ACTION DES EAUX
d'une manière lente et graduelle, de façon à désagréger la substance des roches et à en détacher une sorte de poussière grossière. Par l'effet des chocs ou du frottement, tous ces débris tendent toujours à se diviser de plus en plus, et les fragments ainsi produits ne tardent pas à se mêler au détritus des plantes et des animaux, et à constituer une couche meuble plus ou moins mince, qui recouvre presque toute la surface du globe, et qui porte en général le nom de terre végétale, parce que c’est dans l'espèce de lit ainsr formé que croissent presque tous les végétaux. Les matières minérales qui entrent dans la composition de la terre végétale sont d'ordinaire du sable, de l'argile ou des débris de roches calcaires.
$ 11. Lorsque des courants d'eau passent sur des terrains meubles, comme ceux dont nous venons de parler, ils en entraînent une partie, et transportent au loin les débris dont ces terres se composent. Ainsi, quand la neige amoncelée sur le sommet des montagnes fond: sous l'influence du soleil d'été, ou que ces hautes cimes reçoivent d’abondantes pluies, des torrents impétueux descendent vers læ plaine, et entraînent avec eux la terre et les fragments de pierre: qu'ils rencontrent sur leur passage ou qu'ils arrachent de leur lit ; il en résulte que l’eau de ces torrents est souvent trouble, et charrie de la vase, du sable, des cailloux ou même des blocs de pierre; mais, lorsqu'elle arrive dans un pays plat, ou qu’elle entre dans: un large bassin, son cours se ralentit, et elle laisse peu à peu déposer les matières étrangères qu'elle tenait en suspension : celles-ci s'arrêtent d'autant plus promptement qu'elles sont plus lourdes, et, à la longue, elles tapissent le fond de la rivière d'une couche terreuse dont l'épaisseur s'accroît continuellement.
Le Pô, qui se précipite de la chaîne élevée des Alpes et traverse: toute la Lombardie, offre un exemple remarquable de ce phéno=mène curieux. Ce fleuve et ses principaux affluents ont transporté de la sorte tant de matières terreuses des montagnes daus la plaine, que, depuis l’époque des Romains , plusieurs grands lacs et de vastes marécages , situés jadis près de Parme, de Plaisance, de Crémone, etc., en ont été remplis et mis à sec : le lit de ces rivières s’est rempli aussi peu à peu, de façon qu'à plusieurs reprises leurs eaux se sont déversées sur les plaines voisines et ont changé de cours. Aussi a-t-on été obligé de les encaisser artifi-ciellement, en élevant une longue digue sur chaque rive : cette mesure à mis un terme à ces inondations désastreuses, mais n'a pas empêché le fond de la rivière de continuer à s'élever, de façon que, chaque année, on est obligé d’exhausser également les digues ; aussi, maintenant ces rivières coulent sur une sorte d'immense aqueduc, et, dans certains points, la surface de leurs eaux est
plus élevée que le toit des maisons d’alentour : à Ferrare, par exemple. '
Le Rhône descend sur le flanc nord des Alpes, et traverse le Valais avec trop d'impétuosité pour y déposer la vase et les cailloux qu'il charrie en abondance ; mais, lorsqu'il débouche dans le lac de Genève, son cours se ralentit au point de devenir presque impercepüble, et ses eaux , qui d’abord étaient troubles et bourbeuses, deviennent limpides et transparentes lorsqu'elles sortent de l'extrémité opposée de ce bassin pour traverser la ville de Genève : c’est donc dans ce bassin que le Rhône dépose toutes les matières qu'il Charriait, et il en résulte qu'il en élève peu à peu le fond. Cette élévation progressive du sol est si marquée à l'extrémité orientale, qu'une ville ancienne, appelée Port-Valais, située jadis sur les bords “du lac, s’en trouve maintenant éloignée à une distance d'à peu
-près une demi-lieue ; environ huit siècles ont suffi pour la formation -du grand banc terreux qui sépare aujourd’hui cette ville du lac. Le -dépôt auquel cet attérissement doit son origine se continue au fond de la portion voisine, et tend sans cesse à l’élever de plus en plus, de sorte qu'avec le temps il pourra combler tout ce bassin et trans- £ormer le lac en une plaine, à travers laquelle le Rhône coulera Sans s'élargir. En traversant Genève, ce beau fleuve est, comme nous l'avons déjà dit, clair et limpide ; mais il reçoit, un peu plus loin, de nouveaux affluents, tels que l’Arve, qui y versent leurs eaux boueuses, et peu à peu il se charge d’une nouvelle quantité de sable et de vase, qu'il roule avec impétuosité vers la mer. Comme, à son ‘embouchure , son cours se ralentit, ces matières étrangères , débris du Mont-Blanc, des Alpes du Dauphiné et des régions centrales de la France, se déposent à leur tour, et exhaussent peu à peu la surface du sol qu’elles recouvrent; il en résulte des terres “nouvelles qui empiètent de plus en plus sur la mer (1).
$ 12. On donne le nom d’alluvions aux terrains qui se forment ainsi par le dépôt des matières charriées par les eaux, et comme ces alluvions, lorsqu'elles se forment à l'embouchure d’un fleuve, affectent souvent la forme de la lettre A, on désigne sous le nom de delta les attérissements qui gagnent de la sorte sur le domaine de la mer.
Le delta du Rhône (ou Camargue), dont nous avons parlé tout-à-l'heure , et celui qui se trouve à l'embouchure du PÔ sont
{1) C’est de cette formation de terres nouvelles, par suite du dépôt des matières charriées par le Rhône , que dépend le changement survenu dans la position de plusieurs villes de celte partie de la côte. Ainsi la tour de Tignaux, construite sur le bord de la mer en 1757, s’en trouve maintenant éloignée de près d’une demi-lieue ; Notre-Dame-des-Ports était encore un port de mer vers la fin du neuvième siècle, mais aujourd’hui elle est à une lieue en terre,