A MISS T., A LONDRES
17 octobre.
Chère amie,
Je vous admirais, vous et vos amies, de vous être recluses, l'hiver dernier, dans cet affreux « trou » de X., pour y soigner nos soldats. En attendant qu'Evelyn Warren, Ethel et vous, puissiez prendre l'ambulance qu'on licencia au printemps, Evelyn est dans un autre trou où Miss Warren nous avait tous conviés à prendre le thé; et, cette fois, nous sommes encore plus remplis de respect pour le courage et l'abnégation de nos alliées. Miss Warren est Américaine; je sais qu'elle a toujours vécu en Europe et qu'elle nous aime; mais c'est bien beau, cependant, d'élire domicile, volontairement, à la villa Linotte!
C'était le premier froid de cet automne. A cinq heures, ce soir, la plage était ibsénienne. Je ne me rappelle pas s'il est une scène d'Ibsen qui se joue aux bords des flots, majs c'est à Ibsen que je pense; mettons les Revenants.
Tristesse des villas désertes, des boutiques de costumes de bain, barricadées de planches, tristesse des tentes remisées : il y avait un brouillard de crépuscule Scandinave, la marée haute, moutonneuse, rongeait la
falaise, un douanier chantonnait. Des malades marchaient sur les parapets étroits des terrasses d'un hôtel genre Nice, toujours en faillite, dont certaines fenêtres, sans vitres, sont bouchées au moyen de journaux — et le bruit des vagues et un froid marin nous figeait les moelles. Des feuilles de peupliers d'argent s'envolent des jardins du « Salon de Jeux », se collent dans la boue de la route; les autres arbres sont déjà des squelettes. Miss Warren nous ramena vite vers sa pension de famille, « la Linotte », parce que la nuit venait, et nous n'avions pas de lanternes. Point de « chambres à feu » à la Linotte. Le poêle qui chauffe les trois étages est réservé à une sorte de bistro où les rares serviteurs de l'ambulance, mais point les malades, prennent un verre sur le zinc. Le bourg est à trois kilomètres dans les terres. V. Plage, après la saison, s'endort pour dix mois. Pourquoi relègue-t-on au Grand-Hôtel de V, comme des parias, comme des prévenus pour le moins, des convalescents, des malingres, parfois des cas très douteux, des jeunes gens très débilités, tous ceux pour qui les chirurgiens n'ont que faire?
Ici, c'est le régime des régimes. Pas de café, pas de viande. Des pâtes, des légumes, comme pour les clients du docteur Combes, à Lausanne. Pas de livres, pas de journaux; peu de sorties; ordre de rester au lit. Cure de repos, à l'eau et au pain sec : ce ne sont pas des blessés ! Régime de caserne, aussi : punitions, presque prison, le coin des enfants qui désobéissent. L'électricité ne fonctionne pas ; on dîne dans le noir, répandant la soupe sur les draps.
Miss Warren et Sister Alice, diplôme de « St George's hospital », ont d'abord cru qu'il n'y aurait rien à faire auprès de ces enfants en pénitence. Elles allaient reprendre le paquebot à la recherche d'un autre «job ». Or les voilà déjà comme des sœurs de charité qui rencontreraient une caravane perdue dans le désert. A une demi-lieue d'un centre d'hopitaux-modèles, on ne sait pourquoi, c'est le dénûment de ces ambulances de première ligne, dont Cacan nous décrivit l'insuffisance, l'an dernier. Mais en même temps, c'est du Courteline ; Evelyn conte des histoires semblables à celles du « petit malade » qui ne tint pas debout, jusqu'à ce qu'on découvrît qu'il mettait ses deux jambes dans la même jambe de son pantalon. On traite joliment une entérite par la suralimentation; il y a des malades par persuasion, et de véritables qu'on force à sortir pour respirer, quand ils ont la fièvre. II y a de tout, et beaucoup de gaîté, et quelle reconnaissance pour ces dames étrangères qui ont l'air de saintes !
Miss Warren, belle, très Bakst-d'Annunzio, prépare de la citronnade, de 1' « egg-nog », fournit des linges doux et paye le fromage (en cachette) à ses « darling boys »! Vous, Anglaises et Américaines, finirez par nous convaincre que tous nos paysans sont de petits génies, ou des chérubins. Est-ce flatterie?
Votre amie sert d'interprète à une autre victime de la bienfaisance : cette Miss Knitt tomba à V. Plage en bolide, et, depuis un an, mima comme une sourde-muette, seule femme au milieu de ces Gaulois. Il n'y a plus de question de langue, voyez-vous; les Russes pourront se battre sur notre front, comme
vos Tommies. Inutile, le volapuk. Quand, plus tard, vos réserves s'épuiseront, vous pourrez tous, Anglais et Russes, faire la guerre ici, un siècle, en parlant toujours votre langue.
Notre visite à vos amies, sur la plage où saigne une sorte d'aurore boréale, serait-ce une vision de l'avenir? Des êtres végétant dans quelque hôtel de jadis, parce que les peuples se font la guerre, et que dans l'intervalle des batailles, il faut dormir quelque part, être malade, ou rire?
i8 octobre.
Par le plus joli temps d'automne, sans vent, expédition avec les Mallows au Trianon-Palace de Tréport, le grand hôpital des Anglais. Dieppe avait, ce matin, son aspect de retour des pêches de harengs ; « il revient quelques intrépides » ; ce n'est pas ces étincelles d'écaillés qui, à la première forte gelée, saupoudrent les quais et les rues voisines du port ; mais on décharge des mannes pleines de poissons, couleur d'arc-en-ciel. Les voiles dépassent le rebord des bassins, brunes, vertes, et timbrées d'un Di, qui semble dater de Louis-Philippe.
Quand on quitte Dieppe par la côte de Neuville, c'est, brusquement, bien plus que chez nous, la zone des armées. La route mène droit à la Somme, aux pays flamands ; on n'est déjà plus en Normandie. La population est invisible et semble expropriée par les Belges, qui font l'exercice dans leurs camps, ou par
les Anglais. Encore, et de plus en plus de motocyclistes, d'autos de forme britannique, de fourgons de la Croix Rouge. La végétation est moins riche, la culture moins prospère, sur ces falaises qui vont, d'ici quelques kilomètres, faire place aux dunes de la Picardie.
Ni à Rouen, ni à Dieppe, je ne me suis senti en territoire occupé comme tantôt, quand la voiture de Major W. filait, saluée par les sentinelles, au travers des villages morts et des baraquements militaires. Le canon, de ces hauteurs, semble être tiré en mer; « on y est », comme a dit le commandant de Dieppe, le jour de la grande offensive.
Major W. n'aime pas les blessés — « such depressing sight ! » ; mais il aura été récompensé de son ennuyeuse promenade par l'enthousiasme de ses compagnons français. L'hôpital de Trianon est une cité blanche et pavoisée, autour d'un palais de Delhi, Pour le couronnement de Georges V, Empereur des Indes, les invités logeaient dans des tentes à peine plus nombreuses que celles-ci. Cette installation, encore provisoire et faite de toile, de cordes, se transforme ; des centaines d'ouvriers tréportais — comment les a-t-on réquisitionnés ? — se hâtent de remplacer les tentes par des galeries, des salles d'opérations, des infirmeries, des chapelles de bois et de fer, couvertes de zinc, planchéiées, solides assez pour affronter les ouragans de plusieurs hivers. Il semble que ceci ne doive jamais cesser d'être là.
Les Canadiens et les Anglais ont leurs districts réservés ; il faut choisir, visiter un quartier ou l'autre,
3o6 CAHIERS D^UN ARTISTE
ne pas faire aux uns trop d'éloges des autres. La supériorité des « Métropolitains » dédaigne ces paysans coloniaux, moins méticuleux et moins propres, qui sont très fiers que chaque bourg du Canada ait fait don d'une tente avec ses lits, son personnel médical, sa pharmacie, sa chambre opératoire. Chacune porte le nom d'un village transatlantique. Je n'ai pas aperçu de Canadiens, dans l'immense hôtel, luxueux comme un Ritz, où je ne puis croire qu'on ne danse pas, le soir, au son d'une bande de Hongrois ! L'une des salles à manger — un hall de casino — tout éclairée de girandoles, de lustres multipliés par des miroirs, est remplie de lits de cuivre où des Tommies en pyjamas bleu de ciel attendent d'être remmenés en Angleterre — donc des cas graves. Pourtant, c'est une atmosphère de fête. Je ne puis deviner où se cachent les ustensiles les plus indispensables à un alité. Mes compagnes françaises, quoique infirmières, n'osèrent pas questionner les nurses ; comme au « mess », il n'y a pas moyen de parler « métier ».
Pendant le thé, servi sous la tente, j'ai fait allusion aux événements ; aujourd'hui, il y en avait de graves pour nos deux pays.
— Nous ne recevons le Daily Mail que le soir, et je le lis, si je n'ai pas trop sommeil, me fut-il dit par un capitaine qui avait sans doute eu trop envie de dormir ces temps derniers. Le souci de ces gentlemen, c'est de faire du pain à l'anglaise, des « loafs » exquis qu'on nous offre ; et ces « rolly polly » gigantesques, que nous avons vu plonger dans des bainsmarie de chez Gargantua.
Les côtes normandes et picardes seront sous peu colonisées. Nos hôtes ont le génie de la colonisation. Combien loin étions-nous de notre guerre ! Nous sommes revenus dans le noir et, tout d'un coup, en rentrant à Offranville, le maire m'arrête :
— Vous venez de la ville ? Vous avez des nouvelles? J'ai téléphoné à la Sous-Préfecture : pas de réponse ; y a-t-il encore quelque chose ? Ici le bruit a couru toute la journée d'une autre offensive sans succès.
Il y avait des groupes devant l'église, on paraissait inquiet. D'autres voisins me jettent :
— Vous venez de Dieppe ? Et le communiqué ?
— Non, je viens de la guerre anglaise... j'ai été au Tréport...
Ma maison était éclairée ; devant moi des fenêtres se dessinaient dans la nuit comme sur un de ces modèles que faisaient nos architectes de jadis, un joujou, une maison de poupée dans laquelle on met une chandelle. Les proportions louiquatorzièmes de ces ouvertures semblaient plus parfaites ainsi, lumineuses dans le noir. Je rentrais dans la vieille France.
On ne servirait pas le dîner avant neuf heures, parce que toutes les femmes allaient au Salut du soir. Quand il y a, là-bas, des hommes qui meurent, les jours d'offensive, les femmes rassemblent leur ferveur et prient en commun.
L'Action Française était sur mon bureau, avec un article marqué au crayon rouge : la mort de Léon de Montesquiou, récit de la fin d'un vrai héros dans notre tradition...
19 octobre.
Deux mois de séjour ont épuisé les baumes réparateurs de la campagne. La nature retrouvée ne cache plus les individus qui, dans une ville comme Paris, sont toujours au premier plan. Paix des grands champs, promenades solitaires dans les vallons, quand la terre violette se découvre déjà entre les troncs et les branches des taillis amaigris, spectacle d'un bel automne, si tiède dans le pays où l'hiver vient vers mars avec les jours plus longs ; absence, loin de ceux qui croient détenir nos destins et déforment la vérité ; recul indispensable à la réflexion : vous êtes, déjà et trop tôt, sans ressources pour les citadins que nous ne voudrions pas être, mais que nous sommes !
Cette longue figure massive, qui pousse la charrue de bas en haut de la colline, c'est un déraciné, un agriculteur du Nord. Maître Dufour surveille le travail, et les patois de ces deux Français s'entrechoquent ; ces paysans de France feraient mieux de mimer à la façon de Miss Knight, à V. Plage !
M. Mathin, le réfugié, pousse la charrue sur le plateau de la colline. La maison, qu'il prit pour un semestre d'abord, est « trop grande à tenir » et quatorze personnes s'asphyxient tassées dans deux petites chambres ; les volets de la pièce principale sont clos. Pourquoi regarder au dehors?
— Lais pauv' dames Mâthin, è prendent el vieux, es' font d' cheveux blancs, dit M. Dufour. E z 'ont fait deuménageai 1' belles choses du propriétêre, pour
n'avoir rein à entrett'nir : les pendules, les machines d'éclarage, et 1" tout que vient d' Rouein. Y en avait un rude mobilier ! C'était tapissé par M. Drouet, de la rue Saint-Jacques... Les dames Mâthin, è font tout sul la table èd cuisine; è ne s'habillent plus... des gens qu'étaient si bien chez eux ! Leur seconde auto est en gage à Dieppe. Quand z'y l'auront mangée, ah ! bien alors ! y faudra qu' les dames asse louent à la journée, comme M. Mâthin. On fait de son miais pour eusses, comme si ça n'était pas des étrangeais... Quand qu'y pourront plus payer la mêson, y coucheront dans les p'tits appartements aux ch'vaux, à la ferme, ben vi ! ben vi !
Chez nous, sur la côte, tout ce qui n'est pas né dans le canton, ce sont des étrangers. Je suis un étranger pour Dufour et je le lui fais presque dire :
— Bè vous ! ricane M. Dufour, j'y commincions à vous connaître, d'pis 1' temps, bè vi !
Les Anglais, c'est les bailleurs de fonds : — J' savions pas c' qu'est que baragouignent, mais ça paye, c'ti là ! Y nourrissent ben leurs ch'vaux...
— Maître Dufour, vous êtes raccommodé avec le gouvernement? Dites-moi, la femme à Potdevin reçoit son allocation, et son mari est réformé depuis février; il habite et travaille chez moi...
— Bè pardine ! Risque vous n' lais payez point !
— Maître Dufour, ce n'est pas eux qui ont dit cela, j'en suis sûr ! Je croyais que vous commenciez à nous connaître d' pis le temps?
— Ah ! tout d' même ! Vi ? Mais on dit ça dans r bourg...
II détourne la conversation.
— Et vos Preussiens, y vont-ty pas tantôt s'en retournai? On dit qu'y en a pus et pis y en a écore... c'étions comme ça en 70, y en revenions toujou...
Ceux qui s'étonnent, ici, sont comme les enfants à qui l'on donne une de ces mères Gigogne où les Russes insèrent une quantité d'autres figurines, que les enfants ne soupçonnent pas, tant qu'ils ne les ont pas toutes sorties de la grosse Nania qui les contient; c'est comme les boîtes-surprises des Japonais.
M. le Doyen à la messe, tel le docteur Hanias en tournée, répète aux villageois : — C'est le commencement de la fin, patience ! Ils jouent leur dernière carte î C'est le fond du sac !
S'il ne peut pas louer pour trois-six-neuf, M. Mathin couchera dans l'appartement aux chevaux, chez maître Dufour ! Le docteur Hanias et le Doyen n'imaginaient l'an dernier que la dernière petite boîte japonaise du fond, et ne savaient pas dans combien d'autres elle était enfermée !
20 octobre.
