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octobre

Hébert Honoré est le chien fidèle, l'être simple et bon qui, sans étonnement, traverse la vie, et la quittera, heureux de servir; sa devise est : « Ich dien ». Tel il nous arriva de sa filature de Gueures, à seize ans, tel il restera auprès de nous, probe, véridiqu.e, exact, silencieux, avec des mouvements de femme, une âme blanche comme sa chemise, et un gentil sourire franc. Honoré, « Noré », de Gennetuit, a dû, avec ce même sourire de séraphin, embrocher ses quatre « Boches », puisque c'était commandé d'occire, et il n'a pas bronché depuis le grand premier jour, étant de toutes les batailles, de tous les assauts, toujours content, point gratifié du moindre galon — deux fois blessé, toujours riant : « Ich dien ».

A la seconde blessure, cela se gâta; le petit hercule pâle, aux yeux gris, était épuisé. Des mois d'hôpital, une convalescence à Gennetuit. « La santé, ça ne marche toujours pas. » Sans qu'il le demandât, car Honoré reçoit, reconnaissant, mais ne demande jamais, il fut déclaré inapte au service du front; le hasard le mit dans une usine à Déville, tout près de sa famille : il polirait des obus. Le dimanche, nous le voyions ici.

Il y a une idylle du côté d'Hautot — et même une bague de fiançailles.

On l'aperçut hier sur la route, filant à bicyclette.

— Comment, Noré n'est pas passé par chez nous?

— Pardi ! Il va voir sa connaissance !

— Honoré ne serait pas passé par ici sans se montrer !

Mais voilà qu'il revient I

Tel il nous arriva de sa filature de Gueures à seize ans, tel, à vingt-six, avec le même sourire, il nous apprend qu'on a besoin d'hommes; il retourne déjà sur le front.

— Et les munitions?

— On a besoin d'hommes au feu.

— Et le mariage, à quand. Honoré?

Honoré a bon espoir. « Celui-là a son ange gardien », dit M. le Curé.

14 octobre.

Rien de plus mauvais que de rester chez soi par ordre du médecin. Le repos est plus fatigant que le travail, pendant la guerre. Le soleil bas traverse le salon jaune et semble entrer du côté du Nord, comme du côté du Midi; cela fait mal aux yeux, il fait trop chaud, trop clair. La citronnelle qui devient un petit arbre, devant la fenêtre, sent trop fort. Les mouches sont intolérables; il y a un bourdon, des abeilles, qui se cognent contre les vitres ; le linge de la ferme est pendu à des cordes sous les pommiers, et c'est autant de soleils éblouissants. Il faudrait tondre le gazon, en

manches de chemise, ou ratisser... faire quelque chose pour ne pas penser!

Le canon s'est remis de la partie. Le docteur affirmerait que ce sont des détonations sous-marines, au loin, ou des exercices de la flotte, à Portsmouth; mais le canon de la guerre à quelques lieues : jamais ! Les gens ne veulent pas admettre le cataclysme. « On est content, quoi ! » Comme Honoré, ils ne s'étonnent de rien. Le Parson en khaki cherche les œuvres de Mgr Duchêne; les aviateurs brûlent dans leurs nacelles; les écoliers de Lille sont en classe avec un professeur allemand; Ferdinand de Bulgarie tripote ses amulettes, puis envoie des télégrammes au Kaiser; les Belges font l'exercice à Janval; les bois de bouleaux de la Pologne sont grillés comme par un incendie; les nouveau-nés expirent sur la mamelle tarie de leurs mères, qui fuient devant le vainqueur. Ce soir, des millions d'hommes et de femmes coucheront dans la boue avec l'espérance de ne pas voir l'aurore prochaine. Et cet état de choses est établi, comme le camp canadien dans le village d'Hautot.

Il faut « dormir sur ses deux oreilles ». Jouissons de cette journée splendide !

« L'Empire d'Allemagne supportera la responsabilité de la guerre. »

Je Ws J'accuse. C'est une guerre pour « les Grands », conclut l'auteur de J'accuse.

« Qu'est-ce qu'une guerre, pour « les Grands »? Une question d'orgueil et d'ambition à laquelle ils lient leur Prestige, un grand événement de leur vie,

comme la victoire de leurs couleurs aux courses du Hoppegarten, ou de leurs yachts à voile, aux régates de Kiel.

« La gloire du souverain consiste en ceci : que, sans s'exposer lui-même au danger, il y a plusieurs milliers d'hommes à sa disposition, qu'il peut sacrifier pour une cause qui ne les concerne pas; et la dififérence entre les sauvages d'Europe et d'Amérique consiste en ceci : que les uns ont dévoré plus d'une horde ennemie, au lieu que les autres ne mangent pas les survivants, mais savent mieux les utiliser pour agrandir le nombre de leurs sujets, et multiplier les instruments pour des guerres encore plus considérables. » (Kant, Zum ewigen Frieden.) — « Sacrifier des milliers d'êtres pour une cause qui ne les intéresse en rien ! C'est la vraie raison de cette guerre. Que comprennent au Prestige ces pauvres diables qui doivent laisser leur vie sur les champs de bataille de l'Europe? Ils n'en connaissent pas même le mot, et encore moins l'idée. Le Prestige est un article de luxe pour celui qui a du superflu dans les autres domaines de la vie. C'est l'entêtement de ne pas vouloir céder, même si l'on sent qu'on a tort, parce qu'on est assez fort pour ne pas avoir besoin de céder. »

De Barrés : « J'écris cet article sur une table de la Chambre. Dieu merci ! L'atmosphère de cette maison n'empoisonne pas, et c'est du point de vue national, avec l'horreur des intrigues et le souci de la continuité du pouvoir, et à l'armée, que je juge les intérêts de notre pays. Soyons unis entre Français. On l'est dans

le pays, espérons qu'on voudra l'être au Parlement... » Il est cinq heures. Le docteur entre et lève les épaules.

