VOULUT VOIR NOTRE DAME

plis dune robe sombre. Quand la pauvresse passa près de lui elle leva doucement la tète, et le moine contempla un visage qui n'était ni celui d'une jeune ni celui d'une vieille femme, ni celui d'un enfant, an visage d'éternité où toute la douleur du monde était empreinte.

— Reine de pitié, s'écria le moine en tendant les bras pour retenir une seconde, devant lui, sur le chemin cette apparition désolée, — reine de pitié, vous êtes plus belle encore dans votre tristesse que dans votre gloire et votre joie.

Xotre Dame allait disparaître dans le lointain de la route, elle se retourna pour dire au moine en extase :

— Continue, beau doux ami, de jouir de la douce clarté de Dieu.

Longtemps après que la plaine, le chemin, les arbres et la passante divine se furent évanouis, une odeur plus suave qu'encens, myrrhe, cinnamome, flotta par la cellule, où le peintre pieux distinguait dans la pénombre grandissante avec la tombée du soir, toutes choses demeurées en leur place, le pupitre, l'Image, les couleurs, avec la lumière de ses yeux.

— Reine de bonté, s'écria-t-il, vous n'avez pas voulu me rendre aveugle. Vous m'avez pris un de mes yeux et puis me l'avez rendu. Merci. Mais

la légende de la Vierge

volontiers j'aurais consenti à ne plus rien voir de ma vie et garder dans la nuit le souvenir de votre passage béni.

A nul clerc de son moutier le moine dit qu'il avait vu Notre Dame, et de ce jour ne toucha plus un pinceau.

Au prieur qui s'en étonnait répondit :

— Pauvres sont les lignes , pauvres les couleurs, pauvre notre art, pour exprimer la douleur et la gloire.

L'IMAGE

L'IMAGE

Pour honorer et servir l'émeraude, la gemme, la fleur de lys et d'églantier si pure, si précieuse que Dieu en fit sa mère. Notre Dame, une princesse, abandonnant son palais et sa cour, se retira loin de la ville, dans un ermitage quelle avait bâti.

Elle oublia le monde, donna à Dieu son corps et son cœur. Nonne devint. De ses doigts ouverts coulaient les aumônes comme Teau des pluies s'égoutte des branches : les chemins qui menaient à sa retraite étaient semés de gens à besace qui venaient implorer d'elle le pain du corps sans doute, — mais surtout la grâce de voir son visage de bonté. Des marchands, des clercs, des hommes riches et de haut parage attirés par la renommée de sa vertu cheminaient avec les mendiants : mendiants eux-mêmes de conseils pour leurs âmes pécheresses, lasses. Un soir d'hiver, la pieuse dame ouvrit la porte à un pauvre clerc morfondu. Quand il eut séché devant la flamme sa robe lourde de

la légende de la Vierge

neige et quand d'une écuelle profonde de soupe, il eut réchauffé son cœur :

— Est-ce indiscrétion, beau sire, de vous demander où vous allez ? dit la nonne. Votre bâton, vos coquilles et votre gourde annoncent un pèlerin.

— Et pèlerin suis en vérité, répondit humblement le clerc.

— Pèlerin de quel saint, de quel tombeau ?

— Pèlerin suis du roi de gloire, du Saint Sépulcre en la cité de Jérusalem.

— Miséricorde ! s'écria la dame, qui n'avait encore vu de sa vie voyageur en route pour le saint tombeau. Longue est la route.

— Plus longue encore sera la grâce, dit le passant. Qui a vu le Saint Sépulcre peut mourir : son âme monte droit en Paradis.

— Je vous suivrais — ah ! quel désir et quel regret! — si je n'étais déjà vieille, faible et presque aveugle. Mais pour Dieu, pour Dieu, beau sire, quand vous serez en la cité où la mère du juge de vérité vit son fils cloué sur la croix, pensez à la pécheresse qui vous a ce soir ouvert sa porte et si vous repassez un jour par ici, rapportez-lui dans votre manteau une image de Notre Dame de Jérusalem. Ma lasse d'âme, mon las de corps auraient grand joie, si dans mon oratoire était la lace de la douce mère de Dieu.

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— Ma dame, répondit le clerc, la mort seule pourra m'empècher de repasser par ici et de me souvenir de la prière que vous me faites si bellement.

Le lendemain, quand il partit, son hôtesse lui rappela sa promesse :

— N'oubliez mon image, beau très doux sire, et que saint Jacques vous garde !