Quand Madeleine invita Madame Duquesne-Brouchet et son mari à déjeuner, nous remarquâmes son quant à soi : — Pour moi, avec plaisir! — avait-elle dit, — mais Monsieur Duquesne-Brouchet, je ne saurais l'engager.
Et comme je m'inquiétais de la santé de Monsieur :
— Je ne sais jamais! Il se plaint toujours, — avait répondu Madame.
J'ai été voir M. Duquesne, à Longueil. Sa femme était à l'hôpital : elle y va tous les jours, à bicyclette, quoiqu'elle soit restée pendant dix ans étendue. Sa nouvelle activité est un miracle de la guerre.
Ces époux font, à eux deux, un siècle et quart.
Mon voisin, ancien directeur de la Revue de X., est un érudit, un écrivain charmant, mais volontairement obscur. Je crois qu'il rédige ses mémoires, qu'il léguera à la bibliothèque de Chantilly, pour être publiés au vingt et unième siècle, si le papier et l'encre de notre époque retiennent jusque là les traces de sa plume.
Sa maison de Longueil est une ferme Louis XIII; un peintre la restaura, deux Anglaises célibataires l'ont habitée longtemps; M. et M«ie Duquesne-Brouchet n'ont eu qu'à y venir avec leurs malles et des livres. Ils achetèrent « le Pré Saint-Godille », avec les terres y attenantes, pour leur fils Jean-Paul qui les ferait valoir, puisque ce jeune homme ne veut pas vivre à la ville. Jean-Paul s'est cru poète : la Revue de X. donna de lui, quand il était en rhétorique, un poème en prose : Reflets de Pagodes. On attend une suite à cette œuvre significative de la fin du Symbolisme.
Jean-Paul n'est plus tout jeune. Ses parents voudraient le marier avant leur mort; il épousera, dit-on, quand M. et M°ie Duquesne « ne seront plus là », la mère de ses enfants, une ex-modiste de Paris, pour laquelle Jean-Paul a loué une chaumière entre Hautot et Pourville, à mi-chemin de Longueil et de Dieppe. Mm« Duquesne ferme les yeux sur une situation qu'elle veut faire cesser, qu'elle considère comme une simple affaire de gros sous à conclure, mais qu'elle ne réglera
jamais puisque son fils, sentimental et bon, jura : » Je n'épouserai que mon amie. »
Le consentement ne sera jamais donné par lA^^ Duquesne (elle a juré cela, elle aussi) et Mine Duquesne tient Jean-Paul pour engagé sur l'honneur à sa cousine Henriette; il a, pour elle, presque de la haine, depuis que sa mère proclame qu'il a compromis Henriette.
Est-ce par paresse, par timidité? M. Duquesne n'aborda jamais ce sujet avec sa femme, jusqu'à la veille de la mobilisation. Ce jour-là, il rassemble ses forces et le mariage avec « la personne de Pourville » est alors conseillé par lui. La mère déclara : — S'il y a un mariage à bénir immédiatement, ce n'est certes pas celui de Pourville !
— Et les petits, les pauvres petits ? insiste M. Duquesne.
M^ie Duquesne, avec l'emportement de la passion qui renverse tout : — Wilfrid, dit-elle, si tu avais reconnu tes bâtards, je ne serais pas ton épouse...
M. et Madame Duquesne étaient cousins germains; Solange adorait Wilfrid et n'avait aimé que lui; mais Wilfrid avait fréquenté des « personnes de chez Bullier », bien avant d'épouser Solange !
Hier matin. M. Duquesne-Brouchet était devant sa maison, en train de lire en marchant au pâle soleil; il paraissait ralenti par une lourde pelisse de fourrure,
les oreilles de sa casquette étaient nouées sous son menton, une paire de lunettes glissait au bout de son nez. 11 regarda au-dessus des verres, quand il entendit des pas; il allait rentrer. Je criai mon nom.
— Vous m'avez fait peur ! — me dit-il — tout me cause une alerte... Qu'est-ce que vous venez faire ici?
— Pardon î Mais viendrez-vous déjeuner chez nous, avec M^^^ Duquesne-Brouchet? Elle n'a pas voulu accepter pour vous. Vous a-t-elle fait part de notre commission?
— Non, je ne sors plus, dit-il, je ne déjeune pas en ville. Ma femme ne m'a pas transmis votre invitation... Merci, excusez-moi. Elle aurait dû me prévenir; je vous aurais épargné la course... Je ne vaux pas la peine d'être compté parmi les voisins... Un mort, mon cher ami, ou quelqu'un qui devrait être mort!
M. Duquesne, en effet, paraît très affaibli.
— Pourquoi donc? fis-je, en le regardant avec sympathie.
— Tout m'effraie, maintenant, tout méfait horreur...
— Aussi bien, vous vous réfugiez dans la poésie... Quel est ce livre que vous lisiez quand je suis venu ? Je m'en doute... du latin... du Virgile?
Et comme oubliant quel livre il tenait sous son bras, il ouvrit ce volume : — Oui, du latin, mais pas Virgile! Du latin de la décadence... Mais je ne lisais pas cela; je feuilletais un recueil d'articles d'Alain, l'ancien rédacteur à la Dépêche de Rouen. Cet universitaire n'a pas toujours défendu les idées qu'on professe dans ma maison. Au début de la guerre, il a écrit quelques chroniques excellentes; il les a réunies :
les voici. M^e x. a cru'que nous modifierions une opinion trop vite formée sur Alain. M^^ Duquesne a failli mettre au feu cette brochure.
11 prit un temps, puis déclara : — Les femmes vous assassinent avec des truismes ! Telles, reprochent aux hommes de nier l'évidence, et pour affirmer des vérités de M. de la Palisse, les matrones les plus graves, les plus droites, agissent comme des tragédiennes, comme des histrionnes... Misogynie du temps de guerre, direz-vous de moi ? Mon cher ami, je vous ai mal reçu. Allons! venez, venez ! Maintenant vous êtes mon prisonnier ! Causons tranquillement ! Laissons les femmes avec leurs blessés, les seuls hommes qui aient une valeur pour elles... puisqu'elles ne sont pas sur le front... Je vous prêterai la plaquette d'Alain. Dites, ce que vous redoutiez tant dans votre première série des Cahiers d'un Artiste... Eh ! bien, l'événement dépasset-il vos prévisions? Oui, n'est-ce pas? Je relisais une Halte en Provence, vos lettres au père du petit Georges.../^ lis entre les lignes...
Je dis à M. Duquesne :
— Il y a aujourd'hui un an, nous étions en effet bien loin; je ne pensais plus à la Normandie; je devais errer avec le chien Golaud dans la garrigue de mes cousins, en Vaucluse.
M. Duquesne tira d'une autre poche les Cahiers d'un Artiste, et après s'être enquis si je désirais savoir ce que je faisais le 19 octobre, déclama d'une voix de fiévreux :
« On cogne à la porte de ma chambre sans jour, où je reçois des confidences dont je ne voudrais pas
me souvenir. Chacun m'y vient conter tout bas ses misères, pendant que les enfants jouent à cache-cache, ou soufflent dans des trompettes trouvées dans des papiers à surprises. Nos hôtes veulent nous retenir. Notre parti est pris, quoique sachant que nous allons encore laisser ici quelque chose de nous-mêmes. Quelque chose que nous ne retrouverons plus et que nous regretterons bientôt. Mais pourquoi faire le geste de lier une gerbe, alors que la tempête casse les épis que je veux serrer dans ma main?...» Vous avez prévu les drames intimes : Conter ses misères?
Il referma mon livre, puis d'une voix plus sourde, se dit comme un reproche personnel :
— Je ferai toujours, et malgré moi, le geste de lier des gerbes, même quand tous se séparent... Et vous, mon cher, un an après? Où en êtes-vous?
— Où j'en suis ? Le vent de tempête se calme, avouai-je; bientôt on nous rendra l'enfant; la tempête ne casse pas tous les épis !
J'imagine que M. Duquesne-Brouchet, alors, dut changer d'avis et pensa :
— Pourquoi est-il venu ? J'étais mieux seul : pourquoi causer? Il s'habitue à la guerre, celui-là!
Dans un bois qui descend de Longueil vers le vallon de Quiberville, un kiosque domine la mer; un peu plus loin, vers Sainte-Marguerite, les Romains ont construit un temple à Vesta, dont il reste quelques
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colonnes et des mosaïques sur le sol. La Saâne serpente, parmi des prés salins plus verts qu'ailleurs, riches en été d'une belle flore aquatique ; c'est un fond de tableau pour X.-K. Roussel, le peintre d'églogues. M. Duquesne écrit dans ce kiosque, quand il fait chaud, assis sur le balcon d'où la vue est la plus agréable. Dans ce bois, des sources forment des petits lacs hérissés de roseaux ; entre des cèdres bleus, des rhododendrons, des houx et des sumacks, Jean-Paul y cultive des iris japonais qui fleurissent à la mi-juin.
M. Duquesne me proposa d'aller au kiosque de Jean-Paul :
— J'emporte une tablette de chocolat, du pain, une pomme; c'est là que je déjeune, dit-il, neuf jours sur dix; bientôt mes repas de midi se feront de nouveau dans mon cabinet. Je l'ai pris en grippe; j'y ai trop vécu, l'hiver dernier, dans ce coin-là! Puisqu'il fait beau, allons donc au kiosque de mon Jean-Paul !
Pour rejoindre le bois, on sort du Pré Saint- Godille, puis on traverse la route d'Ouville à Sainte- Marguerite. Nous mîmes une demi-heure pour franchir moins de trois cents mètres : M. Duquesne traîne la jambe, respire comme un cardiaque; un mouvement trop vif lui serait fatal. Je consultai ma montre : je n'aurais plus le temps de retourner chez moi où, d'ailleurs, personne ne m'attendait : je priai donc mon hôte de se munir d'une autre pomme, de quelques tablettes de chocolat; il y ajouta des œufs durs, pour moi, et une bouteille de cidre, dans un panier que nous tenions chacun par les deux bouts d'une courroie. Le pavillon
a des vitres de couleur, et certaines sont blanches, avec des dessins en relief, dont on se demande où, et pour qui, des verriers en fabriquent dételles. Jean-Paul acheta ce vide-bouteilIe, « genre rustique », à la vente de la « Belle Julie », le restaurant aux huîtres. La porte close, avec un rayon de soleil, il fait encore bon dans le kiosque, et la nature se transpose au travers des losanges de verre, en étourdissants camaïeux rouges, bleu de roi, jaune de chrome...
M. Duquesne sembla éprouver un certain réconfort à causer tête à tête. En mangeant, il redevenait l'homme très peu secret — trop peu ! — que sa femme lui reproche d'être. 11 me raconta toute sa vie et celle de son fils, analysa le caractère de M^ie Duquesne-Brouchet dont il explique l'âpreté si déconcertante, par des traditions familiales sous lesquelles elle écraserait son mari; mais elle ne le rend que muet, ou parfois, fou de rage.
Il y a des faibles, qui brisent des assiettes. M. Duquesne serait-il violent, lui aussi? 11 se plaignit de l'intransigeance de sa femme :
— Orgueil? Non pas. Solange n'est pas orgueilleuse. Culte de caste? Solange n'a pas de snobisme, ni intellectuel, ni social; cependant il y aurait à préciser : « social » n'exprime pas toute ma pensée. L'on n'a jamais vu Solange en visite dans les environs; elle déteste « faire des connaissances ». Ici ou à Paris, elle ne s'est jamais fait présenter... Solange est essentiellement une huguenote de jadis. Moi, je suis protestant, direz-vous; mais ma femme est une huguenote avec une religion de la famille, un incompréhensible culte
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du nom, de la tribu. Ai-je souffert des préjugés sociaux, dès mon enfance!... J'avais un frère aîné, mort en 1868, que je n'ai connu que jeune; mais je sais que je n'aurais pas pu vivre avec lui et je n'aurais pas cru indispensable de l'aimer... Quand je tâche d'imaginer quels eussent été les rapports de mon frère Guillaume et de moi, j'y renonce vite, car je me sens alors un misérable, selon les théories de ma femme ! Guillaume m'était absolument antipathique; j'avais des camarades que j'affectionnais. Si j'avais eu à choisir entre mon grand frère et tels garçons dont je ne me rappelle plus les noms, des n'importe qui que j'aimais... vous devinez quel eût été mon choix... Or ma mère sentait comme ma femme. Elle n'3L jamais digéré, quand j'allais au collège, certain Jules Dupont, fils d'un traiteur de l'avenue Trudaine, que je me cachais pour aller voir chez lui, avec qui je passais mes jeudis et mes dimanches. Jules Dupont, l'un des premiers de la classe, ensuite normalien, fut un écrivain médiocre, j'ai le regret de le dire ; ma pauvre mère acheta les romans de mon camarade, et elle décréta : — II ne pouvait en être autrcT ment; et tu as pu aimer cet être-là ? Qu'est-ce que vous aviez en commun, je te le demande ! Les amitiés et les affections de ce genre ne peuvent exister; on donne, et l'on ne reçoit rien; on n'éprouve que de la pitié pour les inférieurs. 11 aurait dû succéder à son papa. Tu lui auras donné des idées; tu es responsable de la vie de Jules Dupont !...
Néanmoins j'aimais Jules Dupont et je n'aimais pas mon frère. J'ai peut-être été... indigne, selon ma mère? Non, n'est-ce pas, mon cher? Ai-je donné plus que je
n'ai reçu? Je l'espère et m'en vante. Raison, instinct? Ma mère, partout ailleurs, aurait trouvé bien de donner et de ne rien recevoir... Mais là, nous perdions pied! Ne cherchons pas la logique ! — Tu peux avoir de la sympathie, disait ma mère, mais non de Y amitié! — Donc je n'aimais pas mon frère Guillaume. Ai-je été indigne? Jean-Paul n'aime pas Henriette... Est-il indigne ?
' — Comment est Mademoiselle Henriette? fis-je.
— Henriette est un bouquet de vertus.
J'insistai : — Et physiquement?
— Physiquement et au moral, Henriette est une Duquesne ; elle est ce que fut ma femme à son âge !
— Alors vous l'admirez?
M. Duquesne en revint à son frère :
— Ma mère ne jugeait pas les siens. Avait-elle des préférences? Je ne l'ai jamais su. — M. Duquesne se mit à rire : — j'en suis venu à examiner avec vous des truismes, à propos de mon camarade, le fils du traiteur : serait-il donc mal de préférer un ami à un frère? Pour les Duquesne et les Brouchet, « poser la question, c'est la résoudre. » Le cœur et la raison sont des frères Siamois, des sœurs Millie et Christine.
— Comment? votre femme vous a épousé de force? Vous êtes si peu Duquesne et Brouchet, vous!... Depuis la guerre, comme vous vous êtes démasqué!...