— Vous voilà encore plongé dans la lecture de vos journaux ! Sarrail va terminer la guerre ; avec celui-là, les républicains n'ont rien à craindre, ni les mères, ni les pères. Il est économe de vies humaines, notre Sarrail...

J'ai arrêté le docteur, je ne veux plus de politique.

— Dites-moi d'abord, docteur, comment va le fils Azambre ?

— Ça va bien, ça va bien. Mon collègue D. répond de lui, peut-être pas pour suivre les chasses à courre; mais ce n'est pas utile, la chasse à courre. Ce sera long. Ensuite, Frédéric pourra travailler. Les Azambre furent mes premiers clients. J'ai souvent reproché à la mère de laisser Frédéric oisif. II aurait dû rester au régiment, ce garçon-là. La chasse à courre : à quoi ça l'a-t-il conduit, ce bougre-là? A ce mariage chez des gens qui l'auraient traité de haut en bas? Vous connaissiez Madame de Sommevielle? Une folle, n'estce pas? Une hystérique?

— Ah ! docteur, pas si vite, je vous en prie ! Une personne très distinguée !

— Distinguée ? L'ami de ce grotesque d'abbé Chanterelle? Moi, je vous en montrerai, de la prose de Madame de Sommevielle ! Frédéric et moi, ça collait. Le brave garçon aimait bien mes petits tours à l'hôpital, à sa première blessure. Je bavardais avec lui. Ensuite, à sa convalescence, il venait nous demander un verre — j'ai toujours mon chablis

28o CAHIERS D'UN ARTISTE

d'autrefois ; je l'avais muré lors de l'avance des Prussiens; je l'ai démuré, pour le Jour de l'An. Une fois, Frédéric sirotait sous la tonnelle ; j'entends un timbre de bicyclette. On vient me chercher pour un malade ? J'écoute, on ne sonne pas ; je fais deux pas ; quelqu'un bouge à la grille ; je sors tout de go... N'était-ce pas la folle qui venait épier Frédéric au travers des fusains ? — Donnez-vous la peine d'entrer, madame, dis-je ; Frédéric boit un verre avec moi ; venez donc vous rafraîchir! Après un tas de chichis — elle en grillait d'envie, la drôlesse ! — elle vient sous la tonnelle :

— Donnez-vous la peine de vous asseoir, madame. — Elle m'a tendu la main ; ce n'était plus la châtelaine de Grosmesnil î Elle a passé deux doigts dans la cravate de Frédéric pour tâter s'il n'était pas en moiteur ; elle a tâté son front; elle lui a relevé les cheveux. Je lui ai dit : — Laissez-le tranquille, il est chez un médecin! Cette première fois, elle n'a pas moisi chez moi, mais ensuite, elle venait tout le temps, au retour de la poste, disait-elle. — Racontez-moi l'enfance de Frédéric, parlez-moi de sa santé ! — Et patati et patata ! Comme je savais par Frédéric que sa demoiselle en pinçait pour lui, je me disais : — Les mères veulent savoir. Mais ce n'était pas tout. Un jour, elle m'a dit : — Croyez-vous, docteur, que Frédéric sente tout ce que je suis pour lui? Vous parle-t-il de moi?

— Non, que je fais, il me parle de votre fille. — Oui, fait-elle, j'entends bien! Mais de moi! — Ma foi, madame, allez donc demander ça au curé Chanterelle, puisque vous voulez faire faire des dévotions à Frédéric. Et j'ai ri, j'ai ri...; sans ça, je lui aurais

dit : — Vous en avez un culot ! Quand on se rappelle que cette femme n'avait pas deviné — toujours à la première blessure de Frédéric — que ça gêne un jeune homme bien élevé de recevoir certains soins intimes, des dames avec qui ils sont en relations. Une dame du monde devrait deviner ! Frédéric se défendait comme un beau diable ; il n'en voulait pas, de la dame de Grosmesnil... et elle était là, toujours là ! Elle enlevait les bassins, les bandages des mains des autres infirmières. 11 n'y a pas beaucoup de futures belles-mères qui connaissent autant l'anatomie de leur gendre î Le patriotisme est une occasion comme il ne s'en présente pas à tous les coins de rue ! D'abord, moi, comme médecin, j'ai mon opinion sur les hôpitaux et les femmes. La guerre porte à la peau — nous sommes entre hommes — nous pouvons parler?

— Docteur, vous devenez trop « physiologique » ; vous feriez rougir un trompette.

