REFEN^NTS DE LA MARNE ET DE L'YSER
3 juin 1915.
Dans mon atelier, deux portraits de soldats, sur les chevalets.
Odon, une fois de plus blessé, est en congé de convalescence. Sa mère me prie de peindre, pour elle, la silhouette du sous-lieutenant en bonnet de police, un bras en écharpe, so^is le dolman retenu à l'épaule gauche par une cordelière de soie. Odon ne renonce pas à ses coutumes d'élégance. On le fête, ses prouesses l'ont rendu glorieux, il s'est élevé au-dessus de ce qu'il croyait être sa grandeur normale, il a fait son devoir en perfection et fera, demain, plus encore. Je lui disais en décembre dernier (i) :
— Vous ne comprenez pas encore la vie.
Mais Odon est triste. Au repos, ses lèvres se pincent, ses sourcils se froncent. De mol et poupin qu'il était, son visage est devenu ferme et viril.
(1) Second volume des Calncrs d'un Artiste.
— Vous vous souvenez — me dit-il — de la belle page de William James dont je me délectais! « la vie que l'on jette comme une fleur »? Après trois blessures et mes sauvetages miraculeux, je devrais me croire « Tabou »... Eh! non... je suis nerveux! Pourquoi ne pas l'avouer? Malgré mon appétit d'autres aventures, je jouis ici de toutes les choses depuis tant de mois abandonnées, et, pour la première fois, j'en goûte la valeur. Si j'étais tombé plus tôt, je n'aurais pas eu de regrets, je n'étais pas digne de la mort; la mort ne sera plus pour moi une évasion, ni un rachat.
Loin du danger, Odon, devenu un homme, ne cèlera pas son émoi puisque demain, sous la mitraille, il ne tremblera pas.
— Quand je retournerai au dépôt, les fusils, les capotes encore utilisables, les chaussures et jusqu'aux numéros matricules de mes morts, seront donnés à d'autres. Horribles pour un officier, les suites d'une attaque : son bataillon, son corps détruits... Moi qui jadis confondais tout le monde dans une même indifférence, je connais maintenant les noms, les voix, les caractères, les qualités morales, comme le pas de chacun de mes soldats..., les efforts pour tenir physiquement de tel malingre qui défaille!... Ma croix de bronze, dont vous me félicitez, oserai-je la porter? Tel la mériterait, dont il ne sera jamais question : injustice de la Fortune, jeux de la chance et de la gloire. Le fait de tombera l'ennemi n'est pas nécessairement héroïque, le tout est de bien tomber, et il n'y a pas toujours là un camarade qui vous observe; ou
bien, celui qui vous a vu est tombé après vous dans le silence éternel.
La morne pratique des tranchées, avec les risques sans « panache », Tendurance, et ce qu'on appelle trop légèrement la résignation du fataliste, voilà la vraie école. Quant à l'attaque qui, selon ceux qui ne la font pas, seule est noble, qui seule est la guerre : c'est le coup de l'ivresse et l'heure de l'inconscience, de l'animalité, si je puis dire. J'ai eu sous mes ordres des gars redoutables, des Bonnot, de vrais apaches qui, au repos, auraient pu être fusillés..., mais il en est d'autres chez qui il y a révolte de leurs instincts, dégoût, et pour qui, faire notre sale besogne, est un acte doublement héroïque; il y a ceux qui passeront inaperçus, les modestes, les malchanceux, les muets. Ce n'est pas au seul moment de l'action qu'il faudrait donner des médailles. J'ai mieux appris à connaître mon troupeau, dans les heures d'accalmie. Je crois avoir reçu une bonne leçon d'humilité.
Si Odon a de l'orgueil, il n'a plus de vanité; il ne méprise plus ni les hommes ni la vie.
Il m'a parlé de sa mère :
— Si de couper sa main droite pouvait nous sauver, maman tendrait la sienne avec transport. Comme elle est belle, ma mère, avec ses cheveux blancs, si émaciée, l'air si fragile et pourtant si forte! N'est-ce pas? L'avais-je jamais regardée ? C'est elle que vous devriez peindre et non pas moi ! Pauvre mère, avec ses quatre fils également exposés ! Elle va d'hôpital en hôpital, elle parcourt des lieues pour nous embrasser. Loin de
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se plaindre, elle nous remercie de faire honneur à notre nom... Je ne connaissais pas ma mère! On ignore tout et l'on est si injuste! Vous me parliez d'héroïsme quotidien, d'héroïsme obscur : ne serait-ce pas celui des mères comme la nôtre? Mes frères et moi, jadis, lui causions d'autres tracas. Une honte, monsieur! oui, une honte! Maman nous juge rachetés, comme la France... Elle n'est pas dans le présent, ma mère, mais dans ce futur qu'elle imagine plein de magnificence, pour lequel elle nous sacrifie, avec elle... Si elle se doutait de ce que j'éprouve ! Elle m'a dit :
— Te voilà encore une fois guéri; bientôt tu t'ennuieras avec nous, tu te sens inutile...
— Si elle savait! Je puis être franc, dites, monsieur? J'ai beau être nerveux, je saurai bien mieux mourir désormais ; mais ce ne sera pas avec une « magnanime indifférence »... Des mots, tout cela, vous aviez raison ! . . .
Sur un autre chevalet, l'esquisse d'un autre portrait que je ne retoucherai pas; c'est l'impression d'une heure, au passage d'un halluciné. Il sort de l'hôpital; médaillé, lui aussi, mais un simple « deuxième classe » de 38 ans, père de famille qui vient de retrouver ses enfants, et retourne à la guerre.
D'abord, ce fut une carte datée d'Alençon : « J'arrive; je vous en préviens, car vous ne me reconnaîtriez peut-être pas. »
Cette carte venait de m'être remise, un instant après, la portière se soulève, c'est lui.
— Puis-je entrer?
Une voix blanche, comme d'un sourd qui a peur de crier et ne s'entend pas lui-même. Effet du canon : il n'entend que d'une oreille.
Est-ce bien lui? Une longue barbe poivre et sel sur des pommettes osseuses, et des joues concaves; un teint de brique; un déguisé, dans une capote pleine de taches et de pièces rajoutées, relevée sur un pantalon de Limousin, en velours olivâtre; un calot à gland, don d'une infirmière, bleu, tout neuf et tel qu'un sac à bonbons sur une tête de Christ. Nous n'avons su que nous dire, après nous être embrassés, cherchant notre équilibre, comme les plateaux d'une balance montent et descendent avant de s'immobiliser.
Je l'ai fait asseoir dans le fauteuil où posa Odon. La chaleur était écrasante, une chaleur orageuse; de gros nuages blancs réverbéraient cette lumière dévorante dont il semble qu'elle fouillerait jusqu'au cœur d'un chêne.
J'ai pris mes brosses : combien maladroit ne me suis-je pas senti î J'aurais cru pouvoir dessiner de souvenir; mais non, les traits de cet homme, jeune encore, tels que je les conserve dans ma mémoire, n'avaient rien de ce vieillard qui regardait au loin, quelque part où se passaient des choses que je n'apercevais pas.
Quelles sont ses inquiétudes? Que voit-il là-bas? — Dans la guerre, il possède la lucidité que je lui reprochais de ne pas avoir dans la paix.
— Ne jugez plus, me disait-il, le jour du tocsin, ce sont les fous qui ont raison !
Et nous nous sommes cachés l'un à l'autre ce que chacun de nous portait dans son cœur.
Hier, le guerrier est reparti dans la nuit. La grille s'est refermée sur lui; il a crié par-dessus les troènes :
— Adieu; veillez sur les miens!
11 était chargé comme une mule ; deux musettes en bandoulière ballottaient sur son corps décharné. Il était rentré chez moi remettre ses gros godillots et sa capote trop large. 11 a tout refusé de nous; il ne veut que le « trousseau » du troupier; le plus chaud, le plus lourd, le plus simple et le plus vulgaire; il n'ambitionne que les plus humbles besognes et le plus grand péril. 11 allait coucher dans la paille dans une gare. Ce n'était plus le cavalier arabe, qui chevauche insouciant dans la tempête; mais un ouvrier des champs qui retourne à son labeur, d'un pas alourdi par les ans et la fatalité.,
Malgré le silence qui nous glaça, je crois bien l'avoir compris. Ce portrait est là devant moi, qui m'en dirait plus que des mots; mais en le soulevant de sur le chevalet, j'aperçus un rouleau de papier entre la toile et le châssis. Voici ce que j'y lus :
« J'avais désiré vous voir, m'entretenir avec vous. Et je suis reparti sans m'expliquer. Vous, tout en cherchant à deviner la forme que prendront les nations, vous songez, au milieu du cyclone, à préserver, à conserver, pour l'instant où l'ouragan s'apaisera; tandis que je vais sentant en guerrier, subissant des volontés supérieures et servant des desseins qu'on ne discute pas. je viens de dire adieu à toui ce qui était le souci et le devoir de ma vie; je n'ai plus le droit
de m'embarrasser par des considérations personnelles. Quant à fuir des responsabilités, vous savez bien que, si j'avais quelque chose à craindre, je ne voudrais pas avoir peur. Lassé? non; je regarde tout avec la même passion, le même intérêt, je dirais presque le même amusement. C'est par des bouleversements, des invasions de barbares et l'avènement de classes neuves, que l'humanité se retrempe d'énergie pour un nouveau bond vers quelque chose d'inconnu. Loin que je sois dans le découragement ou le pessimisme, ce que j'envisage n'est que recommencements, et j'ai confiance dans la vie... Pour les autres, pour les enfants. Le pays est plein de vitalité, le peuple ne va pas au désespoir; j'en connais les ressources, j'ai vu les blessés et les malades, je n'ai pas le « cafard ». — Si je vous disais même qu'au front je suis alerte, gai et bien portant? Je repartirais léger, si ma grande toile pour M. P. S., à laquelle je travaillais avant la guerre, ne m'avait pas parue si « pas bien ». C'est humiliant de laisser derrière soi une œuvre dont on est trop mécontent; peut-être puéril, cela? non, besoin de propreté avant de... Non, non, je ne pouvais pas vous parler de cela... n'étant plus, ne voulant plus être qu'un manœuvre dans cette guerre, la plus horrible, la plus bête, telle que ceux qui la font, — sans exception — les Allemands comme les autres, regrettent qu'on doive la faire, tout en sentant que nul ne pourra plus l'arrêter. — Pourquoi, vous demandez-vous à vous-même (je le sais!), pourquoi a-t-il tant tenu à aller dans la fournaise, quand il pouvait rester à côté, à son vrai poste et aussi utilement? Malgré mes pensées de pitié pour ceux que j'aime (et
si je peux aimer!), c'est de ma part un acte de foi, entendez-moi, et de confiance envers la Terre où sont les miens, et de confiance en ceux-là aussi. Quand on pense dur comme le roc, et impératif comme une morale, que rien ne mérite d'être craint, quand on Ta répété comme un enseignement autour de soi, on doit le prouver autrement que par le verbe; sinon, ce ne serait que propos du coin du feu, s'éparpillant comme les cendres de l'âtre où la main négligente a laissé mourir la flamme.