Il rit encore :
— Solange doit croire — oui ! — que je retombe en enfance. Autrefois, ma femme m'aurait lapidé, si elle se fût doutée que je me posasse ces questions! La famille, pour elle, s'étend comme les racines d'un
chêne; ma femme souffre, quand une de ces racines souffre. La cousine que Jean-Paul doit, selon ma femme, épouser, ma femme Ta eue ici à demeure; elle attend encore sa cousine, après la Toussaint; elle traite cette fille comme une bru, à la fois, et une parente; et Solange sait que la présence de cette cousine est désapprouvée par moi, critiquée par tout le monde. Mais Solange écarte les critiques, d'où qu'elles émanent. Quant à moi, je veux que Jean-Paul épouse la mère de ses enfants, ou qu'il les reconnaisse, au moins qu'il leur donne notre nom...
— Bravo ! je ne vous ai jamais entendu dire : je veux... Mais si vous voulez*, si vous êtes décidé, pourquoi n'épouserait-il pas la mère de ses enfants, si vous l'ordonnez? yeuillei! Ce n'est qu'honnête. Mais voulez-vous? Sapristi, vous êtes le maître! Etes-vous un homme? Ordonnez donc!
M. Duquesne fit une pause, puis :
— Je suis le cousin de ma femme, dit-il.
— Vous subissez; que diable, veuillez! Vous êtes le mari, le maître!
— Je suis le parent de ma femme; nous sommes, elle et moi, racines du même arbre : l'Arhre Duquesne- Brouchet !
Je m'emportai :
— Allez-vous-en, partez pour le Midi; vous êtes malade, personne ne critiquera... Pendant la guerre, les meilleurs ménages se séparent
M. Duquesne pensait de moi : Quel naïf!
— Si vous croyez qu'on se sépare comme cela, dans notre famille!... On se sépare dans son foyer. Vous
ne comprenez pas, je le vois; vous n'avez nulle notion de ce qu'est la famille, selon M^^e Duquesne! Je serais parti pour l'Amérique, j'aurais trente ans au lieu de soixante-dix, qu'elle m'attendrait, certaine que je reviendrai, que je l'aime, comme elle m'aime, depuis l'enfance, comme elle m'aimera jusqu'à la tombe où nos deux noms seront inscrits côte à côte. C'est sublime... Quoi faire? Admirer!... Non, je ne suis pas un saint! Pour Solange, le mariage avec moi était sa seule possibilité; elle n'a jamais réfléchi que, de l'épouser, c'était une des nombreuses issues entre lesquelles j'aurais pu balancer.
— Pauvre ami ! Auriez-vous peur?
Deux moineaux s'abattirent devant le kiosque; l'un terrassait l'autre, semblait vouloir l'étouffer, et ce fut un bruit de lutte pendant quelques secondes; puis ils s'envolèrent avec des gazouillements. Une brise plus froide venait de la mer avec des nappes de brume.
M. Duquesne fut repris d'asthme. Nous refîmes le même trajet, du bois des iris au Pré Saint-Godille ; la seule phrase que Wilfrid chuchota entre deux accès de toux fut :
— Je ne savais pas que j'eusse jamais eu peur : pourquoi avez-vous dit « pauvre ami »?
— Quand je suis arrivé, c'est vous qui avez dit : « Tout me cause une alerte ! »
J'allais me remettre en route. Sur un « déjà? » de M. Duquesne, j'acceptai ma part de sa collation à la normande, un riz au lait appétissant, que je vis sur une escabelle auprès du feu.
Le courrier était dans l'antichambre. M. Duquesne déchiffra les adresses et lut rapidement une carte :
— Voici une carte de la cousine : la seconde semaine de novembre, elle sera là ; je serai là, ma femme sera entre nous, — fit-il, en désignant deux chaises et un fauteuil.
J'ignorais si M. Duquesne eût jamais vu ses petits-enfants de la main gauche. Comme il m'avait décrit leur futur sort, je pris un ton résolu :
— Cette personne de Pourville est très respectable, dit-on ; les petits sont charmants ; l'aîné vous ressemble.
M. Duquesne bondit :
— N'est-ce pas ? Où les avez-vous vus ?
— Et vous, cher ami?
— Tout le temps! Je les vois très souvent...
— Votre femme le sait ?
— Vous sembliez tout à l'heure douter que je fusse un homme... La peur fait mentir les enfants... Non, ma femme ne sait rien; et ma peur, qu'en faites-vous?
— Dites docilité, s'il vous plaît !
— Je me sers de votre mot. Oui, j'ai peur, très peur, et je mens, pour échapper à une scène ; et J'en meurs en me méprisant...
Nous nous sommes embrassés, M. Duquesne et moi. Combien la guerre précipite de vieux hommes dans les bras l'un de l'autre !
— Les enfants, soupira mon ami, j'en ai plusieurs
sur la conscience, qui se battent peut-être aujourd'hui, qui sont morts peut-être !
Puis il réfléchit :
— Ah! non, ils ne sont plus mobilisables !... Je crois qu'il y avait des filles, je n'en sais plus rien ! La peur affaiblirait-elle aussi la mémoire ? Enfin, Jean- Paul est hors de danger, ou à peu près, depuis peu, après quelques actes d'héroïsme ! Puisque je meurs, puisque j'ai peur, puisque je suis un malhonnête homme, pendant que M™« Duquesne-Brouchet soigne ses spahis et ses fusiliers-marins, je vais déplier toute ma misère...
Et il me dit dans l'oreille : — Je n'en suis pas honteux !
— De quoi seriez-vous honteux? De ce que Jean- Paul passât dans un état-major? A chacun son tour de tranchée. Sa blessure, sera-t-il jamais guérie ? La guerre durera encore des ans...
— Je vous serais reconnaissant si vous parliez ainsi à ma femme, quand elle déjeunera chez vous.
— L'orgueil de votre femme n'est pas satisfait ?
— Non. Si Jean-Paul s'était marié avec la cousine, après sa troisième blessure, un bras pour toujours ankylosé, je crois que ma femme l'aurait peut-être tenu pour quitte ; comme Jean-Paul a eu moins peur que moi de sa mère, sa mère le juge... damné. Peutêtre souffrirait-elle moins dans son orgueil de Française et de huguenote, si un malheur glorieux...
— Je vous en supplie, mon bon ami, implorai-je ; laissez-moi partir. Je n'aurais pas dû venir au Pré Saint-Godille...
— Ne partez pas ! Encore deux mots ! Je ferai atteler le poney ! On vous « portera » ! Je suis si seul ! Solange rentre tard et quand elle est ici, il n'y a pas que l'ombre de la cousine, entre elle et moi, mais Jean-Paul et l'état-major ! On a dit dans le pays que Jean-Paul était aux munitions. Cela même n'eut pas été inacceptable... 11 y a tant de montagnes entre ma femme et moi ! Je niais qu'elle eût de l'orgueil ; eh bien ! Oui ! Il y a orgueil, ce sentiment qui fait accomplir les plus grandes comme les plus folles actions, et déclarer les guerres !
— « Que les femmes s'habituent, et par serment à elles-mêmes, à dompter une générosité de théâtre ! » Voilà une phrase d'Alain que je lisais ce matin. Mais je suis encore injuste en citant Alain, à propos de }A^^ Duquesne. }A^^ Duquesne n'est pas une habituée des spectacles ; elle serait détestable dans la comédie. M°^« Duquesne ne peut pas mentir ; elle n'a jamais eu un regard oblique... C'est malheureux pour ce qui se trouve du côté gauche... Faites-moi un plaisir : allons voir les enfants un de ces jours sur la plage de Quiberville ! Quand serez-vous libre? Je me les fais amener le samedi et le mardi, quand il ne fait pas trop humide.
— Ce sera pour Tannée prochaine, la troisième de la guerre ! Je rentre bientôt à Paris.
Il chercha la brochure d'Alain.
— Vous rentrez déjà? Alors je vous donne la brochure d'Alain. Ecoutez ceci : « Les femmes auraient pu beaucoup contre la guerre. » Avant, vous entendez bien... avant le cataclysme! « Portées naturellement
à admirer le courage et l'énergie du défenseur, il faut que, par raison, elles se privent d'animer des passions déjà bien fortes... » Et plus loin, ceci : « Que les femmes s'habituent, et par serment à elles-mêmes, à dompter une générosité de théâtre » ; et puis encore : « J'ai déjà parlé de la grève de l'enthousiasme à laquelle de dangereux déclamateurs nous pousseront à la fin.., » Quand les femmes feront-elles cette grève?... Mais ce serait dangereux... Alors, alors, elles seraient pires que nous ! Elles ne s'enfermeraient pas dans un kiosque en face de la nature !
Le poney me ramena à Offranville. M. Duquesne- Brouchet dut se remettre à lire du latin de la décadence.
21 octobre.
Hier soir, je n'ai pas, dans ma hâte, pris note de tout ce que mon voisin m'a dit. Aux heures de détente et de confidences, le revoir, après une longue séparation de deux amis, peut pousser un homme, surtout s'il est de tempérament émotif et tendre, comme M. Duquesne, jusqu'à manquer de mesure. Un protestant qui n'a plus la foi, est parfois un peu comme ua prêtre défroqué. La jeunesse orageuse de M. Duquesne-Brouchet n'a pas de mystères pour moi, quoiqu'elle ait précédé la mienne. Solange Duquesne- Brouchet a remodelé son mari, par la crainte qu'elle lui inspire, par sa certitude. Cette volonté d'épouse dirige le génie brillant et multiple du cousin dont elle crut guérir l'anarchisme. La pensée de Solange
Duquesne est un lac uni. Solange a la foi intégrale de la chrétienne. Quant à son mari, ï\ porte sur toute sa personne, comme un linge empesé et fortement cylindre, les plis indélébiles de l'éducation qu'il reçut; un long atavisme protestant régit l'existence de Wilfrid; bien de même, les élèves des Jésuites, et une fois leur casquette jetée par-dessus les moulins, obéissent encore aux préceptes de leurs maîtres.
Au fond de soi, Wilfrid ne souhaiterait pas que la mère de son fils fût autre qu'elle n'est; aujourd'hui encore, je crois qu'il voudrait que ses petits-enfants fussent nés d'une Protestante, et que ne donnerait-il pas pour être sûr que Jean-Paul fût le premier ami de la personne de Pourville?
Ce matin, quelqu'un allant à Dieppe en carriole, a déposé pour moi cette lettre de M. Duquesne. A vrai dire, j'attendais, je sentais venir cette lettre restrictive.
« Mon cher ami,
« Je suis très au regret de m être, hier, tout au plaisir du revoir, trahi. L'émotion a faussé ma pensée. Quoique sachant combien je puis compter sur le discret usage que vous ferez de mes confessions, je vous écris ce billet. Voyez ici les scrupules, peut-être exagérés à vos yeux, d'un bavard pour qui le silence est un triple devoir, une nécessité. Les mouvements les plus instinctifs de l'âme sont comme des tares qu'il faut voiler. D'ailleurs, qu'est-ce que je ne vous ai pas
dit, dans ce vide-bouteille ridicule et vulgaire, où vous me fîtes l'amitié de partager mon chocolat et mes fruits? Je vous en prie, ne retenez rien de ce bavardage éperdu, si ce n'est le plaisir que j'eus à délier ma langue avec un ami qui, sans être un contemporain, est tout de même une connaissance éprouvée et très chère. J'aurais mieux agi en vous lisant du latin, en face de ce temple à Vesta qui marque, sur ce promontoire normand, le passage de la civilisation — car toutes les races de conquérants n'ont pas été des barbares !
« Il me semble que M«ie Duquesne doit déjeuner chez vous aujourd'hui. Je vous aurais une gratitude extrême, si vous ne parliez pas de moi devant elle; et si ma femme vous disait des choses qui vous parussent trop intimes, pourrais-je espérer que ces dames d'Ofifranville les missent au point, comme j'implore que vous fassiez aussi de mes commérages? La guerre est l'école de bien des vices, si elle exalte quelques vertus... »
Bon et trop faible Wilfrid! Cette lettre, je l'aurais composée, eussé-je à raconter les complications de son auteur qui renferme les antinomies de la nature et de l'éducation. Wilfrid Duquesne marche dans les sentiers de la vertu, les pieds martyrisés, comme ceux des Chinois de distinction au temps du Céleste Empire!
Une conversation animée dans le salon rouge, m'annonça que Mrae Duquesne-Brouchet était ici, un peu en
avance pour le repas. Une fenêtre était ouverte du côté de la ferme; le temps était tiède et de grosses bûches dégageaient trop de chaleur.
Passant par le dehors pour donner un ordre à la cuisine, car le rez-de-chaussée est simple, et les pièces se commandent, j'entendis une voix haute dire :
— C'est bon d'être entre femmes. Comme on se comprend î Les hommes sont plus faibles que nous : Ils ne sont pas accoutumés à souffrir. Ne croyez-vous pas qu'une armée féminine aurait mieux tenu?...
Qu'allait être le déjeuner? N'y serais-je pas un « indésirable »? Je me fis un programme : je paraîtrais à ce déjeuner, je découperais, je ferais le maître de maison, mais je ne discuterais pas avec la Valeureuse du Pré Saint-Godille.
Mme Duquesne-Brouchet, ainsi que sa nièce Mﻫ Brouchet-Rondel, qui immole ses fils pour le triomphe de la monarchie, est translucide comme une urne d'albâtre. Tout son sang paraît retenu autour de ses pupilles. Deux taches hectiques rosissent ses pommettes en lames. Un voile bleu sur son kakochnik, atténue l'effet pénible que causerait un teint si livide dans le blanc de l'uniforme d'infirmière. Solange Duquesne parle sans faire de gestes, excepté un haussement de l'épaule gauche, un tic, comme le mouvement de son pied droit qui secouait le sofa où je crus poli de m'asseoir, jusqu'à ce que ce rythme mécanique m'étourdît. A table, le même pied s'acharna contre un barreau de chaise;- je dus mettre d'aplomb le couvercle d'un compotier de cristal, qui vibrait incessamment.
Si l'on tend un plat à M^e Duquesne, elle ne l'aperçoit pas; je dus lui dire à plusieurs reprises :
— Madame, vous ne mangez pas?... On vous offre quelque chose...
— Pardon! Merci ! Oui... Dois-je? Après réflexion... Non!...
M.^f' Duquesne ne touche qu'aux légumes : d'où sa nervosité, assure notre docteur, l'épicurien.
Je cite Jean-Paul, quand le docteur raille la manie végétarienne; mais le docteur ricane :
— Croyez-vous que cet hercule de Jean-Paul ne s'applique pas du gigot saignant et des biftecks, avec sa connaissance de Pourville ? Allons donc! 11 laisse les concombres et les tomates à sa famille ! Primo, la tomate et la salade, ça donne le cancer ; l'homme est un Carnivore.
Le « comme on se comprend entre femmes » de M^^ Duquesne, avant le déjeuner, ne devait pas avoir trait à la guerre, ou d'une façon détournée, mais plutôt à la <c connaissance de Pourville ». Solange Duquesne avait dû parler de sa cousine Henriette, attendue bientôt au Pré Saint-Godille.