Le docteur veut m'apporter des lettres ; je lui ai fait entendre qu'elles sont le secret du médecin, le secret professionnel. 11 s'étonna :

— Oh ! je ne vous les montrerai pas si vous ne voulez pas ! Ce que disait Madame de Sommevielle était mieux encore : — Tâchez donc qu'il soit moins timide avec moi, docteur ! Si je pouvais être une compagne, une grande sœur pour lui...

— Madame, ai-je fini par lui dire — vous voudriez être votre fille !

Savez-vous ce qu'elle a répondu à celle-là? — Si je pouvais le rendre heureux ! Je le comprendrais mieux

que ne fait une jeune fille ; nous sommes nés sous le même signe du Zodiaque!

Et le docteur a ri, a ri ! II prit ma température, et s'en alla en m'enlevant tous mes journaux.

15 octobre.

L'auto du docteur s'arrête à la barrière; j'oubliais qu'il devait venir pour moi. Le docteur a vu naître tous les gars du pays; il est le scribe des illettrés; par son cabinet passe la correspondance militaire du canton. M'apportait-il des lettres?

— Quelles sont les nouvelles? demande-t-il. C'est un peu ralenti, ces jours-ci, mais ça va reprendre! Vous savez que j'ai toujours confiance, moi! Les événements se produisent comme je les ai prévus. Dame... c'est long! Le beau soleil! On se croirait en juillet. C'est cela, à la bonne heure! Les fenêtres ouvertes, beaucoup d'air! L'air, il n'y a que ça. Voyez la mine de nos « poilus ». Sont-ils épatants? Depuis que je cours en automobile, je me sens rajeuni de vingt ans !

Le docteur me rappelle le Bon Bock de Manet. On est guéri dès qu'il vous parle.

— On se permet pas de fièvre quand on est à Offranville, N. de D. !

J'aventure : — Mais c'est pourtant ici que je suis tombé malade, et c'est vous qui me forcez à prendre du repos.

— Que voulez-vous, déclare le docteur, vous

vous faites de la bile ! Sacrés Parisiens ! Si vous étiez comme moi, vous verriez! Regardez donc autour de nous! Quand vous pourrez sortir, je vous enlèverai dans ma petite de Dion faire des randonnées. Dirait-on qu'il y a la guerre? Mon cher ami, c'est le pays de Cocagne ici ! Demandez plutôt à Bricou, à maître Hallier, à Blinville,| le meunier de Saint-Aubin ; demandez aux bouchers, demandez aux fournisseurs ! On roule sur l'or. Ces gaillards-là, ils ne désirent qu'une chose, c'est que ça dure. Bricou, on ne sait pas ce qu'il en racle! Les marchands de bestiaux, c'est tous des millionnaires. L'autre nuit, nous prenions le train de Rouen; Bricou allait à Paris : — Comment, Bricou, vous montez en troisième, pour un grand trajet comme ça? Mon ami, ce n'est pas sérieux, ça, à votre âge ! Bricou a tapé sur sa poche de poitrine ; c'était tout gros, sous sa peau de bique; et il m'a dit, bien bas pour qu'on n'entendît pas : — J'vas à la Banque de France. Ya pus de monde dans les troisièmes, queuque fois qu' j'viendrons à sommeiller! Je parierais que Bricou avait des millions sur lui, et deux dorées de pain et de fromage pour ses vingtquatre heures à Paris... Demandez à maître Hallier : il a payé six cents francs une maudite carne à la vente du camp canadien. Les Anglais, qu'on dit, sont épatés des enchères! Enfin, ça va, ça va, on est content, quoi! Même ma femme, qui ne pleure plus! Le fils est revenu magnifique; il écrit, du Bois de la Gruerie, que ça va épatamment! Quoi? On ne se fait plus de mauvais sang! Et il n'y a que de la patience à avoir. On en aura, N. de D., puisqu'on sait qu'on les

aura quand on voudra! Ça a bien commencé; il y a un temps d'arrêt; on reforme des bataillons dans les dépôts qui regorgent : attendez et dormez sur vos deux oreilles... la fenêtre ouverte!

— Pourquoi, mon bon docteur, a-t-on repris notre Honoré, après l'avoir mis aux munitions? Trouvezvous qu'il soit magnifique?

— Noré? llest ravi! Il lui faut le grand air. Noré est un de ces bougres qui vous font de l'anémie à l'appartement. C'est né pour les champs, c'est fort comme des taureaux, ces blonds roux; ça a l'air de navets quand ça ne couche pas dehors; Noré aurait claqué dans sa fabrique de Déville. C'est ce que j'ai dit à sa fiancée tout à l'heure... A demain! je serai ici vers le soir!... Je cours à Dieppe...

Le docteur est un bon Français. Honoré est sans doute très bien portant; mais pourquoi a-t-on tant besoin de lui, puisque les dépôts regorgent de jeunes hommes « qui n'ont encore rien fait »?