« Si j'avais oublié mes propres convictions, parmi les douceurs de mes enfants revus pendant mes mois d'hôpital, mes amis m'en feraient souvenir. F..., mon cher sauvage de F..., m'écrit effaré et me supplie de me ménager pour le bon travail de l'avenir, mais dans ses phrases transparaît la rage qu'il finit par avouer, de ne pouvoir, étant Suisse, être à mes côtés, fusil au poing; B..., doux et irrésolu, malade, comme il l'est, apprend consciencieusement son métier d'aspirant officier, au X^ de ligne; et tant d'autres dont les noms ne vous diraient rien ! Ainsi, chacun puise dans l'amitié, et répand le courage, chacun est sûr de soi, parce que chacun est sûr des autres. Quel serait celui qui ne joindrait pas ses mains à cette chaîne de bras amis? Ce qui se passe est un tel défi à tout ce qui est raison, qu'on ne peut y répondre de toute son âme qu'en abdiquant, comme le chrétien devant Dieu. Puisque nous sommes dans le cataclysme, ne songeons qu'à préserver la communauté, et point des individus. Les dons d'entraîneur que l'on veut bien me reconnaître — et que je sens avoir — m'incitent à rester,
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simple chasseur, au milieu de mes chasseurs, pas au-dessus d'eux. Songez que mon âge fait de moi un aïeul pour ces pauvres gosses ; j'ai sur eux l'autorité d'un papa-camarade. Ma famille s'est accrue de tous ces enfants-là.
« Donc, je suis venu à Paris, il le fallait. Toutes sortes d'affaires à régler m'y obligeaient — ce fut poignant... Enfin j'étais chez vous pour vous soumettre mes cas de conscience — et je n'ai rien pu dire — pas plus que vous ! Il fallait couper net avec le passé. Cest fait. Si j'ai trop aimé, trop trimé, sans avoir rien construit que de fragile ; si j'ai eu trop de faiblesses, par trop d'amour et peut-être trop de ce que vous nommiez ma « louphoquerie », ne me faites pas croire que je ne me bats que contre des moulins à vent. Ne répondez pas à cette lettre-ci, je vous en supplie... »
je regarde ce portrait sur le chevalet; des yeux qu'attire un feu follet dans la nuit, mais qui ne distinguent pas une pierre, au soleil, sur la route; des yeux pleins encore des visions de la retraite, de la victoire, de toute la guerre vue d'en dessus, d'en dessous, d'à côté, du milieu de la mêlée, à l'assaut, où cet homme tomba.
Et il est revenu chez moi, un matin de mai, comme un étranger. S'il n'a pas su « ce qu'il était permis de dire », je ne savais pas, non plus, ce qu'il comprendrait à mon langage.
Le Fou du village porte peut-être en lui la Sagesse éternelle.
4 juin.
Mon camarade A. D..., a 57 ans. C'est lui qui s'amusait à me faire faire Texercice sur les pelouses pelées des fortifications, pendant le repos du modèle, quand nous étions élèves à l'atelier de la rue Vemiquet. Il avait la passion du métier des armes, et il voulut être artiste. Depuis, il s'était retiré en province, et il me donnait parfois de ses nouvelles; à l'époque des Salons, il venait à Paris se « rincer l'œil » avec de la peinture. Pauvre A. D..., fidèle et affectueux ami ! Je connus son mariage, la naissance de ses filles, ses succès de portraitiste dans les châteaux.
Au mois de décembre, une carte, reçue à Galliffet après la victoire de la Marne, m'avait beaucoup touché :
« Tu sais que j'ai toujours été militaire dans l'âme ; j'aurais mieux fait de rester au régiment, je me suis trompé sur mes goûts. Aujourd'hui, l'inaction me pèse; ayant été officier de réserve, j'ai fait demandes sur demandes pour reprendre du service. Au bout de deux mois on m'a accepté. J'ai non seulement le consentement, mais l'approbation de ma femme et de mes filles. Avant de m'en aller j'éprouve le besoin de dire adieu à mes bons vieux camarades. Je t'embrasse. Je crois que j'ai encore bon pied et bon œil. Je pourrai jouer mon petit rôle aussi.
« Ton fidèle
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Hier, j'étais assis dans le jardin ; un fiacre s'arrête à la porte, un homme en descend qui s'appuie sur deux cannes. C'est un capitaine à barbe blanche, voûté et hâve. Qui donc? Et s'étant traîné jusqu'à moi, A. D... se jette dans mes bras :
— Que je suis heureux de te revoir, mon vieux ! On ne veut plus de moi, il paraît que je n'en ai plus pour longtemps. Claqué! Je ne voulais pas accepter mon âge, je me croyais encore jeune. Que dis-tu du vigneron rubicond, de ton gros Bourguignon? Quelle tape ! On m'a traité là-bas comme un ancêtre, on ne me laissait rien faire. Bonne volonté, mais, sapristi, quelle désillusion ! Enfin ! ça été, comme ça, tant bien que mal, tout l'hiver. Je puis dire que j'en ai été, mais en Auguste de cirque, jusqu'à ce que ça n'ait plus été du tout. Malade, malade, regarde ton vieux D... ! Je sors du Ministère de la Guerre. Réformé, j'ai été me proposer pour un service de bureau. Ils ont été très aimables, très polis, ces messieurs, mais voilà le discours qu'on m'a tenu : — Rentrez dans votre famille, mon bon monsieur. Nous ne voulons plus de vous, nous n'avons pas besoin de vous, allez vous reposer! Et avec mes galons, je retourne chez moi, un bonhomme démoli. Je ne pourrai plus tenir un pinceau. Je me ferai lire les histoires de la Grande Guerre par mes filles qui me soigneront, un peu repentantes de m'avoir poussé à faire le jeunet. Bien entendu, je vais me faire couper les cheveux et la barbe chez Lespès, avant de reprendre le train. Représente-toi ma rentrée à Loumaille !... Et toi, fais-tu toujours de la belle peinture? Ah! tu sais, si tu as
quelque chose de neuf là- haut dans l'atelier, je demande à voir. Si tu voulais me donner des conseils ! En admettant que je ne dévisse pas tout de suite, j'essaierais de m'y remettre. C'est épatant ce que l'on voit là-bas au front... un coloris, des tons patines, des types! c'est épatant pour un peintre. Nous autres artistes, n'est-ce pas? on a toujours l'œil, même à la guerre. Toi un friand du pittoresque, tu devrais te faire mettre dans l'équipe des camoufleurs. Forain et Flameng ont chacun un uniforme, qui leur va comme un gant. Ça te rajeunirait. Ah ! ce qu'il y a à peindre, là-bas... !
Et A. D... faisait castagnettes de ses doigts :
— C'est épatant! c'est épatant!...
A. D... n'est pas encore découragé. N'ayant pu être un héros, il serait disposé à redevenir le rapin appliqué et toujours satisfait que j'ai connu en 1880.
i^'" juin.
Un jour quelconque de semaine. Miss T. a voulu voir les nouveaux films que le Ministère de la Guerre autorise le public à connaître ; car cette guerre, si elle n'est jamais fidèlement racontée, ce ne sera pas parce que les historiens manqueront de documents !
Des guichets du Gaumont Palace, à trois heures, une file double s'étend jusque sur le trottoir. Des employés en livrée galonnée rappellent par leur tenue somptueuse les Musics-Halls de Londres. L'ancien Hippodrome de Montmartre est devenu un véritable
palais d'exposition universelle. Dans les larges couloirs, des boutiques, des buffets, des fauteuils et des palmiers, des jeux et des glaces déformantes; ce qui était autrefois les écuries, est aujourd'hui un élégant promenoir où le public, dans les entr' actes, va et vient. L'édifice, décoré dans le style du Charles Garnier de Monte-Carlo, porte aux rares endroits où l'on n'a pu coller un macaroni, un rinceau ou une moulure, des trophées d'étendards tout neufs, aux couleurs des Alliés.
Le Gaumont Palace veut être un lieu de gaîté nationale.
Un orchestre nombreux comme aux Concerts Colonne exécute un programme de choix, habilement composé pour les enfants, les adultes et cet âge intermédiaire, celui des blessés et des permissionnaires. Odeur d'orange ; sucre d'orge, berlingots, Châtelet, Pilules du Diable, vacances de Noël? Non, un jour de guerre.
Sonnette du rideau.
Nous rentrons dans la salle. A tâtons, manquant de nous asseoir sur quelqu'un, d'écraser des pieds, de tomber, nous cherchons nos fauteuils, dans l'obscurité. On devine la foule humaine qui s'empile sur les gradins, dans les galeries des amphithéâtres ; on sent la respiration de toutes ces poitrines. Des milliers d'yeux. C'est d'abord un film de circonstance : Les Héros de l'Yser, Le départ du mari, la maison bombardée, la fuite de la mère et de l'enfant par les campagnes envahies, des combats, des scènes « d'atrocités » mimées par des acteurs dans quelque Bourg-I a-Reine,
le sang figuré par de Teau, la convention scénique, une interprétation cabotine de l'invasion, de la vie qui, à quelques lieues d'ici, est la vie réelle.