Elle me dit :
— Je voudrais que vous pussiez prolonger votre séjour dans le pays et connaître notre parente. Je ne lui sais que des mérites ! Si mon mari n'était pas la proie de sentiments qui me séparent de lui pendant ces mauvais jours, Henriette serait ma bru. Elle devrait l'être depuis quinze ans ! Si la guerre avait eu lieu plus tôt, M. Duquesne aurait conduit au Temple son fils et Henriette. Quelles lectures, quelles influences,
ont agi sur l'intelligence si droite de mon mari ? II s'effraie, parfois, de la religion. Quand M. le pasteur Délugis nous a fait visite en septembre, à ses rares instants d'entretien avec Wilfrid, alors malade (il l'était alors, le pauvre!), Wilfrid développa des théories sociales subversives. Il nous a tenu tête sur la question du mariage entre hommes et femmes de cultes différents, de classes inégales... Il passerait l'éponge, ma foi! sur une faute commise en dehors du mariage ! Je ne sais quels sont ses desseins!...
Nous avons tous feint de ne pas saisir. Madame Duquesne-Brouchet a cru que nous ne voulions pas donner notre avis devant le petit gars du pays qui tournait autour de la table. Dans le salon, elle reprit :
— On a emporté le café ? Le gamin ne reviendra plus?... Et à moi : — Si vous voyez mon mari, il vous exposera sans doute, comme à M. Délugis, ses théories sociales. J'ai voulu ignorer des peccadilles qu'une mère chrétienne doit ignorer. Les jeunes gens ont, il paraît, des faiblesses auxquelles les pères sourient. Jean-Paul en a eu ! Le banquier de M. Duquesne avait mes instructions ; j'aurais prélevé sur ma fortune personnelle de quoi faire correctement les choses ; ce n'aurait pas été ruineux... Une ouvrière doit faire de ses enfants des ouvriers comme elle. II serait injuste, immoral, absurde surtout, et bien peu chrétien ! d'infliger une humiliation à une créature qu'un fils de famille respecte assez, pour vouloir l'épouser, et qui a peut-être son orgueil aussi ! Heureusement Jean-Paul n'a pu me faire le serment qu'il avait abusé d'une crédulité chaste... Effroyable! mes bons amis, ce
que la guerre a pu détruire dans des cerveaux de chercheurs!... Wilfrid, mon cousin, mon mari, Wilfrid Duquesne-Brouchet ! Jean-Paul, mon fils!
— 11 y a beaucoup de choses à retenir dans ce que vous dites là, approuvèrent certaines auditrices. Dura lex, sed lex ; il faut qu'il en soit comme vous dites, ou bien soyons des Mormons, des Hottentots, des Papous ! Autant saper nous-mêmes les fondements de la société, avec sa magaiifique économie hiérarchique ! Nous ne sommes égaux que devant la Mort et devant Dieu!
— Je pense comme vous, chère madame, agréa une autre.
— Et le père des enfants ? demandai-je, pour provoquer une éruption.
— Je suis en litige avec Jean-Paul, dans ce moment, hélas ! me dit M"^ Duquesne. J'avais pardonné tant qu'il fut au danger et qu'il honorait notre nom. Jean-Paul est dans un état-major ; je n'ai donc plus à absoudre... Sa fiancée dressera son métier sous mon toit, comme Pénélope... L'avenir dépendra de Jean- Paul, puisqu'il préfère un état-major aux sublimes risques du front... 11 aura le temps d'être dessillé par l'Esprit Saint...
Le ton de M°»« Duquesne-Brouchet m'était trop pénible ; je la laissai dans le salon rouge, toute à l'enthousiasme de son devoir. Elle a un nom, un principe à défendre ; M™» Duquesne est une de ces grandes bourgeoises, plus fières de leur caste qu'une
comtesse viennoise de ses trente quartiers. D'ailleurs, je sentis que la conversation allait retomber sur les hôpitaux ; les infirmières ont, entre elles, mille choses à se dire ; M"^^ Duquesne m'avait donc excusé, sachant que j'avais un travail urgent. Je m'applaudis de mon audace, car M^ae d'Autreville et quelques autres voisines étaient venues avec leur sac à tricot. M. le Doyen était là. Ce serait long.
On me prévint que M^^ Duquesne désirait avoir un court entretien avec moi, avant de repartir pour Longuell ; pourrais-je la recevoir quelques instants ?
Sur ma réponse affirmative, elle vint à moi :
— Un mot ! Seulement un mot ! Je sais ce que vaut le temps pour un homme qui ne s'est jamais accordé de loisirs... Et, pendant cette guerre surtout, quand chacun veut faire quelque chose pour la Patrie!
Etait-ce de l'ironie? M™* Duquesne n'en a point. Que fais-je donc pour la Patrie ? J'allais prendre avec humeur cette phrase équivoque.
— Je veux vous demander un service, dit-elle. Vous êtes une des rares personnes qui pénétrent chez nous, approchent Wilfrid et que Wilfrid accueillera. Oui, rendez-moi un grand, un important service, monsieur et ami ; tâchez de faire causer Wilfrid ; oui voilà ce que j'implore : tenez-moi au courant, ditesmoi votre opinion sans ambages. Si j'avais le temps de me préoccuper de ce qui n'est pas exclusivement mon service d'infirmière,' la mentalité de mon mari m'inquiéterait. Au début de la guerre, j'avais suggéré à Wilfrid qu'il s'employât au « Secours national », dans quelque ministère...
— La santé de M. Duquesne, son âge, madame, n'étaient-ils pas un obstacle?
— La santé, monsieur! Pendant la guerre? L'âge? 11 y a des occupations pour tous, même pour les débiles. Dans l'administration de la Croix Rouge, on compte des vieillards, des octogénaires. Enfin, laissons cela ! M. Duquesne a de l'indépendance, il n'a jamais fait que ce qu'il voulait, il ne dit jamais non, en sourdine, en douceur, oh ! oui, en douceur ! Il a choisi, pendant la guerre, de rher! On m'assure qu'en mon absence, cet été, il cueillait des fleurs, s'attardait avec un livre dans le bois des iris; on m'affirme même — mais cela je voudrais le voir pour y croire — qu'il descend jusqu'à la plage de Quiberville où il joue avec des enfants ! Ferait-il des petits pâtés? Des châteaux-forts?... Ceci ressortirait à la spécialité des neurologues... Dans ce cas, il faudrait aviser ; mais, encore une fois, je ne puis y croire ! 11 y a chez Wilfrid, surtout depuis quelques années, une sorte de scepticisme étrange qui s'arrête au seuil de la religion, qui n'entame pas l'idée de patrie : et encore? C'est tout juste ! Mais l'idée de famille, incontestablement^ il ne l'a plus. Enfin, et ce n'est pas là le plus singulier, M. Duquesne n'a plus le sens du sacrifice : on dirait qu'en vieillissant, il fît plus qu'autrefois cas de la vie ! Quand notre fils était sur le front, Wilfrid dépérissait. Aujourd'hui, Wilfrid peut écrire, lire, se promener ; ce qui me détruit semble le galvaniser ! Un Duquesne-Brouchet qui en vient là ne peut être que malade !... J'ai recours à vous pour que vous observiez, comme ferait un docteur, mon pauvre mari. Tâchez donc de savoir si
c'était pour aller au Ministère de la Guerre qu'il a pris le train tout seul pour Paris, fin août ? Si jamais j'avais la preuve que M. Duquesne-Brouchet eût fait une démarche en faveur de Jean-Paul, je mourrais de honte !
25 octobre.
M. l'abbé Levrault était chez les Mallows, qui avaient aussi convoqué l'abbé Paul, ancien aumônier à l'Ecole de X., un rat de bibliothèque, érudit, indépendant, et qui se dévoue aux pauvres quand il ne donne pas des leçons, dont il vit; un petit Méridional remuant, en correspondance avec des personnages politiques, des philosophes, des littérateurs qu'il ne nomme pas... Des yeux de malice et d'intelligence, dans une physionomie sans âge : cinquante-cinq, soixante ans? jaune, grisonnant, peu rasé. Il trotte dans la rue avec une serviette pleine de livres et de journaux, j'étais revenu de Paris dans le même wagon que lui. Il lisait du Tacite; il avait pris des notes : — C'était, me dit-il, la préparation d'un cours pour certains jeunes gens que leurs familles me chargent d'éduquer; privément, car je ne fais plus mon cours.
M. Paul est une torpille sous-marine qu'il faudrait savoir lancer; un de ces saints hommes dont les supérieurs se méfient et ne savent pas se servir : le prêtre des indigents, l'ami des âmes humbles que l'on dénomme frustes, si l'on ne sait pas en décrasser le relief couvert de poussière. L'abbé Paul aurait, d'ailleurs, un
préjugé contre les dévotes d'une classe plus haute. II y a dans le monde laïc des caractères analogues, qu'un dégoût de la médiocrité bourgeoise ramène au peuple, avec un dédain exclusif, pédant et orgueilleux; ils souffrent de l'incompréhension de leur classe, et s'isolent.
Ces deux ecclésiastiques parlèrent de l'influence de la guerre sur la foi. L'abbé Levrault est dans un régiment de Limousins, nourris d'un socialisme de réunions électorales.
— On m'assure, dit-il, que, l'an dernier, il y eut un grand mouvement de foi dans les tranchées. La tristesse des nuits longues, les combats meurtriers... Mais c'est de l'histoire ancienne! Cet été, je n'ai rien constaté de pareil. Avant l'offensive, le désir violent d'en finir avec l'ennemi, donne aux hommes une excitation de veille de vacances. On me blague bien comme curé, mais comme gradé aussi. Impossible de raisonner avec ces gens-là, d'une bêtise opaque, aussi antimilitaristes qu'anticurés, et surtout résolus à ne « rien fiche » après la guerre. De la vraie mauvaise graine.
L'abbé Paul sursautait; je ne devinais pas son sentiment.
11 demanda à son collègue :
— Sincèrement, et je suppose que je ne sois pas votre collègue, vos sentiments religieux, vous-même, quelle influence avez-vous sur votre compagnie? Pouvez-vous quelque chose? Les incrédules sont-ils inférieurs aux autres?
— Franchement, monsieur l'abbé, franchement non !
Ceux qui ont de la religion ont plus de patience, un meilleur moral, entre les assauts (la grande horreur, la monstruosité!...), mais à l'heure d'agir, les instincts de l'animal, notre sauvagerie atavique nous lancent tous pareillement au carnage. Il y a une ébriété du sang, une paralysie complète du raisonnement. Vous savez que nos professeurs, les Allemands, font absorber à leurs soldats des pilules enivrantes au moment de l'assaut. Lisez \q Journal de Genève de ce matin... L'heure la plus indescriptible, c'est la nuit d'avant l'attaque, par exemple, la marche que je fis, de onze heures du soir à six heures du matin, dans les quinze kilomètres de boyaux, de mon cantonnement aux tranchées que je n'avais encore jamais vues ; arrêts de dix minutes, d'une demi-heure dans l'encombrement des troupes coincées entre deux murs de terre, sous la pluie, les pieds dans l'eau, la marche au gibet, ûoude à coude : impossible de comprendre que ce soit vous-même qui êtes là. Et je vous assure que j'étais très préparé spirituellement. Le dimanche d'avant, mon sermon traitait de ce sujet... ne dîtes pas de littérature! On peut en faire sur tout, mais pour nous, elle sonne faux.
Je demandai à l'abbé :
— Quand vous fûtes en face des deux mitrailleuses qui allaient vous faucher, sûr de mourir dans quelques secondes, avez-vous eu la vision d'un autre monde de lumière s'ouvrant à votre ferveur?
L'abbé Levrault dit :
— Encore une fois, franchement, devant M. l'abbé Paul, j'avoue la révolte de la chair; j'étais prêt à
accomplir mon devoir, très prêt, mais je ne jubilais pas comme un martyr chrétien dans l'arène...; si vous faisiez une enquête auprès des soldats, après serment qu'ils ne diront que le vrai, vous obtiendriez à peu près ce compte : un sur dix a revu sa vie, comme dans un éclair, tel que dans un accident; les neuf autres : simplement la mort, donc l'effroi, l'anéantissement, quelque chose de physique et d'indicible...
L'abbé Paul parut réconforté par la franchise du jeune prêtre-soldat, dont les mains s'enveloppent de bandages, et qui recevra bientôt sa médaille militaire. On parla d'autre chose. Major D. vint prendre son thé. Je redescendis vers Dieppe avec l'abbé que je voulais mieux connaître et que je ne reverrai plus, puisque, la semaine prochaine, nous rentrons à Paris. L'abbé Paul ne fréquente pas les hôpitaux : — Si les hommes venaient chez moi, si je pouvais être avec eux comme avec mes indigents, en familiarité, je serais peut-être utile; je connais mieux ces pauvres êtres-là que ne les connaissent leurs infirmières. Pour celles-ci, s'il n'y a chez leurs malades que le panache de l'héroïsme, du danger... cherché, de la poésie à la Victor Hugo, de l'épique à la Rostand; qu'est-ce qu'elles voient de ces paysans en calot de police? Partout erreur, illusion, injustice. L'ignorance des gens soi-disant instruits est la même en politique, en religion, en art. Aussi ai-je choisi ma retraite auprès des enfants, et dans ma bibliothèque. Il faut avoir de quoi se nourrir l'esprit; et avec qui causer tout bas, dans une ville où l'on est un inconnu. Le commerçant du coin fera la chasse aux prêtres qui ne
tiennent pas un fusil; l'ouvrier croira que le denier de saint Pierre paye la guerre; ces dames enverront le jeune lévite à l'assaut comme le martyr chrétien, fûtil Charles Péguy, notre grand lyrique. Si Déroulède et Péguy sont des âmes de même trempe, ces dames et ces messieurs achèteront indifféremment l'Hetman et Jeanne d'Arc pour leurs demoiselles, et personne ne connaissant l'esprit de notre sainte religion, pour des motifs contradictoires, on habituera le ministre de Dieu à tuer son prochain..., à assassiner! Entendezvous? à faire la guerre. Si vous déclariez : il n'y aura plus de prêtres ! Mais pardon ! L'humanité en veut, et de toutes dimensions; et de bons catholiques traitent Notre Saint-Père le Pape de « Boche » par patriotisme, avant d'aller faire leurs Pâques à la cathédrale... Monsieur, à mon âge, la société de mes innocents est la meilleure compagnie, pendant que l'Europe marche au rebours du mouvement de la planète... L'an prochain, vous serez ici? Au revoir, nous nous retrouverons... Il est probable qu'il y aura encore des communiqués... Portez-vous bien, monsieur!
L'abbé Paul retroussa sa robe, mit un mouchoir de couleur sur son chapeau et courut sous l'averse sans ouvrir son parapluie.