Malgré la défense du docteur, je sortirai aujourd'hui. Rien ne m'empêchera d'aller à Dieppe. On a beau fermer sa porte, ils m'ont amené le « grand blessé échangé » du canton ; il ne m'a rien dit de particulier, si ce n'est qu'on est bien soigné dans les hôpitaux de Munich, que l'hiver a été froid, et que les prisonniers, quand ils sont malades, se plaignent à leurs voisins

les blessés, de manquer de nourriture. Nos Normands sont si souvent des Honorés, contents de peu et sans rancune ! j'ai vu la femme Delamarre Sénateur, et neuf de ses enfants, sur onze qu'elle a eus en treize ans de mariage. La femme Delamarre était une des rares jolies filles du bourg, une vraie jolie fille à la peau blanche et aux dents intactes. Je la faisais poser comme gamine; on l'appelait la Piquette. Elle savait bien écrire et parlait gentiment; on avait dû la placer comme bonne à la ville; je conseillai de lui apprendre les modes, chez Mademoiselle Lemâsle, la Madame Reboux de Dieppe. Madame d'Aultreville combattit mon projet, tenant les modes pour une école de perdition. La Piquette était pure, honnête; on la maria, à dix-huit ans, avec Sénateur Delamarre, charretier, chantre à l'église et favori de M. le Doyen. Ce fut un mariage bien catholique.

Sénateur gagnait tout juste sa vie pour un ménage et deux gosses. Il en vint trois, puis six, puis douze, et à chacun de mes retours en été, la femme Delamarre était un peu moins Piquette que l'année d'avant. Elle perdit sa beauté, sa grâce fraîche, et ne parla plus comme autrefois. Elle perdit aussi sa santé. Elle n'était pas remise de ses couches, qu'elle recommençait une grossesse. Comme elle aura travaillé, la Piquette, pour le recrutement !

Un jour, je lui avais demandé : — Voyons, Piquette, dis vrai : es-tu heureuse avec Sénateur et ta ribambelle de petits? Es-tu amoureuse de ton mari, toujours? Elle n'avait pas semblé me comprendre; pourtant, une autre fois, elle ricana : — J'croyais point qu'c'était

comme ça, d'être en ménage... et elle avait soupiré; — pourtant, chez ma mère, j'aurais pu apprendre !

Sa mère était rouée de coups par son butor de Léandre, que l'alcool avait bientôt paralysé. Je n'ai connu Léandre que grognant dans son lit. Sénateur est sobre et prêux comme M. le Doyen, travailleur, sérieux ; il n'engendre pas la gaîté et ne parle que si on l'y oblige. Delamarre, artilleur, n'a pas encore eu de permission depuis treize mois.

J'avais probablement rencontré Piquette dans le village, sans la reconnaître : ce matin, j'ai retrouvé une Piquette ravissante, telle j'espérais que serait, plus tard, mon petit modèle à capeline rose.

— Piquette ! c'est toi ? comme tu es belle ! Tu es tournée comme une vendeuse de Mademoiselle Lemâsle ! Qu'est-ce qui te prend, d'être chic comme ça, à c't' heure?

Piquette Delamarre porte une toque de toile cirée, tailleur-boléro, et elle a des gants de filoselle paille ; ses fillettes ont chacune un petit sarrau de toile mauve et des chapeaux marin. Les doigts de Piquette, je le vis quand elle se déganta pour prendre un bonbon que je lui offrais, sont couverts de bagues de tranchée.

— Ton mari ne t'oublie pas ! Montre : c'est lui qui fait l'orfèvre? Mâtin! 11 y a ton chiffre dessus! 11 est donc graveur, ton mari ?

— Non, fit Piquette; c'est des parents, des gars du pays qui m'y ont fait ça...

— Enfin, Piquette, tu es une dame à présent, contemoi tout : tu as une allocation; mais avec tes gosses, comment t'en tires-tu ?

— Mon mari est sous-officier; il m'envoie quelque chose ; j'ai cinquante centimes par enfant. Et pis, on a le temps pendant la guerre... Les petits vont à l'école; je me suis mise à la couture; Monsieur se rappelle que j'ai toujours aimé la couture, même que Monsieur voulait que j'aille en apprentissage...

— Regrettes-tu, Piquette?

Piquette sourit :

— Bien sûr que c'aurait p't'être été mon affaire; on sait, aujourd'hui que les hommes sont partis, qu'estce que c'est d'être libre!...

— Pourtant tu es une bonne épouse et ton mari t'a prouvé qu'il t'aimait.

— Si c'est ça aimer ! Piquette baissa la tête : — Y a des manières plus gentilles d'être amoureux... vous savez, les maris c'est des...

Madeleine a interrompu cette confession scabreuse.

— Tiens! Piquette? Quelle élégance?

— Madame trouve ? Je me suis fait ça avec Madame Lecointre, ma patronne !

— Et ton mari, il n'a pas de congé?

— On n'en parle pas encore. Il est content comme ça. Moi aussi. On se tourne pas les sangs. On est si occupées...

Effectivement, le docteur ne se trompe pas; il y a beaucoup d'heureux ici.

Madeleine avait son service, de deux à sept heures; nous sommes partis pour Dieppe par un temps radieux ; les peupliers de la côte de Janval sont en louis d'or; ce sera cette féerie annuelle jusqu'à la Toussaint.

La maisonnette des Delamarre s'accroche à flanc de coteau, près de la route ; de la voiture, nous apercevons un sous-officier canadien, qui badigeonne de vertd'eau la porte de Piquette. Le cheval du soldat, sellé, est retenu à un anneau. Les premiers chrysantèmes ont fleuri dans des pots bien roses sur le rebord de la fenêtre.