Le pèlerin après des mois arriva joyeux en la cité de Jérusalem. Quand il eut visité le Saint Sépulcre, adoré et baisé toutes les reliques, il connut que la contemplation des lieux saints ne suffirait pas à remplir son cœur. L'ennui le prit, et le regret de son pays.

Au bout d'une semaine il songeait déjà au retour... De la nonnain ni de l'image ne se souvint... Il reprit dans sa main le bâton de voyage et se remit en marche, heureux d'être venu, plus heureux encore de partir : il s'arrêta, sous un arbre, au point où la route tourne et d'où pour la dernière fois le pèlerin qui s'en va peut voir les murs de la cité de Jérusalem. Le clerc regardait la ville qu'il pensait ne revoir jamais plus, pour en retenir un clair souvenir et pouvoir dire, dans son pays, à ceux qui lui demanderaient :

— Dis-nous comment est la cité de Jérusalem?

la légende de la Vierge

— Elle est ainsi et ainsi. Là est la maison de Pilate, là le saint tombeau, là...

A ce moment, tout près de lui, il entendit une voix à la fois très impérieuse et très douce qui disait :

— Vite, retourne sur tes pas, clerc oublieux... Le pèlerin regarde autour de lui : personne. Des

champs désolés dont les cailloux brillent sous le soleil comme autant de pierres précieuses. Impossible de deviner d'où vient cette voix.

— Clerc oublieux, que diras-tu à la bonne dame qui t'a reçu dans son ermitage, quand tu passeras devant sa porte ? Elle te demandera cette image que tu as promise... Ah ! qu'as-tu fait de ta promesse ?

Le clerc, à genoux, écoute, le front sur les cailloux, cette voix d'un ange invisible ; il se frappe mainte fois la poitrine, se signe, s'émerveille et pleure puis se relève, l'âme très triste, revient en la cité de Jérusalem, où étant entré , droit à la rue aux images il s'en va, une rue bordée d'échoppes étincelantes d'or, d'argent, de sinople et d'azur.

Le clerc est ébloui par la profusion des images ; il y en a de peintes et de sculptées ; les unes grandes comme un porche d'église, les autres petites comme le creux de la main ; toutes œuvres patientes et loyales de bons artistes.

C'est la nuit : sculpteurs et peintres ont allumé

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dans leurs boutiques des lanternes. Le clerc va et vient dans la rue étroite, sous l'œil des Saintes et des Saints, de la Vierge et de son fils.

Les images lui font des signes et lui parlent à voix basse :

— Prends-moi, chuchote un saint Théodore qui appuie sa lance dans la gueule ouverte d'un monstre...

— Achète-moi, murmure une sainte Catherine qui porte sa roue dans ses bras.

— Emporte-moi, dit à mi-voix saint Tryphon qui tient en laisse une étrange bete mi-tigre mi-serpent.

Mais le clerc ne se laisse enjôler ni par les saints couleur d'aurore ni par les saintes couleur de ciel. Il n*a dyeux que pour les portraits de Notre Dame. Il voudrait les acheter tous : mais il a peu d'écus dans sa poche et tant d'images seraient lourdes à ses épaules. Entre une statuette et une petite image peinte sur un panneau de bois il hésita longtemps : la statuette était de pierre toute blanche avec un peu d'or aux fleurons de la couronne ; la vierge tenait dans ses bras son divin fils. L'imagette représentait sur un fond rouge de soleil qui se couche dans une gloire, la douce mère de Dieu, les yeux clos, au pied d'un gibet. Le clerc contemplait les deux images tour à tour : il finit par se décider pour l'imagette plus petite, et moins fragile.

la légende de la Vierge

— Votre choix est bon, dit l'imagier. Nulle n'est meilleure pour emporter au loin.

Sans long marché, sans long devis, le clerc achète l'image, la paie et s'en va. Les maîtres fermaient déjà leurs boutiques.

La route est longue de Jérusalem à l'ermitage de la nonnain. Beaucoup d'aventures arrivèrent au pèlerin, dont il ne serait pas sorti vivant sans le secours de l'image qu'il portait sous sa bure. Un lion furieux s'élançait sur lui : le moine mit la main sur l'image. Le lion s'approcha en rampant, lui baisa les pieds, si docile, si privé qu'il le suivit pendant des lieues comme un agneau. Des brigands l'assaillirent dans une gorge : le pèlerin fit une oraison à l'image: des hommes d'armes soudain apparurent, vêtus de cuirasses éclatantes, qui le tirèrent des mains des bandits.