La mère et l'enfant arrivent en Vaucluse. Misère des réfugiés. Une douairière d'opéra-bouffe recueille les infortunés, les emmène dans sa villa de Nice. Serviteurs, automobiles riches selon la conception des feuilletonnistes du Petit Journal. La promenade des Anglais. L'Hôpital. Le « héros de l'Yser », blessé, est en traitement. Sa femme et son fils viennent le voir. Pathétique de mélodrame. Scènes dans le train des blessés. Tommies. Tipperary. Vive l'Angleterre!... Embrassades d'Anglais et de Français. Chants nationaux. Le public applaudit.
Ensuite des vues des lacs italiens, en couleurs, des ciels bleus, des fleurs, des orangers. Nous étions, l'année dernière, sur cette terrasse de la « Villa d'Esté ». Voici Cernobio..., l'embarcadère des « vapeurs » à Côme; barcarolle des Contes d'Hoffmann, Sérénade du Passant, Paladilhe, Cavalleria Rusticana, toute la lyre.
Obscurité. Roulements de tambour. Marche de Satnbre-et-Meuse : un autre film.
Les tranchées, films de Millerand. Où cela se passe-t-il? Est-ce cela nos soldats? Une armée nouvelle, habillée, équipée de neuf, et dont il ne reste rien de ce qu'elle fut à la mobilisation. Enfin! voilà ce que nous sommes venus voir.
Les tranchées! c'est le pays de la lune. Des cratères; des terrains soulevés, bouleversés. Des êtres fantastiques rôdent dans des corridors qui sont des fossés ; un canon enfoui sous des branchages sort son mons-
trueux col de grue, qu'il balance comme un animal fabuleux ; des pattes d'hommes le caressent, le nettoient, le col monstrueux rentre dans son antre. Mais ces films sélectionnés n'enregistrent que des minutes de calme, où les visages de guerriers expriment la joie. Ces films sont comme « les lettres du front » que les journaux répandent, les bons messages de la Terre de Feu.
Dans l'ombre d'un Cinéma, les impressions du public sont à peine plus perceptibles que ne l'est pour le fumeur sa cigarette dans la nuit ; pourtant quand un film « porte », si le film est comique, des rires éclatent. Dans le noir, il est difficile de soulever l'enthousiasme, si ce n'est par des effets bouffons, simples et grossiers.
Aussi, les films patriotiques sont-ils commentés; une voix d'homme explique, dirige la pensée des spectateurs : voici les drapeaux de nos bons Alliés, les Anglais, les Russes.., quelques mous applaudissements. La Marseillaise est chantée par une dame invisible. Applaudissements « plus fournis », mais ce n'est toujours pas l'enthousiasme. Le public veut s'amuser, oublier la guerre. — Ça nous rase, ces histoires-là, dit mon voisin. — Ils n'ont donc pas un bon Max Linder? On en a soupe de leurs tranchées...
Fin de la première partie.
Lumière dans la salle ; Marche hongroise de la Damnation de Faust; berlingots, chocolat, oranges. Du haut en bas de cet amphithéâtre, des têtes, des têtes, une foule compacte ; les hôpitaux de Paris ont déversé leurs malades dans le Gaumont Palace. Mais
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il y a autant de civils, jeunes et vieux, et Ton se demande ce qu'ils vont faire à la sortie. Quels sont ces gens oisifs? En temps de paix, cette salle serait vide. Demain elle sera comble, après-midi et le soir, et c'est chaque jour ainsi. Le Gouvernement devrait prélever les trois quarts de la recette au profit des œuvres de guerre.
L'orchestre entame une valse. Devant le rideau, une troupe d'équilibristes japonais s'installe avec ses accessoires. C'est alors du délire.
Le corps humain gesticule ; ces petits jaunes sans sexe, hommes ou femmes ? fardés, pailletés et en maillot rose, se contorsionnent ; on dirait que ces bras, ces jambes, ces bassins vont se rompre ; force, agilité; l'action, l'excès de l'effort physique, la tension des muscles, des nerfs, de la chair, jusqu'à son extrême limite, et un sourire ! Tragique désintéressement esthétique dans l'effort de l'animal, sur des tréteaux, aux feux de la rampe : la douleur qui amuse et satisfait les instincts du public, comme un tournoi de lutteurs, comme les horions du pitre, les chutes et les coups du clown dans le cirque, ancestrale conception du plaisir dans la cruauté. Panem et Cir censés. Colisées, Hippodrome, aujourd'hui Cinémas.
Les japonais lancent des coutelas contre un panneau dans lequel la pointe des lames dessine la silhouette d'un enfant immobile contre cette planche ; à certains moments l'orchestre s'arrête de jouer; le tour que l'artiste principal va exécuter exige le silence. Et l'on voit un corps qui se renverse, la tête descendre le long du dos, disparaître, puis se retrouver au niveau
des pieds, entre les chevilles, pendant que le reste de la troupe, comme des balles de jongleurs, vole d'un bout à l'autre du théâtre.
Des salves d'applaudissements font trembler nos fauteuils.
Puis, c'est de nouveau la nuit. Le « clou » du programme, un film américain.
Une rue de New- York, des automobiles filent le long d'un parc, des gens marchent d'un pas dégagé, allant à leurs affaires; dans une fabrique, dans un « office » de banquier ou de négociant, des employés en bras de chemise, mais corrects, et qui n'auront qu'à remettre leur jaquette et leur melon de feutre dur pour ressembler à des messieurs, ont des gestes tranquilles, une activité mesurée, une grande activité rémunératrice.
Ceci est la paix.
Nous sommes à des milliers de lieues de l'Europe; pendant dix minutes, le cinéma nous rappelle que des hommes travaillent non pour la mort, mais pour la vie, loin de la guerre.
Je ne sais si les militaires auxquels on montre ces choses d'au delà des océans éprouvent, comme nous, une sensation de malaise et de trouble. Savent-ils où ceci se passe ? Savent-ils que ceci est plus vrai que « Bout de Zan »?
Autre série de films qui nous ramène en Europe? c'est une comédie enfantine, deux enfants se sauvent de chez eux. Pour faire comme son père, le garçon campe sur sa tête un képi, la fille comme sa mère, se costume en infirmière. Pierrot, dites-moi pourquoi,
se met de la partie; c'est sentimental et stupide. Cela plaît.
Mon amie me demande si je n'en ai pas assez. Nous nous remettons à marcher à tâtons dans le noir, nous écrasons quelques pieds, et bientôt, sur la place Clichy, nous achetons V Intransigeant.
Des gens courent, des avions remplissent le ciel ; nous entendons des détonations : un taube survole Paris ; des bombes viennent d'être jetées du côté de Grenelle, près de la Tour Eiffel. Quelques morts.
Léon D. poursuit son enquête sur les prisonniers allemands :
— Je n'ai pas encore, me dit-il, la permission d'entrer dans la chambre Myosotis; elle est défendue; Péladan tentera de forcer la consigne, je renonce à cette visite. On vous a parlé de ce prisonnier allemand, blessé, à l'hôpital de la rue X? C'est un jeune élève de l'Université de Bonn. Pendant des mois, ce garçon n'a pas voulu dire un mot; maintenant, on parvient à lui délier la langue, au point que nous savons ceci : Herr Brunig fait partie d'une secte nombreuse d' « intellectuels », d'élèves d'Universités, depuis des années sous la direction de sortes de prédicants mystiques. Ceux-ci conduisaient leurs adeptes, aux cris de « Deutschland ùber ailes », faire des marches, des exercices d'entraînement, et les grisaient de chants patriotiques. Un certain professeur Eibel prononçait de vérita-
blés sermons, où le maître inculquait à ses élèves l'idée du Sacrifice humam, du sacrifice à Moloch, au dieu des armées. Le jeune Brùnig s'indigne à la lecture des journaux français qui reprochent aux Allemands leur folie d' « atrocités », comme si les crimes n'étaient pas une nécessité de la guerre. Loin de devoir les éviter, le soldat germain a l'ordre de les commettre, ces atrocités qui comptent parmi les dogmes de la religion militaire. Les enfants, les vieillards, les femmes ne sont pas immolés inutilement, car leur sang répandu est un rite propitiatoire en l'honneur du dieu Thor, une sorte de crime rituel. Le Deutschland ûher ailes, que l'on traduit chez nous par la Patrie allemande, avant toutes les autres maîtresse du monde veut dire, pour un Allemand : au-dessus de tout dans mon cœur d'Allemand, avant Dieu, ou plutôt avec Dieu, ces deux idées étant inséparables : l'Allemagne et Dieu.
En face d'un peuple élevé dans une telle religion de barbarie, l'attitude des autres nations traquées, attaquées, devrait-elle donc être celle d'un bœuf passif à l'abattoir? Ou devrions-nous avoir l'exaltation haineuse et cruelle qui répugne tant à notre nature? Comment ces mêmes Allemands osent-ils nous reprocher notre cruauté, eux qui obéissent à cette suggestion mystique? Ces êtres moutonniers et, dans l'ordinaire de la vie, débonnaires, commettent soudain des crimes d'apaches, le sourire aux lèvres, quand tonne le canon. Leurs déments théoriciens ont soin de dire au peuple que des guerres telles que celle-ci sont des cataclysmes de la nature, inévitables, comme les orages; un magnifique spectacle qu'il faut savoir regarder pour sa
beauté même! La guerre est sacrée, nécessaire, en dehors de toutes notions de justice, de droit, lesquelles sont abolies dès que les premiers roulements du tonnerre annoncent aux hommes la venue du Prodige.