— Ah ! Ah ! fait Madeleine, — voici du nouveau ! Regarde la maison des Delamarre!... Tout à neuf!

Madame d'Aultreville m'a donné un faux renseignement; Frédéric Azambre n'est pas à Sévigné, mais au « Métropole ». Marizika me priait, dans sa dernière lettre, de rechercher un sergent, un jeune abbé des environs de Royat, blessé aux deux mains dans l'attaque du 25 septembre, en traitement à l'Hôtel Métropole.

J'ai attendu le sergent Levrault dans le hall de l'hôtel où, l'an dernier, les premières nouvelles du désastre nous étaient fournies par un industriel du Nord, et des Américains qui lisaient le Times. Voici les fauteuils de jonc, les mêmes palmiers, la statue de marbre de l'Innocence, sous les traits d'une minaudière trop peu vêtue, que les turcos attablés auprès d'elle, nomment, je ne sais pourquoi, Anastasie.

L'abbé-sergent n'a pas les deux mains coupées, comme le croit Marizika, mais du coton les enveloppe, quand il traverse le hall avec une paysanne en bonnet blanc, sa mère, et une dame, sa sœur. Très

avenant, charmant visage ouvert, une voix bordelaise. M. Levrault a voulu s'engager comme infirmier. Monseigneur n'a pas consenti. L'abbé fut versé dans le rang, un mois plus tard ; il n'a fait qu'un mois sur le front, il est déjà proposé pour le grade de sous-lieutenant et la Légion d'honneur. Sûr d'être tué tout de suite, sa ferveur était, dit-il, comme au jour de son Ordination; triste qu'un prêtre eût à répandre le sang de son prochain, mais s'oubliant soudain, quand certains hommes d'un autre régiment, pétrifiés par la terreur, se blottissent dans^'un trou ; il les entraîne, prend le commandement, tombe à genoux sur le rebord de la première tranchée, les mains en avant. Une balle les déchire. Dans une ambulance proche du front on va les lui couper; il refuse, pour qu'on lui conserve deux doigts, pouvoir tenir le calice, célébrer la messe. — Aujourd'hui — dit-il — on me promet de me guérir une main et trois doigts de l'autre

Il faudrait sténographier, comme pour Jean Barboiron (1), le langage de ce prêtre lettré, élève du Collège Romain, ses phrases que les termes courants du « poilu » de 191 5 «entrelardent», comme il le dit lui-même, ce dont il s'excuse inutilement. « Le jus », « marmitter », « zigouiller », vous surprennent sur ses lèvres, comme les huit premières notes de la Marseillaise, dans le lied de Schumann.

Je compte revoir souvent l'abbé Levrault. Aujourd'hui, c'est de Frédéric Azambre que j'avais hâte de m'instruire.

(i) Voir page 336, deuxième série des Cahiers d'un Artiste,

— La chambre de ce camarade est au même étage que la mienne, dit Tabbé-sergent ; je lui abandonne celle que j'occupais d'abord, sur la mer ; j'en ai pris une sur la cour, car je suis dehors tout l'après-midi. Azambre reçoit des visites^ je crois qu'il est fiancé. Le jour où il eut son hémorrhagie, j'étais là et je prévins les plantons d'en bas, pour qu'on cherchât une voiture afin d'emporter cette belle dame — sa future belle-mère, n'est-ce pas? — qui est morte d'émotion.

— Comment, demandai-je, comment est-il? Causezvous avec lui ? Est-il moins faible ?

— Point faible du tout ; c'est un garçon qui a un cran énorme ; il devait faire un poilu très épatant ; il est hors d'affaire, un peu comme moi ; mais il a achevé sa carrière d'hoplite. Hic est terminus. Mais, monsieur, vous êtes sans doute plus à même que nous de connaître M. Azambre, et ce serait plutôt à moi, de vous interroger, avec la double réserve d'un ecclésiastique et d'une personne qui n'avait pas l'avantage, ni l'honneur, de vous connaître, il y a quelques instants.

— Parlez, monsieur l'abbé.

— Nous sommes donc sur le même palier, vous disais-je ; je me présente de temps à autre dans la chambre 7, quand ces dames sont parties. Azambre sait que je suis ecclésiastique. Il me pose des « colles », comme on dit au collège, sur les confessions, sur nos fidèles, sur le monde catholique. Il me dit : — Avec toi, mon vieux, on peut causer religion ; ah ! ces bougresses de dévotes ! — Azambre les a dans le nez. La plus simple civilité me fait un devoir de ne pas vous rapporter ces confidences d'hôpital et de

soldat, dans leur sans-façon un peu trop martial.

— Est-ce qu'Azambre n'est pas très ému des circonstances tragiques... ?

— Il faut mettre cela sur le compte de la joie si naturelle d'un condamné pour qui la vie se représente avec ses mille séductions : non, il n'est pas ému...

— Mais, que dit-il?

— Qu'il ne se serait jamais marié, si cette dame avait vécu ; qu'on ne se marie pas pour avoir deux mères, surtout quand la belle-mère est plus tannante que l'autre ; qu'avec la sienne, il s'était arrangé une petite existence à part, qu'il l'envoyait paître; mais qu'avec l'autre dame, il ne savait plus où se mettre. Il dit : — Avec vos dévotes, on ne sait pas à qui l'on a affaire. — Il m'a remis des carnets, une sorte de journal écrit par cette dame et qu'elle lui confia; mais il ne les avait jamais lus. Il ne les aurait pas compris.