La reconnaissance et l'intérêt attachèrent le moine à une tant précieuse image.

Quand il passa devant la porte, la nonnain était sur le seuil. Le pèlerin continua son chemin, les yeux baissés comme s'il n'avait pas vu.

— Vous n'entrez pas vous reposer dans ma maison, beau très doux sire ?

Le clerc releva la tête, fit mine de s'étonner, s'approcha de la dame et pénétra dans l'ermitage. Comme jadis, la dame lui servit une écuelle pro-

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fonde de soupe. Elle n'osait lui demander s'il avait tenu sa promesse. Ils se tinrent longtemps silencieux. Le clerc se disputait avec son âme pour savoir s'il abandonnerait l'image cachée sous sa robe de bure aux mains de la nonnain. La dame allait et venait autour de lui, jetant des bûches dans le feu, posant du pain blanc et du vin sur la table. Le clerc boit et mange à sa faim. La nonnain lui fait conter son voyage ; elle ne se lasse pas de L'entendre : comment est le Saint Tombeau, comment la maison de Pilate, comment le beau mont des Oiiviers? Gomment les clous, comment la couronne d'épines, enfoncée sur la tête du roi de gloire? mais elle n'ose toujours lui demander son image. Et tandis qu'il répond à ses questions, le moine pense qu'il ne lui donnera pas la belle image.

— Beau très doux sire, se décide enfin à dire la nonne, n'avez-vous en une poche de votre robe une Figure de la mère de Dieu? Donnez-la moi si l'avez. En mon oratoire la mettrai : il me semble qu'une bonne étoile luirait sur ma vie si je pouvais m'agenouiller devant le portrait de la belle Reine des cieux.

— Ah ! bonne dame, fait le clerc en se frappant la poitrine, seulement à cette minute, je me souviens de la promesse que je vous fis. Hélas ! que n'en

la légende de la Vierge

ai-je eu plus tôt souvenance ! Pardonnez-moi, bonne dame, le cœur est sûr mais la mémoire est faible.

La nonne s'attriste en son âme ; peu s'en faut qu'elle ne pleure. Elle ne fit rien paraître de son chagrin.

Le lendemain, au petit jour, le clerc s'habille : l'image est bien cachée sous sa robe. Il lui tarde d'être sur la route. Il descend l'escalier, sans bruit. Dans le couloir il voit la porte de l'oratoire entrebâillée. Doucement, du doigt il la pousse : Personne. Il avance jusqu'à l'autel, s'agenouille et prie et s'accuse d'avoir menti à la nonne. Il demande pardon de son péché, se frappe la poitrine à grands coups, se signe mainte et mainte fois, mais il n'a pas le courage de réparer sa faute par une bonne franchise. En lui-même une voix lui crie : Va, laisse sur cet autel l'image de la mère de Dieu. A son réveil la nonnain la trouvera. Elle en sera très joyeuse et très ébahie.

Le clerc ne veut pas entendre cette voix : Non, jamais. Il se hâte vers la porte : il la cherche, elle a disparu. Il fait le tour de l'oratoire en glissant ses doigts sur le mur : le mur est lisse, comme une paroi de tombeau. Une sueur froide perle aux tempes du pèlerin : il recommence une fois, deux fois, trois fois sa promenade autour de la chapelle.

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Sous ses ongles la pierre grince. Il frappe du poing fortement la muraille qui ne répond pas. S'il était enterré vivant ! il saute en avant, en arrière, à droite, à gauche. Partout il se heurte à la pierre. Sa tête s'égare, il pousse un grand cri.

Une grande lumière jaillit soudain de la porte ouverte : la nonnain parait sur le seuil effrayée :

— Beau sire, qu'avez-vous ? Votre visage ruisselle de sueur et de sang ?

Avec effort, avec regret, de dessous sa robe, sans une parole, le clerc lui tend l'image de la mère de Dieu.

La nonnain entre ses doigts, vivement, la prend et contemple ravie le visage douloureux de la reine de pitié.

— Merci, beau sire, de votre présent, je savais bien que n'aviez oublié votre promesse. Tant mon cœur est ému que je ne trouve rien à dire : que la mère de Dieu vous bénisse pour la joie que m'apportez, beau doux ami...

