SUITE DU PRINTEMPS A PARIS
24 mai. Lundi de Pentecôte.
Hier et aujourd'hui : beau temps, grand vent chaud. Les acacias balancent leurs grappes et encensent les jardins de Paris de leur musc et de leur benjoin sucrés. Il y a fête dans l'air. Lundi de Pentecôte : promenades, vacances et partout un aspect de plaisir, de confiance ; l'Italie a déclaré la guerre à TAutriche-Hongrie : l'Italie, l'amie retrouvée qui est venue à son heure nous apporter son aide. Les gens dans la rue semblent dire : c'est le commencement de la fin.
La rue de Varenne est encombrée d'Italiens devant l'Ambassade. Nouvelle mobilisation pour une autre campagne qui raccourcira la grande guerre.
26 mai.
Chaleur écrasante. Dans le bateau-mouche, sur la Seine, on se croit sur le Grand Canal, à bord d'un
vaporetto. La Tour Eiffel se perd dans une brume vibrante.
Je sors du bureau de la presse ; dernières dépêches : Tauben sur Venise. Une bombe sur le quai des Esclavons ; les pigeons de la place Saint-Marc s'envolent vers une destination inconnue... Sainte-Sophie peut-être. Le Triumph, navire anglais, a été coulé par les Turcs. Formidables attaques allemandes, la nuit dernière, dans les Flandres.
Les atrocités commises par les Allemands font aux Alliés un devoir d'employer les mêmes moyens. Edith Wharton revient de Sainte-Menehould, de Gerbéviller, elle fait une collection de documents photographiques. La sœur Julie lui en a fourni d'invraisemblables. Mrs. Wharton a vu le maire d'un village qui, pendant vingt-quatre heures, alimenta, avec du bois taillé à même ses fûts, un brasier qui seul empêcha les Allemands d'entrer dans la cave où il se réfugiait.
Les histoires recueillies et publiées par M. Bédier sont fades à côté de celles que la décence empêche d'imprimer.
28 mai.
Ils sont encore revenus de Dunkerque ; je sais où les retrouver. C'est au « Chinese Umbrella », la boutique américaine où, vers cinq heures, quelques initiés se rassemblent autour des tables de bambou, savourent du vrai thé de la Chine, de l'Angel-Cake et des biscuits de cocoanut. La patronne préside en kimono
au service impeccable, maintient dans ses salons un ordre, un silence, une discipline britanniques qui permettent à ses clients de causer à l'aise. La rue est peu fréquentée, la porte difficile à trouver; un drapeau des Etats-Unis la signale seul à l'attention des badauds qui prennent la devanture pour celle d'un magasin de bibelots d'Extrême-Orient.
Il pleut, il fait sombre ce soir dans ce rez-de-chaussée où ne pénètre jamais le soleil. Nos amis, si exhubérants de coutume à leurs retours du front, sont aujourd'hui très graves. L'offensive, arrêtée dans le Nord faute de munitions, disent-ils, décourage les espérances. Les Anglais, avec lesquels ils voyagèrent depuis Boulogne, parlent des effets désastreux, sur l'esprit de leurs compatriotes, des mots « guerre d'épuisement », « économie », qui commencent à refroidir l'enthousiasme et créent un nouveau spleen.
On n'envisage pas une paix prématurée, elle révolte l'orgueil national, mais on parle d'une « inconclusive peace », ce qui excite la presse « Jingoe » à réclamer le service obligatoire, à prussianiser les institutions britanniques, afin de rendre impossible cette paix-là.
Qu'est-ce que serait cette « inconclusive peace »? Ruskin désigne ainsi les « masqued words » :
« Il y a des mots 'masqués que personne ne comprend, mais que chacun emploie, pour lesquels la plupart des gens combattront, vivront ou mourront, convaincus que ces mots ont tel ou tel sens, qui est cher à leur cœur : il n'y eut jamais de bêtes de proie aussi pernicieuses, de diplomates aussi sournois, de poisons aussi sûrs, que ces « mots masqués». Quelle
que soit la chimère, quels que soient les intimes et secrets désirs d'un homme, il les met sous la protection d'un de ces mots-là. Le « mot masqué » a sur lui un pouvoir absolu, ce n'est qu'en prononçant ce mot que vous pourrez vous faire écouter de cet homme. »
Le mot « paix boiteuse » est celui qu'il faut s'interdire ; il vicie l'atmosphère.
— Vous habituez-vous à ces temps? — nous demande L. G. — ce n'est pas une guerre, mais un état de guerre endémique. On revient, on repart, il y a des arrêts, il y a des reprises, la mort joue avec nous comme un chat avec une souris. Les séparations et les adieux sont moins poignants qu'il y a un an ; l'on a l'expérience de ces petits voyages ; c'est régulier, c'est administratif. Les membres brisés sont recollés, l'humanité est comme une collection d'objets d'étagère, qui ne tiennent debout que pour le temps de répit que leur accordera le plumeau de l'épousseteur.
Un autre reprend :
— Je veux voir la chute ! Guillaume la voudra romantique ; sachant qu'il doit tomber, il tombera mélodramatiquement : attendons ! alors, derrière une ligne de coupoles bétonnées, il n'y aura plus que des squelettes, des ombres.