Désapprouvant que M. Frédéric eût remis ces carnets à l'abbé Levrault, je ne montai pas à la chambre du malade. D'ailleurs les demoiselles de Sommevielle et Madame Azambre y étaient à ce moment-là. Je suppliai l'abbé de se dessaisir de ces notes en ma faveur. Je réfléchirais sur ce qu'il convient d'en faire. L'abbé me les prêta.

Minuit.

Frédéric ne se serait pas marié, si Berthe de Sommevielle avait vécu, si la mort n'avait anéanti un déplorable amour?

Il est donc nécessaire que quelqu'un, que quelque chose périsse, pour que d'autres se développent et vivent heureux?

Amour? Fut-ce de l'amour?

J'ai passé deux heures hésitant si je lirais ces pages. J'ai refermé un cahier, dès que je l'eus ouvert. Il me sembla que je violais une tombe. Dois-je lire ce grimoire ? Si j'en sonde la douleur, ce sera d'une main respectueuse. Qu'il y ait au moins quelqu'un sur la terre pour recueillir le secret de Berthel Personne ne l'a comprise. Un rustaud porte un diagnostic médical sur une maladie qu'il ignore. Je crois comprendre Berthe en ami. En ami? Combien de fois nous étionsnous parlé? Voisins, simples voisins de campagne, nous ne nous sommes jamais dit que des choses banales. Berthe devait avoir, pour moi, à peine plus de considération qu'elle n'en avait, naguère, pour « ces Azambre ».

Si au moins elle avait, comme Mademoiselle Claudie d'AuItreville, peint des portraits d'après nature! — Je ne vis que par le sentiment, — m'avait-elle dit pendant un repas de chasse. Elle m'a aussi, une fois, demandé : — Est-ce vrai que vous êtes un peintre réaliste, comme on me l'assure?

Quelles images le mot réaliste évoquait-il pour Berthe ? Oui, je me rappelle... elle s'étonnait que je trouvasse des sujets parmi ces paysans, « qui n'ont pas d'âme ». Qu'est-ce qu'elle nommait un « André del Sarte »? Dans le Val Gosset, je me souviens qu'elle me demanda si je n'étais pas de son avis :

— Vous, un artiste, dites-moi, n'est-ce pas, que

mon futur gendre est un véritable André delSarte? — Je répondis : — Un Rubens, plutôt. Berthe avoua : — Je n'ai vu, de cet artiste, qu'une gravure chez mes parents, une kermesse, je crois, que l'on remplaça par une remise de cerfs pour laquelle mon père avait une prédilection.

Tout cela est fini. Que Berthe ne puisse pas voir, de l'autre monde, la chambre où Frédéric remit à un camarade les précieux carnets !

M. de Sommevielle est venu « entre deux trains », et repartit après avoir donné son approbation au bonheur des enfants. Hubert s'entraîne à l'aviation. Ses sœurs sont auprès de 1' « André del Sarte », organisent un mariage prochain. Les vieilles femmes meurent : c'est dans l'ordre des choses.

Personne, ce soir, ne pense à Berthe autant que moi, et j'ai sur ma table ses rêveries ! Pourquoi chez moi? Je ne puis détacher mes yeux de ces lignes écrites en caractères qui semblent être d'Anaïs Ségalas.

Des cahiers de Berthe

10 janvier 1915.

« ... Je suis seule debout dans le château ; je prie de toutes les forces de mon âme pour celui qui, dans la nuit, nous protège contre le flot des vils envahisseurs. Il offre sa poitrine aux balles perfides ; de son bras vainqueur, il fait un glaive humain ! 11 veille pour qu€ la France repose ! Mais, dans un coin de la

Normandie, une femme, une mère, une grande sœur, veille aussi. Elle ne dormira pas jusqu'à l'aurore. Quand le jour paraîtra, elle sera encore debout. Si elle repose, demain, c'est que le guerrier aura rejoint l'asile de quelque cantonnement, fier, altier, plus beau sous sa cuirasse de boue, que le Guillaume le Conquérant de l'église de Saint-Victor, auquel notre ami ressemble. »

28 janvier.

« Le jeune guerrier remonte aux tranchées ; le soir s'étend sur la terre, la froidure étreint les membres du héros. A-t-il revêtu sa poitrine des lainages tendrement tricotés par des amies, pour que rien ne touche sa personne, qui n'ait été touché de leurs doigts ? Mais non ! Fi donc ! Le fier héros dédaigne l'humble protection de cet ouvrage de femme. 11 va au feu revêtu de la seule armure de son courage de paladin...