J'attendis Madeleine chez le pharmacien. Elle rapporte aujourd'hui ses ustensiles d'infirmière, ayant achevé son service à l'hôpital, pour cette saison.
J'ai encore quelques adieux à faire dans la campagne.
26 octobre, midi.
Temps froid, beau; le matia le ciel est en moire avec des nuages à la Tiepolo, où voleraient si bien une Victoire, parmi des Gloires ailées aux trompettes d'or !
Je descends à la rivière ; les genêts refleurissent ; des Canadiens remontent la côte en sifflant Tipperary;. puis, c'est, là-haut sur le plateau, une voix d'enfant de chœur, un cantique de catéchisme, rythmé par un semeur de quatorze ans sur le mouvement à trois temps du bras qui sème. Le garçon le lance de droite à gauche, arrête imperceptiblement sa main, au retour, pour l'emplir de grain dans le sac du tablier, et, la retirant de sur son ventre, il jette sa main en arrière pour reprendre l'élan.
Hélas! Quelle douleur
Remplit mon cœur
De crainte et d'horreur!...
Autrefois, Seigneur, sans alarmes
De tes joies je goûtais les charmes...
Le sodr.
U^^ d'AultrevilIe, encore sans M"« Claudie, revenait du cimetière d'Ecorchebœuf où elle a paré des tombes pour la Toussaint. Je fis un bout de chemin avec elle.
— Vous voici bientôt sur le départ? Ces dames font leurs malles? Puis-je les voir? II commence à faire
froid; nous entrons dans les jours courts. Les charmes de la capitale vous rappellent, c'est bien naturel...
— Paris est plus triste que la campagne, madame ; pendant la guerre nous voudrions, au contraire, rester
— Vraiment? Monsieur, les artistes sont des favorisés, ils savent s'occuper partout... Au fait, ce ne sera pas encore pour cette saison, notre invasion de votre atelier... Claudie est toujours si lasse! M. d'Aultreville enfile une autre crise; que d'ennuis! Nos deux cousins Ecorchebœuf ont été blessés en Champagne... Mon neveu à la mode de Bretagne, La Gatinière, est prisonnier...
— Ah ! Madame ! Que de...
— N'est-ce pas ? Notre famille est bien éprouvée ! Et nos gens ! Un permissionnaire qui avait fait la moisson chez nous s'est coupé le doigt avec son couteau, avant de repartir... une malchance !
— Comment ?
— En taillant une dorée à sa fillette; le quatrième doigt est tombé. Le même malheur était arrivé à son père en 70 ! M. d'Aultreville dit : — C'est dans la famille Pinchard. — Et d'une!... Mais ce n'est pas tout... La femme de notre garde est accouchée d'un enfant mort. La dernière vache qui nous donnait du lait, tousse; le vétérinaire la dit tuberculeuse, c'est affreux, quand on pense que Zouzou refuse tout autre lait, la pauvre demoiselle! On a trop de mal à la campagne, vous faites bien de rentrer à Paris... 11 y a recrudescence de fièvre aphteuse en Seine-Inférieure.
La Vicomtesse éternue; elle tire d'un réticule une
veste de tricot, je l'aide à la passer sous sa rotonde. — Je crois que j'ai pris froid au cimetière; quand j'enfile un coryza, j'en ai pour l'hiver, ça me retombe sur la poitrine... Et alors, adieu paniers, vendanges sont faites, j'en ai pour jusqu'à Pâques !...
Je dis à M°ï« d'AuItrevilIe que j'irais à Morceaux avant la Toussaint :
— Ah ! fait-elle, si nous n'étions pas si éprouvés chez nous, je devrais vous demander de m'y porter, puisque, sans doute, vous y allez en automobile... Il y a trois ans que je ne les ai vus, ces bons Trémare ! Mais je me tiens à jour pour tous leurs drames. Ils sont très éprouvés aussi ! Quelle famille ! Je plains surtout M"i« de Trémare, qui est un peu mon alliée par les Corpechoud — une femme si pieuse, comme elle a dû souffrir des idées de son fils! M. d'Aultreville me dit : — Ma chère amie, ne jugez pas les autres... — Quant à moi, j'ignore quelles sont ces idées, mais si j'interroge M. d'Aultreville, il dit : — Vous ne comprendriez pas. — Vous trouverez, j'imagine, nos bons voisins un peu marqués!
Mi°« d'Aultreville éternua encore :
— Vous entendez? C'est le coryza ! Demain la laryngite, peut-être la bronchite!... Merci, impossible décidément ! Je devrais pourtant faire mes condoléances... Mais, cher monsieur, qui encore avez-vous visité récemment dans le voisinage? Je sais que les permis sont durs à obtenir dans la zone... Et l'on ménage l'essence...
— Vous ne connaissez pas les Duquesne-Brouchet, madame?
— Non, mais j'entends parler de la jeune femme par la Piquette qui travaille pour nous. Piquette la dtt si bonne!... Et les petits enfants, délicieux... Les pauvres agneaux! C'est la Piquette et sa patronne quî font le deuil...
Quel deuil, madame?
Mme d'Aultreville se demanda si nous parlions des mêmes : — Une dame de Paris qui habite entre Hautot et Pourville... Je vous assure qu'on fait un •deuil pour elle...
Piquette n'était pas chez sa patronne; la patronne est absente. Où sont-elles aïlées? Jusqu'à demahi îîiatin, je ne saurai rien des Duquesne-Brouchet.
27 octobre.
Mme d'Aultreville dit vrai, Jean-Paul a été tué, dans son état-major. Piquette ne sait me dire ni comment, ni quand; les enfants seraient partis hier soir par le train. Mais Piquette doit faire erreur; elle affirme -que Jean-Paul a épousé la mère, à la mobilisation; elle connaît les témoins, dit-elle. Sa patronne servait déjà « la personne de Pourville » avant la guerre. Comment Wiifrid ignorait-il ce mariage? A-t-il feint? Allait-il me présenter sa bru, quand nous irions sur la plage de Quiberville? Piquette ne semble pas soupçonner l'existerK:e des vieux IXiquesne-Brouchet !
28 octobre.
Au réveil, un télégramme de Paris :
— Je tiens à vous apprendre moi-même notre malheur; attendez mon retour. Je compte sur votre sympathie.
Signé : DuauESNE-BROUCHET.
Nous restons donc. J'attendrai.,
30 octobre,
En attendant le retour de Wilfrid, j'ai fait hier ma visite annuelle à Morceaux ; j'en avance la date, puisque notre permis expire cette semaine, et qu'il n'y a d'autres moyens que l'automobile, de se rendre dans ce com sauvage et perdu de la côte. Ce n'est pas par plaisir que j'allais à Morceaux : de quoi parler à M. de Trémare? J'espérais presque n'être pas reçu.
La route d'Offranville à Morceaux, toujours battue par la bise est une des plus ingrates de la côte. Elle suit la falaise, traverse quelques pauvres villages, s'allonge entre les champs déjà labourés à la Toussaint. En été, c'est, à gauche, une mer de blés jusqu'à Thorizon ; à droite, la Manche se confond avec le ciel dans la brume. Des arbres, rabougris et tordus par le vent du large, semblent nus, même en août. On ne retrouve le charme gras de la Normandie que dans les vallons, qui se terminent par des plages, vers lesquelles courent des rivières poissonneuses. La route descend
et remonte à chaque bourg, tous les dix ou quinze kilomètres, mais, entre les trois oasis qui me séparent de Morceaux, la route est lugubre, en automne.
M°^« d'Autreville ne m ayant pas accompagné, j'emmenai avec moi mon ami G., qui est notre hôte, jusqu'au retour des Duquesne-Brouchet; et, cédant à la mélancolie, G. me raconta une autre visite qu'il venait de faire dans son pays. Je la notai, le soir même, sous sa dictée :
LA FAMILLE FERTENDRE
Montcarme est à douze cents mètres du manoir de Montcarme; une grille, le pavillon d'un garde, signalent l'entrée du domaine. Dès cette grille franchie, le décor change, des lisses blanches encadrent des prés où paissent des vaches propres comme si l'jDn faisait leur toilette; on aperçoit, dans un creux, une sorte de ville ouvrière ; un clocher moderne domine des pins, qui se détachent sur les montagnes au pic neigeux. C'est là que se dresse un ancien château des Montmorency. Le père de M. Fertendre l'a reconstruit d'après les plans de Viollet-le-Duc, en altérant déjà le style que Juste Fertendre, vers 1880, modernisa sur les conseils d'un architecte écossais. Aujourd'hui, Montcarme ressemble à la demeure d'un gentlemanfarmer, comme il en est tant en Angleterre. Le lierre recouvre en partie la pierre. Une tour datant de Louis XI
— le beffroi — plus ancienne que le château, s'accole à une aile du manoir. Elle tombe en ruine, mais elle est habitable.
M. Fertendre, est une espèce de souverain, se croit indispensable à dix lieues à la ronde. Il fut maître d'équipage, mais il n'allait plus depuis longtemps aux chasses à courre, que pour défendre, en cas de litige, ses intérêts et ceux de ses fermiers. M. Fertendre qui voulut être un grand seigneur, est maintenant un grand industriel.
Donc quand j'arrivai, à Montcarme, en passant devant le beffroi, j'entendis des gémissements. Je ne me rappelais pas que la chambre d'Ursule fût au deuxième étage, là où des^ barreaux de fer donnent un aspect de prison à trois petites fenêtres moyenâgeuses. La porte était ouverte. On n'allume le calorifère que plus tard, dans cette maison où tout est militairement réglementé. Pour M. Fertendre, l'hiver, chez nous, ne commence que le 21 décembre et finit en mai. Il faisait plus froid dedans que dehors ; M. Fertendre a toujours trop chaud.
Il n'y avait personne dans le vestibule — et point de sonnettes. Juste Fertendre ne veut rien de ce qui se casse, de ce qui s'use. Il n'y a chez lui que du fer et du bois naturel. La peinture est un fard inutile aux bons matériaux.
J'attendis que quelque serviteur apparût. Je prêtai l'oreille vers l'escalier qui mène au sous-sol; je frappai du pied, toussai ; le silence n'était rompu que
par le bruit lointain d'une voix plaintive et le croassement des corneilles. Je m'assis sur un bahut.
Un chien accourt, entre dans l'antichambre en aboyant, me flaire, puis repart, comme pour prévenir son maître qu'un inconnu est là. Le gravier craque sous un pas lourd; un sifflet autoritaire rappelle le chien qui était revenu me flairer encore. — Ici, Saxe, ici! C'est M. Fertendre, une carabine sur l'épaule, en veste de coutil, pantalon de velours gris à côtes, qu'enserrent des guêtres de cuir.
— C'est vous? Je ne vous ai pas fait trop attendre? J'étais dans la plaine, quand la corne de l'auto m'a prévenu d'une visite ; je faisais ma ronde, pas tout près d'ici ; nous sommes envahis par les lapins : un an sans chasse!... Il me faut le temps de revenir et je n'ai plus mes jambes d'autrefois! Dans un mois, je prends mon âge : soixante-quinze!... Venez donc, je vais mettre une allumette sous les fagots... Nous ne sommes pas frileux...
M. Fertendre, toujours aimable et de cordial accueil, m'empoigne par le bras, me pose mille questions affectueuses, me remerciant d'être venu si loin pour voir des gens et des lieux si austères.
— Je ne veux pas, lui répondis-je, quitter X. sans prendre congé de vous ; je vous ai à peine aperçu cette fois, mais je pense bien souvent à Montcarme, à ceux que la guerre en éloigne... qui d'habitude sont autour de vous à la Toussaint.
M. Fertendre ne m'écoute déjà plus. Il me plaque contre la cheminée assez vaste pour que plusieurs personnes s'y blottissent, sous la hotte, comme dans
les anciennes cuisines de campagne. Des lambris montent jusqu'au plafond et, à droite, se développent en cases pour les livres, à gauche se creusent de façon qu'un escalier en colimaçon vous mène aux rayons supérieurs de la bibliothèque, où sont les ouvrages •qu'on consulte plus rarement.
En général, M. Fertendre donne à peine à son interlocuteur l'occasion d'une parole : il professe. Or, j'étais ià depuis plusieurs minutes, et le silence n'était pas rompu. Une fumée de fagots mouillés nous piquait les yeux ; M. Fertendre ouvre une fenêtre sur le befiProi ; un long gémissement parvient jusqu'à nous.
— Ce n'est rien... c'est Ursule... dit M. Fertendre. Le peu de raison qui lui restait,... partie! Elle n'avait plus qu'un pas à faire ! La guerre achève l'œuvre de la nature... Vous imaginez ce que la guerre ajoute d'exaltation maladive au cœur de notre nationaliste... Moi, Juste Fertendre, n'ai jamais pu convaincre ma fille depuis l'Affaire!... Ursule ne quitte plus sa chambre de la tour. Nous l'installons là. Jean, son frère, est au-dessous. Il n'entend pas les plaintes de sa sœur... Jean s'affaiblit tout doucement. Il reste au lit la plupart du temps... Les sourds sont plus tristes, dit-on, que les aveugles; je ne l'aurais pas cru, puisqu'ils peuvent lire et n'entendent pas les bêtises des autres.
Jean et Ursule sont ceux des enfants de M. Fertendre, auxquels je n'aurais pas fait allusion. Pourquoi
leur père, ce jour-là, commença-t-il par m'entretenir d'eux? Je suis venu cinquante fois à Montcarme sans qu'il en fût jamais question. Il y a vingt ans que Jean travaille à sa traduction de Dante, l'été en Suisse chez son beau-frère Wanting, le mari de Flora, et l'hiver à Menton. Je ne me rappelle plus son visage !
Mlle Ursule se retire toujours quand il vient des visiteurs. Nous déchiffrions, jadis, de la musique ensemble. Ursule paraissait, alors, une jeune fille remarquable. Jadis! Depuis 1890, je crois l'avoir vue au bout de la table, à des repas pendant lesquels M. le professeur Chambly, du haut de la tribune, faisait des lectures. On était rarement dans l'intimité, à Montcarme; dix-huit chambres d'amis ne désemplissaient guère : amis de Fertendre, mais surtout disciples, admirateurs de M. Chambly, venus pour recevoir « la parole de Vérité. »
Quand le professeur revint d'Australie, ayant perdu sa chaire au Collège de France, il s'établit au manoir pour y poursuivre ses études sur le socialisme. A cette époque, M. et M^^ Fertendre organisaient l'exploitation qui servit un peu de modèle à François-Xavier Germancin de la Taille. Montcarme est une sorte de bourg indépendant; il produit assez, à lui seul, pour les besoins de ses soixante-dix feux. M. Fertendre venait de bâtir les ateliers, les logements d'ouvriers, une chapelle, même, par condescendance pour les femmes.