Nous voulons écarter cette image hideuse. Il insiste :
— Ce sera terriblement beau, surhumain, fantastique, apocalyptique... J'y ai toujours cru. Vous verrez! L'Allemagne redouble de fureur... L'Yser est
empoisonné d'arsenic, une analyse de ses eaux vient d^être faite à Londres. Il paraît que les zeppelins sont des joujoux auprès des superdreadnoughts de l'air, « le dernier cri ». Dans le Nord, ils organisent un système de tuyaux à gaz asphyxiants, comme ceux qui produisent à l'Opéra les flammes du rocher de Brùnehild.
Trois automobiles * s'arrêtent devant le « Chinese Umbrella ». L. G. croit en reconnaître une; c'est, ditil, la vieille limousine d'Arsène. Voilà notre retraite découverte! Qui a pu la révéler?
Deux dames s'empressent comme des valets de pied, et aident à descendre des jeunes hommes en uniforme de fantaisie : des béquilles, des cannes sont tendues aux infirmes. Voilà les plus récents héros de la société parisienne; ceux que l'on invite, que l'on promène, que l'on s'arrache, dont on cite les mots. Ces malheureux ne savent plus à qui répondre. Parties de bridge, musique, dîners, le gratin veut qu'ils aient l'illusion d'un printemps à Paris; on loue des villas à Deauville pour les y recevoir l'été prochain, quand le conseil de réforme les aura rendus à la vie civile.
Arsène entre, le chapeau en arrière :
— C'est bien ici le bar américain? demande-t-il d'une voix furieuse. 11 n'y a donc plus de noms sur les boutiques? On n'a pas idée de cela!
Arsène s'adoucit en voyant des « personnes de connaissance », et prie L. G. de lui faire obtenir une table pour ces dames qui désirent goûter avec Contran, Achille et le petit Saint-X...
Paris exhibe tous les déchets de la bataille; mais
quels sont les plus poignants : les amputés anonymes, encore retenus dans les hôpitaux militaires, et qui essayent leurs premiers pas sur les trottoirs, en vareuse de molleton; ou ces favoris du monde, bien coiffés, parfumés et charmants, qui paraissent tant souffrir à dissimuler leur glorieuse misère sous un sourire de bonne compagnie? Quels peuvent être les réveils de ceux-ci, dans leurs chambres retrouvées, les cartes d'invitation s'alignant le long d'un cadre de miroir, avec les photographies de leurs anciennes compagnes de plaisir? Cent fois préférable, le train-train, la camaraderie des dortoirs, à ces exhibitions mélancoliques des thés et des restaurants !
Madame K., Fanette et Arabella nous présentent leurs héros et les installent à côté de nous. Le marquis Arsène fait les honneurs.
— Ces dames auraient pu goûter chez moi, rue de Varenne, mais elles ont cru que ce serait ici plus gai. Vous aimez ces pâtisseries américaines, vous? C'est à la mode? Vous êtes modernes, vous! Il est vrai que Lamiche, mon cuisinier, est encore mobilisé... J'aurais pu vous faire venir des gâteaux de chez Colombin... Vous avez lu le communiqué de trois heures? Les munitions ! On manque de munitions 1 On n'a pas idée de ça! A quoi songent-ils donc? Nous croyions qu'on manquait d'hommes? Non pas! Les dépôts en regorgent. C'est les munitions qui font défaut... Le Gouvernement devrait avoir plus de prévoyance! Je suis libéral, moi, je suis large d'idées, vous le savez, mais il y a des choses qui vous font bondir! C'est à ne pas croire! M. Gilles me disait...
Les dames font :
— Chut! chut! Arsène! C'est délicieux ici, ne parlons pas de la guerre, Arsène ! Vous n'avez rien à craindre, avec des braves comme ceux-ci. Nous serons vainqueurs, avec ou sans munitions...
— Moi, je suis décidée à goûter tranquillement, j'ai faim ! minaude Arabella, en remplissant de chocolat la tasse de Contran.
Arsène, ému et emphatique, désigne Madame K. :
— Elles sont admirables ! C'est du génie ! Cette Arabella fait venir d'Amérique des jambes et des bras articulés, des mains gantées à ressort, des chefsd'œuvre... (Tout bas) Regardez le pauvre Achille, devineriez-vous?... On n'a pas idée de ça! Ses pieds sont moulés par Hellstern... c'est parfait! S'il y a des bas-bleus qui s'imposent la lecture d'Homère, de Dante et des tragiques grecs, ayant enfin du temps à elles pour se cultiver, comme dit ma fille Aude, il y a des femmes plus modestes, qui s'ingénient à maintenir la tradition de l'hospitalité. Bravo, Arabella! Kate est sublime aussi avec les amputés; les Américains sont incomparables... Bravo! Paris est toujours Paris! Bravo, mesdames!...
La patronne, discrètement, s'approche de L. G., le prie de rappeler à ses nouveaux clients (dont elle demande les noms pour le New-York Herald) qu'ici l'on parle à voix basse.
J'aperçois, reflétés dans la glace d'une salle voisine, un officier et une jeune femme qui le contemple, se frotte à lui, palpe le drap du dolman, semble vouloir ancrer en elle le souvenir de cet être qui va repartir.
Ce soir des millions de créatures se coucheront avec cette pensée obsédante : les maîtres de l'heure, ceux qui commandent et décident, le Kaiser Wilhelm luimême, retirent leurs vêtements pour se coucher, et ils ne savent pas plus que moi, pourquoi cette folie, pourquoi ce délire! Et demain de même! Pourquoi? Pourquoi?