LES TROIS ROSES DE NOTRE DAME SAINTE MARIE

LES TROIS ROSES IDE NOTRE DAME SAINTE MARIE

Amour voulut que dans le grand bois qui entoure le château de son seigneur, Beowulfe, un jeune chevalier égaré pendant la chasse, rencontra une nonnain, de Tordre des Clarisses, qui s'en allait mendier du pain pour son couvent. La nonnain, — Àpollonie était son nom, — s'en allait, dans l'étroit sentier, la tête penchée, un bissac jeté sur son épaule. Beowulfe arrêta son cheval et lui demanda son chemin. Apollonie releva la tête et le chevalier connut que la nonnain était belle.

— Vous vous moquez d'une pauvre fille, noble sire, de quérir d'elle votre chemin. Ne vous connaissez-vous pas mieux qu elle en ce bois?

Mais le chevalier répondit qu'il était récemment arrivé dans le pays et que c'était, dans cette forêt, la première chasse qu'il suivait.

— S'il en est ainsi, noble sire, je vais au château.

Beowulfe descendit de cheval, et la bride négligemment passée sous son bras, il suivit la nonnain.

la légende de la Vierge

La route était longue, jusqu'au château. Pourtant elle parut brève au chevalier ; il crut s'éveiller d'un rêve quand la nonnain lui dit :

— Voici, noble sire, le château. Vous entrez par la cour d'honneur. Je dois aller aux cuisines.

Ils avaient marché silencieusement trois heures dans la forêt enchantée de printemps ; la nonnain marchait à côté du chevalier, le visage voilé par un pan de sa cornette. Beowulfe ne pouvait détacher ses yeux de la nuque blanche et délicate où jouait l'ombre des cheveux fous rebelles à l'emprisonnement du béguin. D'un pas égal et souple elle foulait l'herbe ; des gouttes de rosée perlaient sur ses pieds nus chaussés de sandales de bois.

Beowulfe aurait accompagné la nonnain à Jérusalem ! Et déjà il fallait se séparer ! Avant qu'il fût revenu de son trouble, la nonnain lui avait fait une grande révérence, et déjà elle s'en allait de son pas rapide et menu, sous les arbres, dans l'allée qui menait à la cuisine, où cheminaient quelques gueux, stropiats, bossus, bancals et bistournés. Il la suivit des yeux tant qu'il put la voir. Auprès d'un jeune tremble l'allée tournait. La nonnain disparut. Beowulfe resta longtemps à la croisée des deux chemins, plongé dans une rêverie délicieuse ; l'en tirèrent des sons de trompes, un bruit de rires et de voix encore lointaines. Beowulfe se jeta dans le

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fourré ; c'était la chasse de son seigneur qui revenait ; il laissa passer les cavaliers. Quand le dernier homme eut franchi la poterne, la nuit déjà était presque venue ; le chevalier s'étonnait que la nonnain ne fût pas encore de retour. Il commençait à douter qu'elle fût revenue au couvent par un autre chemin, et il désespérait déjà de la revoir en ce jour, lorsqu'il la vit paraître derrière le tremble, à demi courbée sous son bissac, dont les poches bien garnies s'arrondissaient sur son dos et sur sa poitrine.

Quand Apollonie passa près de lui, elle jeta un regard qui s'étonnait de le trouver encore là.

Il offrit de l'accompagner, — la nuit était noire, — et de prendre la charge sur ses épaules, — le sac était lourd. La nonnain lui dit en souriant :

— Merci.

Elle était accoutumée à aller par les chemins, la nuit comme le jour, et à porter des fardeaux.

Mais le chevalier ne put se résigner à ne pas la suivre dans la foret silencieuse. Il attacha son cheval à un arbre et de loin il suivit cette alerte forme noire qui glissait sur l'herbe humide. Après la foret de sapins, une foret de hêtres, après les hêtres les chênes, après les chênes un pré qui descendait en pente douce au bord d'un lac au fond duquel sommeillait l'ombre immense des hautes murailles

la légende de la Vierge

d'un couvent bâti sur la falaise d'une île de granit. Beowulfe s'arrêta à la limite des arbres sur la lisière du pré : il entendit la voix légère de la nonnain qui appelait le passeur :

— Ohé...bo...

L'écho répéta : Ohé... ho...

Trois fois elle fit le même cri : personne dans l'île n'y répondit. Le passeur était sans doute endormi.