Du fauteuil où j'étais assis dans la bibliothèque, j'apercevais cette vaste pièce, pareille à ce qu'elle était, quand encore bruyante des conversations de la famille
Fertendre et des disciples du professeur. Combien d'idées s'entre-choquèrent, sous ce lustre de cuivre qui pend d'un plafond à poutres de chêne noires ! Proche de la bibliothèque, un salon de musique ; par la porte entrebâillée, je revis l'orgue, le piano, le violoncelle, les pupitres, le fameux lutrin de l'Abbaye des Prémontrés.
Que sont devenus les enfants et les jeunes gens qui chantaient des chœurs de Palestrina autour de leur père, l'organiste de cette maîtrise ? On se perd dans les aventures de cette famille ! Trois filles, Thérèse, Edwige, Aline, ont pris le voile; Thérèse et Edwige sont mortes; Aline est supérieure d'un couvent en Belgique. Alban, le Jésuite, est revenu de Jaffa pour la guerre, il sert comme officier dans un régiment de dragons. David, vicaire à l'église de Montrouge, fut tué en relevant des morts sur le champ de bataille de la Marne; et Jean est là-haut, dans son beffroi, avec Ursule la folle.
Qu'est devenue Denise, depuis comtesse Esténezzi? et Mrs. Wantiog, la blonde et espiègle Flora qui, comme Denise, s'échappa, dès qu'elle le put, aussi loin que possible du manoir de Montcarme? Le « Silentium ! » inscrit dans la chambre de Denise et de Flora Fertendre avait pesé sur leur saine adolescence d'hamadryades...
Denise et Flora se marièrent hors de France. Les trois filles de Denise Esténezzi sont hongroises, et ses fils soldats de l'empereur François-Joseph ; John, le fils de Flora Wanting, est otage en Allemagne, et les deux autres, Aslhey et Stanford, engagés dans l'armée bri-
tannique. On n'a jamais vu une salade pareille, dit-ort dans mon pays.
Ces trois générations issues d'une pure souche française m'apparaissaient encore, ici, dans la paix...
M. Fertendre s'était saisi d'un coupe-papier d'ivorre; il en frappait ses molletières de cuii, dans le rythme de l'andante de la Symphonie en la de Beethoven, et ne paraissait plus conscient que je fusse en visite chez lui. J'aurais voulu deviner ses pensées. 11 regardait dans le vide.
M. Fertendre est toujours robuste d'aspect, quoique un peu voûté ; quelques poils blancs parsèment ses cheveux bruns, en brosse et encore drus, sa moustache se relève comme celle d'un capitan. Svelte, il monte à cheval et marche loin. Il se lève à quatre heures, prend une tasse de café, sans lait ni sucre, et deux rôties sans beurre, après avoir reçu chez le régisseur, à la ferme principale, tous ses chefs de service. Autrefois, il entendait la messe; depuis la transformation de ses sentiments, il part, le matin, sans ce viatique. D'ailleurs le curé du village ne vient plus qu'irrégulièrement : grande douleur de M^^ Fertendre.
A midi, le maître mange quelques légumes cuits à l'eau, du fromage et des fruits; le thé est son meilleur repas — habitude que lui donnèrent ses enfants Wanting — et, à huit heures du soir, de la viande rôtie, une salade et de la compote sont tout le menu du patron de Mantcarme.
Sans la guerre, me disais-je, Fertendre nous aurait tous enterrés, il est de la pâte dont on fait les centenaires. Le féliciterais-je de sa bonne mine? Serait-ce à propos? Les morts, les absents, des revenants s'interposent entre nous. M. Fertendre me lance : — Ah ! pardon ! J'étais en train de compter le nombre de vaches qui paissent dans mes herbages... 11 me faut six têtes pour Lyon... Je vous demande bien, bien le pardon... C'est que nous sommes en ce moment très en retard... C'est une engeance pour le charroi, les chevaux, les voitures ! J'ai passé un contrat avantageux, oh oui î avantageux — avec les Anglais. Mais les trains, les communications avec la gare sont le diable, et il me manque plus de cent ouvriers!... 11 faut avoir l'esprit constamment tendu. Ma femme, qui pourrait m aider, s'absente souvent. Tantôt elle va en Suisse voir son gendre Wanting; quand elle est ici, elle perd des heures à la chapelle, à l'ouvroir, elle s'occupe du catéchisme, de l'école. C'est curieux, les affaires ne T intéressent plus !
— Mnie Fertendre a des préoccupations, répondisse, et des chagrins ; la mort de l'abbé David a dû être pour elle un grand coup.
Fertendre jugea :
— Ma femme n'est plus forte comme elle l'était. Sa foi aussi vive que jadis, devrait pourtant la soutenir, comme elle soutient M^^^ Germancin de la Taille et SCS filles... Non! l'énergie de ma femme se dépense auprès des familles d'ouvriers, et à combiner les repas pour nous deux et pour les gens. Nous ne sommes pourtant plus des masses !
La fenêtre que M. Fertendre avait ouverte se referma sous la poussée du vent. C'était un court ouragan d'automne, la pluie fouettait les vitres. Les gémissements d'Ursule devinrent des cris rauques.
— Ah !... Il y a quelqu'un? fit une voix de v femme effrayée.
— Entrez, ma bonne amie, répondit M. Ferteridre, C'est notre voisin de X. qui nous fait sa visite d'adieu ; venez ; vous lui tiendrez compagnie quelques instants, pendant que je téléphone des ordres aux étables... Car voici l'orage.
La voix grêle de M™e Fertendre se rapprocha.
— Je viens voir si la pluie ne chasse pas, de ce côté-ci...
Et, après avoir épongé avec une serviette le rebord de la fenêtre, elle s'avança vers moi. Son mari était déjà dehors. Les affaires sont les affaires!
Mme Fertendre était toute en noir, ratatinée, pâle, et tremblante. Ses yeux de souris clignotaient; son corps porte les stigmates de ses trop nombreuses couches. C'est une effrayante momie, avec une haute coiffure de nattes, des bandeaux plats, des boucles d'oreilles d'améthyste en forme de croix, qu'elle garde, malgré son deuil, comme scellées dans sa peau.
— Excusez mon mari, monsieur, dit-elle. Juste est toujours le même ; ni la guerre, ni les douleurs ne ralentissent son activité. Montcarme, l'avenir de Montcarme, comptent surtout pour lui. Depuis que les
terres Rùgli sont sous séquestre, notre vente s'est accrue considérablement, et le nombre des bras diminuant, Juste est sur la brèche, je puis dire nuit et jour. Mon gendre Wanting est en Suisse, il se tient en contact avec l'Allemagne où sont tous ses intérêts ; Juste désirerait le faire venir ; ici M. Wanting eût été un auxiliaire précieux, mais je sens qu'il est retenu là-bas. Je vais parfois le voir, ainsi que ma fille. C'est bien loin, la Suisse, en temps de guerre!
On commente, dans le pays, l'internationalisme du gendre américain de M. Fertendre.
Curieux de la science allemande, Wanting, un an après- son mariage, emmena sa femme en Westphalie. Flora s'est faite, comme lui, Protestante. M^^ Fertendre en conçut un amer chagrin; elle voulut rompre avec le jeune ménage. Bientôt « on ne se vit plus »; puis Juste, sollicité par Tintelligence pratique, moderne, de son gendre, exigea un rapprochement avec les Wanting qui réapparurent à Montcarme. On prétend que si Fertendre avait un faible pour l'un de ses enfants, c'était à sa fille Flora et à l'époux de celle-ci, qu'il réservait ses préférences, Wanting le seul homme de la famille qui ait le sens et le goût des affaires. Le gendre et le beau-père entretiennent une correspondance sur des questions d'élevage et sur la fabrication d'une sorte de margarine économique qu'ils appellent « Tuff ».
Wanting, d'une vieille famille de Washington, retourna peu aux Etats-Unis. Les siens avaient mis des
obstacles à son mariage avec Flora, rencontrée à Salzbourg, pendant un cycle Mozart.
Ce mariage marque une date dans l'existence de M. et Mrae Fertendre.
Jusque là, M. Fertendre a suivi la religion de ses ancêtres dont il a toutes les traditions. Elevé loin de Paris, il n'y a jamais fait que de brefs séjours, et il garde les préjugés, les habitudes des vieux gentilshommes campagnards, les manières de ses oncles maternels, ces Messieurs de Boisobliaux. Il ne se rappelle pas son père, mort jeune, trésorier-payeur général à Nîmes, mais il lui ressemble, dit-on. Du côté paternel, il a des cousines dans l'aristocratie locale dont la marquise de Bellamare, et les autres mariées à de moindres seigneurs. Il les écoute, les admire.
Il épouse M'ie de Béveron ; l'union de M. et M^e Fertendre est parfaite. Un enfant naît chaque année. La piété de M^^ Fertendre plaît à son mari, comme la plus nécessaire parure d'une épouse. Mais le tempérament excessif de M. Fertendre se réserve une indépendance dont il ne se prévaut pas, tant qu'il ne fréquente que des chasseurs, des hobereaux-agriculteurs et les braves curés du pays.
Il avait fait de fortes études. Licencié es lettres, docteur en droit, musicien, latiniste et helléniste, son esprit turbulent était guetté par le Malin. Orgueilleux, sûr de lui-même, sociable du reste, s'il ne désirait pas quitter Montcarme, ni aller vers le monde vivant des capitales, il entendait bien que le monde vînt à lui. Habile au négoce, il augmentait sa fortune.
Le précepteur qu'il donna à ses fils aînés, Alban et
David, futurs ecclésiastiques, était un homme distingué. Ce jeune M. Lelièvre — que j'ai connu — renouvela la bibliothèque. Les auteurs allemands, de Hegel à Nietzsche, furent mis en honneur. On joua au manoir des pièces d'Ibsen. M. Fertendre s'abonna à des revues surtout étrangères. On appellerait aujourd'hui ce M. Lelièvre « un intellectuel », alors, on l'appela « un esprit très distingué ». C'était un normalien. Bientôt il déplut à M^e Fertendre, auprès de laquelle il prenait un plaisir indiscret.
Elle était encore fort belle et n'en savait rien.
On remplaça M. Lelièvre par un abbé, trop distingm aussi, qui chargea encore les rayons de la bibliothèque de livres mis à l'index par Rome. M. Fertendre lut trop de ces ouvrages.
M. Fertendre voyagea un peu sans sa femme, qui attendait toujours une nouvelle naissance.
Cependant l'exploitation devint une véritable entreprise commerciale, on y ajouta une chocolaterie, genre suisse ; la richesse du patron s'en accrut d'autant.
C'est alors qu'arriva le professeur Chambly et son socialisme scientifique, qui éblouit M. Fertendre. L'affaire Dreyfus troublait la raison des Français, quand parut M. Wanting, peu après que le comte Esténezzi, allié aux Bellamare, eût emmené en Hofigrie Mi^e Denise. Les fils et les filles Fertendre étaient devenus des personnes indépendantes comme leur père.
Wanting ne resta qu'un an à Montcarme, mais ces douze mois devaient avoir sur la carrière du beaupère, sur l'avenir du .domaine, une influence qu'on appréciera après la guerre.
Je sais à peu près ce qu'était M. Fertendre aux yeux de sa femme, de ses enfants, de ses parents et de ses amis ; mais moins comment ses employés, cette petite population dépendante de lui, le considèrent.
Pour les siens. Juste Fertendre est le « surhomme »; une Puissance sur terre, un Titan. D'un simple fairevaloir de hobereau, Montcarme est devenu une exploitation célèbre en Europe. La vie d'intérieur y a perdu de son charme et elle n'est plus celle des châtelains, avec les loisirs et les distractions de la campagne, comme jadis. Les enfants aînés furent élevés comme si les garçons devaient choisir une profession, chacun selon ses goûts, et les filles se marier avec d'autres châtelains. Quand je venais à Montcarme, il y a trente ans, je rencontrais ces demoiselles, les cheveux dans les yeux, en tabliers déchirés, une gaule à la main, conduisant les vaches à la mare ; leurs frères montaient les chevaux de ferme, poussaient la charrue les jours de vacances. Les goûts intellectuels de leur père étaient étrangers à ces gamins, qui esquivaient les leçons de musique et les lectures. Leur mère leur donnait une éducation religieuse dont M. Fertendre, encore pratiquant par décence, laissait toute la charge à sa femme. 11 ne condescendait pas lui-même à ce qui serait une perte sèche de temps et d'énergie : il préparait pour ses fils une tâche lointaine... Mais si ses ambitions étaient illimitées et ses desseins grandioses, il ne s'en ouvrit à personne, jusqu'au jour où les précepteurs et le professeur Chambly vinrent à Montcarme.
— Ces messieurs tournent la tête de Juste, pensa Mme Fertendre.
En vérité, Lelièvre et Chambly lui furent dans l'ordre de la sociologie, de la philosophie, de la science, ce qu'est à un fidèle époux confiné dans sa province et qui demeure vertueux, manque d'occasion de ne plus l'être, un viveur parisien qui lui dit : — Imbécile! On peut s'amuser sans faire de mal; viens donc, ce n'est pas dangereux !
M. Fertendre connut l'enivrement des sensations nouvelles et le plaisir nonpareil de se croire supérieur aux gens qui l'entourent. « Me libérer » ; se libérer ! M. Fertendre voulut se libérer ! Quel orgueil !
D'aucuns auraient pu le railler. Mais « ses affaires» magnifiques, ses succès dans l'exploitation m.aintinrent l'assentiment universel.
Les deux précepteurs ne servirent qu'au père.
Quant aux fils, Alban et David, il était trop tard I Us avaient, comme trois de leurs sœurs, la vocation religieuse. Et M. Fertendre dut se dire alors (sans le penser) : — Tant mieux, je serai plus libre, qu'ils me laissent seul !
Tout était pour lui comme une escapade, un fruit défendu qu'il saisissait d'une main de héros. Il y a souvent de l'ingéniosité chez les « surhommes ».
M. Fertendre — m'a-t-on dit dans le pays — fut habile avec ses ouvriers et ses ouvrières. Dès qu'il éprouva des résistances, des jalousies, il intéressa à son exploitation tous ceux qui y travaillaient ; le professeur Chambly lui fournit les principes scientifiques d'une coopérative. D'abord, les fermiers du canton apportèrent chacun le lait de leurs vaches, des
beurreries se fondèrent sur le domaine, avec participation des ouvriers aux bénéfices.
Petit à petit, M. Fertendre engloba tout dans son entreprise, en gardant, et même en augmentant, le bénéfice de chaque individu... assuré d'ailleurs de ne pas y perdre. Le plus difficile fut de s'adresser à la main-d'œuvre « étrangère », de faire venir des paysans d'autres départements. Cette politique était en train de réussir à la veille de la guerre. Mais grand fut l'étonnement de M. Fertendre, quand, après les élections de 19 14, il fut accusé de n'avoir envoyé aux urnes que des socialistes. La petite population de Montcarme était « foyer d'anarchie », de révolution. M^^^ Fertendre en fut horrifiée — mais elle n'en dit mot à son mari : elle avait, pour elle, la majorité des femmes, restées pieuses, pour qui l'école, le dispensaire, l'ouvroir, sous la direction de religieuses, la chapelle, les catéchismes, étaient si près de leurs demeures, dans cette cité-modèle.