« C'est un sentiment nouveau qui a pris place dans mon âme, et je m'en vais par les chemins ombreux, non pas libre et légère comme l'oiselet que je fus autrefois, mais une femme inconnue de moi-même, plus soucieuse, plus grave, plus dévouée, plus oublieuse cependant de sa propre personne, pour laquelle, jadis, j'avais d'autres soins, je ne voudrais pas être laide, parce que c'est mal qu'une femme perde les agréments que le Bon Dieu lui a donnés; mais je n'ai plus d'appétit; si mes filles ne me rappelaient pas à la réalité, je crois que je négligerais de prendre des aliments. Et alors mes joues se creuseraient, je

deviendrais maigre à faire peur. Déjà l'on me dit que j'ai mauvaise mine. 11 ne faut pas que je tombe malade. Malade? Pour moi, que m'importe? Mais il faut que je vive pour le bonheur futur de celui auquel je me dois. Oh ! mon âme se met à trembler, quand je pense que je pourrais peut-être disparaître avant d'avoir accompli sur terre la plus haute, la plus chère des missions. Berthe, vis! Il faut que tu vives, de même qu'il faut qu'un autre être vive ! Nous ne voulons pas encore de la mort. N'est-ce pas, n'est-ce pas, toi que j'aime? Tu ne veux pas, nous ne voulons pas nous anéantir, éloignés l'un de l'autre ! La mort n'est douce que si le condamné est auprès de celui ou de celle qu'il aime ou qu'elle aime. Ce n'est pas possible, non ce n'est pas possible, qu'il meure loin de moi, que je meure loin de lui!!! Jésus, Maria! C'est un sentiment nouveau qui est éclos dans mon âme. Je cherche à me rappeler, je ne trouve pas de ressemblance, entre la sainteté de ce sentiment purifié et les anciens émois de la jeune fiancée, ni de l'épouse ravie, que berçaient les gondoles sur le Grand Canal, au son des barcaroles et des chants napolitains ! Alors, la jeune femme se laissait servir par le Seigneur et Maître qu'elle s'était donné. Mon bonheur était égoïste. Je me laissais aimer comme une esclave orientale par son pacha à turban. Aujourd'hui, c'est moi qui suis la volonté; je me donne; je me dois entière à la jeunesse inexpérimentée ; je dois lui montrer la route ; je dois le guider, je me dois tout entière à cette jeune âme dont je suis le mentor. Triste privilège de l'âge! Que n'ai-je les dix-huit printemps de ma fille ! Mais

non î Après tout, le Bon Dieu a créé le monde avec sa totale Sagesse en sa Perfection divine. Il a voulu qu'après les champs émaillés du joli mois de mai, il y eût aussi pour la fm de l'été, des fleurs plus riches et plus parfumées. J'aime mieux, je sais mieux aimer, en le Septembre de ma vie, que je n'aimais, égoïste, vilaine égoïste, à l'époque des aubépines et des premiers papillons.

« Sais-tu, Frédéric, ce qu'est une femme qui pourrait être ta mère, et qui sent aussi qu'elle serait ta sœur, ta fiancée même, si le miroir ne lui rappelait qu'elle doit être une Amie, un Conseil, un Ange immatériel, qui garde un trésor menacé? J'ai deux miroirs : celui de ma table-toilette, qui me renvoie mon visage en chair et en os, et celui de mon âme, où je n'aperçois pas que de la laideur! Non! Devant Dieu et les hommes! Cette âme est pure, elle a de l'Idéal, de la beauté, si j'ose dire, parce que le sentiment l'orne, le sentiment dans ce qu'il possède de plus éthéré, le sentiment sous sa vêture la plus immatérielle. Oh! Frédéric, ne me fais pas oublier que je ne suis pas qu'une âme !»...,

Ces cahiers de pensionnaire, que ne les a-t-on pas enfouis dans la bière avec les quelques bijoux que Berthe avait désignés sur son testament : « Objets sans autre valeur que sentimentale, mon collier de corail vénitien rapporté de mon voyage de noces à la cité des lagunes »; ceux enfin qu'elle ne lègue pas à ses filles.

16 octobre.

Le Kaiser lance ses troupes sur Constantinople, de là sur l'Egypte. L'Angleterre peut, soudain, voir coupées ses communications avec les Indes. La France et l'Angleterre discutent le nombre d'effectifs disponibles pour Salonique. L'Italie ne répond pas. La Grèce peut se tourner contre nous, chasser nos troupes. La Roumanie semble s'appuyer sur l'Allemagne. La Bulgarie envahit la Serbie, occupe Belgrade. Le Times publie un article violent où la politique extérieure du Foreign Office, depuis l'histoire du Gœben, est critiquée. On prend à partie tous les hommes politiques. Delcassé est à la retraite.

Les journaux ouvrent leurs écluses. On dirait qu'il n'y a plus de direction, plus de censure, et l'on sonne l'alarme. A quoi bon la censure, si Ton peut, impunément, nous livrer les secrets les plus mystérieusement gardés jusqu'ici? Il fallait choisir.

Les faits parlent d'eux-mêmes et sont plus forts que le veto des gouvernants.

Tantôt, le docteur, à qui j'ai fait lire le Journal de Genève dont l'éditorial a pour titre : Delcassé nest plus minisire, et décrit la joie des Berlinois — mon terrible docteur me crie, en frappant à la vitre :

— Je n'ai pas le temps d'entrer aujourd'hui, mais je vous prie de ne pas m'envoyer vos feuilles de chou ; elles font perdre la tête à M. le Maire ! Ça semble écrit par tous les corbeaux de la réaction ! Ça va, ça

va tout de même, c'est moi qui vous le dis, puisque Sarrail va là-bas! Gustave Hervé? Il est, pour moi, en politique comme Francisque Sarcey pour le théâtre, quand j'étudiais à Paris! Tenez, lisez! c'est épatant! « Avec un général républicain, les hommes sont toujours traités, non comme de la chair à canon ^ mais comme des citoyens dont la peau est précieuse et qu'on n'expose que

lorsque c'est utile au salut de la nation »

C'est tapé, pas ?