— N'avez-vous pas lu, me dit Léon, ces livres traduits en anglais, ce fatras de prose due aux généraux et aux savants d'outre-Rhin? Nous ne devrions pas les ignorer, ces documents officiels, ces confessions approuvées en haut lieu et répandues d'un bout à l'autre de l'Empire : le catéchisme germanique. La guerre est la forme la plus noble de l'activité humaine, selon eux; mais, ne l'oublions pas, en temps de guerre, les conventions morales du temps de paix deviennent de honteuses faiblesses; et c'est la guerre qui est la profonde moralité. Guillaume la célèbre comme le gage de l'ultime domination pacifique de « ses Allemands >^ sur la terre. A quelle singulière épreuve la terre ne sera-t-elle pas soumise? Le Vieux Dieu, qui protège la Race Elue, la race pieuse et sans tache, est un Moloch aux paupières baissées sur sa propre hypocrisie, comme un Bouddha, gardien des éternels mystères du monde.
Je demandai à Léon :
— Ne croyez-vous pas que le prédicant, ou les prédicants de Bonn, ceux qui ont éduqué le jeune Herr Brûnig, soient de simples officiers instructeurs appointés dans les Gymnasiums et les Universités par le Ministère de la Guerre?
Léon est candide ; la vie dont il a déjà parcouru un long chemin, n'a pas entamé sa confiance dans la générosité du cœur des hommes, mais la guerre allume
en lui un fanatisme à rebours, il impute les pires excès, les crimes les plus noirs, aux influences mystiques.
— Non, ce n'est pas cela, dit-il. Herr Brùnig est tout à fait libre avec moi ; il est très instruit, très intelligent, ses récits corroborent mon sentiment : il s'agit là de la restauration d'un culte primitif de l'Allemagne, de cette religion abominable entre toutes celles qui ont obscurci le cerveau et dilaté les narines humaines à l'odeur de la Mort. La douleur est inutile, l'humanité a la terreur de la souffrance et du renoncement, le dégoût de la destruction. Mais la religion veille et elle est là pour duper l'humanité. Imbécillité du capitaine au front bas, qui fait la guerre contre les autres... et contre lui-même! Les sens se révoltent contre le conquérant germain, et ce barbare dresse la statue d'un Moloch luthérien sur un autel de la Patrie, un autel qui a pour cierges une forêt de hampes de drapeaux. Pour les Allemands, n'avoir pas ce fétichisme frénétique dans la guerre, c'est une preuve d'impuissance, de couardise et d'impiété.
Je rappelai à Léon la scène à laquelle j'assistai à Liebenstein, quand la sœur du Kaiser se réjouissait de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand; je lui rappelai la brutalité grossière, orgiaque, de la musique de Strauss dans Elektra, le cortège des victimes conduites au sacrifice : le sadisme de Salomé. J'en reviens toujours à l'esthétique, ce par quoi les peuples s'expriment le mieux — et l'art allemand n'a pas de pudeur, il étale ses sentiments comme faisait, devant moi étranger, une princesse impériale de HohenzoUem. Telle est la race allemande, toute religion mise à part.
Mais Léon ne s'en prend qu'à la religion : — On trouverait, en effet, dit-il, de nombreux éléments pour une étude sur les rapports de la religion et de la cruauté, dans l'esthétique allemande moderne; le pire, c'est que chez notre ennemi, le sentiment religieux se confonde avec l'idée de patrie, qui elle-même ne fait qu'un avec cruauté. J'ai pendant ma jeunesse peut-être trop généralisé, attribuant à la religion, dans toutes les races, une influence mauvaise que je jugeai anti-humaine. Aujourd'hui, je hais les religions! La foi est surtout dangereuse chez ces Prussiens pour qui la pensée et l'action sont indissolubles, ou si mélangées... Ne riez pas de moi! J'ai fait bien des rêves, et aussi, j'ai cru qu'il n'y aurait plus de guerre... A quoi n'ai-je pas cru? Même à l'amitié de toutes les races les unes pour les autres! La religion macabre du jeune « intellectuel » de Bonn me ferait douter de Dieu, si je n'avais d'autres raisons...
Jadis, Léon, -votre socialisme était conforme aux plus purs enseignements ^du Christ; Léon, vous êtes aussi mystique que le professeur Eibel de l'Université de Bonn, tel que vous le décrit le prisonnier de la chambre Myosotis. Assez! Croyez-moi, le professeur Eibel est un officier instructeur, comme le professeur von Bode, comme leurs chefs d'orchestre et leur Kaiser. Admirables comédiens! Mais vous, vous nous diriez comme M. Homais, que la France a accepté la guerre pour plaire aux <c curés »!...
« Quand on méprise, on ne peut pas faire la guerre; quand on commande alors qu'on se sent en présence de quelque chose qui est au-dessus de soi, on ne doit pas faire la guerre », écrit Nietzsche. Ces lignes, qui n'ont pas trait à la guerre par les armes, expriment une idée qui se forme lentement, obscurément, dans le cœur de nos héros. Aussi bien, les soldats ont un ton digne et ne rabaissent jamais plus le terrible ennemi qu'ils ont appris à connaître.
On dit qu'entre les deux lignes de tranchées, dans certains secteurs, des relations s'établissent et une sorte de camaraderie — fort dangereuse en vérité — mais non pas sans noblesse. Le péril et le courage ennoblissent tout.
Certaines lettres venues du front témoignent d'une admiration pour l'adversaire, laquelle, à l'arrière, nous choque presque, sans doute parce que nous ne respirons pas l'atmosphère héroïque de ces « surhommes ».
« Le ressentiment né de la faiblesse n'est nuisible qu'aux êtres faibles. Dans le cas où l'on se trouve en présence d'une nature abondante, c'est un sentiment superflu, un sentiment dont il faut se rendre maître pour démontrer sa force... »
Un de mes relieurs a ses deux fils au feu ; en me rapportant quelques livres, M. Lamblois me communique les meilleures pages d'une correspondance presque quotidienne. Ernest va passer lieutenant — mais il lui manque deux doigts à la main gauche; il a reçu la médaille militaire. Gustave est en traitement dans un hôpital de Royan : croix de guerre, citations.
CAHIERS D'UN ARTISTE 31 Gustave écrit :
« Mon cher papa,
« Il y a cinq mois que je fais la guerre, j'ai eu de beaux récits de combats sanglants à te raconter, j'en ai vu de toutes les couleurs, et tu te figures peut-être maintenant les horribles images que nous avons constamment sous les yeux. Quand, le soir, nous quittons une plaine où les blessés agonisent sur les morts, un frisson nous parcourt tout entiers en pensant que ce sort sera le nôtre. 11 s'en est fallu d'un cheveu que ce soit le mien, puisque je suis resté quarante-huit heures avec deux « Boches » au-dessus de moi. Enfin, j'ai été dégagé et me voici dans un lit où j'espère que toi où maman, peut-être les deux, viendrez bientôt m'embrasser.
« Je commence à peine à me ressaisir et je me pose des questions qui ne sont peut-être pas convenables. Je me demande si c'est bien mal, mais je ne peux pas avoir le mépris dont parlent les journaux. Ces horribles « Boches » qui nous font tant souffrir, ils sont aussi courageux que nous, c'est des hommes comme nous. Je ne m'explique pas ce qui se passe en moi, mais je ne les méprise pas. Je ne les plains pas non plus, mais je ne nous plains pas nous-mêmes, puisque c'est la guerre; j'ai même plus de courage, il me semble, depuis qu'ils nous ont appris à la faire. J'ai une grande confiance et quand je vais au combat après avoir fait une prière (car, ma foi, je ne suis pas de ces mangeurs de Bon-Dieu et je ne crois pas qu'il en reste beaucoup), je me sens tout autre et mes forces
sont instantanément décuplées ; mon bras et ma volonté sont plus fermes; je tape sur les « Boches » toujours au bon endroit, afin de tuer celui qui veut prendre ma vie.
« Tuer un homme, mon cher papa, c'est bien peu de chose en ce moment; mais, crois-moi, je ne tue pas pour le plaisir de tuer, ça me fait même bien horreur. Mais que veux-tu? on sait qu'on est là tous les deux à force égale et que chacun défend sa patrie.
« J'en ai descendu pas mal, car j'ai toujours été assez bon tireur. Le plus dégoûtant, c'est quand on entend la voix de celui en qui Ton enfonce la baïonnette et si l'on voit son visage, et qu'il vous parle même.
« Dans une petite affaire où nous étions quelquesuns, dernièrement, j'ai passé ma baïonnette au travers du corps d'un rouquin qui ressemblait à Jules comme deux gouttes d'eau. Je l'ai étendu par terre; il causait encore très bien, et, avant de mourir, croirais-tu qu'il m'a prié, dans un bon français, de remettre plus tard à sa famille, si je le peux, une médaille et un petit objet qu'il portait après sa chaîne. Je lui ai promis de m'acquitter de mon mieux de cette pieuse mission. Je lui ai ôté la vie et pourtant il est mort sa main dans la mienne.
« La guerre, quel triste mot! Maintenant que je suis ici sur le dos, regardant le plafond et écoutant les camarades dire des blagues, raconter aux infirmières des machines invraisemblables, je me demande si j'ai rêvé ou si c'est eux qui ont raison. A l'hôpital, devant le monde, il y en a si peu qui disent ce qu'ils pensent! Avec des civils, on se fait plus mauvais que l'on est.
Il n'y en a pas un de ces mâtins-là qui n'agiraient autrement que moi avec le Boche... »
M. Lamblois hésitait un peu à me faire lire cette lettre. Une cliente à lui, « bonne chrétienne », me ditil, l'avait trouvée « inquiétante ».
— Si les Français se mettent tous à recueillir des médailles de ces cochons-là, où en arriverons-nous? On ne traite pas les « Boches » comme des hommes.
J'ai rassuré M. Lamblois.
D'ailleurs la lettre de Gustave se termine par : « Vive Dieu ! Vive la France ! » mais ceci n'est pas assez pour la cliente de M. Lamblois.
L'abbé Langres veut me convertir ; il s'en défend, mais, malgré sa finesse et sa parfaite tolérance, je le sens qui tourne autour de moi. Nous sommes de si vieux amis, il sait que j'ai tant de plaisir à le voir, qu'il ose me communiquer des lettres édifiantes, même si elles doivent parfois me faire regimber. La plupart de ces lettres dépassent ma compréhension.