En d'autres circonstances, j'eusse demandé à M. Fertendre qu'il me développât ses théories. Aujourd'hui, c'était une visite de condoléances et de sympathie, que je venais lui faire.
Les différentes fois que je suis venu à Montcarme sont très nettes dans mes souvenirs. J'ai connu M™e Fertendre encore jeune ; je l'ai vu vieillissante, de plus en plus fruste Nous n'avions pas causé ensemble depuis longtemps. Mais, aujourd'hui, je l'avais prise
au dépourvu, contraint à faire acte de maîtresse de maison.
Son mari s'éternisa au téléphone. 11 me crie, du poste où il se tenait :
— Ma femme va vous servir la collation... Ne m'attendez pas, je dois courir au moteur électrique, sans quoi nous n'aurions pas de lumière et les jours sont déjà courts.
Madame sonna : une grosse paysanne reçut des ordres pour le thé, et nous fûmes, de nouveau, tête à tête, la Madame et moi. Elle taquinait ses nattes, me regardait, puis le plafond ; enfin, elle émit quelques lieux communs sur la guerre. Je ne voulais pas la questionner sur son fils Alban, ni sur la mort de l'abbé David. Elle ne put se retenir de prononcer le nom du héros, dont elle me raconta la fin, comme s'il se fût agi d'une histoire très ancienne.
— Que la volonté de Dieu soit faite, dit-elle en terminant d'une voix blanche et sur le ton d'une sœur tourière.
Je lui parlai des lettres des dames de la Taille, au sujet du lieutenant Charlie Durbeck.
— Je tâche de m'inspirer de nos amies. Elles ont, il est vrai, le bonheur et la consolation d'être toutes trois ensemble, unies par les mêmes sentiments, la même foi chrétienne. Les familles aussi nombreuses que la nôtre sont forcément dispersées. La nôtre est un peu plus tiraillée qu'aucune que je sache, « mais telle est la volonté du Très-Haut : qu'elle soit faite ! » m'écrivent mes amies Germancin. Je ne peux plus correspondre avec mes petites-filles Esténezzi. Jusqu'au
36o CAHIERS D'UN ARTISTE
printemps dernier, nous recevions quelques lettres par l'ambassade d'Espagne. Denise, leur mère, vous savez, monsieur, est veuve; elle s'est réfugiée en pays neutre; elle est en Hollande. Je voudrais qu'elle rejoignît sa sœur Flora et M. Wanting. A-t-elle quelque raison de rester à La Haye?... Je ne sais lesquelles! Ses fils sont officiers... dans l'armée autrichienne; mais Dieu nous a épargnés, ils ne se battent pas sur notre front! Ils sont en Russie... Mes petits-fils Wanting, vous le savez aussi, sont naturalisés Anglais; ils sont soldats; quant à Grant, leur petit frère, il doit être dans un camp de concentration près de Posen, où la guerre l'a surpris chez un professeur d'agriculture. Celui-là, je ne le connais plus que par sa photographie. Nous sommes si loin les uns des autres!...
Et comme honteuse d'avoir parlé si longtemps, elle ajouta :
— Mon mari s'attarde... je regrette, c'est lui que vous venez voir... je vais au téléphone.
La jeune servante vint annoncer la collation; je restai seul pendant quelques minutes. Et toujours les gémissements venaient du beffroi, rompant le silence de cette sinistre maison.
Il ne pleuvait plus, le vent avait cédé.
J'étais déjà depuis près d'une heure à Montcarme où j'avais eu tant d'appréhensions à me rendre, comme auprès des gens de France les plus atteints par la guerre, dans leur cœur, sinon dans leurs intérêts. Que de drames dans ces trois générations ! je revenais, cet automne, dans ce manoir jadis bruissant comme une ruche d'abeilles, aujourd'hui tout à deux vieillards,
un sourd-muet et une démente, les seuls présents des neuf enfants et des sept petits-enfants de M. Fertendre. Je m'inquiétais : comment les deux aïeuls supportaient-ils leur isolement, de quelle façon pourraient-ils réagir? On m'eût appris leur mort, que je n'eusse pas été surpris, quoique M. Fertendre, chaque samedi, dit-on, descende encore gaillardement de son tape-cul sur la Place du Marché, avec cette allure conquérante, cet air d'assurance qui le rendent redoutable aux braves gens de la région : — Avec lui, disent-ils, on a toujours affaire à plus fort que soi, dame!
Juste Fertendre m'a toujours intéressé par les contradictions dont abonde son caractère. Influençable, comme certains esprits curieux et ouverts, il est chimérique, mais il a « une volonté de fer » dans l'action. Et ses idées ! Il y tient, surtout si elles servent au développement de son « négoce ». Il semble qu'il en ait de deux sortes : celles qui sont la parure de sa vie, et celles qui en sont le procédé. Il en changea selon ses besoins, logiquement, dit-il. 11 n'admet pas qu'on l'entrave. Tout est voulu, organisé dans son existence. Si ses appétits d'homme sanguin rugissent, alors il devient furieux. Dans une autre société, dans quelque pays du Far-West, on imagine un Juste Fertendre tout différent du patron de Montcarme, mais il a si peu quitté cette terre où il naquit, où des intérêts le retiennent par des chaînes qu'il eut parfois envie de briser!
Je le vis un jour flanquer à terre un coffre où il garde des autographes, parce que la serrure résistait : il voulait me lire des lettres de Proudhon. Une colère de Fertendre, c'est un cyclone qui ébranle la maison. J'ai donc vu Juste en colère, mais jamais triste. S'il était chagrin, ce serait de ce qu'aucun de ses fils ne voulût continuer son œuvre après lui. 11 se retrouve, plutôt, dans ses filles mariées et dans leurs enfants. Il ne souffrira que le jour où il « s'arrêtera ».
Nous étions dans le « réfectoire », la dame Fertendre en face de moi, de l'autre côté de la longue table sans nappe, chacun assis sur les durs bancs d'église qui en font le tour. Au fond de la salle un tronc d'arbre se consumait sans donner de flamme, sur des chenets de cuisine, hauts comme un homm.e; à l'autre bout, c'était l'estrade où jadis le professeur faisait ses lectures. Les fenêtres ogivales, avec leurs vitraux monochromes, laissaient filtrer les dernières lueurs du jour. La lampe électrique s'éclaira, des pas résonnèrent sur les carreaux du vestibule.
— L'électricité fonctionne? Ah! c'est bien! — dit M. Fertendre en rentrant — j'ai failli croire que nous n'en viendrions jamais à bout!
Il versa dans un bol, du lait et quelques gouttes de café, découpa dans une miche des tartines, remplit une assiette de « porridge » et mangea le tout en rendant compte à sa femme de ce qu'il avait vu et ordonné, puis, se tournant vers moi :
— Vous rappelez-vous ma ribambelle d'enfants dans cette salle, quand vous nous faisiez le plaisir d'être des nôtres? Le professeur Chambly mit une sourdine à ce caquetage, il fit construire cette petite estrade; si le choix des lectures n'était pas au goût de tous, au moins obtenait-on du silence, et ensuite je pouvais diriger la conversation. Le professeur était un délicat. Nos menus plantureux, mais modestes, n'étaient pas pour lui. Ma femme lui faisait servir dans ses appartements, avant nous, les plats fins qui lui étaient prescrits. Il savait se faire obéir. Il y eut longtemps deux volontés sous ce toit...
— Pardon, mon bon ami — interrompit M^^^ pertendre — vous exagérez... Il n'était, selon moi, qu'un peu trop irréligieux.
— Vous voilà bien, Bathilde ! Motus î C'est précisément le génie de M. Chambly qui m'a fait patienter, alors que son caractère, ses exigences... Mais je lui ai de la gratitude; le professeur a étendu les limites de mes connaissances... Je lui dois beaucoup, de même qu'à François-Xavier Germancin et à quelques autres savants...
Madame Fertendre craignant, peut-être, que le nom de M. Lelièvre fût prononcé, eut un mouvement involontaire, l'eau de la bouilloire se renversa sur la table; on sonna, la servante parut.
Nous retournâmes dans la bibliothèque; je voulais prendre congé avant la nuit. Mon hôte alla voir si le mécanicien s'apprêtait.
Que se passa-t-il? J'attendis encore un bon quart d'heure, pendant lequel, seul de nouveau avec la mère
Fertendre, je m'enhardis jusqu'à m'informer du sort des demoiselles Esténezzi. Je savais qu'elles s'étaient trouvées en Pologne, en pleine bataille, chez leur cousin, le comte Rzsemoriçki, dont les propriétés sont détruites. Le plus tranquillement du monde, la douce Fertendre me raconta ce qu'elle savait.
— Les enfants furent surprises par la guerre, en Pologne. Leur mère leur écrivit de Vienne, où elle réglait la succession de son mari, pour les engager à rester chez le comte Rzsemoriçki. Denise comptait elle-même aller à Lausanne, par l'Italie. Elle y alla contre vents et marées, monsieur! Denise, comme son père, ne doute jamais que les choses ne tournent selon ses désirs. Elle ne s'inquiéta pas du sort de ses jumelles, Marizika et Olympe. Peu après, le château du comte Rzsemoriçki fut incendié. Mes petites-filles vécurent un mois dans la cave; elles doivent leur salut à un paysan. On croit deviner qu'Olympe fut asphyxiée, mais elle en réchappa. M. Fertendre s'est enquis; il assure que tout est pour le mieux. Que Dieu soit loué !
— Quelles angoisses pour Denise Esténezzi ! risquai-je.
— Ma fille tient de son père, comme je vous le disais... Et puis elle n'a appris le sort des petites que plus tard. Elle priait le Bon Dieu pour ses enfants. Ses fils se battaient là-bas... Des gamins encore...
— Cependant, madame, si le hasard avait conduit les garçons sur les terres du comte Rzsemoriçki?...
— C'est vrai ! Vous avez raison ! Nous n'avions pas songé à cela! On est si occupé ici! L'exploitation...
Même sans la chocolaterie, ça donne du fil à retordre! Je consacre le temps que je peux à mon mari... Et puis ce fut la mort de l'abbé David... Et puis la fuite de ma fille Aline, quand son couvent fut occupé militairement; on dit des horreurs, de ces guerriers... C'est beaucoup de correspondance, tout cela ! Le facteur apporte et remporte des lettres chaque jour. Le courrier prend du temps dans une famille dispersée comme la nôtre ! Vous ai-je dit que ma petite-fille May Wanting est infirmière à Thôpital de X. ? Elle vient ici quelquefois, le dimanche. Je ne peux pas trop m'absenter à cause d'Ursule; elle a tenté deux fois de s'enfuir... une idée fixe... elle veut se battre, comme un homme!
Bathilde Fertendre conserve-t-elle ses lettres de guerre? Elles doivent contenir des détails que j'aurais voulu connaître; mais il devenait certain que, dussè-je passer un an avec cette philosophe, je n'obtiendrais rien de plus que ce sommaire.
La pluie se remit à tomber et le vent soufflait de la mer; il faisait presque nuit quand M. Fertendre vint me prévenir que l'automobile allait avancer; une nouvelle entrave dans le service de camionnage obligerait mon hôte à aller ce soir à la gare de X. Pourrais-je faire un détour, pour lui? Il reviendrait dans une de ses charrettes, partie depuis le matin avec un chargement. Je le conduisis à la gare, content de l'avoir tout à moi dans la voiture. Sur le seuil j'entendis mieux les cris de la folle.
On distinguait encore la route; les fermes, les ateliers étaient éclairés, autour du manoir; Ferttendre insista sur le fait que son exploitation avait double
d'importance, en dépit de la guerre, et que les hommes jeunes fussent partis :
— Voici le hangar à fumier. J'ai fait construire un toit — le seul de ce genre qui existe en France. Estce compris!! Les grandes meules sont mises à l'abri, d'un bout à l'autre du domaine. Si vous étiez venu de meilleure heure, je vous aurais fait visiter les différents services, les magasins, les moteurs, les rails à wagonnets, les machines américaines qui réduisent la main-d'œuvre, inventions étrangères nec plus ultra» certaines venues d'Allemagne, naturellement! Mon gendre Wanting me les procurait. Wanting est du premier ordre ! Ah ! si je l'avais avec moi ! Mais il a, lui aussi, ses intérêts, et ils sont là-bas, en Allemagne! Entre nous, je crois qu'il y va de temps en temps, étant neutre; il a même eu des ennuis, depuis qu'on sait ses fils dans l'armée anglaise. Mais il s'arrange; il faut savoir s'arranger, que diable! Tant que les hommes n'auront pas compris que les nationalités, les frontières sont des conventions à abolir...
Je demandai à Fertendre si la guerre lui indiquait une tendance nouvelle dans ce sens. Que pensait-il de la guerre? Où en étions-nous?
— Où nous en sommes? — s'exclama-t-il avec véhémence. — Cette guerre donne une grande preuve : on n'aboutit à rien par les armes. Cette guerre est le dernier concert de canons ; c'est pour cela qu'il faut la subir avec sérénité, ou l'ignorer, pour ne pas interrompre le travail — la seule chose sainte sur terre — et préparer la paix universelle, l'union éternelle dans le labeur. Nos soldats mettraient la crosse en l'air, s'il
ne s'agissait pas de détruire, oh! non la Germanie, mais le militarisme. C'est déjà un fait plus qu'à moitié accompli, scientifiquement. Je ne lis pas les journaux, mais je sais que cela va bien. Mon optimisme est total! Qu'il y ait des retards, des défaillances, enfin les mille et un déboires d'une telle entreprise, rien de plus naturel ! On ne sape pas en un tour de main, jusque dans ses fondements, le criminel nationalisme du guerrier teuton. Que chacun se mette à la besogne, courageusement, pour faciliter un vaste industrialisme de l'avenir. Les Allemands sont trop bons financiers et trop « matter of fact » pour ne pas savoir bientôt que les armes ne peuvent plus rien. C'est mathématique!... Et alors, vous subirez leur génie pratique, si vous vous endormez... J'aime, ah! oui, j'aime la vie, voyez-vous! J'ai fait le tour des idées; je me suis bâti une politique au-dessus de la cohue sanglante, si mes pieds sont rivés à cette bonne terre si riche, si pleine de trésors! C'est l'indolence ou la bêtise des hommes, qui gaspillent au lieu d'exploiter pour leur bien tant de richesses. J'ai eu autant d'enfants que j'ai pu... ceux que je connais et d'autres aussi ! Si mes fils m'avaient obéi, ils seraient mes collaborateurs à Montcarme. Mon tort — je veux bien m'en reconnaître un — c'est d'avoir eu jadis des prêtres autour de nous. Influence de M^e Fertendre ? Moi-même, autrefois, j'ai perdu du temps à me débattre avec la théologie. Si je n'avais pas rencontré les quelques esprits indépendants qui m'ont affranchi, où en serais-je aujourd'hui?...