La nonnain s'assit sur une pierre et elle aurait passé là toute la nuit, près de la lourde barque qui servait à passer les bœufs du couvent et dont ses bras trop faibles ne pouvaient manœuvrer la perche, si le chevalier n'était descendu vers elle, à travers le pré.

Elle fut surprise de le voir et parut mécontente qu'il l'eût suivie. Il était mal en vérité à un chevalier de courir la nuit après les nonnains. Quand elle disait cela, la lune entre deux nuages éclairait le léger sourire de ses lèvres. Elle était si sûre d'elle-même, qu'elle pouvait railler le gentil seigneur ! Beowulfe, embarrassé, cherchait des raisons de lavoir ainsi escortée. La nonnain s'amusait de sa confusion et de la rougeur répandue sur son visage ; elle dit :

— Notre passeur, le vieux Jacob, s'est endormi là-bas près du puits...

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Le chevalier sauta dans le bac amarré près du bord, dénoua la chaîne.

La nonnain s'assit à l'avant, son sac posé devant elle. Le lac était très profond. Beowulfe poussait la barque, à l'arrière, avec la gaffe faite d'un long-, d'un lisse tronc de sapin. L'eau ruisselait sous le bateau avec un bruit joyeux de métal :

— Croirait -on pas entendre, dit en riant la nonnain, un avare qui laisse égoutter des pièces d'or entre ses doigts ?

Lumineuse était devenue la nuit ; un sentiment d'allégresse inconnue pénétrait l'àme du chevalier et de la nonnain. Ils frissonnèrent quand la barque pénétra dans l'ombre du couvent.

Ils se regardèrent avec une tristesse pensive quand la barque atterrit l'étroite rive d'où montait vers la porte du monastère un escalier taillé dans le granit.

Beowulfe aida la nonnain à remettre son bissac sur son épaule. Hasard ou poussé par le désir? — ses doigts frôlèrent la nuque d'Apollonie : il sentit sous sa main la caresse des cheveux légers. La nonnain rougit et se hâta de sauter hors de la barque. Le chevalier la regarda monter entre des genévriers qui tiraient du roc ingrat leur vie misérable. Une cloche tinta. Une porte rouillée grince là haut... Beowulfe repoussa la rive du pied : il ramenait distraitement la barque sur l'autre rive, les yeux

la légende de la Vierge

fixés sur le couvent. Une des nombreuses fenêtres qui trouaient la haute muraille s'éclaira : Beowulfe vit se mouvoir une forme dans la clarté ; il ne douta point que la cellule éclairée ne fût celle d'Apollonie, et que la femme qu'on y voyait aller et venir ne fût la nonnain. La lumière s'éteignit. Beowulfe, pensif, revint au château de son seigneur.

La nuit suivante il traversa la forêt de sapins, la forêt de hêtres, la forêt de pins, de toute la vitesse de son cheval ; dans l'ombre des arbres qui entouraient le lac, il entendit tinter les cloches d'un office nocturne ; les cellules s'éclairèrent quelques minutes. Puis lentement, les unes après les autres, elles s'éteignirent. Seule une cellule, — la cinquième à compter de l'angle droit du monastère, — demeura éclairée la dernière.

Beowulfe la reconnut : c'était celle d'Apollonie. La nonnain s'était appuyée au bord de l'étroite fenêtre et elle s'attardait là, à regarder vers le pré, malgré la fraîcheur du soir. Cela était une faute contre la règle. Mais elle n'y songeait guère : elle était retenue là devant sa fenêtre par une espérance qu'elle n'avait pas l'audace de s'avouer.

Beowulfe, poussé par la passion et attiré par cette lumière, se dépouilla de ses vêtements, entra dans l'eau et se mit à nager vers la haute muraille du couvent.

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Quand il fat au milieu du lac. la nonnain l'aperçut qui nageait sans bruit, une épaule à demi hors de l'eau, laissant traîner derrière lui un sillage d'argent. Elle eut une grande joie et une grande terreur quand elle vit que ce qu'elle espérait dans le secret de son cœur était arrivé. Toute la nuit et tout le jour son esprit avait été obsédé du souvenir du chevalier. Elle désirait le revoir : et maintenant qu'il était là tout près d'elle, prise d'effroi, elle aurait souhaité ne l'avoir jamais rencontré.