— Mon bon docteur, je vais vous appeler encore une fois franc-maçon : je sais votre Loge, ne dites pas un mot de plus ! D'abord, je ne discute pas les généraux.

Le docteur s'ébroue :

— Mais vous me faites passer Y Action Française, misérable ! Maurras y traite Hervé de gobe-mouches et de Hervé-diviseur ! Pourquoi pas le Constitutionnel de Madame la Vicomtesse d'Aultreville ? Celle-là, elle raconte qu'Amand (il est ici, mais il se garde bien de venir dans mon cabinet; en voilà encore un!) — Amand, son charretier est en état de marmelade. A l'affaire du 25 septembre, ils seraient revenus 150 sur 1.200! Le général d'Amand est un cousin des d'Aultreville : c'est tapé, ça, hein? Et vous ne discutez pas les généraux, vous? Allons! Qu'est-ce que vous êtes? Avec nous, ou avec eux? Moi, j'ai les lettres de mon fils. C'est épatant, c'est épatant ! Et le gendre du maire? Et le beau-frère du notaire? Et le fils Gagnard, dix-huit ans, qui part demain comme à la noce ! Tous !

— Docteur, encore une fois je ne discute pas les généraux et je crois que nous vaincrons tout de même, car « ils sont tous épatants ». Amand comme Gagnard,

tous, tous, tous; Sarrail comme Casteinau. Je vous ferai connaître un sergent ecclésiastique aux mains coupées... Non nobis gloria sed tihi, Domine!

— Gardez-le pour vous ! ordonne le bon docteur, en se sauvant. Puis il revient à la fenêtre :

— A propos, j'en ai une bien bonne ! Car, je ne suis pas de parti pris ; il y a de tous les caractères : Madame veuve Avelline, une bigote, a trente-six filleuls; parmi eux, un petit gars qu'elle n'a jamais vu, un enfant de l'Assistance. Elle le truffait d'argent; elle s'était monté le bourrichon... enfin l'exagération de votre amie de Grosmesnil pour Frédéric. Elle avait sa photographie; il était « à croquer ». Le petit la devinait si inquiète, qu'il lui écrit, la veille de l'offensive : « Ne vous en faites pas, ma bonne marraine, je serai prudent. Sur le front, c'est comme à l'arrière ; quand on cherche, on trouve toujours bien un petit « trou »... C'est pas mal, pas? Qu'est-ce qu'elle a fait, la veuve Avelline? Rugissements! Elle coupe les vivres au gosse; plus de paquets, une lettre d'indignation. La lettre lui est retournée : disparu, on le croit mort! Elle n'est pas mauvaise, celle-là? Ça va bien! ça va bien!...

Conversation de voisines

Une dame est reçue ; d'autres personnes, se prévalant d'une voiture devant la barrière, entrent aussi; il y a bientôt quelqu'un sur tous les sièges, et c'est la conversation locale, à propos d'individus dont on ne

se « remet plus la figure », les bien et les mal. Le neveu de la bonne du boucher, le petit i6, déjà équipé, ^ parait », ce matin, une côtelette chez la patronne. Il va au 170e. Un gamin, un premier communiant!

Et Tubeuf ? Où est-il ?

A la 2oe division. Il avait trois sœurs, six frères, trois prisonniers ou tués ; il y avait un roux, Anatole, je crois? Qu'est-ce qu'il fait? Il se bat, j'espère!

— Vous confondez, madame ; le roux, c'est Eugène; vous voulez dire celui qui a un appareil à la hanche : le petit Eugène est à l'usine de Déville.

— Ce sont des gens très bien,

— Oui, admirables! Ils sont si comme il faut, ces gens-là ! C'est tout ce qu'il y a de bien...

— Et le fils du cousin de Mélina? Vous savez, celui qui travaillait chez le prédécesseur du nouveau peintre en bâtiment, le borgne? Est-ce qu'il se bat? Et le frère de la cuisinière de la douairière? 11 se bat?

— Prisonnier; aveugle, croit-on.

— On est entouré de gens admirables ! On est fier d'être Normand!

— Et le fils Duquesne-Brouchet?

— M. Jean-Paul a fait toute la guerre jusqu'en mai; il a eu une citation splendide ; maintenant, on lui pardonne certaines irrégularités : les enfants qu'il a avec une personne de Pourville, ne sont pas reconnus, ça impose des devoirs. Depuis sa blessure, il est au repos; il doit passer bientôt à l'arrière. Ma foi! Pour ses petits, c'est heureux !

— Vous trouvez, madame? Tiens! Moi, il me semble que c'est dommage!... Pour un caractère roma-

nesque et crâne, c'aurait été plus beau d'y rester... Du moins, si j'étais sa mère, je sentirais ainsi. Je n'en suis pas sûre, mais je voudrais le croire... Et elle cite la phrase célèbre de la reine Blanche de Castille.

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