M. Fertendre réfléchissait; il reprit :
— Bah ! je serais sans doute là où j'en suis ! Les
hommes comme moi, tôt ou tard, s'affirment. Je respecte la liberté des autres, comme j'exige d'eux qu'ils n'empiètent pas sur la mienne. Mes enfants sont dispersés ? Si je n'ai pas la joie de les avoir autour de moi, j'ai celle de les savoir libres. Ils avaient envie de partir? Ils sont partis. J'ai des petits-fils autrichiens, j'en ai d'américains, devenus anglais, pourquoi diable! Tout cela se coordonnera : s'ils ne tombent pas, ils se retrouveront plus tard dans la grande communion des peuples. Le tout est qu'ils vivent ! Je laisse dire, je laisse faire, j'écoute distraitement : les uns critiquent Denise d'être en Hollande, quand ses enfants sont en Pologne, en Hongrie, je ne sais où ! Je ne me demande pas ce que j'aurais fait à sa place. Je suis devenu comme les pères de famille anglais : une fois grands et éduqués, leurs enfants s'envolent. Il y a toujours place à la table paternelle pour celui qui revient. Je laisserai entre les mains des survivants de la guerre un outil bien affûté, de quoi faire de l'argent. L'argent n'est pas seulement le nerf de la guerre, mais le nerf de la vie !
Le léger accent de chez nous, de M. Fertendre, reprend toute sa saveur de terroir dans le mot argent. Il voudrait, dit-il, vivre encore vingt ans, pour voir la reprise des affaires d'abord, puis la réalisation complète de ses espérances, de ses théories.
Nous approchions de X. ; la voix tonitruante de mon ami couvrait le bruit du moteur ; j'avais conscience d'avoir à côté de moi une force de la nature; je fis craquer une allumette, sous le prétexte de chercher mon> arapluie, en vérité pour voir de près le
visage de ce vieillard effrayant. Il était rouge, il essuyait son front où perlait la sueur. Tantôt il frappait ma cuisse droite, à la rompre, tantôt il donnait, dans mon bras, de son coude osseux. Il me faisait mal. Nous quittions le manoir à la tour ruineuse, où gémit une folle, où languit un sourd-muet, les enfants de ce colosse que soixante-quinze ans ont à peine fatigué, dont le cœur bat comme un métronome toujours au même cran. A-t-il jamais eu une affection, une amitié, un amour? II aime la vie, il aime l'argent ! A soixante-quinze ans, il croit à cela plus que jamais.
L'automobile stoppa devant la gare. Le chef de station s'approcha avec une lanterne : — C'est-y vous, M'sieur Fertendre? Y a une demoiselle qui vous cherche, Mademoiselle Vantingue qui attend grand-papa. Elle est venue de là-bas, par le train, en congé de son hôpital.
— May? — s'écria M. Fertendre. Une grande fille brune, l'image de son aïeul, l'embrassa.
— Vous êtes en auto, grand-daddy? Vous me remmenez? J'ai mon « week end », deux jours sans « invalides ». Je ne vous ai pas télégraphié, Granny doit savoir, j'ai écrit que, peut-être, je viendrais pour les fêtes. J'espère qu'il y aura beaucoup à dîner :
î'm awfully hungry un pudding? J'apporte un
lobster cuite... Vous savez un des frères est blessé? A l'hôpital en Angleterre... je crois que c'est Harry ; la note mentionne seulement : Wanting, j'attends un autre télégramme. Rien de sévère, une balle dans la tête et une dans la jambe...
Et Miss Wanting avait déjà sauté dans ma voiture, sur les genoux de grand-papa, sans s'être aperçue que j'étais là, heureuse, bruyante, insoucieuse d'une réponse, n'ayant évidemment, pas plus que son grandpère, l'habitude d'écouter. Dans la troisième génération, M, F^rtendre « se retrouvait » en effet.
Le chef de gare revint avec sa lanterne : Ditesdonc. M' sieur Fertendre, on vous a bien ramené Mademoiselle Ursule, pas? C'est qu'elle était cachée dans un fourgon à bestiaux, la mâtine!... Faut pas lui en vouloir, elle sait pas c'quelle fait...
— Bon, bon, merci, mon brave ! Elle est sous les verrous, elle ne nous échappera plus,..
Je dus, à cause de l'heure, refouler mon désir de faire plus ample connaissance avec cette autre optimiste. M. Fertendre et Miss May seraient remmenés par la charrette à bâche.
La route me sembla plus longue que jamais, jusque chez moi.
31 octobre.
Dimanche matin. Pluie, vent, rafales. Je crois entendre les plaintes de la pauvre Ursule dans le beffroi de Montcarme. Je n'ai pas dormi, cette nuit, l'histoire de G. me hante. Ce manoir, ces vieillards que la guerre touche moins que le changement d'horaire des trains ! Les ouvriers continuent de travailler et Juste Fertendre les surveille avec l'âpreté d'un homne qui aurait encore un demi-siècle à vivre!... Est-ce cela de l'optimisme ?
Faut-il se tenir au-dessus des événements? M. Fertendre sait-il que le « Grand Ministère » Briand nous alarme depuis vingt-quatre heures ? Que les Serbes et les Bulgares sont en guerre? Peut-être Fertendre regretterait-il, comme Hervé, dans son article de la Guerre Sociale, que Caillaux ne fût pas du Cabinet ou que le père Combes n'en fît pas au moins partie. Mon député m'écrit que les déclarations des nouveaux ministres sont là pour préparer la paix. Que veut dire mon député ? Car ces ministres, dans leurs déclarations, affirment leur volonté d'aller jusqu'au bout et de resserrer les liens de l'Entente.
La situation diplomatique dans les Balkans, créée par les ministres démissionnaires, est peinte au plus noir par les journaux d'Extrême-Gauche, peut-être pour ménager un plus bel honneur aux succès qu'obtiendraient les nouveaux venus?...
Ce matin, les dépêches de Bucarest et d'Athènes étaient décourageantes. Venizelos en exil. Ministère germanophile, en Roumanie. Mouvements populaires contre les deux monarques, Constantin et Ferdinand, liés par traités secrets avec leur cousin de Berlin. Les Allemands dégarnissent le front russe, se massent contre la Serbie, et le Kaiser vient prendre le commandement en chef de son armée de France, prononçant qu'il ne peut y avoir de décision que sur notre front
Contradictions, incertitude, le trouble augmente. Est-ce le bluff au poker, du côté allemand ? On lance des bruits de paix.
Promenade à pied jusqu'à la vue de Sauqueville. Discussions tout le long du chemin. Le jeune semeur
de quatorze ans, avec sa voix de puceau, chantait encore ses cantiques; mais c'était le :
. . . Sauvez, sauvez la France Au nom du Sacré-Cœur.
J'attendais une lettre de Paris, de Duquesne-Brouchet, ou de sa femme à la mienne. Quand reviendrat-il ? Point de courrier, ce soir.
Toussaint, i" novembre.
Un télégramme de M^^ Duquesne-Brouchet à Madeleine, lui donne rendez-vous demain, à Offranville : « Affaire urgente »...
Les merveilleuses cloches de l'église d'Offranville lancent depuis hier soir des bénédictions à travers l'espace; le vent tombe, le carillon des grandes fêtes les déverse sur nous, d'heure en heure. Que ne pouvons-nous attendre ici les cloches de Noël ! Dans quelques jours ce sera encore la politique, vue de plus près ; non plus les articles seulement, mais les ceux qui les écrivent... N'y a-t-il donc plus de censure? La presse semble se mettre en devoir de dire tout ce qu'elle cachait auparavant. Dans les prudents Débats, je lis : « On escomptait avec un optimisme trop peu clairvoyant, l'impossibilité, que l'on considérait comme très prochaine pour nos ennemis, de trouver les
ressources financières indispensables à la continuation d'une guerre où l'on dépense l'argent par milliards... Quelques-uns de nos confrères, prenant à la lettre ces nouvelles tendancieuses, prédisaient déjà au commencement des hostilités, l'épuisement de l'Allemagne à bref délai... »
Dans un autre article, on signale le danger des promesses, des engagements, des grandes déclarations du Gouvernement. Au public on a fait tout croire de ce qu'il ne devait pas espérer. Et voici les résultats sous nos yeux.
Qu'est-ce donc que l'optimisme? Est-ce de ne rien voir?
Que nomment-ils pessimisme? Est-ce donc de regarder en face de soi ?
Ne sommes-nous pas dans un cataclysme ? Us veulent danser !
Dimanche prochain, réouverture des concerts des orchestres Colonne et Chevillard. Il y aura aujourd'hui des matinées dans les théâtres de Paris...
Quel hiver devant nous !
3 novembre.
A huit heures, j'ai reçu ce mot de Wilfrid Duquesne- Brouchet, écriture presque illisible :
« Mon cher ami, « Vous verrez ma femme à OfTranville. Je ne puis retourner à la campagne, je suis chez une parente, malade, très malade. C'est fini. Mon cœur n'a plus de
force. Je tiens seulement à vous dire que je ne savais pas mon fils marié. II aurait dû ne pas me laisser ignorer sa belle action.
« Pendant que je vous confiais dans le kiosque, à Longueil, que je n'étais pas pas honteux de savoir Jean-Paul à Tabri, mon enfant recevait, dans le front, le volant d'une automobile qui a défoncé sa voiture. M«»«^ Duquesne croit encore que j'avais embusqué mon fils; si j'avais pu le faire, je ne l'aurais pas fait. La mort, tout de même, a pris Jean-Paul. La mienne suivra de près.
« Tout est en règle pour les enfants. Mon notaire maître X. vous mettra au courant. Je vous supplie de bien vouloir vous occuper des deux. Ma femme ne les verra jamais. J'ai auprès de moi, pour garde, notre cousine Henriette qui se considère comme la veuve de Jean-Paul.
« Je vous embrasse.
« Vous reverrai-je? Dès votre retour, venez. Serai-je encore conscient ?
« Votre ami,
5 novembre. Paris.
M™« Duquesne-Brouchet n'est pas revenue à Longueil, vu l'état de Wilfrid. Nous sommes rentrés hier. Neus allâmes tout de suite rue Cassini. Paris jouit d'un bel été de la Saint-Martin ; le Luxembourg était
plein d'enfants en congé du jeudi, qui jouaient sous les quinconces encore feuillus, il y avait de la paix dans le ciel sans aéroplanes, la guerre se transporte en Orient, ici l'on ne se sent plus opprimé, chacun reprend ses anciennes coutumes. Les magasins rouvrent; la circulation est presque normale.
L'hôtel des parents qui ont recueilli M. Duquesne donne sur le jardin de l'Observatoire et sur cette rue Cassini où quelques artistes logent, à cause de la lumière que leur assurent des terrains non bâtis, et le préau de l'hôpital de la Maternité; c'est un quartier de studieux.
M»»* Duquesne attendait Madeleine, au rez-dechaussée. Madeleine s'est jetée à son cou ; elle n'a pu voir le visage de Solange, qui ne releva pas son voile. La voix de Solange n'était pas altérée; elle présenta M»e Henriette comme une bru, elle traite Henriette comme une veuve. Solange Duquesne a dit : — Mon plus profond chagrin, c'est que je ne conserverai pas, d'un fils unique et chéri, l'image qu'une mère s'en était faite dans sa fierté.
Madeleine a parlé de la lettre de M. Duquesne ; j'avais sur moi la preuve que Wilfrid n'avait fait aucune démarche pour l'état-major ; je la montrerai plus tard.
Il n'a pas été question des orphelins. Solange sait que je dois être leur tuteur.
Je me rendis auprès du malade. Son lit est en face d'une bay-window, du côté de l'Observatoire; un
vasistas était ouvert sur le parc qui longe la rue Saint- Jacques, et dont les pelouses pelées, les marronniers, avec les quelques pousses vertes parmi les feuilles roussies, rappellent ce Longueil où mon ami aurait voulu s'éteindre.
Le malade reposait ; sa respiration était irrégulière. Un médecin me pria d'attendre que Wilfrid se réveillât, de rester quelques minutes seulement dans la chambre. Mais Wilfrid m'entendit ; le docteur se retira.
Le repos avait redonné à M. Duquesne-Brouchet assez de force pour qu'à condition de ne remuer pas, il pût, un bon quart d'heure, causer avec moi.
Comme j'allais partir :
— Ils sont là ! — me dit-il ; la mère et les petits sont dans le cabinet de toilette. Solange ne peut pas me refuser cette dernière consolation, allez les chercher...
Une jeune femme, couverte de crêpe, poussa vers nous deux enfants qui ne semblaient pas avoir peur ; leur mère les fit taire, et les retint, comme ils allaient se précipiter en riant vers le lit. M. Duquesne leur dit : — Regardez ce monsieur... Vous lui obéirez comme à papa ; embrassez-le.
Le petit garçon devint rouge; sa sœur me donna une vigoureuse poignée de main, me tendit son front :
— C'est à vous, l'auto cannée avec les roues jaunes, monsieur? On vous connaît bien sur la route de Varengeville, vous aviez un caniche frisé, avant, est-ce qu'il est mort? Vous en avez un autre? Vous m'emmènerez dans votre auto, dites, quand on sera à Pourville ? je voudrais avoir un caniche ; c'est si
drôle, ça a l'air d'un homme!... Papa m'en aurait donné un, s'il n'avait pas eu son accident. Le garçon courut à moi :
— Oui, on vous connaît bien, vous ! Moi, c'est un chien de chasse que je voudrais ! Je n'aime pas les caniches ; c'est comme des joujoux ; il y a chez nous les fusils à papa, je chasserai : puisque papa a eu son accident, on pourra prendre les fusils, dis grandpère ?
La maman sanglota ; elle me pressa la main, baisa celle de M. Duquesne-Brouchet, et me fit signe qu'elle m'attendrait dehors.
Le docteur reparut, désigna le cadran de sa montre. M. Duquesne murmura :
— Accident! Je passerai toujours, dans ma famille, pour avoir été responsable de ce stupide accident!... Cette lettre que je vous ai écrite, que jamais ma femme ne la lise ! Dites-lui que c'est moi qui ai marié Jean- Paul, dites-lui que c'est moi qui ai contraint mon fils à passer dans l'état-major. Je veux que ma femme respecte la mémoire du père de ses petits-enfants dont vous serez le tuteur. Moi?... qu'on dise que j'avais perdu la raison. Il ne faut pas la moindre tache sur le nom Duquesne-Brouchet... Vous jurez, mon ami, de garder ce secret?
J'ai juré.
Novembre 191^.
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