En voici trois que l'abbé me confie après me les avoir lues. Près de Lisieux habite la famille Germancin de Lataille : la mère, une fille qui a 17 ans aujourd'hui, et une autre fille, Madame Charlie Durbeck, mariée à un jeune homme qui entreprit de faire valoir les terres que M. Germancin de Lataille, le père, avait acquises, pièce à pièce, en vue d'une exploitation
agricole-modèle. M. Germancin disparut trop tôt pour en voir les succès prodigieux. Son gendre, Charlie Durbeck, éduqué en Angleterre, perfectionna la laiterie, la beurrerie « scientifiques ». Avant la guerre, le Domaine de La Taille faisait concurrence à Maggi. Dans le château, les dames Germancin faisaient ménage commun avec les Durbeck. — Ceux-ci — dit l'abbé Langres — étaient tellement unis, ils s'étaient enfermés dans une cuirasse si hermétique, que l'on ne pouvait imaginer la fissure par laquelle le malheur s'insinuerait chez eux. Ils disaient : — Nous sommes trop heureux ! — Et parfaites furent ces existences d'amour, de travail, de charité, de dévotion. Ils étaient à Bayreuth la dernière fois que vous y fûtes. Je devais les y accompagner. Quel dommage que je ne vous aie pas mis en rapport avec eux !
Charlie vient de tomber au champ d'honneur. C'est ainsi que Mademoiselle Eve, puis Madame Durbeck, enfin Madame Germancin, apprirent la nouvelle à l'abbé Langres.
La Taille, le...
« Monsieur l'abbé,
« Mon beau-frère Charlie est au Ciel. Je m'empresse de vous mander qu'il a quitté cette terre le... Le voici donc délivré de ses entraves mortelles, assis parmi les Saints, dans la Gloire éternelle.
« Ma sœur, vous le comprendrez, ne peut encore vous écrire ; je me suis chargée de vous faire part de la Grâce que Notre Père nous a accordée. Hosannah !
« Ma sœur est courageuse, nous serons toutes
trois courageuses ; je crois qu'il faudrait dire : nous sommes heureuses, puisque celui que nous aimions si tendrement vogue maintenant dans un océan de Félicité divine. Comment nous rendrons-nous dignes de le rejoindre au Paradis?
« Prions, prions, Monsieur l'abbé. Peut-être vous sera-t-il loisible de venir à La Taille, lorsque nous célébrerons le service commémoratif, dans cette chapelle que vous avez inaugurée, où vous avez baptisé mes neveux, excepté le gentil baby que son père a eu la joie de baiser, il y a quinze jours, peu après la naissance d'Esprit — car tel est le nom de mon neveu.
« Je suis, Monsieur l'abbé, votre respectueuse et affectionnée petite amie en N. S. J. C.
« Eve Germancin de Lataille. »
La Taille, le... 1915.
« Monsieur l'abbé, cher et grand ami, « C'est à vous que je tiens à écrire, dès que ma santé me le permet, à vous, le premier. Vous avez connu toutes les phases heureuses de ma vie, vous y avez participé avec tant de religieuse affection, qu'aujourd'hui vous devez être avec nous quand le suprême bonheur, doublé du suprême honneur, est accordé par le Très-Haut à la plus soumise de ses créatures. Je n'ai pas, jusqu'ici, pu écrire. La naissance de mon fils, Esprit, dont vous serez, j'espère, le guide spirituel, m'avait éprouvée.
« Charlie m'inquiétait ; mais je l'ai revu, il est venu
ici. Je l'ai senti digne et préparé pour les plus nobles actions du héros et du chrétien. La seconde séparation a été cruelle, je m'en confesse à vos pieds. J'ai été faible. Mais Je me suis reprise, et aujourd'hui, guidée par la Lumière céleste, Je me lance sur la voie toute claire qui me mènera Jusqu'aux portes du Séjour incomparable où m'attend mon bien-aimé époux. Je ferai des efforts quotidiens pour me rendre digne de Charlie, et surtout de Notre Père qui daigne abaisser Ses Yeux compatissants sur les pauvres pécheurs que nous sommes.
« Monsieur l'abbé... Excusez-moi si Je ne vous raconte pas la mort sublime de mon noble héros ; Je ne suis qu'une femme meurtrie, accablée par les lourdes richesses que verse sur moi une Volonté céleste. Ma bonne mère vous écrira en détail ce qu'il serait trop, pour moi, de dire encore.
« Je suis votre fille reconnaissante, respectueuse et affectionnée en N. S. J. C.
« Germancin de Lataille-Durbeck. »
La Taille, le... 191 5.
« Mon cher abbé, « J'ai devant moi une pile de lettres, mais comment ne pas aller d'abord à celui dont Je sens le cœur si chaud battre à l'unisson des nôtres? Quel secours que les amis, surtout quand, par le bienfait des circonstances providentielles, ce n'est pas une compassion qui vient à nous, mais que coulent de douces larmes, semblables aux nôtres.
<N Vous deviez être ici, pour Pâques, mais nos projets humains sont bien peu de chose ; aussi je vous assure que, de mettre tout cela au point est un enseignement si grand, que Ton se sent emporté dans des régions supérieures, où notre âme se meut plus à Taise. En somme, ce qui importe, c'est de faire ce que Dieu veut que nous fassions. Si nous nous attardons à trop nous installer dans cette vie, nous sommes, en certains cas, empêchés de faire de la route. Alors, il est juste que les projets s'écroulent ! Je ne sais plus voir autrement.
« Quand Notre Père qui nous aime, nous éprouve. Il nous accorde en même temps des Bénédictions qui nous rapprochent de Lui.
« Les détails de la mort de Charlie nous ont raffermies dans la certitude que le Ciel s'est ouvert pour lui, instantanément. Il a été, tout de suite, dans la lumière, et il a tout compris. Un reflet de cette lumière déchira en même temps pour nous le voile, et si nous n'avons pas encore la compréhension totale, si nous avons de la peine, en tant qu'êtres périssables, nous savons que cela est pour le bien. Nous adorons. C'est de ces faveurs divines que nous remercions humblement notre Créateur. Le sang d'un martyr n'est pas versé, sans qu'il en retombe sur les siens des gouttes qui communiquent une bien heureuse force. Nous nous disons que Charlie a atteint, en une seconde, un degré de perfection telle, que Dieu l'a pris à ses côtés.
« Catherine se trouverait égoïste de se plaindre, elle n'a qu'une idée : se hausser jusqu'à lui, son époux admirable, mon fils, depuis qu'il était le mari
de ma fille — et avoir de l'héroïsme en détail. Son nouveau-né est une aide de tous les instants, une autre Bénédiction, parmi toutes celles dont nous sommes comblées. En nous, qui aurions pu être brisées, se tend un ressort que nous ne connaissions pas. Le protecteur, le guide est là-haut, plus proche de sa femme qu'il n'était ici-bas ; il aidera Catherine, son enfant, nous aussi.
« Catherine a eu, hier, une lettre de l'abbé Le Ménec, confirmant les faits que vous avez lus dans les journaux. C'est M. Le Ménec qui, au péril de sa vie, aidé de deux camarades, fut chercher le corps, dans la nuit du 19. Charlie a été mis en bière, et déposé dans le cimetière de X. La place est connue, il y restera. Il avait dit, avant de partir : — Si je tombe, je veux qu'on me laisse sur le coin de terre que j'aurai cherché à conquérir. — Ses papiers, pieusement recueillis, vont revenir à Catherine. L'abbé dit le bien moral que Charlie faisait à ses hommes. Charlie avait eu des propositions d'avancement, qu'il refusa. — Je ne suis pas là pour la gloire, mais pour mon Devoir. — Il sentait son influence sur ses camarades, comme sur ses subordonnés, à La Taille, et c'était le principal. Son testament est ouvert : il laisse la moitié de son capital, que je n'aurais pas cru si considérable, aux familles employées dans son exploitation ; il fonde un orphelinat, en plus de son patronage et de son hospice. La réglementation de l'Etablissement Saint-Charies est un chef-d'œuvre d'intelligence, de prévoyance pratique, de « coopérative » bien entendue. Voilà de la vraie « science sociale ». Quand on se rappelle l'artiste
qu'était Charlie, le musicien et le poète que sa seule modestie empêchait encore de se faire connaître, on est, mon cher ami, confondu d'admiration.
« Mais ce n'est rien (que pour nous), la disparition d'îin homme. Nous allons d'un cœur égal vers les souffrances multiples, autour de nous, au secours des existences brisées, ou qui paraissent l'être ; nous y allons dans des sentiments d'intense solidarité. La tentation de se laisser abattre ? Non ! il faut relever son espoir ; nous nous donnerons dans les moindres détails à l'œuvre que Charlie a créée, et infuserons aux faibles la confiance qui nous aidera à sortir de l'épreuve.
« D'après la leçon de la guerre, dont nous avons tant reçu, préparons-nous à la vie de paix. Vous ne nous abandonnerez pas, mon cher abbé. Nous avons tant besoin d'un autre homme, près de nous!...
« Un de mes plus intimes chagrins, c'est que mon mari soit parti trop tôt pour assister au couronnement de l'œuvre de son gendre. Il ne l'a vue qu'ébauchée ; il en attendait beaucoup. Le portrait que M. Paul Dubois peignit de notre cher défunt, préside aux actes de notre vie de famille. Les yeux si noblement inspirés de mon François-Xavier s'abaissent paternellement sur nous, attirant nos ferveurs... Il s'épanouirait, aujourd'hui, dans cette France qui s'est ressaisie ; quels horizons s'ouvriraient devant celui qui crut si fermement au succès des théories sociales les plus humanitaires et les plus libérales, appuyées sur le Dogme de notre Sainte Mère l'Eglise, sans laquelle tout n'est que balbutiement et qu'erreur ! »
Quand Tabbé Langres m'eut fait lire ces trois lettres, je demeurai stupide. — Je ne suis pas, — lui dis-je, — même à mi-chemin du perfectionnement moral que je m'efforce de cultiver ; voici qui me décourage ! Combien j'aurais voulu connaître ces gens-là, avant que la mort n'ait franchi leur seuil ! Que faisaient-ils donc, comment s'écoulaient leurs jours, dans l'attente de la visiteuse qui les trouve si prêts à la recevoir?