Beovvulfe, s'aidant des aspérités du roc. montait vers la cellule de la nonnain, tout ruisselant. Apollonie voulut fermer les volets de sa cellule : elle n'en eut pas la force. Elle se tenait penchée au bord de sa fenêtre, tremblante, regardant le chevalier monter. La paroi de la falaise était presque lisse : l'escalade était périlleuse. Si le chevalier lâchait prise, son corps allait se briser en bas, sur les rochers. Un moment vint où dans la muraille le chevalier ne trouva plus ni trou pour engager la pointe de ses pieds, ni pierre où crisper ses doigts : il se tenait contre la muraille, la face levée vers son amie, toutes les veines de son visage gonflées dans un terrible effort. Apollonie lui dit à mivoix :

— Pour l'amour de Dieu, redescendez. Vous êtes perdu.

la légende de la Vierge

Mais lui secoua la tête et répondit :

— J'aime mieux mourir que de vous perdre.

Sentant que la résolution du chevalier était invincible et qu'il ne pouvait se tenir ainsi plus longtemps contre la muraille sans tomber sur les rochers et s'y briser, dénouant la corde de chanvre qui ceignait sa robe à sa taille et l'attachant fortement par un bout après un gond, elle la jeta au chevalier qui la prit. La nonnain ne se défendit guère, car elle était amoureuse.

Ainsi pendant longtemps, chaque soir, le chevalier vint retrouver son amie. Quand la nuit était noire, Apollonie plaçait une chandelle allumée sur l'appui de sa fenêtre : le chevalier se guidait sur la lumière tremblante.

Or, une nuit qu'il nageait ainsi dans l'eau paisible, tout d'un coup un vent furieux s'éleva qui éteignit le cierge de la nonnain. La nuit devint si noire que le chevalier ne put même distinguer la falaise de l'île et les murailles du couvent. Les vagues se jouaient de son misérable corps comme d'une paille.

En vain il jetait des regards désespérés autour de lui : nulle lueur, nulle roche, nulle apparence de rive. Il sentit qu'il était perdu et recommanda son âme pécheresse à la Vierge. Certes il regrettait en ce moment son coupable amour et il en avait

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grande contrition. S'il réchappait de ce péril, il irait le reste de sa vie en un cloître faire pénitence.

Mais son remords ne le sauvera pas. La tempête devient plus sauvage, la nuit plus noire, les vagues plus furieuses.

Apollonie dans sa cellule allume désespérément la chandelle : le vent chaque fois la souffle et l'éteint. Quand même la nonnain réussirait à tenir la lumière sur sa fenêtre allumée, dans ces ténèbres son ami ne la verrait pas. Elle sent que son heure est venue, qu'il va périr, elle se jette à genoux devant une image de Notre Dame et supplie la reine de miséricorde qu elle ait pitié d'elle et de lui. Et le chevalier, las de lutter contre les vagues infatigables, remet son âme entre les mains de Notre Dame Sainte Marie, dit trois fois Ave Maria et se laisse couler dans leau noire.

La tempête aussitôt, comme par enchantement, s'apaise : les étoiles brillent au ciel, le lac redevient lisse comme un miroir. Apollonie, penchée à sa fenêtre, regarde... et voit le beau corps de son ami que le flot pousse doucement contre les rochers, sous sa cellule. Elle fut tentée de s'élancer hors de la fenêtre sur le corps de son ami. Mais retenue par la crainte de la damnation, elle alla dire sa faute à l'abbesse.

la légende de la Vierge

Le passeur tira de l'eau le chevalier et l'amena dans sa barque sur l'autre rive.

L'abbé qui avait la direction du couvent refusa d'enterrer en terre sainte un homme mort en état de péché mortel. Apollonie supplia vainement l'abbesse de fléchir une résolution si dure. L'abbé fut inflexible. Beowulfe fut enterré, sans messe, sans bénédiction, sans prières, comme un païen, hors la terre bénie, au crépuscule.

Mais la nuit sur sa tombe poussa un églantier fleuri qui répandait jusqu'à la route éloignée d'un quart de lieue une odeur divine. Un paysan qui passait vit de loin cet arbre merveilleux. Il courut avertir l'abbesse, qui avertit l'abbé. Celui-ci vint aussitôt constater le miracle et donna l'ordre, sur le champ, d'exhumer le chevalier. Le corps était lisse et coloré comme s'il eût été vivant : une telle paix était sur le visage du mort qu'il semblait seulement endormi ; de sa bouche sortaient trois roses et chaque pétale était marqué du sceau de Marie : A. M.

Le chevalier fut enterré en terre bénie.

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