L'abbé me répondit : — Vous ne vous seriez pas déplu au domaine de La Taille, croyez-le bien. II n'y avait là ni austérité, ni petitesses. Peut-être un peu trop de théories. On voulait croire au bonheur, on l'affirmait dans les moindres circonstances, c'était un principe, une loi. Cette famille, si gaie, si richement douée de toutes façons, avait fait, de la vie à la campagne, par effroi de la ville, un mélange de ce qu'il y a de mieux, en France, en Angleterre, en Italie, en Hongrie, en Amérique ; Charlie Durbeck, jeune encore, avait rapporté de ses voyages et de ses visites dans ces pays-là, ce qu'il y a d'exquis, de rare, de délicat, et sa fortune était magnifiquement mise en usage. Vous qui êtes musicien, vous auriez entendu, en toutes saisons, les meilleurs exécutants jouer les plus belles pages modernes et classiques, dans une salle qu'ornent, sous un plafond de Tiepolo, des peintures de Bonnard, de Cézanne et de Manet, des vases grecs, de primitives céramiques de la Chine ; des fleurs, inconnues de moi, lesquelles Charlie acclimatait à la terre de Normandie, embaumaient les pièces d'habitation, où un petit nombre d'élus, dont je regrette que vous n'ayez pas fait partie, étaient libres de lire tout le
jour, s'ils le voulaient, de grands ouvrages, dans des éditions rarissimes.
— Mais enfin, Monsieur l'abbé, et l'exploitation agricole, et le patronage, et les prières du matin et du soir? Que fiiisait-on du chapelain?
M. l'abbé Langres m'avoua :
— II y avait là de très hauts paravents de Coromandel, qui se déplient. Vous n'auriez rien vu que ce que vous eussiez voulu voir. Je vous parlerai plus tard du système scientifique sur lequel M. Germancin, le père, avait réglé l'existence de sa famille, de ses employés, de ses gens...
13 juin. Dimanche.'
Chaleur lourde et magnifique. Les roses blanches, toutes les fleurs d'été en même temps, écloses trop vite, s'effeuillent sur la terre lilas, opalisée par un soleil d'Angleterre. « Mid Summer. » Les amis du déjeuner dominical s'attardent à l'ombre du hêtre pourpre, simples globules du sang dans la circulation vertigineuse où nous sommes charriés; les êtres las se sentent les uns aux autres comme les continents sur la carte, comme les étoiles innombrables perdues dans l'infini de la nuit. On ne prononce plus de noms, la conversation courante témoigne de la nouvelle forme d'intérêt que chacun prend à la guerre. Le bulletin quotidien des docteurs est là, mais on a moins hâte de le lire, on sait, d'avance, ce qu'il est; dans le corps du malade, des désordres couvent que l'on ne peut encore prévoir. 11 semble que le malade ne bouge pas;
il sommeille inconscient de son mal pour quelques heures, anéanti par la bonne chaleur de juin. Je marche dans l'allée que bordent des scolopendres rapportés jadis d'Otîranville ; d'un fil de fer tendu entre un vernis du japon et un érable sycomore, pendent des stalactites molles de vignes-vierges, qui me frôlent le crâne, comme des plumes. Dans le terrain que séparent du mien des sureaux et un rang de fusains, des jeunes filles jouent au tennis. Des balles passent au-dessus ou au travers des mailles de laiton aux losanges agrandis; certaines s'égarent chez moi; je les renvoie aux joueuses; d'autres balles se perdent dans les massifs, ou tombent dans une zone neutre, qui sera inaccessible jusqu'à ce que l'automne ait achevé sa dépouille de feuilles. Les enfants regardent ces balles si coûteuses en temps de guerre : — Ce sont des cadavres, disent-elles, qui pourrissent entre les deux lignes de feu.
N'ayant jamais manié la raquette, je ne m'étais pas enquis de la manière dont ces balles sont fabriquées. Je viens d'en recevoir une, en plein front, le coup porta fort, j'ai vu trente-six chandelles : alors, j'ai pris mon couteau et j'ai fouillé dedans... J'ai compris l'attitude de certains peuples neutres.
A cinq heures du soir une brise agite les arbres, tels que des pankas tenus d'une main molle, le ciel se strie de bleu pâle et d'oranger, comme des vaguettes sur un lac à l'approche de l'orage ; des pétales d'acacias neigent sur le jardin, quelques-uns entrent par ma fenêtre, tourbillonnent en flocons jusqu'à mes pieds; encore un orage au loin. Dans les parterres de Téglise
dont la coupole, réduction du dôme de Saint-Pierre, avec ses deux peupliers et ses ifs, fait songer à l'Italie, on célèbre un Salut solennel pour l'Octave de la Fête- Dieu. Le vent m'apporte quelques notes du Tantum Ergo, puis des voix de puceaux chantent des cantiques :
— « Dieu de clémence, ô Dieu vainqueur, Sauvez, sauvez la France, au nom du Sacré-Cœur. »
Le moteur d'un biplan couvre la voix des enfants.
C'est à cette heure, que les dimanches, les hymnes protestantes chantées par les élèves anglaises de la pension Guyomar, transformaient ce coin d'Auteuil en une banlieue de Londres. Recollections... Dimanches de jadis dans la vallée de la Tamise, « Sunday hymns » ; voix britanniques étranglées dans le pharynx ; un accordéon sur le vapeur-touriste, dont l'aube frappe l'eau de la rivière; berges, écluses, cyclistes. Ce soir quelqu'un siffle Tipperary, sur le pont de Henley.
Liza dit adieu à son Tommy'Arry.
Fêtes de naguère à Beaumont Collège! Encore des hymnes dans la chapelle : oriflammes, orchestre miiitaire des Horse-Guards ; le soleil dans la forêt de Windsor, châtaigneraie de gaze bleue. Les pères des collégiens, chapeaux haut de forme, redingotes noires, les mamans en toilette de ville, les sœurs en jupes courtes avec des jambes qui n'en finissent pas, se répandaient sur les lawns, goûtaient, buvaient le thé de Ceylan dont Tarome exalte le parfum du Navy-Cut. Deux géants à veste rouge, kilt de plaid, guêtres blanchies à la craie, vont et viennent en sens contraire, marquent le pas
au rythme d'une marche militaire écossaise, que pleurent leurs cornemuses.
Je ferme les yeux et concentre toute ma volonté sur ce tableau que les voix d'enfants de chœur ravivent dans ma mémoire. D'autres lambeaux de cantiques me sont apportés sur Les ailes du vent, plus fort, hachés, coupés comme par une porte d'église qui retombe sur ses gonds :
— « Sauvez, sauvez la...
Sacré-Cœur, cœur... cœur... »
Roulements de tonnerre, averse d'orage; les fidèles, qui n'ont pas de parapluies, courent sur le trottoir de la rue pour rentrer plus vite : les fillettes font paquet de leurs mousselines de communiantes, leurs frères ôtent leurs brassards de moire blanche, crainte d'être mouillés.
14 juin.
C'était donc la « Savoyarde » que nous avons entendue d'ici vendredi dernier. L'abbé Langres me reproche de n'avoir pas été à la Cérémonie du Sacré-Cœur. La Basilique du Vœu National, l'abbé le sait, est le seul monument moderne, dans Paris, qui me paraisse avoir une signification, un caractère à lui, et faire partie du paysage. Vu de loin, de quelque endroit qu'on l'aperçoive, par tous les temps, ce bloc argenté ou doré, selon l'heure ou la lumière qui le vêt, présente une silhouette inattendue. Il surprend quoiqu'il soit à sa place, il « fait bien » comme un bibelot de moindre
valeur, parfois dans un appartement, produit meilleur effet qu'un objet de haut prix. En étudiant les détails, on peut se demander si notre admiration est légitime. Ce style composite, cher aux professeurs de TEcole des Beaux-Arts, ce mélange académique du français et de l'italien — jamais tout à fait l'un ni l'autre — cet archaïsme aveuli par la timidité des constructeurs d'immeubles, de gares et de « Crédits », irritent à la manière des plans et dessins de VioIlet-le-Duc.
Si un de nos architectes réussit à établir le volume d'une surface pleine, il se trompe dans la répartition des vides, des ouvertures ; c'est alors les fenêtres, les portes, qui ne sont pas proportionnées; les motifs ornementaux, insignifiants ou tout à fait détestables, convenus et prétentieux, trahissent l'indigence du goût et de l'invention.
A Montmartre, un miracle atmosphérique répare les erreurs de Dauban : Téglise du Sacré-Cœur est, telle quelle, admirable, et la guerre en a fait, comme de la Tour Eiffel, une divinité vigilante, un esprit protecteur de la Cité.
L'abbé Langres me confiait sa tristesse, pendant les années dernières, quand à la fin du jour, il montait sur la butte pour contempler le panorama. L'abbé était seul devant ces boutiques d'objets de piété, entre les palissades et les hautes courtines du réservoir des Eaux. Le culte du Sacré-Cœur avait de moins en moins de fidèles. L'abbé me rappelait les pèlerinages de jadis, les projets de jardins, d'escaliers, de terrasses qui doivent relier ces hauteurs de Montmartre à la ville, les avenues qu'on voulait faire vastes, pour les cortèges,
les processions de tout le peuple de France; puis la police mobilisée pour calmer les enthousiasmes. Vœu National ! Chaque pierre dont est faite la gigantesque châsse fut le don d'un individu, l'espoir d'un peuple en cimente chaque cube l'un à l'autre . Cette matière friable est sensible, comme de la chair; elle a une personnalité.
Mais la grande pensée du Vœu National perdait de son prestige. La Basilique devenait une paroisse comme une autre, moins touchante que l'antique Saint-Pierre, tout proche, dont l'abside verdit sous les arbres du Calvaire où nous allions, en Semaine Sainte, conduits par notre institutrice, citoyenne de Montmartre. M"« Fossard nous disait :
— Quand même on m'offrirait un palais dans Paris, et une fortune pour l'habiter, je ne quitterais pas cette province, avec les commodités de Paris ! Je n'en sors que si je ne puis faire autrement.
Les déjeuners chez M^^^ Fossard étaient des régals. Je reconnaîtrais, entre cent autres, la saveur du pain de Montmartre d'alors, le vol-au-vent flanqué d'écrevisses, les quenelles, les choux farcis et le sainthonoré dont M"« Fossard redoutait la crème et les cerises confites; plusieurs enfants ayant été empoisonnés (à moins que ce ne fût par la teinture de leurs bas rouges). Nous allions voir, de l'extérieur, le cabaret des « assassins », sur les pentes nord de Montmartre, et l'on me montrait les restes des vergers de mon grand-père Esprit-Sylvestre, sa maison où Delacroix, Berlioz, Roqueplan, Antony Deschamps, venaient au temps du romantisme...
Pourquoi le versant de la butte est-il inséparable dans mes souvenirs, de la complainte de Troppmann le meurtrier de la famille Kinck, et de la plaine de Pantin? Sans doute à cause du cabaret « des assassins ».
Ses ruelles tortueuses, me paraissaient être des coupe-gorge, des repaires de malfaiteurs.
Plus tard, j'ai connu les dimanches festifs du Moulin de la Galette, les modèles que Renoir arrêtait au milieu de leurs danses, dans un clapotis de soleil sous les marronniers, pour peindre son chef-d'œuvre de la collection Caillebotte. Montmartre était en train de devenir Paris; échafaudages, terrassiers, grues, scies grinçantes des tailleurs de pierre : la Basilique lentement s'érigeait, les quartiers neufs allaient escalader les rampes à pic de la butte.
Mais, bien plus loin encore sont le Montmartre de Mars 71, les coups de canon du 18 Mars. J'étais au fond du parc de Passy. Il faisait très chaud. Les otages! Pour la première fois ce mot entendu par un enfant! Depuis lors, Montmartre reste pour moi un lieu sacré, baigné de sang. Pèlerinage, congé des jeudis et des dimanches, époques imbriquées les unes dans les autres, lesquelles je confonds comme les films d'un cinéma détraqué ; robes de prêtres, généraux-martyrs, théories de fidèles, scapulaires, chapelets; robes de percale, chignons des polkeuses du Moulin, impressionnisme... et jusqu'au Julien et à la Louise de Gustave Charpentier, protecteur de Mimi-Pinson.
Aujourd'hui, dans la rue Caulaincourt, la femme d'un attaché à l'Ambassade américaine, pose en costume de Castillane, pour Ignazio Zuloaga, pendant que
la « Savoyarde », enfin juchée sur son campanile, bourdonne son rappel du Vœu National.
— Le plus beau film, — me dit l'abbé Langres, — aurait été celui du 1 1 juin. Mais auriez-vous pu entrer dans la Basilique, même si, trois heures d'avance, vous vous fussiez faufilé par quelque chemin secret? Au dedans la foule est presque aussi épaisse qu'au dehors, où elle remplit le parvis, foule plus bruyante que recueillie. On veut recevoir de près ou de loin l'a bénédiction de Monseigneur le Cardinal, on monte sur les toits, on s'accroche à des poteaux de réverbères, on défonce les devantures de ces petites cabanes que les marchands de médailles et de statuettes, désespérant de gagner leur journée, ont dû fermer dès midi. Des jeunes filles quêtent pour les blessés, vendent de petits drapeaux où l'emblème du Sacré-Cœur s'unit aux couleurs nationales. Dans la foule des fidèles, il y a surtout des femmes, mais beaucoup d'hommes aussi, des militaires, des blessés à béquilles qu'on manque de renverser. De la nef, plongée dans des demi-ténèbres colorées par l'azur et la pourpre des vitraux, j'ai aperçu un coin du chœur tout brillant de cierges et pavoisé de drapeaux; mais c'est la foule que j'aurais voulu que vous vissiez. Jamais, jamais dans ma carrière d'ecclésiastique, je n'ai, plus qu'à cette cérémonie, senti le souffle divin embraser des poitrines humaines... Il eût suffi d'être là vers six heures du soir. Du parvis vous eussiez entendu venir jusqu'à vous, par le portail grand ouvert, le chant des psaumes — dix mille voix sous les coupoles, se répondant; vous auriez vu, enfin, dix autres milliers de têtes inclinées; Monseigneur
entouré de son chapitre, éleva l'ostensoir, et se tournant aux quatre points de l'horizon, appela la bénédiction divine sur Paris...
19 juin.
Saint Barnabe s'est moqué des larmes de saint Médard. C'est le « Mid Summer » enchanteur, et désolant d'être la fin d'une croissance. La terre se dessèche et craque sous les rayons verticaux du soleil. Les fleurs se hâtent trop de s'offrir à ces noces, leurs cœurs s'ouvrent tout grands, vite décuplent le nombre de leurs pétales, jettent leurs graines et ne remonteront pas, dit Ernest.
— Les plates-bandes sont un déjeuner de soleil, dit aussi le vieil Ernest qui se sent bien malade. II espère mourir dans son jardin, un soir, après le travail, et n'avoir plus à se coucher dans ce lit où il suffoque, dès qu'il s'étend. Ernest ne parle plus, ni de la guerre, ni des fleurs de 1916. 11 meurt, lentement, debout comme un vieil arbre de la ville. Sa dernière saison d'été aura été belle ; Ernest, pour rentrer par le porche, a dû relever par des ficelles les guirlandes d'aristoloches, dont les feuilles tombaient bas. La végétation a la splendeur des tropiques. Ernest fait encore l'effort d'esquisser un sourire de ouistiti plissé et grelottant, en tendant sur la paume d'une de ses mains terreuses le colimaçon géant « qu'il vient de cueillir » et il tient, de l'autre main, une « Frau Karl Droutschky » si volumineuse qu'elle a l'air d'un chou.
— Y faut qu'il aye queuque chose dans la terre,
cette année, pour qu'y z'engraissent comme ça. C'est bizarre, ça. C'est pas moi qui profite!... Et il tousse. — Ça me tient là dans le côté gauche. J'voudrais bien faire encore les chrysantèmes pour la mi-novembre...
10 juin.
Hier, Lili m'a conduit en automobile à Saint-Germain. Tant qu'on est dans le jardin d'Auteuil, on se croit à la campagne. Hors des fortifications, on dirait qu'on est sorti d'une serre chaude. Il y a déjà des meules de foin. C'est l'heure et la saison des retours pour le dîner des Parisiens qui sont dans les affaires. La terrasse de Saint-Germain, dont les tilleuls embaument, est solitaire. L'air est vif, une brume recouvre Paris, la Tour Eiffel est invisible. C'est une vaste nappe de bleu pâle, sans avions. On perçoit un vague écho de canon, parfois couvert par la ferraille trépidante du train qui franchit le pont du Pecq et s'engouffre dans le tunnel comme la foudre : bruit familier d'antan, souvenirs estivaux. Les dames, assises avec leurs ouvrages de tapisserie, le train de 7 heures, que mon père avait pris pour nous rejoindre à la Folie Parisot : cette tour moyenâgeuse, crénelée, mais fragile blancheur d'un gâteau de la Saint-Jean, était toute en bois et en verre, un décor de théâtre; une plateforme, sur le toit d'une maison du Pecq, était parquetée comme le pont d'un yacht. Des géraniums, dans des vases, des chaînes tendues en collier de
l'un à l'autre poteau, et ce même paysage, ce même silence dans la vallée où il n'y avait pas de fabriques.
— Voilà le train..., et Ludovic Halévy allait audevant de mon père. La salle à manger, toute en vitres, était comme suspendue sur le vide. Nous étions venus, dans l'après-midi, avec ma mère, parce que c'était jeudi, il n'y avait pas classe au Lycée Condorcet; c'était un voyage, en voiture, d'Auteuil à Saint- Germain. On revenait, dans la nuit, par la route de Chatou, non sans quelque appréhension, car le centenaire Dupin racontait encore chez Meilhac, les redoutables expéditions de sa jeunesse, les forêts pleines d'horreur où l'on s'aventurait en berline, pour se rendre de la Madeleine au pavillon Henri IV. Le cheval s'arrêtait-il? Ma mère croyait voir la gueule d'un pistolet à la portière : — La bourse ou la vie?
Hier, à Saint-Germain, près du Château dont les parterres sont encore à peu près entretenus, quelques enfants jouaient, des mamans tiraient l'aiguille, de rares flâneurs s'attardaient dans cette lumière de miel qui va se prolonger en un long, long crépuscule vert; les rouges éclataient comme un fifre dans un orchestre de cordes; tous les reliefs s'atténuaient, tout avait la matité plate des estampes. Pleine jouissance du plein air... La promenade est bonne et molle; c'est une imbibition de lumière nourrissante comme du lait. Les pores de la peau se distendent; l'atmosphère est une boisson et un aliment solide, un pain complet pour la chair et l'esprit, par ce solstice d'été. Les Trente ans d'un homme, les Fingt ans d'une femme. On ne songe plus qu'à vivre.
En revenant par le Vésinet, nous croisions une longue file de camions automobiles, ramenant du front des troupes bronzées, poussiéreuses et sordides, avec des lunettes à verres jaunes, des masques accrochés au cou, qui laissent derrière elles un sillage de senteurs acres.
La bataille de l'Artois, la grande bataille se déroule, sous ce même ciel, dans cette atmosphère de vie pleine, six cent mille hommes sont engagés. « Pertes lourdes », dit le communiqué d'aujourd'hui.
Les hôpitaux se vident, pour faire place à de nouveaux occupants.
Mon député m'attendait, quand je rentrai chez moi.
Pénible séance à la Chambre, tantôt. Dalbiez, battu jeudi dernier par Millerand, a prononcé un discours de grand effet. La Chambre est retournée (ou plutôt l'opinion !) Le projet Dalbiez passera peut-être, parce que tel ou tel ouvrier, renvoyé aux fabriques de munitions, est frère d'un ecclésiastique. Les ouvriers réclament une hausse de leur paye. C'est la crise des munitions.
19 juin.
Je lis dans un journal allemand :
« En Allemagne, autrefois, c'est-à-dire il y a seulement trois mois, on trouvait tout naturel les moyens employés pour obtenir des conquêtes et l'on dessinait sur la carte les nouvelles frontières de l'Empire. Maintenant, le ton baisse. On avoue que si les victoires ont été brillantes, elles demeurent stériles, puisque la
paix n'apparaît pas comme prochaine, ce qui maintient les affaires dans le marasme, impose des pertes immenses, moissonne la fleur de la population masculine, compromet la Germanie devant le monde entier. Aussi l'idée d'une transaction devient-elle également prédominante dans les milieux bourgeois. En finir sans trop de sacrifices, tel est le désir le plus général. Alors, pense-t-on dans les cercles « affairistes », l'Allemagne ayant résisté à toute l'Europe, gardera son prestige et son autorité. Avec ses usines intactes, sa population encore nombreuse, elle ressaisira sans peine sa situation économique, et même la fortifiera, pendant que certains de ses rivaux perdront du temps à relever les ruines faites chez eux par la conquête allemande.
« Enfin, nous bourgeois, nous profiterons de l'occasion pour écarter du pouvoir cette aristocratie incapable qui nous a fourvoyés, et nous donnerons au monde le spectacle d'un Etat bien pondéré, d'une activité économique extrême, d'une habileté en affaires incomparable. Ce monde que nos militaires ont voulu conquérir par la force brutale, et qui leur a résisté, nous le soumettrons par la puissance de notre génie commercial. Somme toute, cette guerre nous a coûté cher, mais elle appauvrit aussi nos rivaux, et nous nous chargeons de les battre sur un autre terrain; donc, rendons le Nord de la France, la Belgique, la Pologne, laissons là ces territoires soigneusement ruinés, rentrons chez nous, la conscience tranquille, l'esprit alerte, prêts à reprendre la lutte économique pour y triompher bien plus encore que sur les champs
de bataille. Sans doute nous avons subi de grosses pertes, mais en peu de temps nous fermerons les brèches et regagnerons le temps perdu. II faut que cette crise tourne à l'avantage de la bourgeoisie, qui saura faire de l'Allemagne un pays modèle et triomphant.
« Avant cinquante ans, le monde reconnaîtra notre supériorité... »
Tel est l'esprit qui tend à prédominer en Allemagne ; c'est encore un pangermanisme, mais avec un changement d'idéal et de manière. Il prétend gagner la partie, non plus par la guerre, brutale et maladroite, prônée par le clan des culottes de peau, mais par l'influence insinuante, irrésistible, des forces intellectuelles et économiques. Si cette politique avait prévalu, son succès était certain, mais la caste militaire a tout compromis et l'on peut se demander si les autres nations, tragiquement averties, se laisseront ainsi envahir et dominer par l'argent.
La Galette de Francfort remarque qu'on forme autour de l'Allemagne un mur que ne peuvent percer ni les canons ni les mines : un mur de réprobation et de haine. Les feuilles socialistes vont plus loin. En termes à peine couverts, elles accusent les gouvernants et le capitalisme d'avoir plongé l'Empire dans un bourbier. Les rares opposants à la guerre, comme Liebknecht, reprennent chaque jour plus d'autorité... On sent que de lourdes colères s'allument, que des rancunes tenaces s'établissent dans les esprits... Pour achever ce travail, qui ramènera la nation allemande à une position moins dangereuse pour ses voisins, il
CAHIERS D'UN ARTISTE 5s
faut que les Alliés fassent les sacrifices nécessaires, qu'ils augmentent les moyens matériels, indispensables pour en finir avec un adversaire encore très outillé et qui joue son va-tout; il faut que les Alliés soient bien décidés à répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang ! . . .
Telle est la situation, d'après les journaux qu'on lit ce soir en rentrant chez soi.
20 juin.
Interview de Benoît XV qui, à la bien lire, ou, plutôt, à la mal lire, paraît mettre en doute les atrocités commises par l'Allemagne. Comme on lui objecte la violation du territoire neutre de la Belgique : — Cela se passait, riposte-t-il, sous mon prédécesseur! Telle est au moins la réponse que lui prête M. Latapie dans cette conversation qui a déjà fait le tour du monde ; la Guerre Sociale l'inscrit comme légende au bas d'un dessin qui n'a pas l'intention d'être révérencieux pour le Pape.
Le concert de la Catholicité détruit, tel est bien, en effet, un des plus graves parmi les problèmes que pose la guerre.
La passion toute partiale avec laquelle l'Espagne suit les événements actuels se peut expliquer par l'idée que se fait ce pays catholique, et encore «ultra» en beaucoup de ses régions, de la politique anticléricale de la France depuis 1870 — et du mauvais exemple donné par elle aux nations catholiques.
Que le Saint-Père soit Allemand de sympathie ou
non, ce n'est pas, sans doute, ce qui détermine — ce qui devrait déterminer — son attitude étrange. Mais nous nous plairions davantage à le voir se prononcer au nom de la justice souveraine, et jouer un rôle d'arbitre d'ailleurs bien difficile.
II faudrait, pour l'y déterminer, que les incroyants, eux aussi, qui réclament de lui cette attitude, consentissent à le traiter comme la première puissance morale de l'univers. Ne pas tenir compte de la puissance romaine, héritière d'un si majestueux passé, est paradoxal chez tout patriote français soucieux de notre influence dans le monde, et surtout en Orient. Mais notre politique, hélas, se circonscrit de plus en plus dans le cercle étroit de la lutte anticléricale!...
A propos de la création de V Orphelinat des Armées, œuvre à laquelle tout le monde voudrait collaborer, nous lisions tous ces derniers jours, dans les journaux des partis de gauche, des articles propres à rallumer les vieilles querelles confessionnelles : c'est donc agir contre notre sens national, que de laisser les gens libres de pratiquer, de croire, d'élever leurs enfants dans la religion qui a leurs préférences? Il faut déplorer ces excès des partis de gauche, mais tous les partis ne savent qu'être provocants à l'égard les uns des autres.
Cette question, en apparence subsidiaire, de V Orphelinat des Armées, peut provoquer une nouvelle levée de boucliers au dehors, de la part des partis conservateurs et rétrogrades, qui se plaisent à confondre leur cause avec celle de Guillaume II et de François- Joseph, faisant un seul bloc de l'impérialisme germain
et du système des religions d'Etat. Grande tristesse, que ces confusions d'idées, si lourdes de conséquences! La figure sacrée du Pape, qui devrait se nimber de lumière, projette une ombre de plus sur notre guerre. Nous agissons comme si nous n'avions cure de lui, et nous nous plaignons de ce que le Vatican ne se déclare pas assez chaleureusement pour des alliés protestants, orthodoxes russes ou systématiquement athées!... Dans les cabarets du Midi, on croit encore que le Pape a voulu la guerre : — Té! On sait bien que la poudre des canons est payée par le denier de Saint-Pierre !
21 juin.
G. B. a fait un tour sur le front, avec un autre député; ils avaient une impatience de s'éloigner des Chambres, des couloirs surchauffés où la pensée s'émousse. G. B. rentre, après quelques jours de repos pris au milieu des officiers de son régiment, et il voudrait vivre de nouveau dans la zone des armées. — C'est, me dit-il, comme un camp de moines. Dès qu'on s'approche, on se sent meilleur. Quand on y est, on parle autrement, les idées s'éclaircissent. Les petitesses humaines n'existent plus. Chacun est absorbé par sa tâche; des savants dans un laboratoire ou dans une bibliothèque, ne se demandent pas l'opinion qu'aura de leurs travaux un public dont les sépare une simple muraille, mais qu'ils veulent oublier. Avec ces guerriers, on change de ton, sans même le vouloir; ils sont polis et paraissent s'intéresser à ce
qui se passe chez nous, mais c'est à la façon du monsieur qui, après une matinée de travail, tout en poursuivant la recherche d'un problème, déjeune à côté de sa femme et de ses enfants, n'écoute pas leurs propos, mais fait semblant de prendre part à des discussions d'ordre domestique. Il préférerait que ce bavardage eût lieu dans la lingerie ou à l'office.
21 luin.
Les Ambassadeurs, restaurant et cinéma, sont ouverts aux Champs-Elysées. On débuta par des « five o'clock teas très suivis », lisait-on dans le New-York Herald; les possédées du désir d'être hors de chez soi et d'exhiber des toilettes d'été, donnèrent leurs préférences à l'ancien café-concert de l'avenue Gabriel ; elles n'osèrent que récemment les dîners en chapeau et demi-peau, avec perles voilées par du tulle. Et la petite troupe des brillants héros à la. mode expliquent à ces dames les « films » officiels des tranchées, entre deux bouchées de croquettes de saumon, dans la fumée blanche des cigarettes. Derrière les rhododendrons où il y avait cohue pour écouter les chansons de Paulus, et d'où j'aperçus jadis Thérésa « détaillant » Rien n'est sacré -pour un sapeur, s'étend une vaste nappe d'obscurité propice aux colloques des belles nuits chaudes de Paris. Le long de l'avenue — excepté sous les hauts réverbères — chaises et fauteuils sont occupés et il n'y a plus d'indiscrètes distribueuses de tickets ; les agents sont ailleurs.
L., qui s'était rapproché de la lumière pour lire son journal, fut pourtant apostrophé par un gardien de la paix peu physionomiste, qui sortait du Métro et rentrait chez lui après son service : — Montrez-moi vos papiers militaires... Qu'est-ce que vous f... ici?...